Etienne de Bourbon et le "saint lévrier" de Guinefort
Au XIIIe siècle, l’Eglise a considérablement accru l’influence du christianisme dans la société médiévale notamment par le biais de l’essor de la culture savante qui sert à lire, interpréter et diffuser les enseignements de la Bible. Le développement d’une religion du livre et de la culture cléricale en latin et écrite accentue la puissance de l’Eglise.
Etienne de Bourbon est né vers 1180 à Belleville sur Saône. Ecolier à l’école cathédrale de Saint Vincent de Mâcon, il part étudier vers 25 ans dans les écoles parisiennes. En 1223, il entre dans l’ordre des Dominicains où il parfait sa formation théologique. Il voyage beaucoup et recueille de nombreux témoignages en tant que prédicateur. Vers 1235, il reçoit l’officie d’inquisition dans le diocèse de Valence où sévissait l’hérésie Vaudoise.
L’inquisition est confiée trois ans auparavant aux Dominicains et est spécialisée dans l’examen des cas d’hérésies, nombreuses au XIIIe siècle. On peut citer, notamment, l’hérésie cathare ou l’hérésie vaudoise déclarée hérétique lors du concile de Latran en 1215. Etienne de Bourbon, en tant que prédicateur et d’inquisiteur, condamne ces hérésies et cherche à dénoncer les superstitions. En effet, les pratiques des fidèles chrétiens restent irrégulières, surtout rattachées à l’aspect surnaturel de la religion et se livrent, malgré l’interdiction de l’Eglise, à la consultation des sorcières et aux autres cultes folkloriques-
Le texte est extrait de la propre expérience d’Etienne de Bourbon où il raconte une situation du folklore vouée à servir d’argument contre les superstitions. Il est extrait d’un traité sur les 7 dons du Saint-Esprit (crainte, piété, sciences, force, conseil, intelligence et sagesse) qui se présente sous la forme d’un recueil d’exempla c’est-à-dire d’histoires présentées comme authentiques et utilisées par les prédicateurs dans leur sermon pour conduire les fidèles dans la voie du salut. Cet exemplum fait partie du Don de force, une réflexion théologique sur les vertus et les vices. Le Don de force doit repousser les 7 vices, les 7 pêchés capitaux. Etienne de Bourbon place le culte de Guinefort dans le chapitre consacré à l’orgueil et plus particulièrement aux superstitions soit les pratiques folkloriques qui s’éloignent des normes fixées par l’Eglise. Il y décrit la légende de Saint Guinefort, un lévrier auquel on attribue le pouvoir posthume de guérir des enfants. Il y relate toute l’histoire du culte et du pèlerinage qui s’est créé autour du tombeau du chien. Etienne de Bourbon se sert de cet exemplum pour dénoncer les pratiques folkloriques considérées comme une insoumission aux lois de l’Eglise.
. La lutte contre la culture folklorique
Les superstitions
- Parmi les superstitions, Etienne de Bourbon distingue les divinations, les incantations, les sortilèges et les tromperies des démons. Les superstitions procèdent du vice d’orgueil et sont opposées à la vertu d’humilité des vrais chrétiens face à Dieu. Elles sont un mépris pour Dieu « Superstitions outrageantes, dont certaines sont outrageantes pour Dieu et d’autres pour le prochain »
- Les superstitions sont le fait du pouvoir trompeur du diable. « Plusieurs y furent victimes des séductions et des illusions du diable qui, par ce moyen, portaient les hommes dans l’erreur » . Quelquefois, il existe un pacte avec le diable. Il est sollicité par les femmes qui recherchent son appui par le biais d’une vieille femme sorcière qui apprend aux mères la formule requise « elles allaient chercher une vieille femme qui leur enseignait la manière rituelle d’agir »
- Cette forme de pacte se traduit, pour Etienne de Bourbon, par l’idolâtrie « accordent les honneurs divins aux démons ou à quelque autre créature » . Pour lui et également Thomas d’Aquin, l’idolâtrie est la plus grave des superstitions. Au début de son exemplum, Etienne de Bourbon mentionne deux pratiques superstitieuses qui illustre l’idolâtrie qu’il condamne, « elles portent à ces sureaux ou à des fourmilières ou d’autres objets, leurs enfants, afin que guérison s’ensuive » On parle ici d’idolâtrie car les femmes souhaitent une guérison sur la tombe du chien en invoquant les démons. Etienne de Bourbon condamne cette idolâtrie et dénonce « les misérables femmes jeteuses de sorts »
- De plus, pour Etienne de Bourbon, la vénération en tant que martyrs du chien « honorèrent le chien tel un martyr » lui semble une offense au culte des Saints. Ces femmes méprisent ainsi Dieu, « méprisant les églises ou les reliques de Saints » au profit d’un culte superstitieux.
