La politique des reines mérovingiennes

 

Source

Emmanuelle Santinelli, "La politique territoriale des reines mérovingiennes". Publié sous le titre "Les reines mérovingiennes ont-elles une politique territoriale ?" 

R. Compatangelo-Soussignan, E. Santinelli (dir.), Territoires et frontières en Gaule du nord et dans les espaces septentrionaux francs, Revue du Nord, n° 351, juillet-septembre 2003 1er mars 2009

 

Le pouvoir repose au haut Moyen Age davantage sur le contrôle des richesses et des hommes que de l’espace. La royauté franque est définie comme une royauté guerrière qui a pris ensuite, au cours du VIe siècle, une assise territoriale. Les partages de 511 et 561, puis les conflits qui opposent Sigebert et Brunehilde à Chilpéric et Frédégonde, aboutissent à l’émergence puis l’affirmation des tria regna au sein du royaume mérovingien, dans lesquels s’esquissent puis se précisent diverses zones d’influence et de pouvoir : royaux, mais aussi aristocratiques, épiscopaux et monastiques. Plusieurs indices révèlent cependant que le souci de contrôler des territoires et la perception de l’espace existent dès le règne de Clovis, même si la maîtrise de l’espace est encore faible.

Le Pactus Legis Salicae (loi), que Clovis fait mettre par écrit à la fin de son règne (507-511), définit l’espace d’application de la loi  entre Loire ou Lys  et la forêt Charbonnière . Elle souligne aussi, à une échelle plus réduite, l’existence de lieux typés : lieux du crime (forêt, chemin) ou de refuge (église), lieux de la justice   et de la punition (exil, errance) - En 511, trente- deux évêques, issus de la plupart des provinces du royaume, ont répondu à la convocation de Clovis , ce qui traduit l’extension de l’autorité de celui-ci. Leur réunion à Orléans n’est probablement pas sans rapport avec la situation de la ville, à la fois centrale dans le royaume et à la frontière entre les régions soumises à la domination franque depuis les années 486-490 et les provinces wisigothiques nouvellement conquises . Ce choix, comme celui de fixer quelques années auparavant le centre du royaume à Paris, est lié, en partie du moins, à l’extension territoriale méridionale de la domination franque.

 

Clovis et ses successeurs ont-ils pour autant une politique territoriale, c’est-à-dire une politique réfléchie de contrôle de l’espace du (ou des) royaume(s) et de ses frontières ? La réflexion sera ici menée à partir du rôle joué par une catégorie spécifique de souverains mérovingiens, les reines, dans la mesure où plusieurs d’entre elles ont disposé d’une part importante de l’autorité aux VIe-VIIe siècles. C’est le cas de Clotilde († 544), épouse puis veuve de Clovis (v. 481-511) ; Frédégonde († 597), épouse puis veuve de Chilpéric Ier (561-584) ; Brunehilde († 613), épouse puis veuve de Sigebert Ier (561-575) ; Nanthilde († 643), épouse puis veuve de Dagobert Ier (623/629- 639) ; Bathilde († 680), épouse puis veuve de Clovis II (639-657) -. Les reines mérovingiennes ont fait l’objet de quelques études, relativement peu nombreuses, qui révèlent la précarité de leur situation à une époque où la monogamie et l’indissolubilité de l’union ne se sont pas encore imposées, leur rôle au sein du palais, l’influence qu’elles peuvent exercer sur leur époux ou leur(s) fils, leur capacité à se constituer des réseaux de fidélité, ainsi que leur implication dans le domaine religieux . La question de leur intervention dans le contrôle et la maîtrise des territoires ainsi que des frontières a jusqu’alors peu retenu l’attention, si ce n’est de manière ponctuelle. La présente analyse envisagera trois facettes du rôle des reines sur ce plan : d’une part, leur intervention dans les partages du royaume ; d’autre part, les moyens utilisés pour contrôler les territoires sous leur autorité ; enfin, leur façon d’envisager les frontières.

 

I. Les reines et le royaume : pour ou contre les partages

Le royaume est, à plusieurs reprises, partagé entre les fils du souverain défunt, ou du moins certains d’entre eux. L’objectif n’est pas ici de faire l’histoire de tous ces partages, mais d’analyser le rôle que les reines ont pu y jouer. Trois d’entre elles semblent avoir orienté, ou voulu orienter, les choix : Clotilde, Brunehilde et Bathilde.

 

 Clotilde, le partage de 511 et les événements de 524

Le premier partage du royaume mérovingien a été réalisé en 511, comme le rapporte Grégoire de Tours, plus de soixante dix ans après :

“ Après le décès du roi Clovis, ses quatre fils, c’est-à-dire Thierry, Chlodomir, Childebert et Clotaire, recueillent son royaume et le partagent entre eux en tenant la balance égale ” -

Le royaume est donc partagé entre les quatre fils légitimes de Clovis. Les historiens ne considèrent cependant plus que le partage du royaume entre les fils ait été une coutume franque  Ian Wood a montré que d’une part, aucun héritier ne pouvait être assuré de la succession, et que d’autre part, chez les autres peuples germaniques, et notamment les Burgondes, même si plusieurs héritiers étaient élevés à la royauté, partagée entre eux, cela n’impliquait pas forcément une division territoriale . Les modèles de succession semble avoir été divers chez les Francs du Ve siècle. Si dans certaines tribus, il y avait partage des fidèles et du trésor entre les fils du roi défunt, voire règne conjoint dans une sorte d’indivision, il est possible que dans d’autres, seul l’aîné ait succédé à son père, comme c’était peut-être le cas chez les Francs de Tournai dont la royauté revient successivement à un seul individu, Childéric, puis Clovis . En 511, le fils aîné de celui-ci, Thierry, est le seul à être majeur et il a révélé ses talents militaires en participant à la conquête du royaume des Wisigoths  : il n’est pas impossible qu’il ait espéré recueillir tout l’héritage de son père . C’était sans compter sans Clotilde, mariée à Clovis vers 493. Les trois autres fils de Clovis étaient les fils de la princesse burgonde contrairement à Thierry, né d’une union précédente . Clotilde, soutenue par l’épiscopat, est très probablement intervenue pour défendre les intérêts de ses fils et leur obtenir une part de l’héritage de leur père. La naissance d’héritiers de mères différentes amène les reines à intervenir pour défendre ou protéger les droits de leurs enfants, surtout lorsqu’ils sont jeunes, et en même temps leur propre position -

