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5 décembre 800 : Charlemagne sacré empereur
Le roi des Francs, Charles, fils de Pépin le Bref, est couronné à Rome par le pape Léon III à la Noël 800.
En remerciement des services rendus à la papauté, celui qui restera dans l'Histoire sous le nom de Charlemagne reçoit du souverain pontife le titre inédit d'«Empereur des Romains».
André Larané.
Une restauration longtemps attendue
Depuis plusieurs années, le pape quêtait la protection du roi des Francs face à ses ennemis proches, aussi bien les Lombards que ses adversaires de l'aristocratie romaine.
Charles, très pieux, ne se fait pas faute de répondre à ses avances. Par conviction autant que par intérêt politique, il se présente en toutes occasions en défenseur de l'Église et du Saint-Siège. Lorsque Léon III succède le 26 décembre 795 à Hadrien 1er, le roi lui adresse cette profession de foi : «A moi il appartient de défendre en tous lieux la sainte Église du Christ contre les païens et les infidèles, à vous, élevant les mains vers Dieu avec Moïse, d'aider par vos prières au succès de mes armes» !
Le pape est attaqué et blessé au cours d'une procession, en avril 799, par une faction romaine qui l'accuse d'«actes criminels et scélérats». Il se réfugie sans attendre auprès de Charles, à Paderborn (Saxe). Voilà Rome privée de pape et Constantinople privée d'empereur ! Le dernier titulaire a été déposé (et aveuglé) par sa propre mère, Irène, qui a pris sa place sur le trône.
Troublé par ce constat, Alcuin, principal conseiller de Charles, adresse à celui-ci une lettre qui se conclut par ces termes : «C'est maintenant sur toi seul que s'appuient les églises du Christ, de toi seul qu'elles attendent le salut : de toi vengeur des crimes, guide de ceux qui errent, consolateur des affligés, soutien des bons !» C'est une invitation à peine voilée à restaurer la dignité impériale.
Le roi fait reconduire le pape à Rome et s'y rend lui-même pour juger des accusations portées contre Léon III. Celui-ci, le 23 décembre 800, jure n'être coupable en rien. Toujours est-il qu'il ne peut plus rien refuser au roi et à son entourage. Aussi prépare-t-on sans attendre la cérémonie du sacre. Du jamais vu à Rome !
Cérémonie impromptue
La cérémonie se déroule dans la basilique Saint-Pierre, en présence d'une nombreuse délégation de Francs.
À l'imitation du patriarche de Constantinople couronnant l'empereur byzantin, le pape dépose un diadème sur la tête de Charles, le fait acclamer par la foule puis se prosterne à ses pieds.
Par son sacre dans la Ville éternelle, Charles se démarque de son père, Pépin le Bref, sacré seulement à Saint-Denis.
Il se présente de façon symbolique en continuateur lointain de l'empire romain d'Occident... C'est ainsi qu'il arbore comme emblème l'aigle monocéphale (une seule tête tournée vers la gauche, l'Occident). Il rompt de la sorte avec la lignée de Clovis, qui a unifié trois siècles plus tôt les territoires francs des deux côtés du Rhin.
Notons toutefois que le Franc garde un goût amer de la cérémonie. C'est que le pape l'a couronné et proclamé empereur avant que l'assemblée de ses fidèles ne l'acclament, alors qu'à Byzance, l'acclamation populaire précède le couronnement. En d'autres termes, c'est au pape et non à son peuple que Charlemagne est redevable de son titre.
À la différence de l'ancien empire romain, où les sujets se reconnaissaient par la soumission à une même loi, ce qui fait l'unité du nouvel empire d'Occident est l'appartenance commune à la chrétienté occidentale, dirigée par le pape. L'empereur lui-même cultive ostensiblement la piété et se réfère volontiers à des rois bibliques tels que Salomon ou David.
