Les unités de mesure de poids

 

 

 

 

balance romaine                                                                  

 

Au Moyen Âge, ce n'est pas seulement chaque principauté, chaque ville, chaque seigneurie qui possède ses propres poids. La diversité va plus loin : chaque marchandise a ses propres emballages qui servent aussi de mesure, mais elle a également sa propre livre. La livre est l'unité pondérale la plus usitée. Les métaux précieux sont pesés avec des unités plus fines, le carat et l'once. Un recensement de ces livres dans le royaume de France dénombrerait l'existence d'un bon millier de variétés locales, dont l'apparition n'est pas seulement due au ralentissement des échanges dans un pays divisé par le morcellement féodal. En effet, à Venise, grande métropole commerciale, on recensait huit livres différentes, dont cinq réservées aux échanges locaux et trois utilisées dans le commerce extérieur : les premières servaient à peser les médicaments, les fils tissés d'or et d'argent, la soie, le biscuit de marine et les farines, le pain enfin – qui a donc pour sa pesée un poids différent de la farine ou du biscuit –, les secondes étaient le poids de marc, la livre légère et la livre grosse. On pesait les denrées de faible masse et de grands prix, tels les épices, à la livre légère, les pondéreux de moindre valeur, ainsi le sel ou l'huile, les métaux, à la livre lourde. Moins une denrée a de prix, plus sa pesée est rapide et grossière et la livre grosse fait l'affaire. L'échange marchand introduit techniquement la diversité des poids.

La livre comporte des sous-multiples et des multiples, en particulier la centaine (quintal, cantar) et le millier. Le poids le plus petit est le grain, qui est la plus petite unité pondérale où commence et s'achève la perception humaine. Pendant longtemps, il a fallu les grouper sur un plateau de balance pour en estimer le poids (env. 0,05 g). Les grains sont groupés en carats, onces, marcs et livres. Le tableau-Livre de 16 onces indique la composition de la livre de Paris, appelée aussi poids-du-roi ou poids-de-marc

La livre grosse de Venise pesait aussi 9 216 grains, et pourtant les 9 216 grains de Paris rendaient à Venise 9 456 grains de Venise. En effet, à Paris, on avait choisi pour étalon pondéral le grain de froment et, à Venise, le grain d'orge plus petit et surtout plus rond, plus léger. À quantité de grains égale dans les deux livres, celle de Venise était plus légère. Comme le poids spécifique des grains varie en fonction de la céréale choisie (blé, seigle, orge, mil), du sol et du climat, du séchage, le choix du grain provoquait ces distorsions. Les autres différences tenaient à la composition numérique de la livre. On composait en effet des livres de 12, 13, 14, 15, 16... 18, 20, 24... et 30 onces, on appliquait donc une grande variété de multiplicateurs à des poids du grain eux-mêmes très divers. On s'explique mieux ainsi la variété de livres, qui oscillent de 300 grammes environ pour les plus légères à 850 grammes pour les plus lourdes. Cependant, l'une des plus fréquentes pesait autour de 330 grammes, ce qui était approximativement le poids de la livre romaine de 12 onces. Toujours dans la métrologie médiévale, on retrouve ces traces de l'ancienne unification impériale romaine, en particulier dans le grand commerce des produits chers, des épices. Cette livre également sert à composer la charge, la somme, qui pèse 400 livres légères.

La pesée s'opérait à l'aide de balances, une très vieille invention de l'humanité – Chaldéens et Égyptiens la connaissaient – et qui n'a cessé de connaître des perfectionnements pour améliorer sa précision, sa sensibilité et sa fidélité. Longtemps, on a utilisé deux types de balance, celle à fléaux égaux et plateaux, et la romaine à fléaux inégaux où le déplacement de poids curseur fait varier la longueur du levier.

