Le merveilleux médiéval

 

L’Occident médiéval baigne dans le merveilleux. C’est au XII° siècle que l’adjectif merveilleux apparaît en français, formé sur la racine latine mir- qui indique que la vision joue un grand rôle : le merveilleux est d’abord une perception qui provoque une sorte de peur.

Il existe d’ailleurs toute une série de termes en connotation avec merveilleux et tirés du latin mirari : « mirifique », superlatif de merveilleux, qui désigne un phénomène appartenant au surnaturel ; « mirage » qui évoque l’idée d’une duperie ; ou encore « miroir » et son dérivé « miroiter ». Le latin mirabilia ajoute un caractère d’admiration (cf. admirabilis) et d’étonnement aux merveilles. D’ailleurs, « merveilleux » dans les langues romanes et germaniques signifie étonnement et admiration, et par extension, ce qui provoque ces réactions, en l’occurrence l’étrange et l’irrationnel. Au Moyen Âge, tout ce qui remet en cause une certaine conception de la réalité, tout ce qui sort de la routine et de la banalité, semble relever du merveilleux. Les phénomènes inexplicables sont ressentis comme des menaces, des signes avant-coureurs de malheur ou des augures (ex : mort de Charlemagne précédée par d’étranges phénomènes célestes). La littérature de divertissement se fait l’écho de tels faits et la superstition, c’est-à-dire la peur démesurée et la religiosité , domine l’Occident médiéval.

 

Le merveilleux chrétien

Ce type de merveilleux appelé aussi « surnaturel » repose en fait sur un postulat de Saint Luc selon lequel rien n’est impossible à Dieu (I, 37). La merveille, le miracle, relèvent donc de l’acte de foi, on ne cherche pas à les expliquer mais on y voit la marque de la toute puissance de Dieu et de ses interventions sur terre. La légende hagiographique reprend d’ailleurs largement le merveilleux comme la Légende dorée de Jacques de Voragine (v. 1264) où l’on voit des saints guérir des malades, combattre dragons et reptiles, ou encore lutter contre démons et magiciens. La prière a également toutes les vertus : c’est un appel à Dieu qui n’y manque pas d’y répondre. Ce merveilleux traditionnel, dont les exemples sont nombreux, a en fait une fin politique : il s’agit de faire connaître la puissance divine et la supériorité de cette puissance sur celle des dieux païens, et ainsi de susciter des conversions et d’extirper les dernières racines du paganisme. Cette intention politique est aussi très présente dans l’ouvrage de Césaire, le Dialogue des Miracles (v. 1219-1223), destiné à intimider clercs et laïcs. L’orgueil, l’avarice, le reniement et le doute y sont mis en scène et punis. A sa mort, l’homme de peu de foi ou de mauvaise vie voit déjà s’ouvrir les portes de l’enfer alors que le juste a droit au paradis. Très tôt, L’Eglise a donc usé du merveilleux, reprenant et christianisant parfois les croyances locales, pour parvenir à ses fins. Elle n’hésite d’ailleurs pas à s’en prendre directement aux puissants, rois ou empereurs (ex : contre Henri II Plantagenêt), ou au contraire à les soutenir (ex : la colombe apportant le saint chrême lors du baptême de Clovis), contribuant par là même au renforcement du pouvoir et à l’établissement d’une royauté de droit divin. Le merveilleux chrétien est donc à la fois propagande missionnaire, défense de la foi et arme politique.

 

Le merveilleux dans la littérature de divertissement

Les romans et les épopées font une place importante à un merveilleux extrêmement varié.

_ Occupant la première place par le nombre, les hommes et les animaux monstrueux, bienveillants ou plus souvent hostiles, provoquent le rire ou l’effroi. Tous ces monstres permettent aux héros de faire leurs preuves, de réaliser des exploits, ou de s’intégrer à la société courtoise. Le combat contre des monstres, un des principaux thèmes, est le passage obligé vers l’honneur et les possessions territoriales, c’est une épreuve initiatique de premier ordre.

_ Les enchanteurs, beaucoup moins nombreux que les monstres, sont tous (sauf Merlin) au service du mal et l’origine de leur pouvoir reste dans l’ombre.

_ Les fées, mélange de données romanes et germaniques, sont aussi appelées ondines (êtres hybrides), femmes sages (elles possèdent une science, une connaissance extraordinaire), déesses ou femmes sauvages (elles vivent en marge de la société). Leur rôle est d’exaucer les désirs secrets des hommes ou de tirer les héros de situations embarrassantes. Elles sont aussi ange gardien, guide, éducatrice, médecin. Sous l’impulsion de la société christianisée, les fées sont démonisées et le mortel qui les fréquente se damne.

