La sorcellerie "chrétienne" : la sorcellerie comme exutoire

 

Quelquefois, les juges tentent de mesurer par divers moyens La culture religieuse des accusés. Les résultats sont ô combien révélateurs des problèmes d’assimilation du dogme. Lors des procès, les juges peuvent par exemple faire réciter les prières essentielles et posent des questions sur le dogme catholique afin « d’estimer la foy et la créance de l’interrogée ». Une erreur, une confusion, un oubli font partie des aveux. Voici le cas d’une condamnée qui précise « qu’il y a trois Dieux, le Père, le fils et le Saint-Esprit et que le fils est plus maître que les autres », ce qui est entièrement contraire à la religion apostolique. À ceux qui lui demandent combien il y a de Dieux dans la Sainte Trinité, une autre accusée répond « cinq parce que l’on dit cinq Trinité », démontrant le mauvais enseignement prodigué . En ce qui concerne nos sources, la mauvaise assimilation du dogme apparaît aussi dans les procès de Dommartin. On saisit ces erreurs quand François Marguet et Marguerite Diserens rapportent que les démons exigent d’eux qu’ils renient Dieu et la Trinité ; renier Dieu n’est-ce pas renier la Trinité, renier la Trinité n’est-ce pas renier Dieu ? La Trinité et Dieu constituent peut-être « deux personnes » distinctes dans l’esprit des accusés. La séparation sous-jacente qu’opèrent les accusés traduit sans doute une mauvaise compréhension de la consubstantialité, ou union des trois hypostases en une même nature.

 

Cette réflexion résume les problèmes engendrés par le manque d’éducation religieuse et sa qualité. Nombreux sont ceux incapables d’énoncer leur foi et les commandements de Dieu. Erreurs de prononciation et mélanges de prières sont autant de signes distinctifs pour les sorcières et deviennent les symboles de la dérision de la religion ordonnée par le Diable. Les prières populaires récitées à la place de l’Ave Maria ou du Pater Noster, sont issues de la tradition orale transmise de génération en génération et sont également considérées comme des oraisons démoniaques . 

 

L’irrévérence de ces prières provient du mélange religieux profane et de l’abandon du latin engendrant une relation avec Dieu trop familière et spontanée. L’Église n’y occupe aucune place, d’où son intervention répressive pour reprendre sa fonction d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Les autorités ecclésiastiques réfutent pour deux raisons les pratiques et invocations qui s’inspirent de la tradition magique et de la tradition chrétienne : elles les jugent antagonistes et, surtout, elles ne peuvent les contrôler du fait de leur transmission orale.

 

Outre l’examen des prières, l’observation paranoïaque des détails les plus absurdes peut tourner à l’accusation satanique. La manière de faire son signe de croix intéresse spécialement les démonologues et les juges ; les sorciers se signent à l’envers ou « en assemblant leurs doigts d’une certaine façon », rendant hommage à Satan. Par cette différence gestuelle, les suppôts sont censés accomplir un contre-rite catholique.

 

En vérité, les autorités sont confrontées au résultat de la mauvaise formation des curés -surtout dans les villages- eux-mêmes incultes, n’ayant bénéficié d’aucun enseignement théologique et ignorant le latin. Comme l’explique Francis Rapp, de nombreux prêtres et fidèles se font une idée du christianisme plus conforme à leur mentalité fortement imprégnée de paganisme qu’aux définitions des théologiens . Les prêtres distribuent les sacrements, enseignent les textes appris par cœur sans les comprendre ni connaître le dogme, d’où les interprétations personnelles et les transformations phonétiques. C’est le problème de l’oral qui fixe des sons sans compréhension. La voie est dès lors toute tracée pour les amalgames où les juges identifient la sorcellerie bâtarde. Le pouvoir en place n’a pas compris que plus on s’éloigne des villes, plus la chrétienté disparaît au profit des pratiques traditionnelles enracinées, devenues alors synonymes de sorcellerie. Rusticité et inculture transforment des hommes et des femmes en coupables par un procès intenté sous des prétextes.

