les corporations d'ouvriers

 

 

corporation des bouchers

On situe communément aux XIe et XIIe siècles l'apparition des corps de métier, petites associations des artisans exerçant le même métier, dans une même ville. Les objectifs poursuivis sont les mêmes à ce moment-là que de nos jours : promouvoir les intérêts communs des membres et combattre les ennemis communs. Voici quelques-uns de ces ennemis : les artisans étrangers qui viennent vendre leurs produits dans la ville ou s'y installer, accaparant une partie du travail et des revenus ; les artisans des métiers connexes qui empiètent sur le domaine des autres ; enfin, les gens mêmes du métier qui nuisent à la réputation du métier en livrant de mauvais produits ou qui enseignent le métier à trop d'apprentis.

 

 

Le corps de métier comprend les apprentis, les ouvriers (appelés d'ordinaire valets à Paris et plus tard compagnons) et les maîtres. Chaque classe est strictement réglementée.

 

L’apprenti signe un contrat dont les clauses doivent être conformes aux statuts du corps de métier en question. Le nombre des apprentis qu'un maître peut s'adjoindre est déterminé et fort restreint : d'ordinaire, un ou deux ; rarement trois. La raison ? Pour les mieux diriger et les mieux former. On fait une exception pour les fils du maître, qui peuvent être apprentis, quel que soit leur nombre. De plus, le temps d'apprentissage est également fixé, et il est étonnamment long : au moins trois ans, mais le plus souvent huit, dix ou douze. Même raison : un métier difficile ne s'apprend pas en quelques mois... Cependant, fallait-il vraiment jusqu'à douze ans pour apprendre certains métiers difficiles ? Les apprentis avaient beau en douter, ils n'avaient pas le choix. Officiellement, les corps de métier voulaient former des ouvriers, puis des maîtres habiles, mais on soupçonne qu'ils étaient inspirés avant tout par la crainte de rendre le métier moins rentable en admettant trop de candidats.

Le maître qui fait signer un contrat à un apprenti s'engage à le loger, à le nourrir et à le vêtir. Si, pendant sa formation, un apprenti se marie et désire s'installer ailleurs, pour des activités que le maître n'a pas à contrôler, ce dernier est tenu de lui verser un salaire. Il va de soi que le maître doit apprendre tous les secrets du métier à son apprenti. Après la longue épreuve de l'apprentissage, l'apprenti devient ouvrier ou valet.

 

L’ouvrier ou valet jouit d'une plus grande liberté, ses obligations et ses droits sont mieux définis et mieux protégés. Le nombre d'ouvriers n'est pas déterminé comme celui des apprentis : il dépend du carnet de commandes du maître. Les ouvriers sont engagés à la journée, à la semaine ou à l'année. Seuls les maîtres ont le droit d'embaucher des ouvriers de leur métier. Il est interdit aux ouvriers d'aller travailler pour un particulier sans passer par un maître, sauf s'il s'agit du roi ou de quelque autre personnage important. Pas de travail au noir… Bref, c'est le maître qui est contracteur.

Les heures de travail sont fixées, la plupart du temps, d'après la durée du jour. Elles sont donc plus nombreuses en été qu'en hiver. Dans certains métiers qui demandent moins de lumière, les statuts permettent le travail de nuit. L’ouvrier à qui on l'impose touche une augmentation de salaire. Mais, dans beaucoup de métiers, le travail de nuit est interdit.

Les travailleurs se reposent à partir de quatre heures le samedi jusqu'au lundi matin. Mais il y a, en plus, quatre-vingt-dix fêtes chômées. Le total des dimanches et des fêtes chômées donne 142 jours de congé sur 365. On travaille donc 223 jours. Bref, tout le monde jouit à peu près d'une année actuelle d'enseignant... De plus, les ouvriers peuvent prendre un mois de vacances. Nos travailleurs de la construction prennent quinze jours en juillet ; eux, c'était tout le mois d'août, mais sans solde.

