Les sorcières

Magie et envoûtements

 

La principale arme des sorcières est la poupée d'envoûtement, ou « dagyde », petite figurine de cire (parfois aussi d'argile) censée représenter la personne à envoûter. La sorcière «charge» la poupée de 'énergie vitale de la victime en y associant un bout de son vêtement, des cheveux, des ongles, du sang, de la salive ou du sperme, puis elle l'attaque en la perçant d'aiguilles ou de clous tout en proférant contre elle des imprécations maléfiques. Par ce moyen redoutablement efficace - encore en usage de nos jours ! - la sorcière parvient à attirer le maléfice sur la personne représentée par la figurine. Le mauvais œil, quant à lui, acquis de naissance, n'impliquait pas l'intervention de la puissance diabolique et n'entraînait donc pas de conséquences graves. Il pouvait néanmoins gâter un fruit, faire tourner le lait, et susciter les fièvres chez les personnes chétives. Au regard méchant de la sorcière faisaient pendant les maléfices « par attouchement». Ils s'opéraient directement ou grâce à l'intermédiaire d'une baguette magique: on pouvait, par exemple, se venger d'une personne en la frappant de la main ou d'un bâton, tout en invoquant le nom du démon approprié. La victime était alors frappée de paralysie.

Les sorcières vivent avec les morts

 

 

Acharné à la perte du genre humain, Satan se plaisait par-dessus tout à rendre les femmes stériles et les hommes impuissants pour réduire l'espèce qui lui déplaisait tant. L'organe masculin était perçu comme particulièrement vulnérable aux sorts diaboliques perpétrés par la sorcière, cause première de la stérilité des hommes : on se trouvait donc, dans certains cas, ligaturés, ce qui revenait à empêcher l'érection, la fécondation, la mise au monde de nouveaux chrétiens, dans d'autres, persuadés que le membre s'était complètement séparé du corps. Par amour de l'art, des sorcières fétichistes passaient même pour collectionner les membres virils de leurs victimes dans des boîtes ou dans des nids d'oiseaux, où ils bougeaient comme des organes vivants et mangeaient de l'avoine et du blé! Aucune pratique lugubre ou repoussante ne détourne donc les sorcières de leurs fins. Elles sont même capables d'opérer des envoûtements posthumes ou de créer, chez un mort, l'illusion d'un mouvement. Les sorcières antiques déjà, comme Médée et la sorcière d'Endor (I. Rois, 28) firent parler les disparus et leur offrirent, à l'occasion, des sacrifices sanglants. Elles obtinrent, de cette manière, la connaissance d'un avenir relativement proche. À ces révélations, on a donné le nom de « nécromancie », qui, en réalité, recouvre une foule de coutumes macabres et sadiques : car nos sorcières vivaient avec les morts, les interrogeaient, les dépouillaient pour les ressusciter, les dévo­raient même partiellement afin d'acquérir leurs qualités ! Pour se protéger de ces menaces maléfiques, le peuple terrifié disposait de toutes sortes de « préservatifs », les uns dérivés des traditions populaires, les autres de la religion chrétienne : on trouve, parmi eux, le clouage au-dessus des portes de chauves-souris ou de fers à cheval, le port de bijoux de pierres (semi-)précieuses aptes à repousser les tentations diaboliques, la récitation de l'Évangile selon saint Jean ayant pouvoir sur les orages et les revenants, etc.

Balai et cheval de Satan

 

 

Le fameux balai, que la sorcière enfourche pour voler dans les airs et se rendre au sabbat, est, paraît-il, fabriqué avec du bois de genêt. Elle le chevauche en s'écriant: «Bâton blanc, bâton noir, mène-nous là où tu dois de par le diable.» En fait, ce qui donne à la sorcière la faculté de voler dans les airs est moins le balai que l'onguent ou la pommade magique dont elle enduit entièrement son corps dévêtu. Apulée, dans son Ane d'Or, atteste déjà cet usage au IIe siècle. Selon les grimoires de magie noire, cet onguent est composé d'un mélange d'aconit, de jusquiame, de belladone, de mandragore, de ciguë et de nénuphar, le tout malaxé dans de la graisse d'enfants morts sans baptême. En réalité, l'onguent en question renfermait certainement un narcotique puissant qui, à défaut de donner des ailes, plongeait la sorcière dans une transe hystérique peuplée de visions lui laissant croire qu'elle se rendait au sabbat. Mais la sorcière connaît aussi d'autres moyens de transport. Au début du XIe siècle, Jean de Malmsbury rapporte la façon dont une sorcière est emportée sur le cheval de Satan, garni de piquants de fer. Parfois, selon la tradition populaire, elles utilisent des claies, des clôtures ou bien une quenouille, un râteau, une pelle ou encore une fourche. Enfin, elles peuvent rejoindre le sabbat sur le dos d'un bouc, d'un démon envoyé expressément par Satan lui-même, ou encore «en pensée», en mâchant une certaine drogue.

