Renaissance du XII

 

 

Stimulée par un contexte de prospérité inédit depuis le début du Moyen Âge, sur les plans démographique et économique, mais aussi par une période de « renaissance politique » et par la réforme de l'Église, la chrétienté vit une profonde mutation de ses structures culturelles. Le monde monastique se recentre sur la fonction méditative, ce qui profite aux écoles urbaines qui fleurissent dans les grandes villes, à commencer par Paris, notamment grâce à l'abbaye Saint-Victor, mais aussi Chartres ou Bologne. Les disciplines intellectuelles ainsi dynamisées, et nourries par l'élan des traductions depuis le grec et l'arabe en Espagne et en Italie, qui diffuse de nouveaux textes d'Aristote et de ses commentateurs musulmans. De là découle un goût nouveau pour les disciplines scientifiques, pour la dialectique, la naissance de la théologie dogmatique et l'esquisse de la scolastique, ou encore l'essor du droit et de la médecine dans les régions méditerranéennes.

Siècle de l'essor d'une véritable classe d'« intellectuels », tels Abélard, connu pour ses amours avec Héloïse et la virulence de son conflit avec saint Bernard, ou encore Jean de Salisbury ou Pierre Lombard, siècle d'un nouvel humanisme basé sur le renouveau de la culture antique , siècle de l'épanouissement d'une culture de cour et de la littérature courtoise, le XIIe siècle prépare la maturité culturelle du siècle suivant, qui se révélera dans le cadre des universités.

Essor économique et politique de l'Occident

Si l'expression « renaissance du XIIe siècle » désigne principalement un mouvement intellectuel et culturel, on peut toutefois la distinguer de la renaissance carolingienne et de la renaissance ottonienne en cela que le XIIe siècle connaît, bien plus que les siècles précédents, un contexte général de prospérité, et de profondes mutations sociales et politiques. L'essor de l'Occident au XIIe siècle résulte de différents facteurs d'expansion mis en évidence par les monographies locales, qui se sont multipliées dans la recherche historique des décennies récentes : croissance démographique, défrichements et mise en valeur de terres nouvelles, essor urbain, progrès des échanges et de l'économie monétaire, et enfin reprise de l'extension territoriale de l'Occident, pour la première fois au Moyen Âge, après des siècles de repli et d'invasions-

La croissance démographique

On peut retenir l'extension des terroirs habités et cultivés en France (Île-de-France, Normandie), en Allemagne du centre et de l'est, les asséchements de la Flandre, de la plaine du Pô en Italie, l'apparition de nouveaux hameaux et de fermes isolées à l'écart des villages existants. Ce mouvement se poursuit au XIIIe siècle siècle mais est probablement essentiellement accompli dès le XIIe-

La croissance démographique est également une réalité dans les villes, même si on l'observe surtout dans quelques zones : Italie du nord et Flandre surtout avec un maillage de villes dépassant les dix mille habitants. Quelques grandes villes s'y ajoutent de façon plus isolée (Londres, Paris, Cologne, Montpellier, Barcelone)-

La croissance agricole et l'essor des campagnes

La conquête de nouveaux sols par défrichements et asséchements, observée dans tout l'Occident chrétien, permet un accroissement de la production agricole. Celle-ci est également facilitée par l'amélioration des techniques : la métallurgie permet d'améliorer les outils (hache, fourche, bêche, houe), de remplacer l'araire par la charrue, de ferrer les chevaux ; la traction bénéficie du recours plus fréquent au cheval de labour, et à l'amélioration de l'utilisation du bœuf grâce au joug de cornes et à l'attelage en file. Ceci, combiné à la période probable d'optimum climatique entamée entre 800 et 900, permet l'amélioration notable des rendements, notamment dans les grandes plaines limoneuses d'Europe du nord, où l'assolement devient triennal, réduisant la part de la jachère. La production augmente donc, et se diversifie : les grains pauvres cèdent la place aux bonnes céréales (froment pour les hommes, avoines pour les chevaux), les légumineuses désormais intercalées (fèves, vesces, pois) diversifient l'alimentation, les cultures de vigne s'étendent, et les espaces non cultivés ou en jachère demeurent assez vastes pour les troupeaux-