 

 Les mesures de longueur et de surface

Pied, pouce, etc., les plus anciennes mesures furent anthropométriques, l'homme s'érigeant en mesure de toutes choses. Il était commode de confronter la longueur de tout bien au pouce, à l'empan, à la coudée, au pied, au pas ou à la brasse, et il était déjà scientifique d'introduire entre ces mesures empruntées au corps humain tout un système simple de rapports arithmétiques, multiples ou sous-multiples, entiers, ne reposant pas sur des fractions. Ainsi l'empan a quatre valeurs, selon qu'il mesure l'écart entre le pouce et l'un ou l'autre des quatre doigts. Mais sa mesure est toujours égale à 1/8 de la brasse, qui mesure l'écartement des bras jusqu'aux poignets, ou aux mains fermées, ou à l'extrémité du médius, ou enfin du médius tendu, bras levé, au sol. À ces quatre mesures de la brasse, et de l'empan, correspondaient aussi quatre mesures de la coudée, car ces trois mesures de longueur entraient dans un système fondé sur les nombres 1, 4 et 8, où chaque brasse correspondait à 4 coudées et 8 empans. Ces systèmes de compte prévalaient bien avant le Moyen Âge, la perfection et l'équilibre des monuments que nous ont laissés les anciennes civilisations, depuis les pyramides ou le Parthénon jusqu'aux cathédrales gothiques ou aux églises baroques, reflètent aussi cette harmonie des nombres. Les systèmes métriques prédécimaux ont magnifiquement servi le travail de l'homme. Ils se caractérisaient, se distinguaient mieux par leurs rapports de groupement et de division que par les grandeurs absolues des mesures qui les constituaient. On fut bien en peine en effet de dégager des étalons (standards) pour ces mesures du corps humain : l'esprit chrétien aurait aimé choisir les mensurations du Christ ; de façon plus réaliste, on s'en tint à celles du roi, à défaut de toujours bien connaître les caractéristiques physiques du plus illustre des souverains médiévaux, l'empereur Charlemagne, mais longtemps on utilisa le pied de Charlemagne à côté du pied du roi, comme mesures royales de longueur.

On préférait cependant souvent évaluer la superficie d'une terre cultivée non par ses mesures géométriques, mais par la quantité de grains nécessaire à son ensemencement ou par les récoltes espérées. La nature et la richesse des terroirs aboutissaient alors à créer des valeurs différentes, selon la loi des rendements décroissants. On semait plus dru les bonnes terres fertiles susceptibles de procurer de meilleurs rendements. Une bicherée de bonne terre, ensemencée d'un bichet de grain, occupait dans certaines régions une surface d'un cinquième inférieure à celle d'une terre médiocre et elle-même inférieure d'un sixième à une mauvaise ou légère. Plus la terre était pauvre, plus l'unité de surface exprimée en quantité de semailles était étendue. Le morcellement physique du paysage agraire distribué dans la grande majorité des terroirs entre fonds de vallée, coteaux et plateaux, aux sols divers plus ou moins exposés aux intempéries et à l'ensoleillement, contribuait aussi à l'instabilité des mesures dans un même village. Or très tôt on prit conscience de la nécessité de l'alignement des mesures locales et, par conséquent, on commença d'abandonner les mesures fondées sur des critères subjectifs. En Lorraine, on garda par exemple le jour, qui devint une mesure conventionnelle normalisée, uniformisée entre les seigneuries, c'est-à-dire une mesure géométriquement précise, mesurée à la toise ou verge. L'hommée perdit aussi son caractère concret et devint un sous-multiple du jour, dont elle représenta le dixième. Cette adaptation n'était possible que dans un cadre social précis : en fait le jour ou journal avait longtemps été lié à la corvée collective sur le grand domaine et l'hommée – comme sous-multiple – représentait la surface confiée à un corvéable de l'équipe. Dans l'étape suivante, on abandonna l'ancienne référence pour arpenter « à la chaîne 

 L'hectare est une mesure abstraite qui a sous toutes les latitudes et sur tous les sols la même définition géométrique, mais la quantité de travail nécessaire pour préparer la terre et la fertilité ou la valeur économique du sol ont, pour le paysan, une bien plus grande signification. L'inégalité géométrique des anciennes mesures venait compenser des différences de qualité, d'exposition, de relief, de types de culture, si bien qu'elles étaient sans doute plus « commensurables » ou, en tout cas, mieux comparables entre elles que les mesures métriques. La juxtaposition d'hectares géométriquement égaux n'offre pas la meilleure représentation statistique de l'exploitation agricole.