Les sorcières et Satan

 

Les grandes assemblées de sorcières jouissaient de la venue de Satan en personne. Dans les autres, il déléguait le pouvoir de représentation à un démon de sa suite ou à quelque dévot très sûr. Les apparences du diable évoluaient fréquemment : certaines sorcières prétendirent qu'il sortait d'une cruche sous la forme d'un bouc, d'autres aperçurent un grand tronc d'arbre noir ou encore un homme de très haute taille au visage rouge comme un feu sortant de la fournaise. Les témoignages insistent surtout sur son étonnante pilosité, qui rappelle celle des satyres antiques (assimilés au Moyen Âge aux démons) et sa voix inhumaine, rauque ou stridente, lui permettant de mieux couvrir ses mensonges. Après l'atterrissage au lieu-dit, la cérémonie pouvait débuter à la lueur de torches résineuses placées dans les bouquets d'arbres ou de bougies fichées dans le derrière des sorcières. À peine assis sur son trône, le diable invitait à sa droite la reine du sabbat, la plus jeune ou la plus belle fille de l'assemblée, tenue d'offrir sa virginité au maître, et à sa gauche, une sorcière experte en maléfices et dans l'art de manier les poisons. La procession des fidèles se dirigeait alors lentement vers eux et le diable leur réclamait la remise d'un présent en nature ou en argent, non marqué de symboles chrétiens. Le cadeau le plus fréquent consistait en chandelles noires et nombrils de petits enfants, qui fournissaient une lumière bleuâtre après qu'on les eût allumées à la source, entre les cornes du diable. Mais il fallait aussi aux sorcières renier le Christ et honorer le démon en embrassant son derrière ou encore son membre viril. En guise d'acquiescement et d'investiture, le démon imprimait alors la marque de sa griffe sur le corps de ses adeptes et exigeait un compte-rendu de toutes les mauvaises actions accomplies depuis le sabbat précédent. Il demandait ensuite aux futurs fidèles de renier la religion chrétienne en crachant sur le crucifix et en foulant par trois fois la croix tracée sur le sol. On procédait alors à un nouveau baptême qui effacerait les exorcismes du baptême chrétien et attribuerait aux néophytes un nouveau nom signifiant qu'ils faisaient partie d'une société secrète. L'officiant s'emparait ensuite du Livre des Blasphèmes, contenant les plus horribles malédictions contre les sacrements et cérémonies de l'Église catholique, pour l'échanger contre une Bible, lors du semblant de messe qui devait suivre. Le signe de la croix y était tourné en dérision : il se faisait à 'envers pendant qu'on récitait prières et litanies en l'honneur du démon. Enfin, l'Eucharistie était donnée à des crapauds qui, réduits en poussière, servaient à confectionner les poudres maléfiques.

 

Mais le peuple, saturé d'interdits et de rituels, exigeait du sabbat autre chose qu'une parodie de la messe et venait surtout y défou­er ses instincts nutritifs et sexuels. Les serfs affamés devaient chercher d'abondantes compensations aux festins du sabbat, bien qu'on raconte que le plantureux banquet est un sortilège de plus : si l'on veut porter la main sur les mets, on ne rencontre que du vent ou bien de la nourriture fade et pourrie, « crapauds, chairs de pendus, charognes que l'on désensevelit et arrache des cimetières ». Le tout sans sel, le diable en ayant horreur, car il est utilisé dans l'exorcisme baptismal catholique et symbolise le Père. 

L'onguent des sorcières

 

 

 

 

 

L'onguent des sorcières a souvent été évoqué dans les grands procès de sorcellerie. On sait, d'après les « aveux » des « criminels » qu'il se présentait sous plusieurs formes : c'était le plus souvent une poudre ou une pommade que les sorciers préparaient eux-mêmes ou, pire, obtenaient du diable. Les principales vertus de ce produit étaient de permettre les voyages dans les airs et de libérer le corps des contraintes matérielles, de le rendre semblable à un esprit pouvant aller où bon lui semblait par sa seule volonté. Trois plantes sont le plus souvent citées dans la composition de ce redoutable philtre : la belladone, la jusquiame et la stramoine.

