Histoire de la sorcellerie

 

 

Pendant le Haut Moyen Âge, les conciles et les auteurs ecclésiastiques condamnent tièdement les pratiques qui s’apparentent à la sorcellerie et aux arts occultes, tels que les sortilèges, les maléfices, les incantations aux démons et au diable, les philtres et toutes les formes de divination.

Plus tard, l’époque carolingienne est marquée par un effort législatif plus intense et systématique pour endiguer les pratiques non admises par l’orthodoxie religieuse. Relayé par la collaboration sans précédent des autorités séculières et ecclésiastiques, le souverain chrétien légifère ainsi contre les maléfices dans ses capitulaires.

La croyance au diable est à cette époque vivace et ses complices, sorciers et sorcières, sont perçus comme des individus capables de nuire et de tuer. Néanmoins, la sorcellerie est placée durant toute cette période sous le signe des fantasmes et des illusions diaboliques. À cet égard, le canon Episcopi, qui constitue la charte de la théorie du fantasme diabolique à l’aube du Xe siècle, est intégré au droit canonique vers 1140 par Gratien. Il exhorte les prêtres à expulser des églises paroissiales les « petites femmes » victimes des « illusions et fantasmes des démons » . Bien que redoutés, les maléfices sexuels, les sorts jetés sur le bétail ou les orages provoqués par les « faiseurs de tempêtes » ne sont pas au centre des préoccupations des juges et des clercs avant le XIIIe siècle. Les autorités laïques et ecclésiastiques se focalisent jusqu’alors essentiellement sur le danger autrement menaçant de l’hérésie , ce qui permet une véritable « floraison du merveilleux » .

 

Le XIIIe siècle représente une étape importante dans la répression de la sorcellerie au Moyen Âge. Le concile de Latran en 1215 charge une première fois les évêques de lutter contre les hérétiques. Peu après, un tribunal distinct des cours judiciaires et ecclésiastiques ordinaires -L’Inquisition- est instauré au début du siècle pour intensifier la poursuite des déviants religieux. Dès 1252, l’Eglise utilise la torture comme un complément essentiel de la procédure inquisitoire, qui a remplacé la procédure accusatoire. La sorcellerie est de surcroît associée à l’hérésie à partir des années 1258-1260, période charnière dans la genèse de la chasse aux sorcières. En effet, la sorcellerie est mise au rang de crime contre la foi depuis que le pape Alexandre IV a recommandé aux inquisiteurs de s’intéresser aux « sortilèges et divinations ayant saveur d’hérésie » dans la lutte qu’ils mènent contre les hérétiques traditionnels, Vaudois et Cathares. La procédure s’étend à la royauté et en 1300 le roi et ses légistes peuvent lancer eux-mêmes des procès en hérésie, et l’assimiler à la sorcellerie . Parallèlement, Thomas d’Aquin dénonce dans sa Somme théologique les magiciens, coupables selon lui de détourner le culte qui doit être rendu à Dieu, et surtout, il élabore la notion de pacte « tacite » ou « exprès » conclu avec Satan, ouvrant la voie aux croyances les plus extravagantes comme le vol nocturne et le sabbat des sorcières.

 

Dans les premières années du XIVe siècle, la traque des hérétiques ne perd pas de sa virulence et le soupçon vise de façon plus insistante les « voyants », « devins » et autres « démonolâtres et invocateurs du diable », à qui l’inquisiteur Bernard Gui consacre un chapitre dans sa Practica. La bulle Super illius specula, fulminée en 1326 par le pape Jean XXII, révèle la condamnation croissante de la sorcellerie par l’Église , et particulièrement la magie cérémonielle fondée sur les parodies de sacrements. Cependant, le nombre de procès pour sorcellerie, dont près de la moitié se déroule en France entre 1300 et 1330, reste relativement faible en Europe jusqu’à la fin du XIVe siècle. Les sorcières sont considérées comme appartenant à la catégorie des médiocres païens et les références doctrinales, comme Le Manuel des inquisiteurs de Nicolas Eymerich rédigé en 1376, n’ont pas encore pour cibles privilégiées les sorciers populaires des communautés rurales ou urbaines. D’ailleurs, comme le souligne Jean Patrice Boudet, les deux tiers des procès impliquent de hauts personnages du clergé ou de la société laïque et revêtent un caractère essentiellement politique : le procès des Templiers, de Boniface VIII, de Guichard de Troyes, de Bernard Délicieux, d’Enguerrand de Marigny sont quelques-unes des grandes affaires politico-religieuses, des « procès à scandale » du XIVe siècle.

