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Fossoyeur du sport antique, c'est paradoxalement le christianisme qui va inventer le sport moderne. L'élan du Moyen Âge, en effet, sera fondamental. Le développement de l'esprit chevaleresque s'appuyait sur des vertus que lui fixait l'Église ; celle-ci avait anéanti l'athlétisme antique ; elle en fit surgir un autre qui lui échappa bientôt et provoqua de sa part d'inutiles réactions.
Au-delà de la longue nuit des invasions, le monde occidental retrouve peu à peu son entité. Cette régénération, qui s'étend sur des siècles, s'accompagne, dans le royaume de France, d'une débauche d'activité sportive dont, longtemps, on ne soupçonna pas l'intensité.
• Exercices de la noblesse
Contrairement à ce que l'on croit généralement, le sport, ou, plutôt, les exercices physiques médiévaux ne sont pas une création anglaise : il s'agit bien d'une invention française. « Exercitez-vous », disait en pleine guerre de Cent Ans le poète Eustache Deschamps (D'un notable enseignement pour continuer santé en corps d'homme) : « Exercitez-vous au matin/ Si l'air est clair et entérin (pur)/ Et soient vos mouvement trempés (exécutés avec mesure)/ Par les champs, es bois et es prés/ Et si le temps n'est pas de saison/ Prenez l'esbat en vos maisons. »
De très nombreux Français du xive siècle prenaient ainsi de « l'esbat ». Quant au mot sport, ce n'est nullement un emprunt fait à nos voisins anglais ; le vocable leur venait de France : il s'agissait de notre ancien « desport », « desporter ». Ainsi dès le xiiie siècle, Du Cange, dans Vitae patrum, écrivait : « Pour déduire,/ Pour desporter/ Et pour son corps réconforter/ Porter faisait faucons. »
Les Anglais utilisèrent d'abord ce mot tel qu'ils l'avaient importé par l'intermédiaire des Normands. Leur grand poète du xive siècle, Chaucer, dans Tale of Melibeus, parle ainsi d'un jeune homme qui allait « pour son desport jouer aux champs ». Au xvie siècle, Rabelais employa lui aussi notre vieux vocable dans son sens sportif : « Se desportaient es prés et jouaient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galamment s'exerçant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé » (Gargantua, chap. xxiii). Le terme s'appliquait ainsi, dans les deux pays, à toute forme d'amusement, jeux de paroles comme jeux d'exercices physiques.
La France montrait à tel point l'exemple qu'en 1531, dans The Boke Named the Governor, Thomas Elyot désignait l'activité physique et ludique par un mot français, non pas « desport », mais « ébattements ». Le grand souci du Moyen Âge, il est vrai, n'était point tant d'être savant que d'être fort. Il fallait d'abord se défendre ; on vivait l'épée au côté ou le bâton au poing ; on mourait jeune et l'on s'attachait moins à l'existence qu'aujourd'hui. On la risquait pour le plaisir ; dans les tournois, le véritable enjeu était la vie. De là, les nombreux décrets des rois et des papes interdisant les joutes en raison des morts inutiles que ces affrontements provoquaient. « On faisait ainsi souvent du sport sans le savoir », écrivait Jean-Jacques Jusserand, à la fin du xixe siècle ; les jeux ressemblaient à la guerre et la guerre ressemblait aux jeux : l' escrime à la lance, l'escrime à l'épée étaient pratiquées à une large échelle par les nobles. Chez les citadins et les paysans, le tir à la butte ou au papegai (oiseau de bois servant de but) permettait de gagner un prix, célébré en chansons et honoré en rasades. C'était une fête et un jeu, mais c'était aussi un moyen de devenir habile et de défendre le village. Dans les hautes classes, on apprenait d'abord à manier l'épée, la masse d'armes et la lance ; dans les basses classes, l'arc et l'arbalète, le fauchard, la hallebarde, l'épieu. La passion pour les exercices violents dura longtemps en France. On retrouve ainsi l'image de la guerre et du duel sous maintes formes. On saute en hauteur et en longueur, on saute tout armé, on « escrémit » (fait de l'escrime), on lutte, on lance la pierre, le javelot ; on court la quintaine...
Dans ses Chroniques (1389), Froissart écrit : « Si y eut plusieurs ébattements et prouvaient les Gascons et les Français à la lutte l'un l'autre, ou à jeter la pierre ou à traire (lancer la darde au plus loin et au plus haut). »
• Jeux de balles et jeux de mains
La soule – ou cholle – connut aussi, dès le xie ou le xiie siècle, une étonnante popularité : un seigneur ratifiant une charge de donation en faveur d'une Église, en 1147, définit plusieurs avantages à son profit et en particulier le paiement d'une importante somme d'argent et la remise de sept ballons de grande dimension !