 

 Chacun des fils de Clovis récupère une partie de l’autorité, des trésors, des revenus et des fidèles royaux, ainsi que des territoires : le partage territorial était un moyen d’éviter les conflits qui auraient pu opposer les fils de Clotilde à leur demi-frère . Ce serait donc une reine qui serait à l’origine de la pratique du partage territorial du royaume. La répartition entre les quatre fils de Clovis peut être restituée à partir la description du partage de 561 . Thierry a reçu la plus belle part : la Francie rhénane, étendue vers l’ouest (incluant les cités de Reims, Châlon-sur-Marne, Troyes, Sens, Auxerre) avec ses annexes germaniques et l’Auvergne qu’il a conquise. Les fils de Clotilde se sont partagés le reste, Clotaire, ayant reçu les territoires anciennement occupés par les Francs saliens.

Quelques années plus tard, Clotilde semble à nouveau prétendre exercer un contrôle sur les royaumes échus aux fils de Clovis et sur leur affectation. En 524, à la mort de Chlodomir, elle recueille les trois jeunes fils de celui-ci . Selon Grégoire de Tours, Childebert aurait craint que sa mère ne dote les fils de Chlodomir du royaume de leur père et se serait entendu avec Clotaire pour éliminer leurs neveux et se partager entre eux le royaume de leur frère, ce qui fut fait, après que Clotilde se soit prononcée en faveur de la mort de ses petits-fils plutôt que de leur tonsure. Il est difficile de connaître exactement le rôle de Clotilde dans cette sombre histoire : ce qui importe ici, c’est que pour un évêque de la fin du VIe siècle, une reine était susceptible d’intervenir dans la répartition des pouvoirs et des territoires entre ses fils, voire ses petits-fils. Après la mort de Grégoire de Tours (594), la reine Brunehilde semble exercer un contrôle comparable.

 

. Brunehilde entre l’Austrasie et la Burgondie : les successions de 596 et 613

Après la mort de Sigebert (575), Brunehilde parvient à s’affirmer comme maître de l’autorité pendant la minorité de son fils Childebert II et elle conserve ensuite une forte influence, celui-ci devenu majeur. A la mort de Childebert (596), elle n’abandonne pas le pouvoir et entend l’exercer au nom de ses petit-fils, Thierry et Théodebert. Les sources ne sont cependant pas claires sur la répartition du pouvoir entre les trois membres de la famille et son évolution. La correspondance de Grégoire le Grand est l’une des rares sources contemporaines qui nous soit parvenue. Elle révèle les relations qu’entretient le pape avec Brunehilde, entre 595 et 602. Elle montre aussi que plusieurs lettres sont adressées par Grégoire en 596 et 599 à Thierry et Théodebert, destinataires associés , puis à partir de 601 à l’un ou à l’autre . Cela laisse supposer d’une part, que Brunehilde apparaissait aux yeux du pape comme une force essentielle, si ce n’est la principale, dans le royaume  ; et d’autre part, que Thierry et Théodebert ont probablement d’abord régné conjointement sous l’autorité de leur grand-mère, avant qu’un partage ne devienne effectif, peut-être en 600 ou 601 au moment de la majorité de Thierry. Les lettres de Grégoire, ne donnent cependant pas de précision sur l’étendue territoriale de l’autorité des uns et des autres : dans la correspondance pontificale, les trois Mérovingiens sont, avant comme après 601, dits roi ou reine des Francs et le pape évoque leur regnum sans autre détail. Jonas de Bobbio qui écrit, vers 640, la Vita Colombani, et la chronique de Frédégaire, achevée vers 642, précisent la répartition des lots :

Selon le premier,

"Après la mort de Childebert, alors qu’il était dans les années de la jeunesse, les deux fils de Childebert, Théodebert et Thierry, régnèrent avec leur grand-mère, Brunehilde : Thierry obtint le royaume des Burgondes et Théodebert reçut le gouvernement du royaume des Austrasiens ” .

Selon la seconde,

Childebert mourut quatre ans après avoir reçu le royaume de Gontran et ses fils, Théodebert et Thierry, recueillirent son regnum. Théodebert obtint (par le sort ?) l’Austrasie, avec Metz pour capitale ; Thierry reçut le royaume de Gontran en Burgondie avec Orléans comme capitale ” -

Childebert avait deux fils et son héritage était composé de deux ensembles dont l’identité s’était progressivement constituée  : le royaume dont il avait hérité de son père et celui de son oncle. Chacun des fils reçut l’un d’eux. Il semble cependant que la répartition de l’héritage a été prévue du vivant de Childebert. Selon Grégoire de Tours, Childebert aurait constitué en 589 un sous-royaume pour son fils Théodebert autour des cités de Soissons et de Meaux , au sud-ouest de l’Austrasie. Lorsque Childebert hérite de la Burgondie en 592, il était logique de prévoir que l’héritage de l’Austrasie reviendrait à Théodebert et celui de la Burgondie à Thierry.

“ En ce temps, Childebert, roi d’Austrasie, avait deux fils : l’aîné, Théodebert, né d’une concubine, et le plus jeune, Thierry, né de la reine. Il envoya ce dernier avec sa grand-mère Brunehilde en Burgondie, dans le royaume du grand roi Gontran ” .