Les paysans, dans ce culte, ont eux-mêmes décidé de canoniser le chien. Or, depuis plus d’un siècle, le Pape seulement procède à la canonisation des Saints après une longue enquête.
Le culte de Guinefort va donc à l’encontre des plus hautes autorités de l’Eglise.
Prédication et inquisition
- Etienne de Bourbon est d’abord un prédicateur et un confesseur conformément à la mission des frères dominicains. Il découvre le culte de Saint Guinefort alors qu’il prêche contre les sortilèges, « comme je prêchais contre les sortilèges et entendais les confessions » A partir du XIIe siècle, il existe une relation privilégiée entre le confesseur et le prêcheur. En effet, les manuels de confesseurs dominicains précisent que le prêtre doit d’abord prêcher avant d’entendre les confessions. Cela pour permettre les confessions spontanées. De même, chaque chrétien devait se confesser au moins une fois par an, à Pâques généralement, depuis le concile de Latran de 1215. Cela engendre le développement des manuels de confession et des sommes de vices et vertus.
- Les aveux entendus par Etienne de Bourbon après sa prédication le pousse à faire une enquête, « je fis mon enquête » , dont le résultat justifie un déplacement sur les lieux du culte « nous nous sommes transportés en ce lieu » . C’est généralement dans ces conditions qu’étaient découverts de nouveaux cultes ou de nouveaux saints.
- Etienne de Bourbon va alors tenir la procédure habituelle face à une superstition. Trois actes y sont associés : la prédication, la confession et l’inquisition. Deux sermons encadrent la procédure inquisitoire : le sermon du début et le sermon à la fin où il dénonce le délit de superstition devant le peuple réuni « nous avons convoqué le peuple de cette terre et nous avons prêché contre tout ce qui a été dit » l. Etienne de Bourbon demande aussi le soutien du pouvoir séculier ou ici du seigneur de la terre « et j’ai fait prendre par le seigneur de la terre un édit » Le peuple, appartenant à la terre du seigneur, est soumis à son pouvoir.
. Une tradition orale du folklore
La légende
- L' exemplum, produit de la culture savante, nous donne des indications sur la culture folklorique. Dans la première partie du témoignage, Etienne de Bourbon nous raconte les origines du lieu du culte. La légende se situe dans le monde des chevaliers et a pour acteur principal un chien, plus précisément un lévrier, « à cette vue le lévrier » . Le chien est plutôt déprécié au Moyen-Age, le lévrier au contraire est toujours fortement valorisé. Vincent de Beauvais, au milieu du XIIIe siècle, distingue trois sortes de chien : ceux de chasse, ceux de garde et les lévriers « les plus nobles, les plus élégants, les plus rapides à la course, les meilleurs à la chasse ». Dans la société chevaleresque, le lévrier est aussi un emblème. On le retrouve en particulier représenté sur les tombeaux, aux pieds de la statue des chevaliers.
- Un autre acteur essentiel est le chevalier. Il tue le lévrier « tirant son épée, tua le chien » . Il s’aperçoit par la suite qu’il vient de tuer le chien qui a sauvé son bébé, qui lui a toujours été fidèle, une des vertus chevaleresques. « déplorant d’avoir tué si injustement un chien tellement utile ». Le chevalier accentue son injustice lorsqu’il jette le chien dans le puits en le recouvrant de pierres. « Ils le jetèrent dans un puits situé devant la porte du château, jetèrent sur lui une très grande masse de pierres » Le corps du chien est traité de façon ignoble. Le puits est souvent assimilé à la bouche de l’enfer. La projection et la lapidation dans un puits sont considérées au XIIIe siècle comme un châtiment ignoble.