_ Les objets magiques, souvent donnés par des êtres merveilleux, offrent une grande multiplicité de formes mais une grande unité de fonctions, prouvant que l’objet n’est pas l’important. On peut distinguer quatre groupes d’objets distincts. Un premier groupe d’objets (les objets protecteurs) s’organise autour de la défense de la vie et de l’intégrité de la personne (ex : l’eau de certaines fontaines protégeant de la maladie, des lits supprimant la fatigue, des chemises rendant invulnérables…). Le deuxième groupe est constitué par les objets producteurs avec notamment le merveilleux cor d’Aubéron, sorte de corne d’abondance qui dispense mets et boisson. Les objets roboratifs (J. Le Goff), quant à eux, reflètent avant tout les désirs de l’homme : se rendre invisible, désir de force, comprendre les langues étrangères, oublier les soucis… La raison n’oppose aucune limite au désir et au rêve. Dans un dernier groupe d’objets, le but recherché est la révélation de la vraie nature des humains.

Les principales fonctions du merveilleux dans ce type de littérature sont donc le rêve et la compensation.

 

 Le merveilleux savant

Dans la littérature savante, le merveilleux est essentiellement hérité des auteurs antiques. C’est cette ancienneté qui lui donne une autorité incontestable. L’Orient occupe une place de choix dans la littérature « scientifique », on dénombre les peuples exotiques et les animaux étranges parce qu’inconnus en Occident. Toute contrée méconnue ou lointaine se voit peuplée de toutes sortes de merveilles. La littérature savante est donc un véritable réservoir de merveilleux, toutefois peu utilisé par les écrivains de romans. Le bestiaire fabuleux, essentiellement celui que transmet le Physiologus, sert de support à la symbolique médiévale : le phénix est le Christ, la licorne la Vierge, le dragon et les reptiles les démons. Le merveilleux savant se révèle être un obstacle au développement des connaissances car, revêtu d’une grande autorité, on n’ose remettre en question les fables qu’il rapporte.

 

Le Haut Moyen Âge est marqué par un conflit opposant l’Eglise au paganisme survivant dans les textes, les pratiques et les superstitions populaires. Toutefois, sur le terrain du merveilleux, la lutte est peu à peu moins ardente, expliquant l’extraordinaire renaissance du merveilleux au XII° siècle. Celui-ci se caractérise par un mélange de données antiques et de thèmes empruntés aux religions païennes mais bien souvent christianisés. L’Antiquité lègue essentiellement des œuvres écrites et des croyances qui ont souvent leur pendant dans l’Occident médiéval.

Les écrits

Ceux-ci sont nombreux et divers : sommes importantes (ex : Histoire naturelle de Pline l’Ancien), ouvrages zoologiques, traités de mythologie (Métamorphoses d’Ovide), géographies, traités sur les dieux et la religion (Cicéron), épopées (Virgile), romans (Apulée). Ces œuvres, véhiculant pour la plupart des idées incompatibles avec le christianisme, ont été combattues par les écrivains chrétiens à partir du III° siècle (cf Tertullien, Lactance, saint Augustin). Les poètes païens, fabricants de faux dieux, sont tenus responsables des superstitions et de l’idolâtrie. Toutefois, il y a une certaine récupération d’auteurs de l’Antiquité et naissance d’une mythographie chrétienne (cf Mythologies de Fulgence), mais celle-ci s’accompagne d’une destruction du merveilleux qui n’est plus qu’ornement et allégorie.
S’il y a, jusqu’au V°-VI° siècle, une répression de toues les formes du merveilleux relevant de la mythologie, le merveilleux géographique et zoologique semble épargné, sans doute parce que les écrivains chrétiens ne le jugent pas trop pernicieux.
La répression du merveilleux a néanmoins été facilitée par les grandes invasions qui ont eu pour conséquence une cléricalisation de la culture et un monopole de l’Eglise sur la reproduction et la diffusion des écrits. Nous avons ainsi un double mouvement : censure des auteurs et du merveilleux païens, récupération et création d’un merveilleux chrétien. Il est difficile de savoir à partir de quel moment l’Eglise crée consciemment du merveilleux. Mais il semble que l’Eglise a assez rapidement pris conscience qu’elle pouvait tirer partie du merveilleux, comme lorsqu’elle fabrique la fable du fils monstrueux de Berthe de Bourgogne pour en éloigner Robert le Pieux. De plus, l’attitude de l’Eglise est ambiguë car certains auteurs (comme saint Augustin) recommandent aux chrétiens de s’approprier la pensée profane pour mieux prêcher l’Evangile. C’est d’ailleurs l’enseignement de la grammaire qui sauve l’œuvre des auteurs anciens.