 

Comme il est difficile de supprimer une fête chômée, le savetier de La Fontaine se plaindra, quelques siècles après le Moyen Âge : « On nous ruine en fêtes », répond-il au financier qui l'interroge sur ses revenus. Qu’il soit difficile de supprimer une fête chômée, on en a des exemples dans presque toutes les conventions collectives. Quand la Toussaint a cessé d'être une fête d'obligation, les employés de la SAQ ont continué de chômer ce jour-là. En 1700, il restait au Québec 37 fêtes d'obligation à observer sous peine de prison ou d'amende. En 1744, à la demande des cultivateurs, ce nombre tombe à 19. En 1997, il n’en reste que deux : Noël et le jour de l'An. Toutes les autres anciennes fêtes d'obligation sont maintenant célébrées le dimanche. L’Église n’accorde plus que 54 jours de congé : les syndicats et les gouvernements compensent, de sorte que le nombre de jours chômés est à peu près le même.

 

Au Moyen Âge, un ouvrier ne pouvait pas être congédié sans raison. Dans certains métiers, un comité formé de quatre maîtres et de deux ouvriers se prononçait sur les raisons du congédiement. Les statuts reconnaissaient à l'ouvrier le droit d'être employé dans sa corporation de préférence à tout étranger, et ils interdisaient souvent aux maîtres de frustrer l'ouvrier de son droit au travail en se faisant assister par leurs voisins ou même par leurs femmes. En 1321, par exemple, une querelle s'élève chez les foulons. Ces ouvriers, spécialisés dans le foulage des draps, accusent leurs patrons de prendre trop d'apprentis ; d'engager des étrangers pour faire exécuter du travail hors de leur maison ; de s'entraider pour étendre les draps sur les cordes et pour les en ôter. Ils eurent gain de cause, et le tribunal statua qu'à l'avenir il serait interdit aux patrons d'utiliser ces moyens qui enlèvent du travail aux ouvriers.

 

Les maîtres sont des ouvriers qui ont acquis le droit d'exercer un métier à leur compte, d'avoir leur propre commerce, leur propre boutique. Pour être privé de ses droits, un maître doit commettre une faute grave, et ce sont les maîtres du métier qui en décident, comme cela se fait de nos jours dans la plupart des professions. Les maîtres transmettent leurs droits à leurs femmes, et les veuves peuvent continuer le commerce de leur mari, s'il s'agit d'un métier où les femmes sont admises.

 

Le travail est minutieusement réglementé, car la corporation assure le monopole à ses membres. Il faut donc trouver des moyens, faute de concurrence, pour assurer la qualité des produits, pour éviter les falsifications et les fraudes de toutes sortes. Des règlements minutieux fixent la quantité et la qualité des matériaux utilisés, le poids, la forme et le mode de fabrication des produits. Chaque métier a ses règlements particuliers. Par exemple, il est interdit aux bouchers de vendre de la chair de chien, de chat ou de cheval. On impose une peine au marchand qui pose une vieille serrure à un meuble neuf ou une vieille pièce à une serrure neuve. Il est interdit de mêler le chanvre et le lin dans une même corde.

 

Les règlements ne suffisent pas : il faut s'assurer qu'ils sont respectés. Le maître est tenu de surveiller ses ouvriers. Par exemple, si un drapier a deux métiers à tisser, il lui est interdit d'en installer un dans un local situé d'un côté de la rue et le second de l'autre côté : la surveillance en souffrirait. Comme de nos jours, le maître aussi a besoin de surveillance. C'est pourquoi il lui est interdit de travailler seul à l'écart ; il doit exercer son métier à la vue du grand public, d'où ces établis dressés près de la fenêtre du rez-de-chaussée. Les passants peuvent voir ce que le boucher met dans son saucisson. Hélas ! nous ne sommes plus au Moyen Âge !

 

En outre, chaque métier a ses inspecteurs, susceptibles d'arriver à l'improviste dans un atelier pour voir si les règlements sont observés. Parfois, ce sont les fabricants eux-mêmes, fiers de la qualité de leurs produits, qui invitent les inspecteurs pour qu'ils en attestent. Comme de nos jours encore, les inspecteurs disposent de sceaux qui indiquent l'origine du produit — pays ou ville — ou sa qualité.