 

L’Église, par son manque d’enseignement, engendre donc des suspects sans s’en rendre compte. Désirant instituer un monde parfait, chrétien et discipliné, elle ignore ou ne veut pas admettre qu’elle n’en possède pas les moyens. La sorcellerie chrétienne illustre ainsi les problèmes d’assimilation du Credo et des rites par les « masses ». 

La sorcellerie chrétienne serait un simple produit de la christianisation des mœurs à la fin du Moyen Âge. Le détournement magique des objets sacramentaux chrétiens serait même attesté depuis fort longtemps. Au Moyen Âge, sous l’effet de la christianisation des mentalités et des comportements, les vieilles traditions de magie rituelle et bénéfique se seraient « lestées » des rites liturgiques chrétiens, sans mutation réelle . La christianisation des campagnes n’a pas supplanté les anciennes croyances païennes considérées de mauvais aloi et dangereuses pour la religion. Ces traditions diversifiées reflètent la présence d’une culture populaire riche et vivace, mal catéchisée et ouverte à toutes les influences.

 

Bref, la pénétration du dogme chrétien au sein des foules est impossible à la fin du Moyen Âge et l’instruction religieuse n’est pas systématique. Face aux juges, une éducation religieuse imparfaite ou des particularismes locaux se transforment vite en déviances sataniques.

 

La sorcellerie satanique vise à mettre le monde à l’envers, à s’affranchir des barrières naturelles et sociales de l’ordre voulu par Dieu sur terre. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir des sorciers symboliser dans leurs rituels ce bouleversement de la norme .

 

Usurper des références religieuses pour les utiliser dans un cadre non orthodoxe, et plus particulièrement parodier les cérémonies chrétiennes et les détourner de leur sens, constitue un des moyens traditionnels pour marquer son appartenance à cette contre-Église et antireligion, cette secte de serviteurs sataniques soustraits à l’autorité de Dieu, qui complote contre la communauté des croyants tout entière. D’ailleurs, dans les mentalités démonologiques de l’époque, le Diable est réputé marquer le corps de ses suppôts par le stigma diabolicum, un signe lui permettant de les reconnaître et de se les attacher . Ce stigma représente un contre-rite opposé à celui du baptême, sacrement par lequel le fidèle devient membre de l’Église. Par son empreinte, le Diable efface le baptême et accueille le fidèle dans son Église satanique. Symbole du pacte liant le Démon au sorcier, il revêt un caractère blasphématoire, parodiant le rite du baptême .

 

Aux yeux de la justice, les blasphémateurs qui renversent le cérémonial chrétien sont les plus blâmables, bien plus en tout cas que la conduite de rebelles comme Jacques d’Artevelde, désertant l’office presque avec ostentation . Le cas du sorcier est plutôt comparable à celui qui participe aux fêtes des fous . L’emprunt de références chrétiennes dans le cadre de la sorcellerie, loin de marquer un sentiment de dévotion ou de fidélité envers Dieu, représente ici un affront, une offense à la religion chrétienne, un véritable sacrilège, une transgression de la norme chrétienne, une instrumentalisation de l’orthodoxie chrétienne à des fins néfastes. Dieu est renié, Satan est glorifié, le sorcier refuse la suprématie de Dieu, l’Église est clairement désignée comme la cible des suppôts de Satan. Ces sorciers et sorcières rendent sciemment un culte d’adoration à Satan, qui célèbre alors une espèce de « messe catholique à rebours (…) où l’urine ou la semence du Démon remplacent l’eau bénite » . Les sorciers ont pour seul but de fustiger/combattre tout ce qui se réfère à l’Église officielle (on crache sur l’hostie, on fait des gestes obscènes avec la croix, on organise des contre-messes...).

 

On peut citer l’exemple  qui mentionne des sorciers de Gascogne se rendant trois fois par semaine au sabbat, et observent des rituels d’inversion copiés sur la liturgie chrétienne . Il existe une « société secrète » basée à Stedinger, région de l’Oldenbourg, dont les membres chaque année à Pâques reçoivent le corps du Seigneur de la main du prêtre, le portent à leur bouche puis le crachent sur les ordures, en outrage au Sauveur. Parallèlement, ces blasphémateurs affirment que « le Seigneur a mal agi en précipitant Lucifer aux abîmes » . La caricature des paroles de l’Évangile et des liturgies chrétiennes prend ici un sens résolument hostile à la religion, ce qui n’est pas le cas avec la sorcellerie de premier type.