 

 Mesurer, peser, compter

Mesurer et peser, c'est déjà compter et, par conséquent, introduire la logique de l'arithmétique (et l'harmonie des nombres) dans ce qui passait pour le chaos inorganisé. C'est le nombre qui introduit l'ordre, le rapport exact entre mesures et poids. Les poids et mesures en usage en un lieu sont issus de systèmes numériques stables, organisés sur des progressions géométriques simples procédant par doublement de l'unité. Dans la numération, les Romains avaient utilisé sept chiffres : I, V, X, L, C, D, M ; aux Indiens, les Arabes en empruntèrent neuf, auxquels le Moyen Âge eut l'excellente idée d'ajouter le zéro. Les numérations sont classées suivant leurs subdivisions, leurs caractères de divisibilité. On a alors plusieurs séries possibles :

– série 2n, ou 2, 4, 8, 16, 32, 64, ..., en fonction des puissances de 2 ;

– série 2n × 3n, ou 6, 12, 24, 48, ..., en fonction de la divisibilité par 2, 3, 4, 6, etc. ;

– série 2n × 5n, ou 10, 20, 30, 40, ..., en fonction de la divisibilité par 2 et 5.

 

La série qui fournit les éléments de divisibilité les plus nombreux est bien entendu la seconde, qui donne seule la possibilité de prendre la moitié, le tiers, le quart et le système à base 12, ou duodécimal (qui coexistait souvent avec des divisions binaires et décimales), parce qu'il était pratique, fut couramment adopté. Dix et ses multiples (100 et 1 000) n'étaient pas absents, comme le prouve l'existence du quintal de 100 livres (ou cantar, du latin centenarium) et du millier de livres, très fréquent dans le commerce de gros, notamment le commerce maritime.

Certains, ainsi qu'en témoigne le système anglais ou 1 stone pesait 14 livres, 1 quarter 28 livres et 1 hundredweight 112 livres, restaient attirés par le chiffre parfait 28, égal à la fois à la somme des chiffres de 1 à 7 (1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 7) et à la somme de ses diviseurs dans une progression géométrique initiée par 7 : série 1 + 2 + 4 + 7 + 14, et qui se poursuit, au-delà de 28, par 56 et 112.

Les tenants du système décimal font valoir que 10 est le nombre des doigts des deux mains, sur lesquels l'enfant apprend facilement à compter. Certes, mais 28 est le nombre de ses phalanges et autorise d'emblée presque trois fois plus de possibilités, 28 au lieu de 10, ce qui est important pour les opérations les plus courantes, addition et soustraction. Ce nombre de 28, sans rappeler ici la force de la tradition pythagoricienne, très vivace au Moyen Âge auquel elle fut transmise par diverses écoles de pensée, par Isidore de Séville, Boèce, Raban Maur ou la règle bénédictine, est aussi lié à la vie, au corps féminin, à la naissance : il est plus exact de considérer que l'enfant naît au terme de 10 cycles de 28 jours, soit le 281e jour, plutôt qu'à 9 mois solaires, dont on ne dit pas s'ils ont 30 ou 31 jours.

La progression à base 7 demeure également présente dans notre vie quotidienne par un autre aspect, économique cette fois. Pourquoi le baril de pétrole, qui contient 42 gallons U.S., fait-il 159 litres ? Le chiffre 7 donne la réponse : en Angleterre, dès le temps de la Grande Charte en 1215, il existait plusieurs mesures du gallon, une pour les grains, une deuxième pour le vin, la troisième pour la bière. À la fin du xviie siècle, ces mesures se maintenaient avec les valeurs données dans le tableauGallon anglais.

La mesure fondamentale était le gallon de grain, égal à 1/8 boisseau. Ce boisseau avait pour dimensions H (hauteur) = 14 pouces et D (diamètre) = 14 pouces. Le gallon de grain avait donc pour dimensions H = D = 7 pouces et, par conséquent, un volume V = 269 pouces cubes. Si on réduit sa hauteur d'un pouce, on a H = 6 pouces et V = 231 pouces cubes (D étant constant). Le gallon de vin de 231 pouces cubes multiplié par 42, ou le gallon de grain de 269 pouces cubes, multiplié par 36, donnent tous deux la mesure du baril de pétrole, dont la hauteur est de 28 pouces (4 × 7) et le diamètre de 21 pouces (3 × 7).

Retrouver l'ancien système de numération qui a présidé à la création du système de mesure contribue à mettre de l'ordre dans la confusion ancienne. À Paris, dont les rois de France tentèrent à maintes reprises d'étendre les mesures à toute l'Île-de-France sinon au reste du royaume, on mesurait les marchandises sèches, comme le blé, l'avoine et le sel, à l'aide de mesures de capacité, dites « mesures rondes », communes aux trois produits, et dont la plus grande était le boisseauBoisseau de Paris.