 

Pour protéger encore davantage leur monopole, les corps de métier imaginèrent une autre exigence : le chef-d'œuvre ! Chef, du latin caput, tête. Le chef-d'œuvre, c'était une œuvre capitale, qu’un artisan devait exécuter pour devenir maître dans son corps de métier. Cette exigence est apparue au XIIIe siècle ; elle s'est répandue au XIVe, pour devenir une pratique générale au XVe. L’artisan qui échoue à cet examen n'a pas le droit d'ouvrir sa propre boutique : dépité, il continue de travailler sous les ordres d'un maître.

 

La nature du chef-d'œuvre varie selon les métiers, et elle varie à l'intérieur d'un même métier qui comporte plusieurs spécialités. Parfois, on laisse au candidat la liberté de choisir le sujet de son chef-d'œuvre, mais, dans la plupart des cas, le travail à exécuter est déterminé par les jurés ou par les statuts.

 

L’exécution du chef-d'œuvre est minutieusement réglementée afin d'éviter les fraudes toujours possibles. Le candidat loue, dans la maison de l'un des jurés ou d'un maître, une chambre où il travaillera seul. En entrant, il fermera la porte à clef ; en sortant, il remettra la clef au propriétaire, qui s'est engagé par serment à ne l'aider d'aucune façon et à ne permettre à personne de venir l'aider. Règlement difficile à faire observer, car le candidat prend parfois plusieurs mois pour exécuter son chef-d'œuvre. Comment l'empêcher de prendre conseil quand il se retire chez lui, voire de faire fabriquer à l'extérieur une pièce de son chef-d'œuvre ? Les jurés viennent souvent voir comment les choses se déroulent.

 

Quand le travail est terminé, les jurés se réunissent, examinent l'œuvre, puis lui confèrent ou lui refusent le statut de chef-d'œuvre. Si c'est un chef-d'œuvre, le candidat prête serment d'observer toujours les règlements du métier, et il devient maître, c'est-à-dire qu'il peut désormais avoir son propre atelier, avec une inscription du genre : Maître Untel, orfèvre.

 

Il y a cependant encore quelques petites exigences à rencontrer. Par exemple, le futur maître doit verser une somme à la confrérie, dont nous parlerons dans un instant ; indemniser beaucoup de monde : les membres du jury pour le temps qu'ils lui ont consacré ; le propriétaire de la pièce où il a travaillé ; le maire ou le juge pour l'enregistrement de la maîtrise ; enfin, il doit offrir un dernier banquet à toutes les personnes qui l'ont assisté — même aux gloutons qui se sont maintes fois empiffrés à ses frais pendant le cours de son travail.

 

La confrérie se propose de réunir en une seule grande famille tous les hommes d'un même métier. Pour y parvenir, elle mise sur la foi chrétienne et sur le plaisir de joyeuses et fréquentes rencontres. Chaque confrérie se place sous la protection d'un saint patron ou d'une sainte patronne. Par exemple, les orfèvres ont saint Éloi ; les menuisiers et les charpentiers ont saint Joseph ; plus puissantes et plus polyvalentes, sainte Anne et la Vierge Marie assument la responsabilité de plusieurs confréries.

 

Chaque confrérie a sa chapelle, où l'on se réunit pour les messes en l'honneur du saint patron ou de la sainte patronne, mais surtout pour les mariages et les funérailles des membres de la confrérie et des proches parents. Si quelqu’un se découvre une raison de s'absenter, il la soumet à un comité, faute de quoi il encourt une amende. Après la messe, lors d'un mariage, tous les invités sont conviés à la noce et, souvent, ils passent la journée au cabaret. Parfois, la noce se célébrait dans un établissement de bain public, comme nous verrons dans un chapitre subséquent. Chaque confrérie a ses marques distinctives : insignes, bannières, etc., comme jadis ou encore nos ligueurs du Sacré-Coeur, nos dames de sainte Anne, nos enfants de Marie, nos chevaliers de tout acabit.

 

Vint un jour où les ouvriers allèrent travailler de pays en pays ; vint un jour où les marchands furent obligés de voyager pour vaquer à leurs affaires. Les uns et les autres eurent alors besoin de corporations plus larges. De plus, un fossé s'était peu à peu creusé entre les ouvriers et les patrons. De presque égaux qu’ils étaient au XIIIe siècle, ce sont les maîtres qui décident seuls au XVe. Les ouvriers ou compagnons ripostent donc en formant leurs propres associations.