 

La symbolique du défi envers Dieu se retrouve parfois dans les représentations artistiques de l’époque, . Il explique comment la liturgie chrétienne et la symbolique démoniaque se chevauchent dans les trois miniatures des manuscrits de Jean Taincture, théologien de Cologne. La représentation du sabbat y partage la même solennité liturgique que celle de la messe chrétienne. Le schéma iconographique se caractérise ainsi par la subversion de l’adoration de l’Agneau christique. Les images agissent en trompe-l’œil en détournant des symboles christiques (bouc satanique se substituant à l’Agneau christique). Dans cette perversion d’image, la position centrale du bouc souligne la Majesté du Démon, le Prince des Ténèbres, qui est ici représenté comme un usurpateur de la majesté divine qu’il copie maladroitement. Cette parodie de la messe amène Jérôme Baschet à parler de « ressemblance pervertie », de « double de l’Agneau », d’autant plus marquée qu’elle est renforcée par la résonance eschatologique de la scène (cf. l’Apocalypse). Dans la miniature de Paris, la volonté usurpatrice du Diable s’incarne aussi dans le nombre évangélique de ses douze adorateurs .

 

Le but de Taincture est ici de mettre en garde contre les illusions du Diable, qui ne sont que des simulacres imparfaits de la Création divine, et qui cherchent à bafouer l’Église. C’est la mise en scène d’un « pseudocorps christique du diable », une caricature de la Présence réelle où le Démon échoue à reproduire le miracle eucharistique. Le simulacre orchestré par le diable est disqualifié par le déficit de chair et ses origines créées (Chute et infériorité à Dieu). Le message de Jean Taincture est clair : une seule image de Dieu est possible, « celle du Fils, image filiale du Père, « engendré et non pas créé ». C’est donc un moyen de protéger le corps du Christ des manipulations subversives du Diable.

L’éclosion de cette symbolique commune n’est pas le fruit du hasard. Les renégats n’envahissent peut-être pas l’Occident chrétien, mais la sorcellerie exploite bel et bien les désillusions des fidèles.

 

La référence à l’orthodoxie chrétienne dans des opérations sorcelliques peut aussi traduire, malgré la croyance en la capacité de l’homme à bouleverser l’ordre divin établi sur Terre, une certaine adhésion au dogme chrétien et une réelle conviction dans la force surnaturelle des prières et de la liturgie chrétiennes. C’est la persévérance du croyant, au sens de fermeté et constance dans la foi, qui est mise à l’épreuve par la sorcellerie.

 

Le sorcier détourne des références orthodoxes à des fins contraires au dogme, mais il ne cherche pas à rompre avec l’Église ou rejeter sa foi. Pour ces individus, pourrait-on plutôt en conclure qu’ils auraient eu recours à cette sorcellerie de premier type pour pouvoir satisfaire des attentes, matérielles ou sentimentales, que la religion et la foi en Dieu n’ont jamais pu apporter ? Cette sorcellerie teintée de religion traduirait ainsi à la fois la déception envers la religion chrétienne, son incapacité à répondre aux attentes et aux espérances du quotidien, et de fait le recours au pouvoir humain via la sorcellerie pour satisfaire ces attentes. C’est bien un système inédit de croyances et de pratiques pour satisfaire une volonté personnelle.

