La crosse

 

 

Pour la race vigoureuse et essentiellement sportive qu'étaient nos ancêtres, la crosse, le principal des instruments employés au moyen âge dans les menus jeux d'exercice, était un attribut, fort bien choisi, de la jeunesse. Le bâton crochu précéda la raquette et le maillet; ses transformations et variétés furent innombrables; quantité de jeux se rattachent à lui, célèbres, depuis, sous leurs noms plus ou moins modernes de mail, billard, gouret, croquet, hockey, golf, cricket et bien d'autres. La crosse est l'ancêtre de tous et figure, dans la famille des jeux, comme une sorte de mère Gigogne à la postérité innombrable et multiforme-

Au moyen de cette crosse, en effet, on chassait une balle, une boule, un morceau de bois, vers un trou, vers un but constitué par un ou plusieurs bâtons plantés en terre, vers un cercle tracé sur le sol, vers un camp marqué par une raie. Tantôt, chacun ayant sa boule, on luttait à qui atteindrait le but ou le trou en moins de coups; tantôt, divisés en deux groupes et se disputant la même boule, les joueurs avaient des buts, des cercles, des camps ou des trous à attaquer ou à défendre, la défense consistant à renvoyer la balle et protéger à coups de crosse le trou, le camp, la limite quelconque qui leur était assignée. Dans des jeux comme la soule, où l'on chassait d'ordinaire le ballon directement avec le pied ou le poing, une variante fut de bonne heure introduite qui permettait l'usage du bâton recourbé comme propulseur du projectile qui était tantôt une boule de bois, tantôt, comme dans la soule usuelle, une boule ou «boulaie» de cuir. On appelait cela souler ou chouler à la crosse

 

Un esteuf me faut pour jouer

Et une crosse pour souler,

dit Jeunesse dans le Pèlerinage de Vie Humaine

 

La crosse proprement dite et la soule à la crosse figurent parmi les amusements favoris du sire de Gouberville et de ses serviteurs et amis: «Vêpres dites, nous fûmes jusques à la nuit à crosser près de l'église. – Après vêpres (dimanche gras, 1554), les hommes mariés contre les non mariés crossèrent à la Petite-Champagne jusques à la nuit.» Les curés et vicaires de la région prennent part à ce jeu sous ses deux formes; on voit dans le Journal un curé qui «bâtonne à la choule tout le reste du jour»

A ce jeu comme à tous autres, on jouait dur; les mêlées étaient furieuses; les boules volaient, les crosses tournoyaient; de là crânes fendus et nez aplatis, surprise et indignation des Dallington de passage. Il s'ensuivait des poursuites judiciaires; mais, heureusement pour les joueurs, prévalait une sorte de droit prétorien, qui classait les meurtres et blessures provenant du jeu parmi les crimes passionnels, et renvoyait indemnes les crosseurs trop ardents. Les «lettres de rémission» leur faisant grâce abondent: «Comme ils jouaient à un certain jeu appelé choler de la crosse... la boule dudit jeu fut envoyée par l'un des compagnons en haut en l'air,» et il en résulta un malheur pour lequel grâce est accordée au compagnon (année 1387). «Ainsi que lesdits enfants crossaient ensemble, icelui suppliant frappa ledit Jehan d'une crosse qu'il tenait.» Amnistie au coupable qui a été entraîné par la passion du jeu (année 1397) . Même verdeur au seizième siècle: une miniature du Livre d'Ango, peint à Rouen vers 1514, et conservé à la Bibliothèque Nationale, représente des enfants jouant à la crosse; l'un d'eux a reçu un coup sur le nez et saigne abondamment; la partie continue comme si de rien n'était-

On peut voir une autre preuve de la vivacité du jeu dans le sens figuré que prit, au cours des âges, le mot crosser: il signifia, par métaphore, traiter rudement. Il en fut de ce jeu comme des jeux de quintaine et de ballon au pied; les expressions tirées des uns et des autres avaient, au figuré, un sens tout pareil. Saint-Simon, par exemple, disait que les Jésuites, «tôt ou tard (crosseraient) les Sulpiciens avec le pied.» Se crosser ne voulait pas dire, comme en anglais, faire le signe de la croix, se signer; mais se quereller, se battre

 

Les miniatures du Livre d'heures de la duchesse de Bourgogne (quinzième siècle), conservé à Chantilly, représentent, autour des pages du calendrier, une variété de jeux et notamment plusieurs formes de celui-ci. Tantôt on pousse des balles ou billes de bois vers un but consistant en un bâton fiché en terre; tantôt une seule bille, beaucoup plus grosse, de la dimension d'un ballon et apparemment en cuir, est chassée à coups de crosse par les joueurs divisés en deux camps. Le dessinateur a représenté, dans ce dernier cas, une partie de soule à la crosse. Sur un autre feuillet est peinte la Nativité; on y voit les bergers jouer à la crosse pour passer le temps et se réchauffer en attendant que l'ange vienne. On jouait, en effet, volontiers l'hiver, d'abord parce que c'est le moment des loisirs à la campagne, ensuite parce que c'était un excellent jeu pour combattre le froid. En faveur sinon à Bethléem, du moins en France dès le treizième siècle et sans doute plus tôt encore, le jeu ne l'était pas moins au seizième et au dix-septième, comme le prouvent les ordonnances de police le rangeant au nombre «des exercices dangereux dans les rues»