 

Le « compagnonnage » est une association de secours mutuels, nécessaire à l'ouvrier du XVe siècle, errant de ville en ville, de pays en pays. Quand un ouvrier arrive dans une ville nouvelle, il se rend à la maison « mère » de l'association et, à certains signes, se fait reconnaître comme un artisan du métier. Ce titre lui donne droit à un traitement qui nous étonne : on le nourrit, on l'héberge, on lui prête de l'argent s'il en manque et, comble de tout, on lui assure du travail. Si le travail peut se partager, on en donne une part au nouveau venu, avec, comme conséquence, des journées moins longues et moins lucratives pour certains ; si le travail ne peut pas se partager, il est de règle que le plus ancien cède sa place au nouveau venu. Cependant, à son arrivée dans une autre ville, ce « plus ancien » jouit des droits d'un nouveau venu.

 

Souvent, un autre compagnon décide de partir avec le plus ancien. À deux, la route paraît moins longue, mais elle est surtout moins dangereuse. Les ouvriers du Moyen Âge avaient ainsi l'occasion de boucler leur « tour de France » et d'acquérir une expérience inestimable en allant travailler dans plusieurs villes. Ces ouvriers itinérants se rencontraient dans les hôtelleries, trinquaient et se racontaient mille aventures.

 

L’association purement ouvrière du compagnonnage procura à ses membres un pouvoir considérable et une plus grande sécurité. S'ils sont mécontents, les compagnons se mettent en grève ou boycottent un patron ou une ville. En semblable occurrence, l'obéissance aux mots d'ordre lancés par les dirigeants ne se discute pas. Les fonds communs et le crédit de la « mère » [nous dirions : de la centrale] permettent aux ouvriers de tenir tête aux patrons pendant longtemps.

 

Certaines autorités accusaient ces associations de faire monter le coût de la vie par les augmentations de salaire injustifiées — selon elles — qu'elles obtenaient pour leurs membres et de perturber le climat social par des grèves longues et brutales. Tout naturellement, ces associations cherchaient à embrigader tous les ouvriers d'une même profession et se servaient de moyens discutables contre ceux qui se faisaient tirer l'oreille.

 

Jean Gimpel décrit une situation qui fait blêmir nos syndicats les plus coriaces : « Pour décider les paysans à travailler, il fallait leur promettre ce qu'ils voulaient et pour ne pas perdre ni sa moisson, ni sa récolte de fruits, il fallait satisfaire les exigences les plus invraisemblables des travailleurs #. » Vers 1375, le poète John Gower décrivait en ces termes le climat social : « Tout va de mal en pis en ce bas monde : bergers et vachers exigent pour leur labeur plus que le bailli acceptait autrefois pour lui-même. Ah ! quelle époque # ! »

 

La piété des fidèles a sans doute contribué à la construction des cathédrales, mais ces admirables monuments font avant tout l'orgueil d'ouvriers spécialisés, jaloux de leurs bons salaires et de leurs privilèges. Ils ne supportaient pas les gens prêts à se tuer à l'ouvrage pour un salaire réduit ou pour gagner des indulgences... Un certain Renaud de Montauban l'a appris à ses dépens, mais la leçon ne servit qu'aux autres : les maçons l'assommèrent à coups de marteau, jetèrent son cadavre dans le Rhin, puis continuèrent à bâtir la cathédrale

 

 

En lisant ces pages, on établit forcément des comparaisons entre ces associations ouvrières du Moyen Âge et nos syndicats. L’impression globale est nette : nous n'avons rien inventé. Même crainte du produit et du travailleur étrangers, même contingentement des professions et des métiers pour préserver le monopole, mêmes barrières entre les différents métiers, mêmes grèves perturbatrices du climat social, mêmes exigences égoïstes. Par contre, nous sommes peut-être en train de retrouver ce que les associations médiévales avaient de meilleur : le travail partagé — forcément le revenu — et la place à




Martin BLAIS
Philosophe, Université Laval

(1990)   Sacré Moyen Âge !

collection : "Les classiques des sciences sociales"
dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi






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