 

Mais cette « sorcellerie mixte » témoignerait aussi de la volonté de ne pas renier Dieu et de ne pas abandonner définitivement sa foi en la puissance divine. Comment ? Par l’incorporation de références chrétiennes aux actions sorcelliques. Dieu est donc inclus dans ce système destiné à influer sur le cours des choses, ou à se prémunir contre les craintes que cherche à consoler toute croyance supraempirique : sentiment de vulnérabilité, angoisse de l’homme face à l’incertitude. La sorcellerie dans ce cas s’appuie sur la religion pour parvenir à des fins concrètes : soigner une maladie, tuer le bétail du voisin avec qui on est rentré en conflit, provoquer une maladie, concevoir un philtre d’amour…

 

Cette sorcellerie hybride, « bicéphale », traduirait l’hésitation entre Dieu et la sorcellerie pour parvenir à ses objectifs. Ce syncrétisme traduirait la volonté de concilier ses croyances religieuses, stériles en termes d’avantages pragmatiques, avec la sorcellerie, offrant a priori la possibilité d’avoir une portée sur le quotidien et le cours des choses. In fine, c’est la valeur performative de la sorcellerie qui supplante la religion et l’inanité de ses croyances pour accéder au bien-être matériel ou accomplir des désirs personnels. Elle relève par conséquent de la sorcellerie de premier type limitée aux maléfices, distincte de la sorcellerie de deuxième type, puisqu’elle n’est pas la manifestation d’une soumission et d’un pacte avec le Diable. C’est en quelque sorte une « sorcellerie compensatrice » pour l’homme qui, en état de « délaissement », cherche à jouir de la prescience divine.

 

Les « rites ecclésiastiques n’ont jamais été les seuls capables d’assurer exclusivement et totalement la communication entre les hommes et les puissances sacrées » . Les rites de l’Église ne sont pas universels et à leur côté subsistent des rites clandestins, pratiqués aussi bien par des laïcs que par des clercs plus ou moins en marge de l’institution. Pour Jean-Claude Schmitt, « la raison de cette concurrence durable, qui en vient à être ressentie à la fin du Moyen Âge comme une menace pour l’équilibre de l’institution ecclésiale et du corps social, doit être moins cherchée dans la persistance des rites d’une magie ou d’une sorcellerie ancestrale, voire préchrétienne, que dans l’incapacité des rites ecclésiastiques à satisfaire toute la demande, par exemple quand l’invocation traditionnelle des saints autorisés paraît insuffisante à rendre la santé à un parent malade, à éloigner la foudre ou à détourner les maléfices d’un voisin malveillant » .

 

En définitive, les procès étudiés permettent de réhabiliter certains aspects de la sorcellerie jusqu’alors ignorés ou occultés par l’historiographie dominante. Ils mettent en lumière la présence de références à l’orthodoxie chrétienne dans le cadre de pratiques sorcelliques, et de fait, renouvellent la conception traditionnelle des rapports entre religion et sorcellerie, à savoir une vision frontale où religion et sorcellerie ne partageraient aucun point de convergence, mais entretiendraient essentiellement des rapports conflictuels. À ce titre, il ne faudrait pas seulement voir à travers les références à la religion dans des pratiques sorcelliques un signe d’adoration du Diable et de défi envers l’Église, mais selon les cas il s’agirait plus d’un signe d’hésitation entre la Suprême Intelligence et la puissance humaine, d’un doute de l’omnipotence de Dieu sans toutefois l’abandon des convictions chrétiennes. Puisque Dieu garde silence et que la foi de bon chrétien n’est pas concrètement récompensée ici-bas , le sorcier s’en remet à la sorcellerie en y incluant Dieu, comme pour marquer son attachement et maintenir ses liens avec la communauté des croyants.

 

Quelle que soit la signification de l’action sorcellique -sorcellerie de « premier type » ou sorcellerie de « deuxième type »-, le sorcier non diabolisé et le suppôt de Satan reconnaissent la force surnaturelle de la liturgie chrétienne.