Ces mesures réelles rondes entraient en relations arithmétiques avec des multiples qui étaient des mesures de compte, des mesures sans contenant et par conséquent des unités de poids (mesures pondérales). Ce passage de la mesure-contenant à l'unité de poids est important, il permet de vérifier à tous moments l'exactitude de la mesure par le poids. Entre les petites mesures réelles et leurs multiples, unités pondérales utilisées par priorité dans le transport et le commerce de gros, la médiation était confiée à une mesure dont le contenu était pesé afin que soit vérifiée la loyauté de la transaction. La mesure utilisée pour cette opération se trouvait à l'articulation des deux modes opératoires, mesurer et compter. C'était le minot, ou petit muid, qu'on avait choisi pour sa maniabilité, sa commodité d'emploi. Il était en effet l'instrument du travail quotidien des mesureurs et des porteurs, la mesure manuelle par excellence. Point de passage obligé du système, il était affecté d'un coefficient qui tenait compte de l'un des deux éléments : le poids spécifique du produit ou sa valeur marchande. À l'unicité des sous-multiples, le coefficient multiplicateur choisi introduisait dans les multiples des différences considérables. On comptait en effet 3 boisseaux pour un minot de blé, 4 pour celui de sel et 5 pour le minot d'avoine. Le système qui combinait l'unité volumétrique de mesure, l'unité volumétrique pesée ou minot de blé, puis les unités de compte, juxtaposait bien les trois opérations : mesurer, peser, compter. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que le minot, constitué de 3, 4 ou 5 boisseaux, soit l'image d'une certaine perfection léguée au Moyen Âge par le triangle rectangle (52 = 42 + 32), dont le tracé était obtenu par une corde à 12 nœuds (12 = 3 + 4 + 5).

La différence existait au niveau des comptes : 1 muid de blé était fait de 144 boisseaux, tandis qu'il fallait 240 boisseaux pour constituer le muid d'avoineMinot et muid. Elle avait aussi son importance pour stocker le grain en grenier, puisque le muid d'avoine comptait près d'une centaine de mesures en plus. Mais, pour le travail de l'homme et de l'animal chargé du transport du grain, la différence s'annihilait. En effet, si on retient les poids spécifiques des deux céréales, soit 0,70 et 0,42, on observe que le poids des deux minots était rigoureusement semblable : 1 minot = 1 boisseau de 13 litres × 3 = 39 litres de blé × 0,70 kg/l = 27,3 kg = 1 boisseau de 13 litres × 5 = 65 litres d'avoine × 0,42 kg/l = 27,3 kg.

 

 Mesures des liquides

D'autres exemples illustrent le caractère fonctionnel des anciennes mesures, notamment celui des tonneaux d'huile et de vin. L'huile fut longtemps pesée et l'unité de poids la plus petite du grand commerce (commerce à grand rayon et commerce de gros) était de 28 livres pesantes, dont 10, soit 280 livres, constituaient la somme (salma), qui était elle-même l'unité de transport des animaux portant les charges sur leur dos, les bêtes de somme. Quand il s'agissait de liquides, la somme était répartie en deux tonneaux placés sur le bât, sur les flancs de l'animal. Une somme de 280 livres net pèse 131 kg net dans les pays du Rhin supérieur ou moyen, qui dépendaient du transport transalpin. La demande d'huile et de vin, produits méditerranéens, était forte dans toute l'Europe du Nord. L'huile est plus légère que le vin, selon un rapport de 9 à 10, soit 900 g/l pour l'huile et environ 993 g/l pour le vin. Un poids de 131 kg d'huile exige un « tonneau » de compte de 146 l réparti, pour le transport, en 2 futailles de 73 l environ. Pour le vin, on se contentait de la futaille de 131 litres. La différence de volume produisait une égalité de poids entre les deux récipients emplis l'un d'huile, l'autre de vin. La somme était une unité de masse calculée à la limite de la capacité de travail de l'animal en fonction des difficultés du parcours. Sur les routes de montagne, l'âne portait net 120 kg, le cheval 136 kg. Il faut bien entendu tenir compte du poids de la futaille (la tare) qui, pour de petites barriques, ajoutait 10 p. 100 au poids net de la marchandise, si bien que la considération des capacités de travail de l'animal a conduit les hommes à calculer des barriques de 120 l pour le vin et de 134 l pour l'huile quand l'animal de transport était l'âne, de 136 et 151 l pour le cheval.