Si cette donnée, fournie plus d’un siècle après les événements, s’averrait exacte, il est fort probable, du fait de l’influence qu’elle exerçait sur Childebert et de “ son désir de s’agripper au pouvoir ”, que Brunehilde n’ait pas été étrangère à cette répartition des pouvoirs du vivant de son fils qui lui permettait d’une part, d’exercer à nouveau une autorité directe, au nom d’un roi mineur, et d’autre part d’étendre son réseau de fidélité à la Burgondie. Cela n’exclut pas la version des faits retenue plus haut : après la mort de Childebert, Théodebert étant encore mineur, Brunehilde aurait assumé le gouvernement de l’Austrasie en plus de celui de la Burgondie, donc de l’ensemble de l’héritage de son fils, au nom de ses deux petits-fils mineurs  et cela, jusqu’à la majorité de Théodebert. Celui-ci, devenu majeur, pouvait revendiquer le pouvoir et sa part d’héritage, soutenu par une partie de l’aristocratie austrasienne, révoltée contre la reine, alors chassée d’Austrasie. Brunehilde aurait alors gagné la Burgondie et la cour de Thierry. Après y avoir imposé son autorité, elle aurait poussé son petit-fils à éliminer les oppositions austrasiennes. Thierry, victorieux, devient maître de l’Austrasie comme de la Burgondie, mais il meurt peu après de la dysenterie à Metz (613) . Selon la chronique de Frédégaire,

“Brunehilde était à Metz avec les quatre fils de Thierry : Sigebert, Childebert, Corbus et Mérovée. Elle s’efforçait d’établir Sigebert dans le regnum de son père”

Une reine n’exerce d’autorité qu’en tant qu’épouse, mère, voire grand-mère de roi . Brunehilde ne peut espérer conserver son pouvoir que si l’un de ses descendants est élevé à la royauté. Au VIe siècle, certains fils de roi avaient été exclus de l’héritage paternel, mais ils n’avaient pas été reconnus légitimes par leur père . La chronique énumère les quatre fils de Thierry, considérés comme héritiers. Or, Brunehilde n’entend élever à la royauté que l’aîné d’entre eux, ce qui implique l’unité de l’Austrasie et de la Burgondie. Son choix peut s’expliquer aisément. Thierry II, né en 587 ,est âgé de vingt-six ans à sa mort et ne laisse donc que des fils très jeunes, alors qu’une partie de l’aristocratie d’Austrasie et de Burgondie est hostile à Brunehilde et que le roi de Neustrie, Clotaire II, s’apprête à attaquer. Contrairement à Clotilde qui avait réservé une part d’héritage à chacun de ses trois fils, mineurs à la mort de leur père, Brunehilde privilégie l’unité de manière à ne pas disperser les forces. La différence s’explique par le contexte. Il n’est cependant pas impossible, comme l’a souligné Janet Nelson, que Brunehilde n’ait songé à l’unité qu’à un court terme, le temps de maîtriser les ennemis internes et externes, avec l’optique de réexaminer les choses une fois la situation pacifiée . L’intervention des reines dans les successions et les partages du regnum est donc étroitement liée à la situation du moment  : chacune s’attache à assurer sa position, voire à la renforcer, ce qui les amène à opter tantôt pour le partage, tantôt pour l’unité. Le rôle de Bathilde sur ce plan s’inscrit dans la même optique.

 

. Bathilde entre la Neustrie-Burgondie et l’Austrasie : les successions de 657 et 662

Mariée au roi de Neustrie-Bourgogne Clovis II, peut-être dès 648, elle exerce une grande influence sur lui . Selon la Vita Bathildis, rédigée peu après la mort de la reine (680),

“Selon la volonté de Dieu, le roi Clovis (…) quitta son enveloppe corporelle. Comme il avait laissé à la postérité plusieurs fils avec leur mère, son fils Clotaire assuma après lui la royauté des Francs, avec l’aide de conseillers éminents, Chrodebert, évêque de Paris, le seigneur Audouin (Ouen) et le maire du palais Ebroïn, entre autres seigneurs” -

La vita n’accorde aucun rôle à Bathilde dans cette succession qui privilégie encore une fois l’aîné des fils légitimes, seul à être élevé à la royauté. L’auteur place cependant auprès du jeune roi trois hommes dont deux (Chrodebert et Ouen) figurent parmi les fidèles les plus proches de la reine  : les Francs élèvent à la royauté Clotaire pour gouverner avec sa mère

 

En 657, à la mort de Clovis II, les trois fils de Bathilde sont encore mineurs et le principe de la “ régence ” de la reine-mère n’existe pas, même si on observe au cours du VIIe siècle une évolution qui tend à associer celle-ci au gouvernement d’un fils mineur. Bathilde se trouve donc dans une situation qui est loin d’être assurée pour elle, alors que de puissants groupes  aristocratiques cherchent à défendre et accroître leurs intérêts et qu’en Austrasie, la mort de Sigebert III en 656 a provoqué une situation troublée. Il n’est donc pas improbable, comme ce fut le cas pour Brunehilde à la mort de Childebert II , que Bathilde, femme de forte personnalité aussi, soit intervenue dans la succession et se soit prononcée en faveur d’un héritier unique : moyen de mieux protéger l’héritage de son époux au profit de sa descendance, mais aussi, par conséquent, de conserver plus sûrement sa position.