À noter aussi que cet empire reste dominé par les Francs. On qualifie même le peuple franc d'«élu de Dieu», sans connotation raciste, sa supériorité militaire étant le fruit de sa piété.
Trois empires rivaux
Avec le sacre de Charles le Grand, le monde romain de l'Antiquité se trouve désormais partagé entre trois empires rivaux : l'empire byzantin (capitale : Constantinople), l'empire arabe (capitale : Bagdad) et l'empire carolingien (capitale : Aix-la-Chapelle).
Ce partage en trois zones culturelles distinctes et souvent ennemies va perdurer jusqu'à nous. En dépit des apparences, c'est un nouveau monde qui naît dans la douleur et succède à l'ancien empire méditerranéen de Rome.
Rome tirait sa prospérité des relations maritimes entre l'Occident et l'Orient et les royaumes barbares qui lui avaient succédé avaient prolongé cette tradition d'échanges.
L'empire de Charlemagne se recentre quant à lui sur les pays rhénans. Ses activités économiques se concentrent autour d'un axe vital constitué par les régions situées entre Rhin et Meuse, en liaison étroite avec l'Italie.
Charlemagne , père de l'Europe ?
Les clercs de la cour de Charles 1er prennent dès 773 l'habitude de désigner le roi des Francs du qualificatif latin de Carolus Magnus (en français, Charles le Grand, devenu «Charlemagne» dans la langue populaire, en allemand, Karl der Grosse)... Il s'agirait à vrai dire d'une abréviation de «Carolus, Magnus Rex» (Charles, le grand Roi)
En France et en Allemagne, à la fin du Moyen Âge, les chroniqueurs tentent chacun de leur côté de «naturaliser» à leur profit l'empereur.
Ils enrichissent son hagiographie, évoquant même en termes poétiques et quelque peu curieux «l'empereur à la barbe fleurie».
En prêtant à l'empereur une barbe alors qu'il était vraisemblablement imberbe, ils veulent souligner son autorité virile. Quand au qualificatif de fleurie, il s'agit d'une mauvaise traduction de «flori», qui signifie blanc en vieux français.
Le mythe de Charlemagne, père de l'Europe, est revenu en vogue au XIXe siècle à l'initiative de Victor Hugo (La légende des siècles). Après la Seconde Guerre mondiale, les fondateurs de la Communauté européenne tentent de le relancer. Il est à noter que l'empire carolingien coïncide assez exactement avec les six pays signataires du traité de Rome : Allemagne, Belgique, France, Hollande, Italie et Luxembourg.
C'est le constat que fait l'historien Emmanuel Berl : «L'Europe carolingienne commence vers Brême. Elle suit l'Elbe, puis la Saale ; elle rejoint le Danube ; elle le descend jusqu'aux premiers contreforts des Carpathes ; elle suit les Alpes jusqu'à Venise, s'arrête au sud de Rome et longe ensuite la côte méditerranéenne jusqu'à Barcelone. Cette ligne a longtemps tracé, elle trace encore, une frontière culturelle. Au Nord et à l'Est, elle coïncide à peu près avec les limites de la catholicité ; sur la rive droite de l'Elbe et en Angleterre, le protestantisme a vaincu» (*).
Faut-il pour autant voir en Charlemagne le père de l'Europe ? Ce n'est pas l'avis du grand historien médiéviste Jacques Le Goff : «L'empire fondé par Charlemagne est d'abord un empire franc. Et c'est un véritable esprit patriotique qui le fonde. Charlemagne envisagea même, par exemple, de donner des noms francs aux mois du calendrier. Cet aspect est rarement mis en valeur par les historiens. Il est important de le souligner, parce que c'est le premier échec de toutes les tentatives de construire une Europe dominée par un peuple ou un empire. L'Europe de Charles Quint, celle de Napoléon et celle de Hitler, étaient en fait des anti-Europe, et il y a déjà quelque chose de ce dessein contraire à la véritable idée d'Europe dans la tentative de Charlemagne»
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