La soule, à l'origine, était une boule, soit en bois, soit en cuir, remplie de foin, de son, ou même gonflée d'air. On s'emparait du ballon à grands coups de poing ou de pied, parfois à coups de bâtons recourbés à l'image de notre moderne hockey. Bien qu'elle fût pratiquée par les nobles et même par les religieux, voire par les rois, la soule demeura un jeu du peuple. Les rencontres étaient extrêmement violentes, et l'on conserve des lettres de rémission du xive siècle accordant le pardon à des maladroits qui avaient fendu la tête d'un adversaire au lieu de frapper le ballon ! Philippe V, en 1319, Charles V, en 1369, interdirent le jeu de soule par décret. Rien n'y fit. Une furieuse activité sportive s'emparait de toute la population : tout le monde s'y mettait, nobles, clercs, vilains. À Sens, on joua même au ballon dans une église !
Il serait bien imprudent cependant d'affirmer que la soule (ancêtre du football et du rugby) était une invention française. Les peintures égyptiennes de Beni-Hassan nous rappellent en effet que dans la vallée du Nil, près de Thèbes, on plaçait dans les tombeaux des balles de son, recouvertes de peau. Les Grecs pratiquaient quatre sortes d'exercices avec des balles : l'« épiscyre », la « phéninde », l'« aporrhaxis » et l'« uranie ». Dans le chant VIII de L'Odyssée, on lit la description suivante : « Alors Alkinoos fit danser seuls ses deux fils, Halios et Laodamas avec qui nul ne rivalisait. Ils prirent à deux mains un beau ballon brillant ; l'un le lança jusqu'aux sombres nuées en se renversant en arrière ; l'autre sautant en l'air le recevait au vol avec souplesse. »
Julius Pollux, grammairien d'origine égyptienne et précepteur de l'empereur Commode, décrivait, dans son Onomastikon : « L'épiscyre porte également les noms d'éphébique ou d'épicène. On y joue à plusieurs par camp ; une ligne, que l'on appelle scyre, est tracée au milieu. On y pose la balle. On trace ensuite deux autres lignes entre chaque camp. Ceux qui ont été désignés pour servir lancent la balle au-dessus des autres, qui doivent essayer de l'arrêter de volée et de la relancer ; et le jeu continue jusqu'à ce qu'un camp soit reculé hors de sa ligne de fond. »
On voit déjà, dans ces règles, se dessiner une forme de jeu qui annonce le rugby. Il faut ensuite traverser les pénombres du déferlement barbare pour retrouver les annales évoquant les jeux de ballon. On saura plus tard que la phéninde hellénique, peu à peu transformée, aura continué de passionner les populations en dépit des guerres et des conflits de toute sorte. Au xiie siècle, la soule règne ainsi en France ; l'Angleterre l'a importée du continent et l'appellera bientôt football. Il se peut qu'outre-Manche ce jeu ait été influencé par des jeux d'origine celte comme le hurling to goals de Cornouailles ou le knappan du pays de Galles.
La symbolique n'est pas absente de l'évolution de ces jeux : en France, la progression de la balle, d'un camp à l'autre, d'un village à l'autre, aurait pu signifier, selon Henri Garcia (La Fabuleuse Histoire du rugby) que l'on avait ramené le soleil pour qu'il fasse croître les récoltes. L'enfouissement ou l'immersion de la balle, pratiques courantes en France et dans le nord de l'Angleterre ou en Écosse, serait un rite de fertilité, l'association avec la terre et la pluie qui permettent la germination. Il se pourrait d'ailleurs que la soule vienne du celte seaul ou du latin sol, l'un comme l'autre désignant le soleil.