 

Les miniatures, et en particulier celles du Livre d'heures de Chantilly, plus tard les gravures populaires, montrent comment la crosse prenait des formes diverses, s'adaptant aux différents jeux qui devaient sortir de l'exercice primitif et vivre d'une vie propre. La courbure, dans certains cas, était prononcée, mais l'extrémité du bâton demeurait relativement légère; dans d'autres, l'extrémité s'alourdissait et terminait la crosse par une sorte de marteau ou maillet; dans d'autres cas, enfin, la courbure s'effaçait et l'instrument, mince à la poignée, large à l'autre bout, se rapprochait de la batte du cricket moderne. De là ces jeux variés, savamment réglementés depuis et cultivés un peu partout en Europe.

La forme qui consistait à pousser, à coups de crosse, chacun sa boule, vers des buts ou dans des trous avec le moins de coups possible, a donné le jeu qui se pratique encore dans les Flandres, qui se joue en Hollande, qui fut une des passions de l'ancienne Écosse (passion qui dure toujours), a gagné l'Angleterre et nous est revenu sous le nom de golf. Elle a aussi donné le mail, le croquet, le billard, dont nous parlerons plus loin.

 

La forme qui consistait dans l'attaque et la défense de buts ou camps, par deux groupes adverses chassant et se disputant la même balle, a compris, d'abord, le jeu de crosse proprement dit, conservé tel quel et couramment pratiqué encore, au dix-neuvième siècle, à l'état natif, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans nos départements du nord et de l'ouest; dans la Bretagne, peut-être la plus sportive, tout en étant la plus celtique, de nos provinces. Nulle différence avec le jeu du moyen âge; mêmes règles, même ardeur, mêmes compétitions, mêmes dangers; même besoin pour les joueurs de «lettres de rémission» après les parties. «Les adolescents de deux hameaux, écrit un témoin oculaire d'une partie bretonne, se sont défiés au jeu de la crosse, jeu presque guerrier, car il exige de l'adresse, de la vigueur et le courage de souffrir; peu de joueurs voient la fin de la partie sans quelque blessure ou contusion.»

 

Les lois du jeu sont les suivantes: «Le nombre des combattants a été réglé et chaque armée a chargé un plénipotentiaire de déterminer, d'accord, la longueur de la ligne à parcourir. A chacune des extrémités de cette ligne, les deux camps ennemis ont creusé une fossette ou trou circulaire destiné à recevoir la bille appelée horell; c'est là qu'est leur Capitole. Puis, à moitié chemin de chaque quartier général, un neutre, qui doit donner le signal de l'attaque, a tracé un cercle au centre duquel il a déposé la bille dont on va se disputer la conquête.»

 

La bille est tantôt de bois, tantôt de pierre. On attend, dans le silence et l'immobilité, le signal. Il est donné; aussitôt s'élève «le plus bruyant tumulte»; les crosses se mêlent, se croisent, se choquent, et leurs coups redoublés labourent le champ de bataille, font voltiger au loin des nuages de gravier et de poussière. Chaque fois que le horell est chassé avec force, les deux bandes courent à sa poursuite, et reforment sur un autre point une ardente mêlée, s'évertuant à le diriger, chacun vers la fossette de son camp. La bille reçoit une grêle de coups, avance, recule, avec la rapidité de l'éclair, et parcourt des milliers de fois le terrain dans tous les sens.» Parfois les combattants épuisés conviennent d'une trêve, puis recommencent la bataille; d'étourdissants cris de joie célèbrent la victoire .

 

Cette forme du jeu a donné le hockey ou gouret, et plusieurs autres exercices tous fameux et tous d'origine ancienne. Un des plus brillants sports compris dans la série des Nordiska Spelen, qui charment en Suède les longs hivers du nord, consiste dans le hockey sur la glace, également pratiqué au Canada, aux États-Unis, etc. Les joueurs, montés sur patins, se disputent la balle à coups de crosse; patins à part, nous retrouvons le même jeu dans l'ancienne France, où on soulait volontiers à la crosse, notamment en Auvergne, sur les étangs gelés; dans ce cas, pour mieux glisser, la boule était toujours de bois et non de cuir 89. Joué sur le sol plus souvent encore que sur la glace, le hockey n'est que l'ancien jeu de crosse, et son nom même l'indique: hockey signifie crosse, de hook, crochet.