 

Dans le cas du sorcier qui mêle des références religieuses à ses pratiques, la foi dans la puissance liturgique ne fait aucun doute, elle est postulée. Le sorcier exploite le potentiel magique de la religion chrétienne, héritière de rites antiques. C’est pour cette raison que dans la sorcellerie d’envoûtement par exemple, les figurines sont souvent baptisées et que la messe des morts peut être chantée sur l’image de la personne dont on veut se débarrasser. C’est pour optimiser ses chances de réussite que le sorcier intègre l’orthodoxie aux arts magiques . Aussi, l’utilisation de prières ou d’objets liturgiques peut revêtir pour les sorciers une fonction protectrice au sens qu’ils préservent de la « fureur des démons » . C’est le cas de l’une de nos sorcières, Jeanne, qui doit garder à proximité du cercle infernal de l’eau bénite en cas de danger : « (…) que quant elle vouldroit appeler icellui Haussibut, que elle prenist un tison de feu, & d’icellui feist un cercle tout environ elle, & auprès dudit sercle qu’il y eust de l’eaue benoite, par tele maniere que se elle en avoit afaire, elle en peust avoir & jetter sur elle » . Jeanne avoue appliquer sur elle de l’eau bénite après avoir invoqué Haussibut, comme si la substance liturgique la mettait définitivement à l’abri, ou peut-être pour se « purifier », consciente d’avoir commis un péché . De plus, Jeanne prend bien le soin de laisser l’eau bénite hors du cercle infernal, car celle-ci constitue un obstacle irréductible pour la communication avec le Diable. À Dommartin, Pierre Menetrey boit de l’eau bénite pour échapper à l’emprise du Démon et avouer enfin ses crimes à l’inquisiteur ; les quatre accusés relatent le miracle de l’hostie qui disparaît, ce qui révèle la foi dans la force surnaturelle des instruments liturgiques.

 

La toute-puissance des symboles chrétiens force même la venue du démon. Jeanne de Brigue récite une formule « au conjurement du Christ » avant d’invoquer Haussibut ; la supériorité de Dieu et du Christ sur les forces sataniques contraint le Diable à se présenter bon gré mal gré. Dans ce cas, les rôles s’inversent curieusement : le sorcier ne se subordonne plus au Diable, il le somme de se présenter et le domine grâce à la prééminence de Dieu. Enfin, même si ce cas ne se présente pas dans nos procès, le fait de mêler aux pratiques superstitieuses des paroles sacrées, des prières et l’invocation des Saints permet aussi de « voiler le poison qu’elles renferment » . L’appel au religieux fonctionne comme une duperie censée accroître l’effet du procédé sorcellique.

 

Le constat reste identique pour le sorcier qui, souhaitant exprimer son amour à Lucifer, parodie ou profane ouvertement la religion chrétienne. En piétinant l’hostie, en retournant la croix ou en recevant le stigma comme substitut du baptême, le cagot du Diable ne s’attaque pas seulement aux symboles qui soudent la communauté chrétienne . Lorsqu’il ne cherche pas à la détourner, il espère anéantir le pouvoir surnaturel que renferme l’objet liturgique. Les archives ont conservé la trace d’accusés qui prétendaient, au cours d’assemblées nocturnes dédiées au culte de Satan, poignarder des hosties qui se mettaient à saigner. Ce type d’anecdote traduit la croyance par le sorcier de phénomènes surnaturels directement lié à la virtus magique des supports liturgiques chrétiens.

 

En somme, tous les sorciers concèdent à Dieu des facultés extraordinaires. Ils cherchent à s’en servir ou les combattre. Cependant, la puissance surnaturelle de Dieu et des symboles liturgiques bute parfois sur l’opiniâtreté des démons. Jeanne de Brigue a pu le constater ! Les prières chrétiennes que Jeanne récite pour invoquer Haussibut ne l’astreignent pas automatiquement à livrer ses verdicts. Haussibut exige une offrande pour se montrer et parfois il n’hésite pas à la réclamer en personne : « avant ce que ledit Haussibut voulsist venir à elle qui parle [Jeanne], elle, par plusieurs intervalles de temps, le requist ; lequel, venu à elle qui parle, lui dist que elle lui avoit fait & faisoit moult de peine & de traveil, sanz ce que elle lui donnast aucune chose du sien, ne ne feist aucun bien. Et dit que alors elle donna audit Haussibut une poignie de chenevuys que elle tenoit en sa main. A une autre fois, lui donna une poignie de cendres que elle print en son fouyer » . Jeanne doit faire un don au démon, en l’occurrence une poignée de chènevis et de cendres . Malgré l’offrande il arrive qu’Haussibut décline l’invitation de Jeanne : « Et dit, sur ce requise, que il ne venoit pas devers elle qui parle à chascune fois que elle l’appelloit & requeroit qu’il venist parler à lui par la maniere que dit est » . Bref, le « costume d’ange rebelle » va très bien à Haussibut… Il trahit en tout cas les limites du pouvoir magique de la liturgie chrétienne. Mieux, les conditions imposées par Haussibut peuvent s’avérer encore plus radicales. Pour venir parler avec la marraine de Jeanne de Brigue, Haussibut ne réclame plus un don, mais un abandon. Le démon exige l’âme de la femme, en plus d’un des doigts de sa main, et c’est la raison pour laquelle les deux protagonistes ont un différend assez virulent . Jeanne refuse ce sacrifice incontournable pour voir les démons, mais elle peut en revanche leur parler : « l’en ne povoit nullement veoir iceulx se l’en ne leur donnoit aucuns membres de ses membre ; mais pour ce que elle [la marraine] leur avoit ce que dit est, elle les avoit veuz & parlé à eulx » . Les emprunts chrétiens ne sont donc pas toujours souverains et les sorcières doivent s’en remettre à d’autres moyens pour parvenir à leurs fins, non sans difficulté .