Cependant, même dans les villes qui ne dépendaient pas du commerce caravanier par bêtes de somme, on retrouve des unités semblables. La feuillette de vin dite d'entrepôt contenait 136,974 l à Paris. Ce contenu paraîtra aberrant à des lecteurs instruits dans le système métrique décimal, mais la feuillette répondait elle aussi à une arithmétique savante. Elle pesait même poids que 280 livres d'eau de pluie (au poids de Paris de 489,506 g la livre), soit 137,062 kg. Enfin, le cube de 4 pieds du roi (pieds cubes) rendait un volume de 137,109 l. Il est clair qu'un tel système repose sur la divisibilité par 10 (système décimal) et plus encore par 28 (280 = 10 × 28). Il est non moins clair que tous ces volumes (mesures de capacité) étaient fondés à l'origine sur une mesure de longueur, celle du pouce pour les mesures anglaises, ou du pied sur le continent, et entraient dans des systèmes dits « clos » pour lesquels elle était l'unité fondamentale dont la connaissance livrait les unités de surface et de volume. Cela n'a rien pour surprendre, ni chez les Romains dont l'héritage subsiste presque intact au Moyen Âge, ni chez les Carolingiens, leurs héritiers les plus directs en Occident. Que ces mesures se soient par la suite modifiées, au temps du morcellement féodal en particulier, est incontestable ; qu'on ait souvent tenté de retrouver l'unicité du système en rétablissant le rapport fondamental : 1 minot = 1 pied cube, les exemples abondent.

Le mot « tonneau », hors de l'acception « tonneau de mer », n'a en fait aucun sens précis en métrologie. Dans la vinification, il désigne une vaste cuve, sans capacité fixe, inamovible dans le chai, dans laquelle le vigneron laisse mûrir le vin de la vendange. Dans le transport, à supposer qu'il ait jamais servi, il a fini de disparaître au début du xive siècle et laissé la place à la pipe (1/2 tonneau) ou à la barrique (1/4 tonneau). L'ordonnance de Colbert de 1680, pour mettre de l'ordre dans la métrologie du vin, tenta de généraliser la mesure de Paris ou pinte, qui devint le véritable étalon de capacité pour les vins. Son multiple était le muid (de Paris) de 288 pintes. Le tonneau n'était plus qu'une unité de compte représentant le multiple d'une petite unité-étalon (une pinte de Paris = 0,93 l). L'ordonnance participait à ce vaste effort monarchique d'unification des unités de mesure à partir de celles de Paris.

Cependant, malgré des règlements de plus en plus précis, on éprouvait encore au xixe siècle bien des difficultés à aligner la capacité des barriques bordelaises sur la norme de 225 litres. Le commerce tolérait 2 litres en plus ou en moins. Mais il arrivait qu'il manquât au dépotage jusqu'à 6 litres à certains très grands crus, alors qu'à la velte (mesure égale à un setier servant à jauger les tonneaux) tous les tonneaux donnaient 29,5/30. Les différences provenaient du nombre de douves utilisées et du renflement du bouge.

La fraude n'était pourtant pas aussi facile avec les liquides que pour les grains, malgré l'opacité des emballages de bois. Les fraudeurs variaient le remplissage et jouaient avec l'épaisseur des douves. Il faut souligner que propriétaires et marchands n'avaient pas toujours intérêt à diminuer la capacité de leurs tonneaux. Ils cherchaient quelquefois à l'augmenter pour frauder les droits. 


. Des mesures fonctionnelles

Au cours de l'extraction puis de la transformation des minerais, la matière et les opérateurs changent, les mesures, par leur adaptation aux différentes étapes du changement, rendent compte de la complexité de la chaîne opératoire. Ainsi dans les mines de charbon, où les mineurs avancent le long d'un front de taille, l'abattage au fond était calculé en unités de longueur. Ces mesures de longueur étaient calquées sur le régime agraire, la paume mesurait l'avancement de la taille, une avée désignait la somme de ces avancements en un laps de temps déterminé, considéré comme unité de travail, la quinzaine par exemple, tandis qu'une avrée mesurait la hauteur de la taille. Ces termes informaient l'entrepreneur à la fois sur le rythme du travail ou progression de la taille et sur la puissance du filon, sa hauteur. Ils avaient une signification pour l'ingénieur.