 Pratiques et croyances

_ Le rêve : au Moyen Âge, on utilise le mot « songe », le verbe « rêver » apparaît au XII° siècle et signifie, jusqu’au XVII° siècle, « délirer, dire des choses extravagantes ». Le rêve est donc nettement distingué du songe. Les théories savantes et cléricales du Moyen Âge s’appuient sur la Bible où l’oniromancie semble autorisée car Dieu s’exprime par les songes, et sur les traités d’oniromancie de l’Antiquité classique dans lesquels il existe des songes vrais et d’autres fallacieux. De plus, les songes sont liés aux morts et sont donc des manifestations du surnaturel et même de la transcendance. Les Anciens lèguent au Moyen Âge un système très élaboré d’interprétation des songes (cf Commentaire du Songe de Scipion, Macrobe). Le paganisme rejoint donc le christianisme qui connaît de telles visions par la Bible. Toutefois, saint Augustin ravale l’oniromancie au rang de l’idolâtrie et donne aux rêves un caractère démoniaque. La divination par le rêve est donc bannie en 789 par l’Admonitio generalis, les oniromanciens sont assimilés à des sorciers. L’Eglise ne tolère que la visio, manifestation divine faite au juste ; l’illusion nocturne ou le rêve éveillé ne sauraient présager l’avenir. Pourtant, le rêve prémonitoire a une longue vie dans les textes littéraires. Parallèlement, les révélations envahissent la littérature religieuse et l’historiographie et témoignent du développement de cette forme de merveilleux. Les lapidaires reflètent également bien la peur des hommes d’être visités par des rêves démoniaques. Les anathèmes de l’Eglise n’empêchent pas la prolifération des traités d’oniromancie, surtout au bas Moyen Âge. Tenus pour des messages des dieux, des vivants ou des morts, les rêves occupent aussi une place importante chez les peuples germaniques où ne pas rêver est considéré comme une infirmité. Les rêves sont souvent allégoriques, parfois théorématiques (la réalisation est en tout point conforme au rêve). Quoi qu’il en soit, le contenu du rêve est bien une réalité, d’où son importance dans l’univers mental des hommes du Moyen Âge. C’est un message, une préfiguration, un avertissement plus ou moins clair, d’où la nécessité de recourir à des spécialistes de l’interprétation. Le rêve est en fait déclenché par un désir de communication ressenti par l’une des âmes, le hugr. Fondamentalement, il reste le signe que l’homme n’est pas seul sur terre mais lié aux puissances invisibles. Rêver est un bienfait des dieux car l’homme, sachant ce qui l’attend, devient l’artisan actif de son destin. Dans la littérature des révélations, le songe est la manifestation de Dieu et de ses saints à un élu.

_ L’idolâtrie : les païens honorent leurs dieux dans des temples, vouent un culte aux divinités des arbres, des sources et des pierres. D’ailleurs, plusieurs évêques firent abattre des objets de culte (ex : un chêne ou un poirier), confortés par le synode de Nantes (v. 658) qui rend obligatoire la destruction des édifices du culte païen, contrairement à l’ordonnance de Grégoire le Grand (mort en 604) conseillant d’utiliser les édifices païens après en avoir éloigner les idoles et après lustration. De plus, il est indéniable que le culte païen se soit accompagné de sacrifices humains incompatibles avec le christianisme. Sous une forme sécularisée, les anciennes croyances alimentent néanmoins la constitution du patrimoine merveilleux : pierre de vertu, source miraculeuse, arbre merveilleux…

_ Les fêtes : l’Antiquité a légué un certain nombre de fêtes coïncidant souvent avec des fêtes locales et donnant lieu à des manifestations très populaires. Mais ces mascarades sont frappées d’anathème et le concile de Rome (743) interdit aux cortèges de traverser villes et villages, car toutes ces pratiques s’accompagnent d’actes ravalant l’homme au niveau de la bête, portant ainsi atteinte à l’homme image de Dieu. Si ces fêtes ont laissé des traces dans les littératures celtiques et scandinaves, il en est en revanche fait peu mention dans la littérature romane et allemande.