- Cependant, lorsque le chevalier plante « à côté des arbres en mémoire de ce fait », on peut y voir un geste de repenti. L’ensevelissement du corps du chien et la plantation des arbres expliquent le culte rendu ensuite par les paysans au lévrier. L’ensevelissement est lié aux croyances orales folkloriques et au culte des martyrs. Le tas de pierres dans la culture folklorique sert à conserver le souvenir d’un accident ou la mémoire d’un fait.
Le châtiment divin
- Après le crime du chien et son ensevelissement, le château du chevalier est détruit. « Le château fut détruit par la volonté divine, ramené à l’état de désert » . Le chevalier est ici puni de son crime par Dieu, par la volonté divine. Il existe de nombreuses traditions médiévales liées à des destructions ou des désertions, le plus souvent rapportées à un châtiment surnaturel, une malédiction ou une excommunion.
- Une autre des raisons à l’interprétation du crime comme un châtiment divin est que la victime est un chien. En effet, dans la culture folklorique, le meurtre d’un chien est un geste qui entraine de lourdes conséquences. En Provence, par exemple, il entraine 7 ans d’infortune.
- Le chevalier, après avoir tué son chien, prend alors l’initiative de sa pénitence et espère, dans l’épreuve du pèlerinage, un pardon de Dieu. Seul le départ en pénitence peut racheter le coupable mais néanmoins sans jamais le ramener dans son milieu d’origine. Ici, le lignage du chevalier est détruit.
Le culte au martyr
- Les descriptions d’Etienne de Bourbon sont assez précises et permette d’analyser l’espace rituel, les buts du pèlerinage et les différentes séquences du rite.
- Le lieu de pèlerinage est boisé couvert d’arbustes et d’arbres, « elles pendaient aux buissons alentours » , « elles plantaient un clou dans les arbres qui avaient poussé en ce lieu » . Probablement, ce bois est placé à proximité du puits et se trouve à côté d’une autre forêt, celle de Rimite « qui étaient dans la forêt de Rimite » , d’où sortent les loups et où demeurent les démons.
- Ce lieu de culte est visité par des paysans et surtout par des femmes, des mères « les femmes qui avaient des enfants faibles et malades les portaient en ce lieu »
- Le rite se décompose en 3 séquences réglées par la sorcière. D’abord les offrandes de sel et d’autres choses non précisées, « elles offrent du sel et d’autres choses » Le sel attire les démons et les sorciers. Après ses offrandes, les langes de l’enfant sont déposés sur les buissons et un clou est planté dans le tronc des arbres, « elles pendaient aux buissons alentours les langes de l’enfant ; elles plantaient un clou dans les arbres » Une relation s’établit alors entre le corps de l’enfant malade et le corps du martyr par l’intermédiaire des vêtements, du clou et des racines de l’arbre.
- La séquence centrale du rite est marquée par la séparation de la mère et de l’enfant. Pour commencer, la mère et la sorcière se placent de part et d’autre de deux arbres, « la mère, qui était d’un côté, tenait l’enfant et le jetait neuf fois à la vieille femme qui était de l’autre côté » . Leur geste est accompagné de paroles où elles demandent aux faunes de reprendre cet enfant qui est malade et de leur rendre le leur, bien portant, « elles adjuraient les faunes qui étaient dans la forêt de Rimite de prendre cet enfant malade et affaibli qui, disaient-elles, était à eux ; et leur enfant, qu’ils avaient emporté avec eux, de le leur rendre gras et gros, sain et sauf » . On apprend ici qu’une première substitution a eu lieu par les démons de la forêt, les faunes. Le rite a donc pour fonction de remettre les choses dans l’ordre et de rendre à chacun son propre enfant.
- Les différents gestes du rite sont très précis. Le temps et la distance réglés avec soin. La distance est égale à la portée des pleurs de l’enfant et le temps équivaut au délai nécessaire à une chandelle pour se consumer, « Elles se retiraient jusqu’à ce que les chandelles fussent consumées, de façon à na pas entendre les vagissements de l’enfant et à ne pas le voir » .
- La présence du feu souligne le risque encouru par l’enfant au moment de la séparation. Les brulures et parfois la mort fait partie intégrante du rite, « C’est en se consumant ainsi que les chandelles brulèrent entièrement et tuèrent plusieurs enfants, comme nous l’avons appris de plusieurs personnes » . L’enfant est également sous la menace du loup. Le rite est donc une épreuve.