Pour évaluer la production et calculer les salaires, ils perdaient de leur utilité. On les abandonnait au profit d'une mesure de capacité, le « panier », qui tenait de 220 à 250 livres. Pour la remontée au jour, on versait quatre paniers dans un conteneur appelé muid qui portait 1 000 livres. En Languedoc, on empruntait le vocabulaire métrique au mesurage du vin. Les mines de Carmaux avaient adopté la barrique de 18 quintaux de 100 livres, la pipe et le muid, la France de l'Est avait la « queue ». Dans la France de l'Ouest, la pipe valait 10 rasières, cette dernière d'une capacité de 64 litres pesait environ 150 livres et servait au calcul de la rémunération des mineurs de fer. La sidérurgie montagnarde du Dauphiné comme les forges catalanes de l'Ariège préféraient utiliser la benne de 120 livres ou la charge, qui en faisait le double. On retrouvait dans ces pays de montagne, en même temps que la contrainte des modes de transport, deux mesures adaptées au portage par bête de somme.

Enfin, au gueulard du fourneau, les ouvriers utilisaient le panier de 120 livres pour déverser le minerai dans le fourneau où chauffait la prochaine coulée de fonte. Il est à présumer que deux hommes pour ménager leur endurance maniaient ce panier. Toujours, en effet, les mesures tenaient compte de la productivité du travail.

Les anciennes mesures étaient donc des signes chargés de sens. Celui-ci, fondé sur le caractère spécifique de toute action humaine, était enraciné dans les conditions et les effets du travail, si bien que l'important, aujourd'hui, n'est pas de les convertir en équivalents métriques – ce pour quoi le système métrique décimal se révèle inadapté –, mais de déceler leur contenu social.

 

 Métrologie, fraudes et privilèges

L'extrême diversité des mesures qui coexistaient dans une même châtellenie, voire sur un même domaine seigneurial, s'accompagnait de la stabilité de ces mêmes mesures, immobilisées par la force d'inertie idéologique qui, dans la société féodale, privilégiait l'ancestral, l'immuable, l'invariant. La seule vraie, juste et bonne mesure était la mesure « ancestrale ». Toutes les autres, apparues ensuite, étaient de « mauvaises mesures ». Ce principe d'inertie, avertit W. Kula, se heurtait pourtant à deux forces opposées, à deux facteurs de variabilité : d'une part, l'accroissement de la productivité du travail humain ou animal, d'autre part, l'alourdissement de la rente en nature prélevée sur les paysans. Les mesures dont on a vu combien elles étaient dépendantes de la technologie et de la productivité du travail changeaient avec les mutations technologiques. Aborder la métrologie consiste donc pour l'historien à pénétrer au cœur de cette dialectique du permanent et du variable, de la constance et de la mutation.

La prolifération des pouvoirs à l'époque féodale et la pyramide des droits divers qui se sont alors substitués au droit unique, exclusif, romain entraînent pour tous les bénéficiaires du nouvel état de choses le droit d'établir leurs propres mesures. Dès lors coexistèrent fréquemment la mesure pour la dîme, la plus proche de l'antique mesure, plus conforme au conservatisme ecclésial, toujours soucieux de s'appuyer sur l'autorité des Pères et des Écritures, la mesure du marché, davantage alignée sur celles du voisinage afin de faciliter l'échange marchand, enfin la mesure qui servait au prélèvement de la rente seigneuriale. Mais chacune de ces mesures s'entendait sous l'un des quatre termes : rase, sur bord, demi-comble ou comble. Le mode de remplissage introduisait un élément de grande variabilité, pouvant aller du simple au double avec les mesures de grand diamètre et de faible hauteur. Dans ces conditions, les détenteurs du pouvoir, les seigneurs, auraient aimé utiliser plusieurs types de mesure, une au village pour percevoir la rente foncière et une autre en ville pour vendre le produit de la rente. À défaut de changer les mesures, ils espéraient toujours vendre à mesure rase ce qu'ils avaient acquis à mesure comble : les mesures des marchandises vendues par les puissants étaient toujours déterminées comme mesures maxima, celles des articles qu'ils se procuraient comme mesures minima.