_ Sorciers et magie : le terme de sorcier (sortiarus) apparaît en 589 et pour toute la littérature religieuse, les magi sont les spécialistes des arts maléfiques. Soit en tant que prêtres des anciennes religions, soit en tant que devins ou sorciers, ils sont tenus pour des hérétiques, des êtres dangereux en raison de leurs pouvoirs diaboliques. La Loi Salique précise d’ailleurs la punition pour les sorciers : soixante-douze sous et demi d’or pour le coupable de maléfices, deux cents sous d’or pour la sorcière ayant dévoré un homme, étant tenue pour anthropophage. En France, le synode de Rouen (650) interdit de prononcer des incantations sur les pains et les herbes. Une des principales occupations des sorciers est la confection d’amulettes, dont le port est interdit par le troisième concile de Tours (813). La sorcellerie et ses rites sont évidemment la source de plus d’un motif merveilleux. L’usage des philtres est largement attesté par la littérature de divertissement.
_ Synthèse : de nombreuses œuvres font la somme des croyances citées, comme par exemple le Décretales de Burchard de Worms (v. 1010), le De magicis artibus de Raban Maur (v. 780-856), l’œuvre de Césaire d’Arles ou encore la synthèse de Pirmin de Reichenau (mort en 753).

 Le développement du merveilleux

Une des formes que prend la lutte contre le paganisme est le développement d’un merveilleux chrétien. Dès le VI° siècle, l’hagiographie se développe (ex : Vie de saint Martin de Grégoire de Tours) et la littérature des visions prend son essor à partir du VII° siècle, alors que la lutte contre les devins, les augures ou les offrandes faites aux arbres continue, même si celle-ci change à partir de 771 environ.

 -  La Renaissance carolingienne et ses conséquences
Jusqu’au VIII° siècle, l’Eglise mène un âpre combat pour s’imposer, devenir la religion de l’Occident médiéval et ne tolère rien qui ne fasse partie du dogme chrétien. Le poids de la censure ecclésiastique est perceptible jusqu’au moment où l’Eglise trouve en Charlemagne le bras séculier qui lui faisait défaut. Le nouvel empereur romain a le profond sentiment que la religion engage sa responsabilité. Il va tenter de faire régner la pax christi, assure l’existence du clergé en donnant à la dîme le caractère d’un impôt, soutient l’Eglise par le biais de ses lois (ex : en 789, il s’attaque à la sorcellerie).
La Renaissance carolingienne est celle du pouvoir central et de l’Eglise, mais aussi celle des lettres avec notamment le développement des écoles. Cette multiplication des écoles monastiques entraîne le besoin de nouveaux textes, empruntés à l’Antiquité, mais revus et corrigés à l’aide de la Bible, des Pères de l’Eglise et de l’évhémérisme. Tout semble indiquer que la répression du merveilleux touche à sa fin, comme le suggère l’éclosion d’ouvrages remplis de motifs merveilleux (ex : De universo de Raban Maur). La mythologie n’est plus considérée comme un danger mais correspond à un besoin. Cette soudaine liberté des lettres s’explique par les succès de l’Eglise qui assied son autorité sur les âmes et les royaumes tout au long des X° et XI° siècles.

 -  La transition
Au cours des X° et XI° siècles se fait sentir une évolution qui préfigure la grande renaissance du merveilleux au XII° siècle. On échange par exemple des lettres pour savoir si les Cynocéphales sont des hommes ou des bêtes, la légende d’Alexandre le Grand se répand comme une traînée de poudre, des traités voient le jour au XI° siècle dont l’habillage chrétien cache à peine le fond païen.

 - La Renaissance du XII° siècle
Ce mouvement aboutit à deux œuvres majeures : le Liber floridus de Lambert de Saint-Omer et le De imagine mundi d’Honorius Augustodunensis, auteurs qui mettent le merveilleux à l’honneur en collectant, en rassemblant ce qu’en a dit leurs prédécesseurs. Isidore et Solin sont particulièrement en vogue, à tel point que, pour le merveilleux, le XII° siècle mérite le nom d’âge solinien. Si l’Antiquité et sa mythologie revivent, les croisades ont également ouvert à l’homme féodal l’Orient fabuleux. C’est ainsi un large pêle-mêle de mythes et de légendes d’origines et d’époques diverses, d’êtres toujours plus insolites, d’auteurs chrétiens et païens, qui s’entrecroise et se mélange.

Il existe donc des conjonctures du merveilleux en rapport avec l’évolution historique des sociétés occidentales. Les VIII° et IX° siècles marquent la fin d’une période de répression, les X° et XI° siècles forment une période transitoire où se met en place un véritable patrimoine de merveilleux qui prend toute sa mesure au XII° siècle. C’est également à cette période que l’Eglise cesse de régir le domaine des lettres, les traditions populaires et orales prenant une place de plus en plus importante. Le merveilleux du XII° siècle est, en grande partie, le résultat de la modification et de l’adaptation chrétienne des substrats anciens

 

Commentaires (1)

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