- Pour finir, arrive le moment de la preuve « lorsque les mères retournaient à leur enfant et le trouvaient vivant, elles le portaient dans les eaux rapides d’une rivière proche, appelée la Chalaronne, où elles le plongeaient 9 fois » lignes 96 à 99. Si l’enfant résiste à toutes ces épreuves, cela montre qu’il est l’enfant des hommes rendu par les faunes.
La guérison des enfants
La place de l’enfant
- Le culte de Saint Guinefort est particulier : il concerne avant tout les enfants. Il est difficile de savoir de quoi souffrent les enfants apportés au Saint lévrier. Ils sont « faibles et malades » , « malade et affaibli » et maigres car les mères espèrent les retrouver « gras et gros » -
- Cette imprécision sur la santé des enfants n’est pas rare au Moyen-Age. On retrouve également ce fait dans le cas d’adultes au sein des pèlerinages mêmes mieux contrôlés par l’Eglise. Dans les ouvrages médicaux les plus savants, les maladies infantiles ne sont pas décrites au Moyen Age. On retrouve, à la fin du XIIIe siècle, pour la première fois, quelques précisions sur les maladies dont souffrent les enfants dans le Manuel d’éducation de Raymond Lulle.
- Dans la légende et le rite, on peut voir une préoccupation de l’enfant menacé. Or le sentiment de l’enfance au Moyen-Age n’est pas une chose certifiée et divise les historiens. Pour Philippe Ariès, le sentiment de l’enfance n’existe pas. Idée renforcée par Jacques Le Goff en 1964 qui dit ‘on l’a dit, il n’y a pas d’enfants au Moyen-Age, il n’y a que de petits adultes ». On retrouve tout de fois un sentiment de l’enfance dans plusieurs témoignages et plus particulièrement des témoignages d’affection. On voit alors une différence entre l’affection des parents, présente au Moyen-Age, et un sentiment de l’enfance encore mal définie. Les nourrissons, sans cesse sous la menace de la mort, font l’objet de soins spécifiques et retiennent plus l(attention des adultes que les enfants un peu plus âgés qui se fondent dans le monde des adultes. L’enfance ne constitue pas encore une catégorie bien définie. Mais une émergence de l’enfant est présente dans la culture folklorique et dans la culture savante. Les documents de la culture savante, mêmes écrits par des clercs, expriment les préoccupations des laïcs dont celles qui concernent les enfants. L’enfant, qui représente le futur héritier, il doit être protégé de la mort.
La croyance aux changelins
- Selon la croyance folklorique, certains esprits enlèvent les enfants des hommes et déposent à leur place leur propre enfant. Dans notre texte, ils sont appelés les faunes. « Elles adjuraient les faunes qui étaient dans la forêt de Rimite de prendre cet enfant malade et affaibli qui, disaient-elles, était à eux ; et leur enfant, qu’ils avaient emporté avec eux, de le leur rendre gras et gros, sain et sauf »
- L’enlèvement est à craindre les heures et les jours qui suivent la naissance lorsque l’enfant n’est pas encore baptisé. Pendant cette période, il ne faut donc pas laisser l’enfant seul et l’entourer de multiples protections en le laissant par exemple sous la surveillance d’un oiseau ou d’un chien comme dans notre légende. Il arrive quand même que l’enfant soit enlevé et qu’un changelin soit mis à sa place. La substitution ne fait aucun doute lorsque l’enfant tombe malade. On retrouve plusieurs témoignages de ce folklore dans la culture savante. Comme vers 1215 avec l’évêque Jacques de Vitry qui cite le terme de chamium qui veut dire changer ou vers 1230 avec le jugement de l’évêque de Paris, Guillaume d’Auvergne, où il s’intéresse à la question de savoir su les démons peuvent engendrer et donc échanger leur enfant contre ceux des hommes. Cette culture populaire est très présente au sein du peuple et les changelins représentent l’intrusion du diable dans la vie quotidienne. On retrouve aussi des témoignages dans l’hagiographie médiévale comme, par exemple, dans les Gesta Romanorum du XIVe siècle où le futur Saint-Laurent est enlevé par le diable qui, sous la forme d’un nouveau-né, prend sa place dans le berceau.