Cette amélioration de la production, en plus de limiter les disettes (et donc de contribuer à l'essor démographique), permet des excédents qui, écoulés sur la marché, intègrent les campagnes dans le jeu de l'économie monétaire. Un mécanisme qui permet des profits, certes fragiles et inégaux, mais assez larges pour la seigneurie foncière, et qui participent à financer de nouvelles constructions (châteaux mais aussi églises et abbayes), des œuvres d'art (sculptures, orfèvrerie), le travail des scriptoria et l'entretien des écoles. Par ailleurs, les familles enrichies de ces campagnes sont confrontées aux difficultés des partages successoraux, et contrôlent sévèrement le mariage des filles et des cadets, souvent écartés vers un célibat prolongé, voire vers la cléricature : ce milieu de jeunes nobles compte de nombreux clercs éminents de la renaissance du XIIe siècle, de saint Bernard à Pierre le Chantre-

La société urbaine

L'essor des villes d'Occident ne se traduit pas seulement sur le plan démographique. La population urbaine,reste assez faible si on la compare à d'autres époques, et sa croissance est inférieure à celle de la population rurale Les chiffres concernant Paris, la plus grande ville occidentale du temps qui joue un rôle majeur dans la renaissance culturelle, sont très difficile à définir, la ville ne compte sans doute pas plus de 200 000 habitants à la fin du XIIIe siècle et peut-être 80 à 100 000 habitants vers 1200. Le XIIe siècle montre une société urbaine parvenue à maturité, et c'est en son sein que fleurit la renaissance culturelle : contrairement aux siècles précédents, le travail intellectuel est désormais avant tout urbain, et non plus monastique-

La croissance urbaine présente quoi qu'il en soit une rapiditésuffisante pour animer un véritable « chantier urbain », avec les profonds travaux qui se déroulent dans la ville et les profondes mutations sociales et politiques qui la traversent. La société urbaine se diversifie, la fonction économique se renforce, entraînant une plus grande division du travail, l'apparition des métiers, et de classes sociales distinctes, avec une élite marchande enrichie.

Ces changements sont également liés à des facteurs politiques : les rois Louis VI (1108-1137), Louis VII (1137-1180) et Philippe Auguste (1180-1223) font de Paris notamment une véritable capitale politique. La société de cour naît alors, et s'agrège à la société ecclésiastique (autre classe dominante traditionnelle de la ville). Ces différents groupes (Église, oligarchie marchande, clientèle politique), ouverts sur l'ensemble de la société grâce à des mécanismes efficaces de mobilité sociale sont liés, ils s'influencent, se renforcent ou s'affrontent dans un contexte général de bouleversement des structures politiques, notamment avec le mouvement communal, ils stimulent la renaissance culturelle en redonnant vie à la circulation des hommes et des idées, et en protégeant les lettrés-

Ce dynamisme résulte finalement en la naissance de « mentalités urbaines » au cours du XIIe siècle. La ville est l'objet d'éloges chez les lettrés, en particulier Paris, véritable paradis selon le rapprochement des sonorités entre Parisius et Paradisus que font notamment les Goliards, clercs itinérants produisant des vers satiriques : « Paradisius mundi Parisius, mundi rosa, balsamum orbis ». Jean de Salisbury expose dans une lettre à Thomas Becket en 1164 la bonne impression que lui a fait Paris, lieu de bonheur et d'activité intellectuelle qu'il élève à l'équivalent d'une terre sainte : « j'ai cru voir plein d'admiration l'échelle de Jacob dont le sommet touchait le ciel et était parcourue par des anges en train de monter et de descendre. Enthousiasmé par cet heureux pèlerinage j'ai dû avouer : le Seigneur est ici et je ne le savais pas »

La reprise des échanges

Cette société plus riche devient également une société plus commerçante, et c'est tout l'Occident chrétien qui connaît une mobilité géographique accrue. L'essor économique et la stabilisation politique permettent d'améliorer les routes, de construire des ponts, et de rendre le réseau plus sûr par l'entretien des infrastructures (ponts, hospices) et la conduite des voyageurs (cols), le tout étant permis par l'essor d'une fiscalité adaptée (péages). Ces progrès bénéficient aux marchands qui affluent dans les foires urbaines comme celles de Champagne, mais aussi aux pélerins, les pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle ou de Rome connaissant alors un certain apogée. L'économie monétaire remplace progressivement les pratiques de don et contre-don, ce qui se vérifie par la multiplication des frappes par les princes, par les efforts d'unification de l'unité pondérale (le marc germanique), ou encore par la multiplication des textes canoniques  condamnant l'usure et y assimilant souvent le prêt à intérêt-

Cette mobilité accrue bénéficie au monde de la pensée : les lettrés entretiennent une correspondance fournie (plus de cinq cents lettres pour saint Bernard en une trentaine d'années), les jeunes étudiants effectuent des chemins de plus en plus longs pour rallier les écoles urbaines (à Paris, Abélard vient de Bretagne, Hugues de Saint-Victor vient de Saxe), et sont nombreux à franchir les Alpes pour suivre l'enseignement des juristes de Bologne ou des médecins de Salerne-