“Les Austrasiens, à l’instigation de la reine Bathilde, et suivant le conseil des anciens, acceptèrent, par souci de paix, que son fils Childéric devienne roi d’Austrasie”

“ils [les Neustriens] envoyèrent Childéric, son autre frère [à Clotaire], pour assumer la royauté en Austrasie avec le Duc Wulfoald”,

“Childéric, son frère [à Clotaire], est élevé, par les Francs, à la royauté en Austrasie aux côtés du duc Vulfoald”,

Les sources sont peu nombreuses et équivoques sur la succession de 662 en Austrasie, ce qui a donné lieu à des interprétations historiques diverses . S’il reste difficile de mesurer exactement le rôle de Bathilde dans la désignation de Childéric II comme roi d’Austrasie et de l’expliquer, il importe de souligner que l’auteur de la vita, qui n’écrit qu’une vingtaine d’années seulement après les événements, souligne la participation active de la reine à l’organisation de la succession austrasienne, que celle-ci en ait eu l’initiative ou qu’elle l’ait seulement acceptée. L’élévation à la royauté est par ailleurs assortie du mariage de Childéric II avec la fille de Sigebert III et de Chimnechilde, union négociée par les deux reines-mères, avec le consentement des aristocrates qui les soutiennent. Si l’accord prévoit que Childéric II, encore mineur, règne en Austrasie sous la tutelle de sa belle-mère et tante, la reine Chimnechilde, et du parti aristocratique austrasien qui lui est lié (auquel appartient le duc Vulfoald), il n’en demeure pas moins le fils de Bathilde : celle-ci ne trouve d’intérêts à cet arrangement que dans l’influence qu’elle est susceptible d’exercer sur Childéric et, par son intermédiaire, dans un espace qui échappait alors à son autorité. Cette influence, si tant est qu’elle ait réellement existé, a été de courte durée, puisque d’une part, Bathilde est écartée du gouvernement de Neustrie-Bourgogne peu-après, vers 664-665, et que d’autre part, Childéric II et sa femme, Bilihilde, sont assassinés en 675.

 

Bathilde, comme Clotilde et Brunehilde avant elle, a néanmoins réussi, par le biais des successions auxquelles elle a pris part, à intervenir dans la répartition des pouvoirs au sein des tria regna, à l’identité désormais affirmée. Aux VIe-VIIe siècles, certaines reines, à la forte personnalité, ont donc réussi à jouer un rôle décisif dans les successions au profit de rois mineurs, en favorisant le partage ou au contraire l’unité du regnum de manière à assurer, voire à renforcer, leur position et celle de leur descendance. Elle se sont par ailleurs efforcées de contrôler les espaces placés sous leur autorité.

 

. Les reines et le contrôle des territoires sous leur autorité

Les rois mérovingiens ont rapidement conscience de l’étendue de leur royaume, constitué d’un ensemble de civitates, circonscriptions administratives et religieuses héritées de l’empire romain, parfois regroupées en duchés, dans lesquelles ils possèdent des terres et des droits, lèvent des taxes et des contingents armés. Ils s’attachent à en assurer le contrôle en le parcourant, se déplaçant de palais en villae royales, en y nommant évêques, comtes et ducs, et en y contrôlant des monastères . Il s’agit donc d’analyser comment les reines qui ont pu exercer l’autorité, notamment au nom de leurs fils ou petits-fils mineurs, ont entrepris de maîtriser l’espace et, dans une perspective de gender, de comparer les moyens utilisés avec ceux des rois.

 

 Se montrer

Si les rois mérovingiens se sont choisis des capitales, leur cour reste itinérante, séjournant quelques temps dans une résidence royales, avant d’en rejoindre une autre. Ces déplacements sont liés à des exigences d’ordre économique, social et religieux, mais aussi politique : c’est le moyen pour le roi de se montrer aux populations, de leur imposer son autorité et de maîtriser l’espace. On souhaiterait établir les circuits réalisés par les rois, de manière à mieux saisir les zones réellement contrôlées, mais, si les sources narratives indiquent que tel individu se rend auprès de tel roi, elles précisent rarement où se trouve le roi. De même, si la date figure généralement à la fin des diplômes mérovingiens, on y trouve beaucoup moins fréquemment le lieu où ils ont été rédigés. Les informations concernant les lieux fréquentées par les reines sont encore plus lacunaires. Le croisement de celles glanées ici ou là permet cependant d’avancer quelques hypothèses.

Les poèmes de Fortunat révèlent que celui-ci était présent à Metz, au printemps 566, pour le mariage du roi Sigebert et de Brunehilde, et laissent supposer qu’il aurait ensuite accompagné Sigebert, dans une tournée de son royaume,  “ pour présenter la reine à ses sujets ” . Les sources révèlent de telles tournées, réalisées par les nouveaux rois  et qui s’apparentent à une prise de possession rituelle de l’espace, à une identification du roi à l’espace dans lequel il entend développer les forces de fécondité -C ela signifierait que la reine est associée à ce pouvoir de nature territorial. Or elle peut se justifier : les contemporains insistent sur le fait que Sigebert se distingue de ses frères parce qu’il n’a qu’une seule reine d’une part, d’origine royale d’autre part, ce qui laisse supposer une association plus étroite de la reine au roi, si ce n’est au pouvoir royal.