 

Il est malaisé d’évaluer la santé religieuse de la société chrétienne à travers la répression de ceux qu’elle considère comme déviants. À la fin du Moyen Âge, personne n’est à l’abri d’une accusation de sorcellerie. Un détail sans importance, une insulte, peut faire basculer un individu dans la catégorie des hérétiques, et la règle s’applique quel que soit le degré de ferveur religieuse : les plus rigoristes peuvent être soupçonnés au même titre que les moins pieux.

 

La présence à l’église et la communion les jours de fête sont des moments essentiels et obligatoires, qu’on ne peut éviter sans risquer d’être soupçonné de mauvais croyant, d’hérétique ou de sorcier et d’être excommunié. En dehors de l’Église, les chrétiens doivent observer diverses interdictions et obligations envers Dieu, qui rythment leur vie quotidienne. L’abstinence de viande, d’œufs ou de laitages le vendredi et lors du carême s’avère de rigueur, à l’exemple de celle que s’imposa le Christ dans le désert. Les jours de jeûne reviennent fréquemment. Celui qui manque à ces préceptes se rend coupable de péché mortel. Toutefois, les villageois n’observent pas toujours ces instructions par omission et ignorance. Les sorcières supportent de telles accusations, acceptées par les démonologues qui assimilent ces faits à un ordre donné par Satan pour ridiculiser le dogme.

 

À l’inverse, la ferveur trop assidue témoigne aussi du désir d’offenser Dieu tout comme l’absence révèle la culpabilité. L’expression de la piété peut non seulement dépasser ce que l’orthodoxie tolère , mais encore, paradoxalement, tourner en blasphème et devenir perversion . Ainsi, le zèle de la piété accouche parfois de phénomènes inattendus : à l’adoration de Dieu se substitue le service du Diable . La volonté des sacrilèges éclate d’ailleurs dans les jurons à la fin du Moyen Âge et « à l’angoisse du salut répond le souhait de la réprobation », autrement dit une excellente illustration de la conception freudienne de « pulsion de mort ». Les expressions « Dieu me damne », « je renie Dieu » sont en pleine expansion et les réflexes blasphémateurs n’épargnent pas même les dévots, qui se mettent à jurer par « le Ventre de Dieu », « la chair Dieu » ou « Ventre du Christ » en signe de colère . Ces remarques sont utiles dans la mesure où, sous l’effet de la délation, le fait de prononcer un juron en public peut vite se transformer en accusation de sorcellerie, les sorciers étant réputés blasphémateurs. Signes de l’intériorisation des croyances chrétiennes par les populations, les accusations de sorcellerie ayant pour origine de tels jurons ne seraient donc pas révélatrices d’un reflux de Dieu, tant s'en faut.