Dans le mesurage, le récipient jouait un rôle important, mais moins que la manière de le remplir, et ce mode de remplissage qui constituait le mesurage exerçait à son tour une profonde influence sur le dessin et le profil de la mesure. Si ces mesures rondes avaient été emplies avec un liquide jusqu'à ras bord, acheteur et vendeur auraient pu constater de leurs propres yeux la loyauté de la transaction. Pour les grains et toutes les marchandises sèches, il fallait accorder la plus grande attention à la propreté intérieure de la mesure, à ce qu'on ne la présentât pas inclinée, au geste technique du mesureur qui dépose avec précaution sa pelletée sur le bord ou la lance avec force de toute sa hauteur ou à la fâcheuse manie de battre le bord de la mesure avec sa pelle. Tous ces gestes contribuent à tasser le produit mesuré, chacun le sait, puisque chacun est alternativement vendeur (donner le moins possible) et acheteur (recevoir le plus), chacun épie son partenaire. La surveillance est cependant d'autant plus difficile que l'usage tolère, outre ces gestes, plusieurs manières de remplir la mesure, rase (raclée avec la radoire) ou comble, le produit formant un cône par-dessus les bords jusqu'à ce qu'il tombe au-dehors. Mais il y avait encore deux autres manières, demi-comble ou « grain sur bord » à un doigt, à deux doigts (de hauteur par-dessus le bord). Bien entendu, l'usage du comble incitait son bénéficiaire à présenter à son interlocuteur une mesure fort basse, plus large que haute.

Ces pratiques s'enracinaient dans les rapports économiques et sociaux. Les meuniers passaient pour savants dans l'art de faire rendre à la mesure plus qu'elle ne devait. Ils aimaient recevoir le grain des paysans lorsque les meules tournaient et imprimaient leurs trépidations au plancher sur lequel étaient posées les mesures à grain. Mais ils étaient rémunérés en nature, avec la « boulange », le produit de la mouture, dont la densité était environ deux fois plus faible que celle du grain, si bien que la boulange aurait rendu deux mesures pour une de grain, si on n'avait pas pris la précaution de mesurer le grain ras et la farine comble. Dans de nombreuses régions, le meunier se payait ainsi : il restituait 13 mesures combles pour 12 reçues rases et conservait le surplus. Les meuniers avaient fâcheuse réputation, et les boulangers, conscients d'être volés, faisaient supporter le préjudice subi aux consommateurs. C'était d'autant plus facile qu'on manquait de monnaies divisionnaires (deniers) pour payer le pain (au Moyen Âge, on cuisait plus fréquemment de petits pains que des miches de 6 livres) ou rendre la monnaie. Or, dans des économies cloisonnées, dominées par la question des subsistances, les prix du grain au marché variaient chaque semaine, selon les arrivages. La variation du prix de gros payé en monnaie de « gros » devait être répercutée au détail, où le défaut de petites espèces obligeait souvent les autorités communales à substituer une variation de poids du pain au changement de prix. Dans les villes, les autorités publiaient régulièrement et les boulangers affichaient le « tarif » du poids du pain calculé en fonction du prix du grain. Les populations de l'Occident étaient, dans ces conditions, très sensibles aux questions de poids et mesures. Les émotions populaires urbaines naissaient moins de la hausse des prix du pain que de la baisse de son poids. Là où l'époque contemporaine pratique la variation des prix pour une mesure (ou un poids) invariable, jusqu'au xviiie siècle les hommes avaient connu le prix invariable et la diversité des poids.