Grégoire de Tours ne mentionne plus Brunehilde du vivant du roi, si ce n’est pour préciser que, lorsque Sigebert entra à Paris en 575, elle vint l’y rejoindre avec leur fils . Cette précision n’est pas négligeable : elle révèle l’association de Brunehilde aux expéditions, si ce n’est à la conquête, entreprises contre Chilpéric. Un autre passage révèle par ailleurs l’influence dont a dû jouir Brunehilde sur Sigebert , ce qui implique qu’elle l’ait suivi dans un certain nombre de ses déplacements, même si Grégoire de Tours ne le mentionne pas explicitement, contrairement à Frédégonde, souvent associée à Chilpéric par l’auteur : c’est avec son épouse que celui-ci est à Tournai, à Soissons, dans la forêt de Cuise, à Chelles, à Paris, à Compiègne, puis de nouveau à Paris ; sa présence peut par ailleurs parfois être supposée, comme dans la villa de Berny, à Saint-Denis, puis à Soissons lorsque meurent successivement les deux fils du couple royal . En revanche, Grégoire de Tours ne mentionne pour Frédégonde, en dehors de son exil à Rouen, que la fréquentation de Paris  après la mort de Chilpéric, ce qui ne signifie cependant pas qu’elle ne se soit pas déplacée (la précision même de sa présence à Paris peut laisser supposer qu’elle n’y est pas tout le temps), alors que les localisations attestées de Brunehilde, après son exil à Rouen et son retour en Austrasie, sont un peu plus diversifiées : Champagne, villa de Besslingen dont l’auteur précise la localisation (au milieu de la forêt des Ardennes), Andelot, Strasbourg, où elle se trouve le plus souvent avec son fils Childebert . On la mentionne aux début du VIIe siècle, avec son petit-fils Thierry, dans les villae de Brocariacum puis d’Epoisses , en Burgondie,  pour l’année 613, Metz, Worms et la villa d’Orbe dans le pagus du Transjura (Ultraioranus). L’éloignement de ces lieux impliquent par ailleurs des déplacements intermédiaires. Les reines semblent accompagner leurs fils et leurs petits-fils dans leurs déplacements, comme elles accompagnaient auparavant leur époux. Mais, dans la mesure où ces descendants ont été souvent mineurs, elles sont probablement davantage intervenues dans leur organisation. . Après la mort de Dagobert Ier (639), les royaumes de Neustrie et de Bourgogne échoient à son fils mineur Clovis II au nom duquel ils sont gouvernés par sa mère et le maire du palais Aega  En 643, après la mort d’Aega,“La reine Nanthilde se rend à Orléans avec son fils, et convoque l’ensemble des seigneurs, évêques, ducs et aristocrates de Burgondie. Après les avoir ralliés un à un, elle institue à la dignité de maire du palais dans le royaume de Burgondie, le franc Flaochad, élu par l’ensemble des évêques et des ducs”

C'est donc la reine qui se déplace et c’est elle qui, au nom de son fils, agit en maître de l’autorité royale, comme un roi l’aurait fait. La reine devenue veuve, alors que son fils n’est pas encore en capacité d’assumer le gouvernement, se trouve en mesure, parce que veuve, d’accomplir les principaux actes de souveraineté, réalisés par le roi avant son veuvage . Cela se manifeste notamment par des déplacements pour imposer l’autorité royale, ici à l’aristocratie burgonde, réunie pour l’occasion dans l’une des principales cités de Burgondie.  A la génération suivante, il en est semble-t-il de même pour Bathilde.

“ (…) elle était comme une mère pour les grands, une fille pour les prêtres, une excellente mère nourricière pour les jeunes gens et les adolescents ; elles était aimable à tous et, honorant les clercs comme des pères, les moines comme des frères, les pauvres comme une pieuse nourrice, elle leur distribuait à chacun de considérables aumônes (…) ”

Bathilde est montrée dans son rôle de maîtresse du palais, veillant sur l’entourage royal, notamment les jeunes nutritii, et disposant d’une partie du trésor royal , ce qui implique qu’elle se déplace avec le roi, même si ces déplacements sont mal éclairés, comme le règne de Clovis II de manière générale. Après la mort de celui-ci, les voyages de Bathilde et de son fils Clotaire III sont attestés par quelques diplômes qui mentionnent leur présence dans tel ou tel palais : Stirpiniaco, Grisciaco, Captonnaco, Masolago . Lorsque l’évêque Aunemund de Lyon et son frère, préfet de Lyon, sont accusés de trahison, il comparaissent dans une assemblée réunie dans la villa royale de Mareuil, près d’Orléans, en présence de la reine Bathilde et de Clotaire III  qui se sont donc déplacés pour l’occasion ou ont profité d’un séjour pour exercer la justice. Bathilde, devenue veuve et exerçant, au nom de son fils mineur, une large part de l’autorité, dans de nombreux domaines, continue de se déplacer comme elle l’avait fait jusqu’en 657 aux côtés de Clovis II. C’est parce son autorité est trop grande que le maire du palais, Ebroin, soutenu par un puissant parti aristocratique, profite de la majorité de Clotaire III (664-665), pour l’écarter du pouvoir en la contraignant à se retirer à Chelles.

Les reines, lorsqu’elles sont associées par leur époux au pouvoir ou, devenues veuves, l’assume en partie, au nom de leur fils mineur, semblent donc se déplacer dans le royaume, aux côtés de leur mari, puis, avec un plus grand pouvoir de décision, avec leur fils : en se montrant, elles partagent ou exercent l’autorité royale et contribuent à l’ancrer dans l’espace. Les lieux dans lesquels elles apparaissent constituent autant de point d’appui pour l’autorité royale.

 

. Placer ses fidèles

Les rois mérovingiens s’appuient sur des réseaux de fidélités pour asseoir leur autorité. Ils confient une partie de leur pouvoir à des aristocrates qui participent à l’encadrement et à la protection des populations. Ils désignent notamment les comtes, les ducs et les évêques qui constituent autant de relais de leur autorité à l’échelon local et contribuent ainsi à maîtriser l’espace. Les sources montrent que les reines ne sont absentes de cette distribution : il s’agit d’en évaluer la logique.

Selon Grégoire de Tours, c’est sur l’ordre de Clotilde que Théodore et Procule auraient été désignés évêques de Tours, de même que leur successeur Difinius . Le même auteur fournit davantage d’informations pour Frédégonde et Brunehilde. Il montre que la première dispose d’alliés comme d’ennemis, du vivant même de Chilpéric. Parmi les fidèles sur lesquels Frédégonde s’appuie et qu’elle protège, Grégoire de Tours mentionne explicitement Egidius, évêque de Reims et Gontran Boson, duc  tous deux issus du royaume de Childebert. Dans son royaume, nombreux étaient ceux, notamment parmi les évêques qui craignaient sa fureur  dont certains, ecclésiastiques comme laïcs, furent victimes . Après la mort de Chilpéric , alors que son autorité n’est pas encore complètement rétablie , Frédégonde est en mesure de rassembler, selon Grégoire de Tours qui la considère pourtant comme l’ennemie de Dieu et des hommes [81], trois évêques et trois cents grands pour affirmer par serment, devant le roi Gontran qui exigeait des preuves, que son fils Clotaire était bien celui de Chilpéric . L’auteur précise cependant davantage l’identité des ennemis de la reine que celle de ses fidèles.