 La belladone (atropa belladonna)

 Il semble qu'il n'y ait qu'en Italie qu'on ait trouvé des aspects positifs à cette plante. En effet, le nom italien, bella dona, « belle dame », proviendrait d'une ancienne coutume datant du Moyen-Age : les élégantes de ce pays, dit-on, se versaient dans les yeux quelques gouttes de sève de belladone afin d'obtenir le regard troublant correspondant à la mode de l'époque. Partout ailleurs, les noms populaires attribués à cette plante la placent dans la catégorie des herbes maléfiques. Lors d'une enquête récente en Hesbaye, les villageois la décrivaient encore comme l'oeil du diable, allusion probable à son petit fruit noir et brillant de la taille d'une cerise. D'autre part, Rolland signale que la belladone est connue en de nombreux endroits sous la simple appellation de « poison ». En Allemagne, on disait d'elle qu'elle était l'église du diable, et dans la Vienne, on croyait que l'âme de la personne empoisonnée par cette plante ne pourrait renaître après la mort, appartenant probablement éternellement au diable.

 La médecine actuelle confirme que la belladone est d'une extrême toxicité : dix de ses baies représenteraient déjà une dose mortelle pour l'homme. L'atropine extraite de la plante séchée provoquerait des crises d'amnésie, des vertiges, des hallucinations visuelles et auditives pouvant s'accompagner d’une violente agitation. Néanmoins, cette plante est utilisée comme antispasmodique et contre les coliques néphrétiques. On l'utilise aussi en ophtalmologie, confirmant l'usage qu'en faisaient les élégantes du passé, pour son pouvoir mydriatique.

 La jusquiame (hyoscyamus niger)

 La plante qui rend stupide et fou, selon Pline !

 Dans certaines régions  elle est connue comme la « plante des morts »... Il est vrai que jadis fréquente dans les lieux incultes, on ne trouverait plus aujourd'hui cette plante très vénéneuse que dans les cimetières. Mais je ne crois pas cette explication plausible, d'autant que les Flamands la qualifient de doodbloem (fleur de mort). Il faut bien reconnaître aussi que, dans les langues latines, la plante ne semble pas porter de surnom évoquant un quelconque caractère maléfique. Il est vrai que la jusquiame aurait aussi été utilisée dans les philtres d'amour.

 Une croyance germanique du onzième siècle décrit la plante comme l'herbe qui fait pleuvoir. Pour mettre fin à une sécheresse, un cortège de jeunes filles amenait une fillette nue jusqu'à une jusquiame qu'elle devait cueillir du petit doigt de la main droite. On attachait ensuite la plante au petit orteil de son pied droit avant de la conduire à la rivière. Là, durant la récitation d'incantations magiques, l'enfant était aspergée d'eau. Et la pluie devait suivre très rapidement...

 La jusquiame est un sédatif et un analgésique pouvant, à forte dose, être considérée comme un narcotique et un stupéfiant. L'huile de cette plante est utilisée contre les rhumatismes et les maux d'oreille, et sa teinture comme calmant en homéopathie.

 La stramoine (datura stramonium)

 Très connue sous le nom de pomme du diable ou d'herbe aux sorciers, cette plante très décorative qui orne souvent nos terrasses, est d'origine asiatique, raison pour laquelle probablement, elle est l'objet, en Europe occidentale d'une mythologie plus pauvre que la jusquiame et la belladone.

 Au seizième siècle, le médecin De Hoorte rapporta qu'en Inde, les voleurs plaçaient des fleurs de cette plante dans les mets de leurs futures victimes parce que ceux qui en mangeaient perdaient la tête, et qu'il leur venait une grande envie de rire et d'être généreux, et qu'ils permettaient alors que tout le monde les pille !Quant à la médecine, elle confirme qu'une intoxication à la stramoine pourrait entraîner une confusion mentale et des pertes mémoires. Cette plante a peu d'usages médicaux connus actuellement si ce n'est contre l'asthme.

 Alors que peut-on conclure de l'efficacité du célèbre onguent des sorcières ?

 La médecine confirme qu'une pommade composée de ces trois plantes essentielles peut agir à travers la peau et donc, par simple friction, comme l'affirmaient les sorciers.

 Les effets les plus fréquents devaient être terrifiants : paralysie partielle, état hypnotique et hallucinatoire, confusion mentale... On comprend donc mieux les déclarations des utilisateurs de l'onguent : un état de paralysie suivi de puissantes hallucinations pouvait certainement donner la sensation de sortir de son corps et de voyager dans les airs. Et, si on se réfère à l'état d'esprit dans lequel se trouvait le sorcier qui s'enduisait le corps de pommade magique, qui se préparait à rencontrer diable et démons, on peut comprendre que les expériences hallucinogènes qui suivaient ne faisaient que confirmer ses attentes. Pour ceux qui utilisaient cet onguent, il ne faisait probablement aucun doute que leurs terribles expériences s'étaient déroulées réellement.

 

 

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