 

Cela suffit-il pour ne pas voir dans les comportements de nos sorciers les prémices d’un mouvement plus large de désacralisation de Dieu et de l’orthodoxie chrétienne. Pourquoi ne pas considérer l’instrumentalisation du dogme et de la liturgie chrétiennes -dans le cadre de la sorcellerie- comme le signe d’une crise du croire ?

 

D’une manière générale, les historiens du Moyen Âge considèrent que les périodes de forte intolérance religieuse, de répression de toute sorte d’hérésie ou des déviances religieuses les plus anodines, traduisent un souci de purification de la communauté des croyants. Dès lors, la condamnation des sacrilèges et la persécution de la sorcellerie sont davantage un signe de vitalité de la foi et de l’Église. Elles manifestent bien un désir d’unification de la communauté des chrétiens. Par le biais de procès exemplaires et l’exhibition du supplice au cœur de l’espace public , les autorités laïques et ecclésiastiques ont mis en œuvre un processus de normalisation des comportements, à défaut d’homogénéiser les croyances. L’hérésie, avec au premier rang la sorcellerie, n’est donc pas un signe de décadence du sentiment religieux, mais de bon fonctionnement de la religion.

 

La question diabolique émerge au moment où la société médiévale est la plus profondément christianisée sous l’égide d’une seule institution ecclésiale, après les efforts de pastorale, mais avant le Schisme et les réformes. Le monde chrétien n’a pour un temps plus de dehors : le temps des croisades est fini et les Juifs commencent à être expulsés. Apparaît alors un invisible ennemi de l’intérieur : le Diable, qui est l’adversaire parfait pour permettre à la société chrétienne de continuer à exister .

 

À défaut de voir dans huit cas personnels l’écho d’un mouvement plus profond de la société à la fin du Moyen Âge, l’étude de ces procès de sorcellerie n’en est pas moins révélatrice d’une certaine représentation de la religion, aussi marginale ou diffuse qu’elle soit. Ce travail contribue surtout à récuser l’idée d’une sorcellerie uniquement « noire » adversaire de Dieu et de l’Église, dont l’envers serait une religion purifiée de tout errement. Ces procès originaux nous rappellent qu’il ne faut pas occulter les interactions les plus improbables entre sorcellerie et religion, se garder d’une vision réductrice de la sorcellerie, présentée d’emblée comme antireligion.

 

Au total, la collusion entre sorcellerie et orthodoxie religieuse se résume ici en deux points : soit elle révèle un recours aux pratiques sorcelliques pour atteindre des objectifs que la foi en Dieu n’a pu satisfaire, sans aucune volonté de rompre avec Dieu et l’Église, soit elle s’inscrit dans le cadre d’une sorcellerie de deuxième type, satanique et anti-chrétienne, et vise donc à parodier ou blasphémer certains fondements doctrinaux ou certains rituels propres à l’orthodoxie chrétienne. Cette deuxième hypothèse relève bien sûr d’une représentation contemporaine, essentiellement savante, de la sorcellerie à la fin du Moyen Âge. Moins fantasmagorique, la sorcellerie de premier type où s’entremêlent pratiques magiques et références religieuses révèle moins l’abandon et la chute de Dieu que le doute envers l’efficacité de la foi (idée de réciprocité pour les fidèles : je crois en Dieu donc je dois être épargné par les malheurs). S’il s’agit bien de sacrilèges dans les deux cas, force est de prendre en considération la variété des intentions dans l’exercice de la sorcellerie : pratiquer la sorcellerie sans vouloir quitter et offenser Dieu, ou affirmer clairement son hostilité à Dieu et moquer tout ce qui a trait à la foi en lui. Ce travail aura mis en relief une nouvelle catégorie d’acteurs médiévaux, celle des « sorciers chrétiens » non pas hostiles, mais déçus par Dieu, autrement dit les adeptes d’une « sorcellerie de troisième type », mixte, ni adversaire ni entièrement fidèle au christianisme.