Il donne davantage d’information pour Brunehilde, pour laquelle il éprouve davantage de sympahtie (elle n’a probablement pas été étrangère à son élection au siège de Tours en 573 ) : après la mort de Sigebert (575), la reine compte, parmi ses fidèles, Elafius, évêque de Châlons, Loup duc de Champagne, Innocent, comte de Gévaudan, Sichaire, habitant de Tours . On dispose de peu d’information sur ces personnages et il est difficile de savoir s’il y a un lien entre leur appartenance au réseau de fidélité de la reine et les territoires qu’ils contrôlent. Grégoire de Tours précise cependant qu’à la mort de l’évêque de Rodez qui a réveillé des rivalités pour sa succession, Innocent, comte de Gévaudan, a fini par l’emporter avec l’appui de la reine Brunehilde . La reine soutient donc la candidature de l’un de ses fidèles qui, en devenant évêque de Rodez, lui permet de mieux maîtriser cette dépendance austrasienne en Aquitaine, et peut-être, comme le suggère Janet Nelson, de favoriser la restitution de la cité voisine de Cahors qu’elle réclamait . Une fois arrivée à la cour de Thierry, vers 600, elle semble avoir pratiqué la même politique dans le cadre du royaume de Burgondie, si l’on en croit la chronique de Frédégaire. Elle aurait ainsi nommé Didier, l’un de ses parents, évêque d’Auxerre et Protadius, patrice du pagus à l’est du Jura et des Scotinges - Il n’est par ailleurs pas impossible qu’elle ait joué un rôle dans l’élection d’Aridius sur le siège de Lyon- Ces nominations permettent à la reine et à son petit-fils de disposer d’autant de points d’appui dispersés dans le royaume. Il est cependant difficile de dire si Brunehilde, comme les souverains en général, utilise simplement des fonctions vacantes pour récompenser leurs fidèles ou s’il y a derrière ces affectations une logique territoriale. De même, lorsqu’elle s’appuie sur la fidélité d’un individu, est-ce simplement pour le soutien que celui-ci peut apporter, ou pour les territoires qu’il contrôle ? et lorsqu’elle sanctionne un ennemi, entre autre en annexant ses biens au fisc, s’agit-il de condamner un crime ou de récupérer des territoires dont la localisation peut être stratégique ? La chronique de Frédégaire rapporte, en effet, entre autres que “ le patrice Aegyla (…) fut tué, bien qu’innocent, à l’instigation de Brunehilde, uniquement par cupidité, pour qu’elle adjoigne ses richesses au fisc ” -

L’acte de Brunehilde ne peut évidemment pas s’expliquer par la cupidité : il constitue un acte politique qui n’est probablement pas sans rapport avec les possessions d’Aegyla mais que l’on ne peut cependant expliquer par manque d’information sur ce patrice et la localisation de ses biens-  Brunehilde et son petit-fils Thierry, hostiles à Colomban qui brave leur autorité, disposent de fidèles à Besançon, où le saint est exilé, à Orléans où des ordres royaux ont été transmis et à Nantes, où l’évêque Sophrone et le comte Théobald avaient hâte de mettre le bienheureux sur un navire à destination de l’Irlande -

Un demi siècle plus tard environ, Bathilde dispose aussi d’un réseau de fidélités, indispensable pour exercer le pouvoir, constitué du vivant même de Clovis II, parmi les laïcs mais surtout les évêques, qui fréquentent la cour. Ce réseau a déjà fait l’objet d’études. Parmi les prélats sur lesquels s’appuie Bathilde figurent Eloi et Audouen (Ouen), proches de Dagobert et de Clovis II qui les servent comme officiers palatins puis comme évêques respectivement de Noyon-Tournai et de Rouen à partir de 641, ainsi que Chrodebert qui accède au siège de Paris peu avant la mort de Clovis II, probablement influencé par la reine. Devenue veuve en 657, elle s’attache dans la continuité de ce qu’elle a probablement fait du vivant de Clovis II, comme l’avait fait déjà avant elle Brunehilde, mais aussi l’ensemble des rois depuis Clovis I, à placer ses fidèles sur les sièges épiscopaux au fur et à mesure de leur vacance. Elle serait ainsi notamment intervenue dans la désignation de Genès, abbé au palais, comme évêque de Lyon, après le décès de l’évêque Aunemond, tué en 658, par les membres d’une famille aristocratique rivale, si l’on suit l’hypothèse avancée par Janet Nelson, ainsi que dans celle de Léger sur le siège d’Autun vers 662-663, d’Erembert sur celui de Toulouse entre 657 et 664 et probablement de Sigobrand sur celui de Paris, après la mort de Chrodebert vers 663. Or les évêques, par l’influence qu’ils peuvent exercer sur leurs fidèles et le réseau à la fois familial, de voisinage et de fidélité, au centre duquel ils se trouvent, contribuent à ancrer le pouvoir royal dans les territoires qui relèvent de leur siège, même s’ils détiennent une autorité d’une nature et d’un poids particuliers - On est davantage renseigné sur les évêques, éclairés par la littérature hagiographique, mais Bathilde utilise aussi très certainement, comme Brunehilde et les souverains en général l’avaient fait avant elle, les fonctions séculières pour asseoir son pouvoir sur le plan territorial. Les reines, comme les rois, ne menaient peut-être pas une politique logique ni même consciente, il n’empêche que le contrôle de certaines fonction par l’intermédiaire de fidèles permettait de contrôler plus étroitement l’espace sous leur domination : contrôle renforcé par le biais des monastères.