 

Partout sur le continent, la conjoncture de crise des XIVe et XVe siècles installe durablement un climat de crainte, d’incompréhension et de vulnérabilité face aux malheurs du temps. La crise des appareils normatifs (État et Église) , la réapparition des famines , le sursaut des épidémies, le recul démographique et le refroidissement général du climat (entraînant des mauvaises récoltes) sont autant de facteurs qui suscitent angoisse et crispation. Beaucoup refusent de voir dans la guerre l’unique cause de la crise et Lucifer devient un principe d’explication de plus en plus courant. Toutes ces conditions extraordinaires génèrent une forte demande répressive émanant du peuple en quête d’explication à ses malheurs.

 

Le tournant décisif de la répression intervient alors au début du XVe siècle, lorsque se développe, sous l’impulsion d’Alexandre V, de plusieurs inquisiteurs et juges laïcs, l’idée d’une secte de sorciers fomentant un complot contre la Chrétienté. C’est l’époque où « toutes les résurgences du Mal sont volontiers interprétées comme des signes apocalyptiques de l’approche de l’Antéchrist » . Cette paranoïa collective est alimentée par la concentration inédite de toute une série de traités démonologiques et de procès en sorcellerie vers 1430 . On peut évidemment penser au procès de Jeanne d’Arc, déclarée le 23 mai 1430 « idolâtre, superstitieuse, schismatique et hérétique » par le tribunal présidé par l’évêque de Beauvais Pierre Cauchon . Si les procès augmentent dans toute l’Europe, on note cependant quelques disparités géographiques dans la répression de la sorcellerie dans le premier tiers du XVe siècle : les procès pour sorcellerie, qui progressent lentement en France et en Angleterre, connaissent a contrario une croissance rapide en Allemagne et en Italie. Cette divergence préfigure l’accélération des persécutions dans ces deux pays et annonce le véritable « take off » de la sorcellerie en Suisse au cours du XVe siècle.

 

Les sorcières sont passées dans la seconde catégorie, celle des renégats poussés par des forces diaboliques, sourds aux conseils de l’Église et nourrissant d’assassines conspirations contre Dieu et les princes. Les sectateurs de Satan, en compagnie des Juifs et des lépreux , deviennent les boucs-émissaires privilégiés pour expliquer la succession des épreuves. Les représentants de l’Église , les autorités profanes et les masses populaires trouvent là le socle idéal de la catharsis médiévale : l’ennemi est identifié, les cagots du Diable cristallisent tous les maux, le mal qui gangrène la communauté chrétienne doit être purgé, il faut « nettoyer le champ du Seigneur » .

 

Sans en constituer l’apogée, le XVe siècle inaugure donc une période de répression quasi endémique de la sorcellerie qui se prolonge jusqu’au XVIIe siècle. La Vauderie d’Arras (1459-1465) condamne un grand nombre d’accusés, mais l’épicentre de la répression se situe bel et bien dans les Alpes du Nord et de l’Est, et dans la zone de contact de la civilisation française et germanique. C’est dans des régions comme le Dauphiné, la Savoie, la Suisse et l’Allemagne du sud que se fixe d’ailleurs le stéréotype de la sorcière moderne , ébauché par le dominicain allemand Jean Nider dans son Formicarius en 1437. L’idée d’une pratique systématiquement accomplie avec l’aide du Démon, autrement dit une sorcellerie transformée en réalité objective, triomphe sur la conception augustinienne, obsolète et surannée, du fantasme inspiré par le Diable. Dès lors, le grief d’apostasie et le thème de l’hommage rendu à Satan prennent une place croissante dans les procès de sorcellerie. La sorcellerie populaire, par opposition à la magie savante pratiquée par les élites intellectuelles, le personnel curial ou ecclésiastique, devient pour la première fois la cible principale de la répression, phénomène à propos duquel Jean-Patrice Boudet parle de « démocratisation des accusés de crime de sorcellerie ».