 

A la même catégorie se rattache encore le jeu de «Lacrosse», pratiqué surtout au Canada, ramené en France ainsi baptisé, d'un seul mot, et où les deux partis attaquent et défendent des buts, chassant la balle avec une crosse garnie d'un filet qui donne à l'instrument l'apparence d'une demi raquette allongée; le jeu du «chat», qui se jouait jadis sous ce nom entre autres; l'un des plus populaires, des plus répandus et des plus simples, chéri des gamins des villes, mal vu de la police, qui toutefois n'a pu encore l'effacer entièrement, en province surtout. Au lieu d'une boule, on se sert d'un bout de bois, pointu aux deux bouts, que les joueurs font sauter en l'air au moyen d'un bâtonnet et qu'il s'agit de faire entrer ou empêcher d'entrer dans des trous servant de but ou dans des cercles ou camps tracés sur le sol. Le jeu du «chat», mentionné sous ce nom dans un acte de 1347, survit dans plusieurs provinces, avec des variantes, sous des appellations diverses: quinet, dans le Lyonnais; caille, dans la Bresse; picotin, dans le Vivarais; pirouette, dans le Périgord. Les deux dernières variétés étaient connues de Gargantua et figurent dans la prodigieuse liste de ses jeux, qui étaient au nombre de deux cent vingt et un, mais qui n'exigeaient pas tous une force de géant, car beaucoup sont des jeux de cartes.

Le quinet était  la gaieté des rues de Lyon; les grands joueurs avaient des quinets de luxe faits au tour; les petits joueurs, c'est-à-dire la multitude, en avaient de fort modestes, taillés d'ordinaire dans des bouts de sapin détournés de leur destination primitive, qui était de servir d'allume feux; la jeunesse des rues s'en approvisionnait «subtilement». La police, assure-t-on, a fini par avoir raison de cet exercice, jugé dangereux pour les passants et pour les vitres des maisons: on a vu que c'était déjà l'opinion de Delamare sous Louis XIV; elle a prévalu à la longue dans les grandes cités.

Les règles du quinet  étaient assez simples,il fallait à l'aide de la masse (manche)envoyer le Quinet le plus loin possible.
- Le joueur avait trois essais, s'il ratait,le tour passait à l'adversaire.
La masse était l'unité de longueur pour mesurer la distance qui séparait le Quinet de son point de départ à son point de chute .
Une fois le Quinet envoyé il fallait taper sur l'un des 2 bouts pour le faire décoller du sol et jongler le plus de fois possible avant de le taper au vol et l'expédier loin.
On mesurait à l'aide de la masse la distance du point de chute jusqu'au point de départ et l'on multipliait éventuellement par le nombre de jonglages (ex : 30x3=90).
La masse était alors reposée sur son socle de départ et l'adversaire avec le Quinet en le lançant devait faire tomber la masse.
S'il réussissait c'était lui qui prenait les points mais aussi le tour à jouer.
La partie se jouait en principe en 500 points.

Le jeu du chat était connu de nos voisins d'Angleterre, et, chez eux, un grand souvenir historique et religieux s'y rattache. Le fameux Bunyan, auteur du «Voyage du Pèlerin», était au milieu d'une partie lorsque, juste au moment où il allait «frapper le chat», il eut la vision qui changea le cours de sa vie: «Veux-tu abandonner tes péchés et aller au ciel, ou garder tes péchés et aller en enfer?» Cette voix qu'il entendit décida de son sort et de sa conversion; toutefois Bunyan avoue honnêtement qu'il commença par finir sa partie -

Aux mêmes origines encore se rattache un jeu bien plus célèbre, le jeu de cricket, illustre entre tous en Angleterre, si aimé, et adopté d'un si bon coeur par nos voisins, qu'il est généralement considéré comme autochtone, bien qu'il n'en soit rien. Les cricketeurs d'Angleterre descendent des anciens crosseurs de France, et le nom même du jeu est français: criquet désignait un bâton planté en terre, qui servait de but dans une des formes du jeu. Des textes français, fort antérieurs aux plus anciens textes anglais, ne laissent aucun doute à cet égard: «Le suppliant arriva en un lieu où on jouait à la boule, près d'une attache ou criquet,» année 1478. Le plus vieux document anglais où le mot figure est seulement de 1598.

L'origine française du jeu, variété du jeu de crosse, est encore montrée par l'Anglais Cotgrave, qui, dans son célèbre dictionnaire des langues anglaise et française, dit: «Crosse, bâton recourbé avec lequel les jeunes garçons jouent au cricket. — Crosser, jouer au cricket 95.» Dans le non moins célèbre dictionnaire de Murray, la plus haute autorité contemporaine, on lit, de même: «Le mot cricket semble être le même que le français criquet » (1893.)

Le jeu n'est, en effet, autre chose qu'une variété du jeu de crosse ou de soule à la crosse. Le but qu'il s'agit d'atteindre ou de défendre, le guichet, le wicket des Anglais, est une réduction du but dont on se servait dans certains jeux de soule proprement dite et qui figure dans la représentation de ce jeu donnée plus haut.

 

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