 

 Contrôler les monastères

Le monachisme s’est développé en Gaule à partir de la seconde moitié du IVe siècle, à l’initiative d’évêques et d’aristocrates gallo-romains d’abord, puis des souverains francs et de l’aristocratie mérovingienne, surtout à partir du VIIe siècle. Ces fondations s’inscrivent dans le contexte de christianisation de l’Occident, mais elles constituent aussi des points d’appui et d’ancrage politiques dont se servent les rois pour contrôler leur regnum, tout en bénéficiant du soutien spirituel de la communauté et du prestige que procure un tel geste. Le contrôle des monastères, par le biais de leur fondation ou des donations qui lient la communauté au donateur royal, contribue donc, avec les déplacements royaux et l’octroi de fonctions locales à des fidèles, à la maîtrise de l’espace par le pouvoir royal. Or les reines semblent avoir joué un rôle essentiel sur ce plan, avec une distinction cependant entre les reines du VIe siècle qui s’appuient sur les monastères de manière très ponctuelle et Bathilde qui mène une politique monastique à beaucoup plus grande échelle.

Selon Grégoire de Tours,

“ [Clotilde] pourvut les églises, les monastères et tous les lieux saints des terres qui leur étaient nécessaires

Un autre extrait permet de placer l’église cathédrale de Tours parmi les bénéficiaires de ces donations . Grégoire de Tours ne précise cependant pas davantage les communautés qui bénéficient des largesses de la reine. Il est fort probable que Saint-Martin de Tours, que Clotilde fréquentait régulièrement, en ait fait partie. Le reste du réseau sur lequel s’appuie Clotilde nous échappe cependant. La vie de Radegonde, rédigée par Fortunat, montre l’épouse de Clotaire Ier s’adonner aussi aux donations en faveurs de monastères, sans préciser davantage lesquels -Après quelques années passées aux côtés de son époux, la reine s’est retirée dans la villa royale de Saix dans le Poitou, puis à Poitiers, où elle fait fonder un monastère . Les deux textes insistent sur la force de caractère de la reine, sur son humilité alors qu’elle était pourtant reine des Francs ainsi que sur sa piété qui pouvait préparer sa conversion . Fortunat lie cependant celle-ci au meurtre du frère de Radegonde et en attribue l’initiative au roi  et Grégoire de Tours ainsi que Baudovinie mentionne la participation de Clotaire la fondation du monastère de Poitiers . Ne faut-il donc pas reconnaître au roi une participation à la fondation monastique, et même peut-être l’initiative, et considérer celle-ci non plus sur le seul plan religieux mais aussi sur le plan politique, d’autant que Radegonde continue ensuite d’intervenir, depuis sa retraite, dans les affaires du royaume des Francs ? Si le monastère de Poitiers était un centre spirituel étroitement lié à la dynastie mérovingienne, il constituait aussi un point d’appui politique en Aquitaine, partagée entre les fils de Clovis et considérée comme annexes des royaumes dont le cœur était situé au nord de la Loire, donc mal maîtrisée

A la génération suivante, Brunehilde est à l’origine de trois fondations religieuses à Autun, dont un monastère de femmes, pour lesquelles elle a bénéficié du soutien de l’évêque Syagrius et du pape Grégoire le Grand qui en confirme, en 602, les privilèges. Selon Janet Nelson, cet intérêt de la reine pour Autun s’inscrit dans une évolution amorcée par Gontran qui décalait vers l’est le cœur du royaume et s’était manifestée entre autres par le transfert de la résidence principale d’Orléans à Chalon : “ tout en entretenant des liens avec les cités rhodaniennes, et notamment Lyon, elle s’attachait aussi à ancrer plus fermement l’influence royale dans l’un des principaux centres de culte et de culture du VIe siècle (…) ” .  Thierry reçut la Burgondie avec Orléans comme capitale , cela ne signifie pas forcément qu’il y ait eu retour à la situation initiale : cela montre que la cité ligérienne conserve toute son importante et cela ne contredit pas les effort pour mieux ancrer le pouvoir dans les régions plus orientales. Les recherches de Josiane Barbier ont par ailleurs mis en lumière les liens de Brunehilde avec Saint-Médard de Soissons. La reine a donné à l’abbaye où se trouve inhumé son époux les villae de Morsain et de Cuisy, situées dans le Soissonnais et sans doute issues des biens qu’elle avait reçus de Sigebert à titre de dos . La date des donations reste mal établie  mais dans le contexte conflictuel qui caractérise l’ensemble de cette période, l’acte de Brunehilde peut apparaître comme un moyen d’assurer la protection de ses biens, tout en bénéficiant du soutien de la communauté, et donc d’un point d’appui politique dans une région annexée, en 564, par Sigebert aux dépens de Chilpéric.