 

L’Église désigne désormais la sorcellerie comme « la pire des hérésies » et le pape Innocent VIII, avec la bulle Summis desiderantes affectibus de 1484, encourage la persécution de la sorcellerie dans toute l’Allemagne rhénane. Presque simultanément, la contribution idéologique des théologiens Jacques Sprenger et Henry Institoris précipite l’éradication du mal sur terre. Ces deux inquisiteurs de Cologne, chargés par le pape « d’extirper le mal » dans la vallée du Rhin, publient en 1486 le fameux Marteau des sorcières, un volumineux traité compilant tout le savoir démonologique accumulé au fil des siècles et décrivant les pratiques et les méfaits des sorcières . L’écho du traité est d’autant plus retentissant qu’il énumère les mesures à prendre pour supprimer les suppôts de Satan, qui y sont accusés de trois crimes capitaux : se livrer « eux-mêmes aux démons incubes et succubes », commettre un nombre considérable de maléfices et renier la foi chrétienne .

 

Le Malleus maleficarum se distingue par son caractère massif et systématique, mais aussi, à l’instar du traité démonologique d’Ulrich Molitor publié en 1489, par sa misogynie , développant l’idée que les coupables de sorcellerie seraient avant tout des femmes . Bien que la féminisation de la sorcellerie ne soit pas toujours vérifiable selon les périodes et les régions, le traité exerce une forte influence sur les pouvoirs étatiques et ecclésiastiques, convaincus que la communauté chrétienne est en butte à une offensive sans précédent lancée par Satan. L’Église, et a fortiori les pouvoirs laïcs, déclenchent en ce sens une vaste persécution contre les ennemis de Dieu et de la majesté royale, puisque celle-ci se confond désormais avec la « majesté divine » dans les procès de sorcellerie. Une fois mise en branle, la machine répressive produit plusieurs centaines de victimes à la fin du XVe siècle. L’essor de l’imprimerie favorise la diffusion des traités démonologiques et la liquidation des boucs émissaires continue de s’intensifier. Le mouvement culmine aux XVIe et XVIIe, avec la publication de nouveaux traités comme le célèbre ouvrage de Jean Bodin -qui énumère les quinze crimes détestables des sorciers- et la grande épidémie de sorcellerie des années 1560-1620. L’époque dite moderne, au cours de laquelle sont recensés des milliers de victimes en Europe, n’est donc pas sans raison considérée comme l’âge d’or des bûchers.

 

C’est seulement au XVIIIe siècle que s’essouffle sérieusement le processus d’élimination systématique des sorciers. La consolidation du pouvoir royal et de l’État moderne étant suffisamment avancée, les pouvoirs laïcs n’ont plus besoin de réprimer la sorcellerie pour asseoir leur autorité. De son côté, l’Église, qui n’a jamais réellement cru au pouvoir subversif du Diable et à l’hypothèse d’une conspiration satanique, cherche en vain la preuve des pouvoirs surnaturels des sorciers et renonce à l’acharnement… À cela s’ajoutent les progrès scientifiques, la lutte contre l’obscurantisme, le combat des superstitions, le travail de rationalisation des comportements et de la société opéré par les Lumières, qui contribuent au déclin progressif de l’hystérie collective et ferment la parenthèse sanglante de la chasse aux sorcières en Europe.

 

En somme, il est intéressant de mettre en avant deux phénomènes : d’une part, la sorcellerie a fait l’objet d’une condamnation croissante et non pas immédiate de la part des autorités ecclésiastiques ; d’autre part, l’Église et l’Inquisition n’ont pas été, à côté de la justice laïque et du bras séculier, les organes les plus actifs dans la répression des sorciers pendant le Moyen Âge et les Temps Modernes. On peut dès lors se demander si la répression de la sorcellerie au Moyen Âge ne soulève-t-elle pas, plus que des questions d’ordre religieux, des enjeux politiques.

 

 

 

Source

 DESPLAT Christian, Sorcières et diables en Gascogne (fin XIVe-début XIXe), Pau, Éditions Cairn, 2001.

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Carlos 12/01/2012

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