- Ce texte est l’un des meilleurs témoignages sur les changelins. Le rite a pour but de récupérer l’enfant des hommes. Si l’enfant surgit, il est bien l’enfant des femmes et s’il meurt c’est qu’il est un démon. Ce rite devait surement aboutir à un grand nombre de morts. Apporté là car il était malade, il était exposé nu dans le bois « le posaient nu au pied de l’arbre sur la paille d’un berceau » ligne 80 et plongé 9 fois dans l’eau froide « elles le portaient dans les eaux rapides d’une rivière proche, appelée la Chalaronne, où elles le plongeaient 9 fois », sans oublier les dangers du feu et du loup.
- Pour les mères, il ne s’agit pas d’infanticide puisque les enfants qui mourraient n’étaient pas leur enfant. Il s’agit ici d’un rite visant à sauver leur véritable enfant.
- Quelques fois cependant l’affection des mères prenait le dessus et elles décidaient de sauver l’enfant qu’elles avaient apportée « si l’amour maternel forçant sa pitié, elle n’était pas revenue vers lui, le loup, ou sous sa forme, le diable, comme elle disait, aurait dévoré l’enfant » .
- La croyance est avant tout un moyen d’expliquer la maladie et la mort de l’enfant. Elle permet aux mères, dans un contexte où la confession est de plus en plus étendue, de ne pas se reprocher la mort de leur enfant.
La clémence de l’inquisiteur
- Ici, Etienne de Bourbon fait preuve de clémence envers les personnes coupables de superstitions. On ne retrouve aucun châtiment physique. Le peuple est convoqué et le culte aboli. « Nous avons convoqué le peuple » « Nous avons fait exhumer le chien mort et couper le bois sacré, et nous avons fait bruler celui-ci avec les ossements du chien »
- Dans sa lutte contre l’hérésie, le tribunal d’inquisition juge et condamne. Les biens du condamné sont confisqués et il ne peut les récupérer qu’après une longue pénitence. Ici rien de tout ça. Etienne de Bourbon ne condamne pas mais promulgue un édit qui prévoit la condamnation en cas de récidive « Et j’ai fait prendre par les seigneurs de la terre un édit prévoyant la saisie et le rachat des biens de ceux qui afflueraient désormais en ce lieu pour une telle raison »
- On peut expliquer cette clémence de l’inquisiteur par plusieurs raisons. La première est qu’il ne s’agit pas ici d’une hérésie considérée comme consciente et volontaire mais d’une superstition plutôt considérée comme était le fait d’une tromperie diabolique. Une autre raison est la simplicité des paysans. Pour Etienne de Bourbon, ils sont démunis de pouvoir, de savoir et de richesse et donc plus facilement trompés par le diable.
- Il accuse les femmes d’infanticide sans pourtant les punir. Depuis le haut Moyen-Age, l’Eglise condamne pourtant l’infanticide comme un péché puis dès le XIIIe siècle comme un crime pouvant entrainer la peine de mort. La clémence peut alors surprendre. Néanmoins, ici on voit bien que le but profond du culte est de sauver les enfants et non de les tuer.
Nous avons donc vu que notre exemplum permet de façon très précise d’appréhender à la fois une légende et un rite folklorique. Les prédicateurs se servaient de ses exempla lors de leur sermon pour dénoncer les superstitions. A travers ce texte, on peut voir que les paysans connaissent leur histoire et que cette dernière est transmise par tradition orale. La culture savante montre que la culture folklorique est encore bien encrée dans les campagnes. Le fidèle de base, s’il croit à l’immortalité de l’âme, à l’Enfer, à l’incarnation divine, s’il connait des épisodes de la vie du Christ et recherche le salut, il est surtout très attaché à l’aspect surnaturel de la religion, il ne s’étonne pas des miracles et se livre, malgré l’opposition de l’Eglise, à la consultation des sorcières et à la pratique de différents cultes. Le nombre important de documents folkloriques dans la culture savante du XIIIe siècle montre que les superstitions et les croyances populaires sont encore très pratiquées et que l’Eglise a du mal à les faire reculer même si le culte de saint Guinefort est un témoignage de la pénétration du christianisme dans les campagnes sous l’un des traits les plus caractéristiques à l’époque médiévale : le culte des Saints.
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