L'État, maître des poids et mesures qui sont, comme la monnaie, un attribut du pouvoir, n'hésitait pas à se livrer à de savantes manipulations pour augmenter le rendement de sa fiscalité. La République de Venise, qui maîtrisait à la perfection les techniques commerciales et la comptabilité, livre un témoignage saisissant des gains qu'on pouvait obtenir par le maniement des mesures. Elle recevait du sel de Méditerranée qu'elle comptait à ses marchands au muid de 13 setiers ou 26 minots combles. Muid et setier étaient des mesures de compte et le muid ainsi constitué pesait 2 376 livres. Le minot qui avait servi au mesurage s'était vu enlever sa croisée intérieure et ajouter un cercle de cuivre d'un pouce de hauteur. Il avait été rempli « à pelles croisées », rapidement, et on avait compté généreusement 13 setiers pour 12 (13 à la douzaine). Au moment de vendre, l'État reprenait le même minot dont il enlevait le cercle pour y remettre la croisée grâce à laquelle on passait la radoire. Il ne comptait plus que 12 setiers. Le muid ainsi compté pesait 1 680 livres. Si ce gain sur les mesures échappe à l'attention, l'observateur préoccupé exclusivement de l'échange monétarisé calcule que, reçu des marchands à 5 ducats et vendu aux fermiers à 30 ducats, le sel a procuré à l'État un impôt net de 25 ducats. Mais on est loin du compte, car l'État a gagné un poids de sel de 696 livres, ou 41,42 p. 100, sur les mesures, qu'il a vendu au prix de 30 ducats le muid de 1 680 livres, ce qui lui a apporté un gain supplémentaire de 10 ducats 1/3 environ. La recette fiscale atteint non plus 25 ducats, mais 35 ducats 1/3, pour un prix d'achat de 5 ducats. Elle est passée de 500 p. 100 si on considère le seul prix apparent, à 707 p. 100 si on intègre à l'analyse la variation des poids et mesures entre les deux moments de la transaction où l'État acheteur est devenu État vendeur.

 

. De multiples tentatives d'unification

Quand s'était désagrégée l'autorité centrale, les droits de poids et mesures avaient été accaparés par les seigneurs qui établirent leur monopole dans chaque seigneurie et s'approprièrent la police des poids et mesures. Le seigneur, par la police des foires et marchés, imposait sa mesure à ses sujets et percevait des taxes, dites d'aunage, minage et pesage, pour l'usage des mesures de longueur, de capacité et de masse. La hiérarchie du régime seigneurial (pyramide de pouvoirs) était cependant respectée : le moyen justicier était autorisé par la coutume à « bailler » les mesures à ses sujets, si lui-même conformait ses mesures particulières à l'étalon de son suzerain. La royauté qui rétablissait son autorité a cherché à limiter les abus en restreignant ce monopole économique : en Touraine, en 1507, le souverain se contenta d'exiger du seigneur qu'il ait un seul étalon dont il ne pouvait modifier la contenance ; en 1559, il lui imposait de mettre cet étalon en dépôt à l'hôtel de ville ou au tribunal royal.

Les variations des poids et mesures se trouvaient accrues par les matériaux utilisés à leur fabrication. Elles s'usaient, étaient hors d'usage, « gastées par la rupture des bords et du fond », les étalons de métal s'oxydaient, à chaque réparation le rabattage des cercles diminuait la contenance des tonneaux, les boisseliers fabriquant les petites mesures se plaignaient de n'avoir pas de bois assez souples pour reproduire les étalons de métal moulé.

D'innombrables procès montraient la nécessité de s'en rapporter à une mesure invariable, la mesure du roi, l'étalon auquel on confronterait les mesures seigneuriales. Les souverains de la Renaissance, François Ier et Henri II, cherchèrent à unifier le système. En 1558, à la demande des états généraux, Henri II décida de commencer par la capitale et ses environs. Il n'y aurait plus qu'un seul étalon du boisseau, conservé à l'Hôtel de Ville. Mais, en province, les agents du roi ne réussirent à imposer, en Touraine par exemple, que le seul étalon de la mesure de longueur, l'aune royale de Tours. Ils avaient essayé de généraliser l'emploi du setier de Tours, sans succès : en 1668, un arrêt du Conseil du roi prescrivait la conformité des mesures des seigneurs à celles du plus prochain marché, avec un dépassement toléré d'un cinquième, soit 20 p. 100. C'était une capitulation.

D'autres États allaient plus loin dans la constitution d'un système unifié de poids et mesures. En effet, à la faveur de la réforme, ils adoptaient non pas une demi-mesure pour conserver un demi-comble, mais un nouveau concept de la mesure, un concept géométrique unificateur qui alignait la capacité du minot sur le volume du pied cube. Désormais, la mesure de longueur fournissait la mesure de volume la plus usitée par le commerce, la mesure du transport. Cet effort de rationalisation s'observe dans toute l'Europe, où il est à porter au crédit du despotisme éclairé. Le système médiéval et seigneurial des poids et mesures apparaissait toujours plus en contradiction avec la politique d'unification et de centralisation poursuivie par l'État en voie de modernisation.

 

 

Commentaires (1)

1. Nora 01/04/2012

Merci! Je cherchais comment traduire "salma" en français, j'ai trouvé et appris

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