Si les premières reines mérovingiennes s’appuient sur un certain nombre de communautés religieuses pour asseoir leur pouvoir territorial, Bathilde associe de manière beaucoup plus systématique les monastères qui deviennent, d’une manière générale au VIIe siècle, des éléments essentiels de pouvoir. La reine aurait fondé le monastère féminin de Chelles dans le Parisis, ainsi que le monastère masculin de Corbie dans la paroisse d’Amiens  Elle aurait par ailleurs donnée une grande étendue forestière issue du fisc et d’autres biens à Philibert qui y édifie le monastère de Jumièges . Elle aurait fait en outre de larges donations aux monastères de Corbion, de Fontanelles, de Logium, de Luxeuil, ainsi qu’aux autres monastères de Burgondie, de même qu’à Jouarre, à Faremoutiers et aux basiliques et monastères de la ville de Paris. Enfin, elle aurait confirmé les privilèges et concédé des immunités à Saint-Denis, Saint-Germain, Saint-Médard, Saint-Pierre, Saint-Aignan, Saint-Martin et à tous les autres de sa connaissance . Ces derniers monastères ont été identifiés avec Saint-Denis au nord de Paris, Saint-Germain d’Auxerre, Saint-Médard de Soissons, Saint-Pierre (-le-Vif) de Sens, Saint-Aignan d’Orléans et Saint-Martin de Tours . Or les dispositions prises par Bathilde en faveur de ces seniores basilicae permettent l’émancipation des communautés de la tutelle épiscopale (ce qui a valu à la reine l’opposition de certains évêques ) et de les placer sous la protection royale : il en résulte des liens plus étroits entre royauté et monastères, confirmés par les privilèges accordés par les évêques concernés qui nous sont parvenus . La politique de la reine est présentée, par la vita, d’un point de vue religieux : les frères qui font partie ces communautés doivent vivre en conformité avec la règle et prier pour le roi et la paix . Sans remettre en cause sa facette spirituelle, elle a cependant aussi des implications politiques qui n’ont probablement pas échappé à Bathilde. La sélection des basiliques ne relève pas du hasard. La chronique de Frédégaire rapporte qu’en 626, Godin, qui a encouru la colère de Clotaire II, est condamné par celui-ci à faire le tour des principaux lieux saints, où il devait renouveler son serment de lui être fidèle : Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis de Paris, Saint-Aignan d’Orléans, Saint-Martin de Tours . La similitude des deux listes est frappante.  “ Il est plus que probable (…) qu’existait déjà, ou du moins qu’était en voie de formation, une catégorie spécifique de basiliques dont les fonctions cultuelles étaient les plus fréquentées par la maison royale, et avec lesquelles celle-ci entretenait une relation particulièrement étroite ” La confirmation par Clovis II en 654 du privilège accordé, en 652, par l’évêque Landry de Paris à Saint-Denis montre que cette politique a été inaugurée du vivant du roi. Elle a été ensuite systématisée par Bathilde qui l’a par ailleurs étendue aux nouvelles fondations, notamment à Corbie . Or ces basiliques sont réparties dans six diocèses différents et les communautés qui bénéficient des largesses de la reine dans 3 ou 4 autres : elles permettent donc de quadriller le territoire et, par conséquent, d’en favoriser le contrôle.

La superposition des cartes localisant les déplacements des reines, les zones contrôlées par leurs fidèles et les monastères auxquelles elles sont liées montrent, dans les cas de Brunehilde et de Bathilde (pour lesquelles on a le plus de renseignements), que celles-ci se sont attachées à inscrire leur autorité dans l’espace d’une manière ou d’une autre. Ces lieux relais de l’autorité royale à l’échelon local, connus par le hasard des sources et donc probablement plus nombreux dans la réalité, produisent un maillage du territoire qu’il est difficile de penser inconscient. Si les reines, comme les rois, sont conscientes de l’étendue du royaume et s’attachent à en assurer le contrôle, elles en perçoivent aussi, même si c’est moins nettement, les limites.

 

 Les reines et les frontières

Les sources montrent que les hommes ont conscience que les royaumes sont séparés par des frontières qui peuvent être franchies à l’occasion de déplacements, de fuites ou d’attaques . Il est cependant plus difficile de savoir comment ils la percevaient (de manière continue ? linéaire ? sous forme de zones ? …), et si elle était visible. L’objectif sera ici d’analyser comment les  reines envisageaient les frontières et quel rôle elles ont joué pour les modifier, les protéger, les définir.

 

. Modifier les frontières

Les rois qui disposent d’un pouvoir quasi-absolu décide de la guerre, notamment des guerre de conquêtes. Les reines, pourtant écartées des affaires militaires parce que femmes, ne semblent pourtant pas tout à fait exclues de ce domaine réservé aux hommes. Selon Grégoire de Tours, la campagne des Francs de 524 à l’encontre des Burgondes (qui devait aboutir dix ans plus tard, à l’intégration du royaume à celui des Francs, et donc à repousser les frontières) aurait été décidée par Clotilde : elle aurait exhorté ses fils à venger la mort de ses parents tués, en 491, par son oncle Gondebaud qui aspirait à dominer seul le royaume des Burgondes  Il n’est d’ailleurs pas impossible que, parmi les raisons qui ont poussé Clovis à intervenir en Bourgogne vers 500, il y ait eu déjà une pression de la part Clotilde. Le désir de vengeance de Clotilde ne constitue pas la motivation principale des interventions franques en Burgondie qui s’expliquent d’abord par l’appétit de domination et la volonté d’expansion. Mais aux yeux de Grégoire de Tours, cela constitue néanmoins une justification acceptable à la campagne qui attribue de ce fait à la reine un rôle déterminant.

 

Un demi siècle plus tard, il n’est pas exclu, même si ce n’est pas la principale raison de l’offensive de Sigebert, que Brunehaut ait aussi incité son mari à venger le meurtre de sa sœur et donc à attaquer Chilpéric. Si la guerre civile qui oppose les fils de Clotaire Ier a commencé bien avant le meurtre de Galswinthe (vers 570-571) , celui-ci constitue une nouvelle occasion pour reprendre les conflits qui aboutissent après plusieurs retournement de situation, à une offensive austrasienne dans le royaume de Chilpéric qui était sur le point de passer sous l’autorité de Sigebert lorsque celui-ci est assassiné (575). Avant cela, la médiation de Gontran a permis à Brunehilde de récupérer les biens que Chilpéric avait donnés à sa sœur Galswinthe, au moment de leur mariage, à savoir les cités de Bordeaux, Limoges, Cahors, Lescar et Tarbes : la domination de l’Austrasie en Aquitaine s’en trouve étendue aux dépens des Neustriens. Cette transaction montre en outre que les royaumes ne se présentent pas comme des ensembles territoriaux compacts : d’une zone qui en constitue le cœur dépendent des espaces de domination disséminés, hérités ou conquis par les souverains , ce qui complique le dessin des frontières mais aussi leur protection.

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