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Les joutes tenues au 15ème siècle, appelées "pas d'armes" ou "emprise d'armes", révèlent tous les ingrédients du sport, preuve de son existence au Moyen Age
La plupart des historiens qui s'intéressent au sport considèrent qu'il n'y a pas de filiation directe entre les pratiques physiques médiévales et le sport moderne.
Ce dernier serait une création anglaise du 19ème siècle, lié à l'esprit de la Révolution industrielle, qui emprunterait certaines valeurs et modes de fonctionnement à l’Antiquité.
Cette conception est peu fondée et surtout liée à une méconnaissance des activités physiques ludiques du Moyen Âge.
Des tournois confus du 11ème siècle aux joutes élaborées du 15ème siècle
Apparaissant vers le milieu du 11ème siècle, les tournois - sorte de mêlées de cavaliers munis de lances au cours desquelles un groupe en arme en charge un autre - connaissent plusieurs stades d'évolution. Au départ, il s'agit d'un jeu guerrier qui reproduit les principales étapes de la guerre à cheval (charger, fuir, désarçonner, rançonner...). Au cours du 13ème siècle, un certain nombre de principes s'établissent : signes distinctifs de reconnaissance des combattants (armoiries), apparition des joutes, c'est-à-dire confrontations à un contre un. Au 14ème siècle, l'objectif évolue : plutôt que de chercher à faire tomber l'adversaire au sol, il faut désormais rompre sa lance sur son armure. Pour savoir qui remporte la victoire, on décompte le nombre de lances rompues sur l'adversaire de chacun des participants. Au 15ème siècle, les épreuves de joutes deviennent de plus en plus standardisées même s'il existe des variantes, selon qui joute, où et quand.
Joutes, pas d'armes et emprises d'armes
Les pas d’armes (exercices de joute consistant à défendre un pas ou passage contre quiconque relève le défi) et les emprises d'armes (combats courtois que va livrer un chevalier en terres étrangères) sont deux formes de confrontations particulièrement nobles, prestigieuses et théâtralisées.
* Des pratiques physiques élaborées et réglementées
Les emprises et pas d’armes peuvent d’abord se définir comme « une pratique physique ». À l'instar de toute activité sportive, ils requièrent un équipement spécifique dont l’évolution est liée à une volonté de rationaliser les combats, à la recherche d’une plus grande efficacité et à des tentatives pour mieux protéger les concurrents. Le plus souvent à cheval, les combattants s'affrontent avec des armes variées : lance, épée, hache. Cette activité de joute est codifiée dans des règlements écrits que des juges désignés pour toute la durée des épreuves font appliquer. La nécessité de s’entraîner, la dépense physique, la gestion de l’effort, la maîtrise de gestes techniques élaborés, la prise de risque et les accidents, l’esprit compétitif, les tricheries, les contestations et le chauvinisme illustrent bien la dimension corporelle de ce genre de joutes.
* De grands spectacles
Emprises et pas d'armes sont également des spectacles avec leur espace similaire à ceux des sports modernes : des terrains spécifiques aménagés (lices, tribunes) dans des lieux pratiques, accessibles et bien situés. Une organisation minutieuse, sollicitant de nombreux hommes – des hérauts d'armes, des ouvriers, des artistes – permet un déroulement ritualisé des confrontations dont les principales étapes sont : l'autorisation du prince, le défi, sa diffusion par des officiers d’armes à plus ou moins longue échéance, l'entrée en lice, le temps des combats et enfin, la remise des récompenses. Chacun de ces moments est public et conçu pour retenir l'attention et marquer les esprits. L’agencement et les décors des lieux de combats, les apparats, les devises, les couleurs, les sons : tout est destiné à mettre en valeur le champion ou celui qui a organisé les joutes.
* Des activités médiatisées à travers toute l'Europe
Chroniqueurs, poètes et romanciers du 15ème siècle ont abondamment dépeints ces affrontements chevaleresques. Les sources utilisées sont essentiellement des chroniques castillanes, bourguignonnes ou françaises, révélant un phénomène qui n'a pas de frontière. La quantité importante de descriptions d'emprises et de pas d'armes et l'accès relativement aisé aux sources permet d'établir une image précise de ce qu'était ce genre de combats. Le premier événement de ce genre connu est le Passo de la Fuerte Ventura, ensemble de joutes tenues en 1428 à Valladolid (Espagne). En effet, il s'agit de la première confrontation appelée « pas d'armes » par les chroniqueurs de l'époque. Des pas d’armes se tiennent ensuite un peu partout en Europe : à proximité de Dijon en 1443, à Nancy en 1445, à Tarascon en 1449, à Barcelone en 1454, à Bruges en 1468, à Ayre en Picardie en 1492 (défendu par le Chevalier Bayard) ou à Paris en 1514... Les chevaliers affluent de France, d’Angleterre, de la Péninsule ibérique, des villes italiennes ou de l’Empire germanique. Les 16 et 17ème siècles en connaîtront encore bien d'autres.
La tenue des pas d’armes repose sur une culture européenne, car ils correspondent à la mise en scène d’une œuvre, d’un thème ou d’un héros littéraire : romans de la Table ronde, surtout, mais aussi romans d’Alexandre, de Florimont, de Ponthus et Sidoine, ou encore les Douze Travaux d’Hercule. Les pas d’armes se déroulent dans un cadre essentiellement courtois et chaque combattant se fait le champion d'une dame. L'incertitude du résultat de chaque affrontement et le cadre grandiose des joutes offre ainsi aux nombreuses spectatrices et spectateurs une distraction appréciée.
* Des enjeux financiers, politiques et sociaux
Emprises et pas d'armes ne sont pas libérés de toute interférence financière et des tentatives d’utilisation à des fins politiques. Pour ceux qui financent, qui organisent et qui combattent, les intérêts économiques sont certains. Au premier rang, les chevaliers peuvent tirer de grands bénéfices financiers de leurs entreprises. Certains organisateurs recrutés parmi les officiers d’armes sont également des professionnels qui vivent des fêtes chevaleresques. Les pas génèrent aussi un surcroît d’activité économique là où ils se déroulent. Pour les mécènes qui financent les joutes, outre la distraction que leur tenue procure, des retombées multiples sont attendues. L'efficacité de ces rassemblements pour contrôler la violence n'est pas démontrée, pas plus qu'une réelle « civilisation des mœurs » au moyen des joutes. Toutefois, mettant en relation les princes avec leurs sujets ou avec des envoyés étrangers, les joutes apparaissent comme des temps d'intense activité politique et diplomatique.
Un sport médiéval
Par des comparaisons systématiques entre ces joutes élaborées et les sports contemporains, il apparaît donc que les emprises et pas d’armes constituent un véritable sport qui allie exercice physique et amour du jeu. Érigés en spectacles captivants, au service de la construction d’un socle culturel commun à une « internationale chevaleresque », relayés par de nombreux chroniqueurs qui inscrivent chaque événement dans la mémoire collective et construisent les héros, les pas d'armes et emprises peuvent ainsi être considérés comme un point d'enracinement solide des sports modernes.
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