• « L'Anatomie des abus »
Le déchaînement de la violence entraînera au xive siècle une période de prohibition aussi bien en France qu'en Angleterre. Pendant plus d'un siècle, le pouvoir public, qui préférait former des archers que des joueurs de balle, s'opposera à ce jeu violent. L'Anglais Stubbs, dans L'Anatomie des abus (1583), s'élève contre le football : « ... l'un de ces passe-temps diaboliques usités même le dimanche, jeu sanguinaire et meurtrier plutôt que sport amical. Ne cherche-t-on pas à écraser le nez de son adversaire sur une pierre ? Ce ne sont que jambes rompues et yeux arrachés. Nul ne s'en tire sans blessure et celui qui en a causé le plus est le roi du jeu. »
Au siècle suivant, le football n'avait toujours pas bonne réputation à la cour d'Angleterre : Jacques Ier, dans le traité qu'il écrivit à l'intention de son fils, lui recommande chaleureusement la course, le saut, la lutte, l'équitation, la paume, l'escrime, mais exclut le football où « l'on a plus de chance de s'estropier que de se fortifier ». Quelques années plus tôt, en 1598, l'Anglais Dallington, qui venait d'effectuer un voyage sur le continent, décrivait la France comme un pays pratiquant les exercices physiques d'une manière very immoderate. Il reprochait aux Français d'avoir corrompu les Anglais qui les imitent en tout, en particulier dans leur passion pour les exercices violents... Ainsi, en ce temps-là, celui de Shakespeare, les Anglais suivaient encore les Français en matière de sport. Shakespeare, dans Comme il vous plaira, fait d'ailleurs de ses héros des Français et met en scène un champion de lutte qui s'appelle Monsieur Charles !
La lutte est sans doute alors le sport le plus répandu, le plus spontanément pratiqué. Selon Jean-Jacques Jusserand, en Bretagne notamment, chaque village, le dimanche, organisait des fêtes d'armes. Le seigneur du hameau venait souvent y participer. En Angleterre, cette tradition se perpétua jusqu'aux dernières décennies. Au xvie siècle, partant pour le camp du Drap d'or, le roi Henri VIII emmena avec lui des lutteurs pour qu'ils se mesurent avec ceux de France. Henri VIII se flattait de briller dans tous les exercices du corps : « S'étant retiré dans le pavillon de François Ier, le roi d'Angleterre prit le roi de France par le collet et lui dit : „Mon frère, je veux lutter avec vous“, et il lui donna une attrape ou deux ; et le roi de France, qui est un fort bon lutteur, lui donna un tour et le jeta par terre et lui donna un merveilleux saut. »
Le roi Henri, très fier de sa solide carrure et qui faisait constater aux ambassadeurs combien ses mollets étaient « mieux tournés » que ceux de François Ier, voulut recommencer ; mais c'était l'heure du souper et l'on en resta là.
• De la paume au tennis
On pratiquait en France bien d'autres sports. Pour la postérité, le roi des anciens jeux français est bien la paume. Elle est connue dans notre pays dès le xie siècle. Le jeu absorbait tellement les esprits que des lois répressives furent jugées nécessaires par le roi. Dans une chronique de Geoffroi de Paris, on peut lire au sujet du roi Louis X le Hutin : « Il avait joué à un jeu/ qu'il savait/ À la paume/ Si but trop froid et se boua/ Là il perdit plumes et pennes/ Autrement dit il trépassa. »
Vers 1450, après qu'on eut joué uniquement à main découverte ou avec un gant, on eut l'idée d'utiliser des cordes et des tendons afin de renvoyer la balle plus facilement ; ce fut l'invention de la raquette.
Érasme écrit, en 1541, que « l'on compte par quinze, trente, quarante ou avantage. On renvoie la balle de volée après le premier bond ; au second le coup est mauvais ». Ainsi furent définies les règles du futur tennis. Au xvie siècle, on eut aussi l'idée de circonscrire le champ de jeu et de l'entourer de murs. Les camps étaient d'abord séparés par des cordes d'où pendaient des franges ; l'invention du filet date de 1600. Le nombre des jeux de paume construits en France jusqu'au milieu du xviie siècle fut prodigieux. L'Anglais Robert Dallington, maître d'école qui séjourna en France à l’époque d’Henri IV, affirme que l'on jouait à la paume en France plus que dans tout le reste de la chrétienté. Et il ajoutait : « Il y a plus de joueurs de paume en France que d'ivrognes en Angleterre. » L'Estoile raconte pour sa part que, après l'entrée d'Henri IV dans Paris, on retrouva le roi, dès le lendemain, au jeu de la Sphère. C'était le 15 septembre 1594 : « Il était tout en chemise, encore était-elle déchirée sur le dos, et il avait des chaussures grises, qu'on appelle à jambes de chien. Le 27 octobre, le roi avait gagné quatre cents écus à la paume. »
La décadence de la paume devait commencer au xviie siècle, sous Louis XIV, alors qu'en Angleterre elle proliférait sous une forme remaniée qui reviendra en France sous le nom de tennis, mot dérivé du français « tenez ».
Source
Le sport au Moyen Age Merdrignac, Bernard
Presses universitaires de Rennes , Rennes
collection Didact 2002
1. arsenal home jersey 17/04/2012
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