 

Malgré son aspect inoffensif, la sorcellerie « compensatrice » ne peut être admise par l’orthodoxie religieuse. « Au commencement était le Verbe », dit le Texte. Dieu doit être le commencement et la fin de toute chose. Les hommes doivent croire en Dieu in vitam aeternam et toute entorse peut suspendre le salut. Pourtant, c’est bien le dogme chrétien qui a introduit l’acceptation de l’existence de Dieu et de celle du Diable, responsable du chaos. À son insu ou délibérément, le sorcier agresse l’omnipotence, l’omniscience et l’omniprésence de Dieu, qui n’a jamais daigné répondre aux incrédules. Alors, depuis le Haut Moyen Âge, les autorités ecclésiastiques se sont faites le porte-parole de Dieu. Avec quelles armes doctrinales se défendent-elles contre les attaques visant l’inanité de la foi ? La définition que le droit canonique donne de l’hérésie répond en partie à notre question : l’hérésie est « la négation obstinée d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique » ou « le doute obstiné sur cette vérité » . Le Créateur n’a donc pas à faire la démonstration tangible de son pouvoir puisqu’il a déjà tout créé. Pour les fidèles, Dieu est pensé a priori et non a posteriori. La foi précède l’élection et seul le Jugement dernier fera justice entre les croyants et les non-croyants. Pour obtenir le salut, le chrétien doit sacrifier l’ici-bas pour l’au-delà, son existence matérielle pour l’existence spirituelle, la chair peccable pour l’âme éternelle.

 

Quelle que soit l’œuvre humaine, Dieu n’est soumis à aucune loi. Sans cela, les croyants n’auraient plus qu’à adopter un modèle de piété idéal et respecter les dix commandements pour s’assurer les faveurs de Dieu, se soustraire à l’imprévisibilité de la puissance et du jugement divins. Chemin faisant, Dieu devrait agir en fonction de l’homme, et non plus l’inverse, ce qui reviendrait à annuler la terreur divine en même temps que la peur humaine. Par conséquent, pour l’Église, le débat est clos.

 

Constamment réprimée et diabolisée, la sorcellerie a de son côté fragilisé la position confortable de l’Église, qui s’est rarement sentie inquiétée en Occident avant le XIIIe siècle. Souvent associée à l’archaïsme et l’obscurantisme, la sorcellerie n’en comporte pas moins des aspects subversifs, typiquement modernes. Elle marque une prise de distance certaine avec Dieu, une victoire sanglante, mais réelle de l’individu ; c’est un premier pas vers le déicide qu’annoncera plus tard Nietzsche. Le sorcier chrétien inaugure un processus de rationalisation des croyances : avant de se tourner vers les arts interdits, il opère un calcul coût/avantage de la foi et envisage la sorcellerie comme source d’intérêt. Le sorcier chrétien succombe à son espérance, autrement dit l’attente ardente de l’accomplissement des promesses divines. Ce changement de sensibilité sera gelé durant quelques siècles par la mise en place du premier génocide moderne. Brigitte Rochelandet y trouve néanmoins un motif de progrès : « la chasse aux sorcières fait partie de ces terribles expériences qui ont permis l’évolution mentale des hommes, du sens du possible à celui de l’impossible permettant d’accepter des explications autres que diaboliques pour des phénomènes dont les causes scientifiques ne sont pas encore établies en raison de l’état des connaissances scientifiques ou médicales » .

 

Pour terminer, le symbole ayant largement guidé notre étude, on puisera une dernière fois dans sa profondeur pour éclairer les liens entre sorcellerie, Église, pouvoir laïc et base populaire à la fin du Moyen Âge. Pendant que les Écritures mentionnent le Bon Pasteur en la personne du Christ, de nombreuses brebis courent le risque de se perdre en s’écartant de la saine doctrine au Moyen Âge finissant. Si des hommes comme François Fossaud prennent le temps de remettre dans le droit chemin quelques brebis égarées, d’autres n’auront pas la même patience. Résultat des courses, les victimes n’ont pas toujours été celles qui se sont le plus éloignées du troupeau de Dieu, mais bien celles poursuivies en priorité par la meute humaine.

 

 Sources

 CHOFFAT Pierre-Han, La sorcellerie comme exutoire. Tensions et conflits locaux : Dommartin 1524-1528, Lausanne, Cahiers lausannois d’histoire médiévale 1, 1989.

 

 

 

 

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