Ce commerce routier à portée locale est également complété par un commerce lointain grandissant, qui prend son essor sur les voies fluviales et maritimes surtout. Les péages se multiplient sur les fleuves et certains historiens y voient le principal moyen de transport en Occident, ne réservant aux routes qu'un rôle d'appoint. Pour les échanges avec les régions plus éloignées encore, la navigation maritime croît également. En Méditerranée, elle est principalement contrôlée par les républiques maritimes italiennes, dont l'activité commerciale facilite aussi les contacts culturels avec les aires islamique et byzantine, l'importation de manuscrits et d'innovations techniques. Dans le même temps, le nord de l'Europe et la façade Atlantique participent à l'essor du commerce nordique. Celui-ci s'amorce par un renforcement des infrastructures portuaires, comme à Lübeck, à Bruges (création de l'avant-port de Damme en 1180), à Rouen, à La Rochelle-

L'Occident et ses dépendances orientales en 1142.

L'Occident du XIIe siècle maîtrise donc l'espace, et cela se traduit également par l'extension de son aire géopolitique. Avant tout en Méditerranée avec, à la fin du XIe siècle, trois événements surtout, presque simultanés : la conquête par les Normands, de 1058 à 1091, de l'Italie du sud lombarde et byzantine et de la Sicile musulmane ; la prise de Tolède en 1085, étape essentielle de la Reconquista ; et l'entrée des croisés de la première croisade à Jérusalem, en 1099. Des avancées qui ne sont pas toutes également durables, toutefois Tolède restera désormais chrétienne, le royaume de Sicile acquiert puissance et richesse sous Roger II (1127-1154), les États croisés d'Orient survivent jusqu'au XIIIe siècle. Et ces conquêtes entraînent dans leur sillage de nouveaux marchands, des comptoirs amalfitains, génois, pisans ou vénitiens ouvrent sur tout le pourtour méditerranéen, jusque dans la riche Constantinople des Comnènes. L'horizon du monde chrétien s'étend, ce qui aboutira aux explorations du XIIIe siècle-

Une renaissance politique

Les mutations politiques du XIIe siècle, enfin, sont un dernier aspect de l'arrière-plan culturel du temps qui joue un rôle important dans la renaissance.  . Le renouveau du droit romain et la valorisation de la figure du prince et de la notion de souveraineté donnent pourtant à la renaissance du XIIe siècle une indéniable dimension politique.

Il faut en particulier noter que la chevalerie tend de plus en plus à se confondre avec la noblesse dirigeante, et s'affirme comme un modèle par son prestige, sa cohésion en tant que groupe- Cette chevalerie témoigne par ailleurs d'un intérêt grandissant pour les manifestations littéraires, en particulier pour les poèmes les plus distrayants à la création desquels certains s'essaient même (tel Wolfram von Eschenbach, auteur de Parzival), ou encore l'histoire, en tout cas celle de leur propre lignage (ainsi les comtes de Guînes font rédiger leur histoire par le magister Lambert d'Ardres-

Le « mouvement communal » a connu un traitement historiographique privilégié, quelque peu réévalué à la baisse aujourd'hui,à la fois parce que de grandes villes n'ont pas été touchées, notamment en Italie du sud ou en Sicile, et parce que des zones rurales ont connu des mécanismes de reconnaissance similaires- Ce mouvement d'émancipation, qui fait partie du mouvement général d'essor d'une société urbaine, voit donc, dans les villes, des groupes sociaux adresser au seigneur local des revendications modérées, et rechercher en général un compromis pacifique, afin de participer dans une certaine mesure à la gestion urbaine (attributions judiciaires et militaires surtout). L'éloignement des structures féodales ne doit donc pas être exagéré et s'est fait d'une manière progressive. Les cas de révolte ouverte et violente sont en effet rares-

Enfin, le XIIe siècle est surtout le siècle de la renaissance du pouvoir princier, de l'État, au niveau du royaume, ou plus largement encore avec la vaine tentative de renovatio imperii de Frédéric Barberousse en Allemagne, ou à l'inverse plus localement, comme dans le comté de Champagne. Partout aussi où les princes affirment leur contrôle, des efforts de légitimation idéologique mettent à contribution des maîtres connaissant l'histoire, le droit, la théologie. En France, les capétiens affermissent leur primauté, ce qui aboutit avec Philippe Auguste à un pouvoir aux allures d'État souverain (domaine élargi, capitale, administration centrale et locale). La monarchie anglaise prend son essor plus tôt, notamment sous Henri II Plantagenêt, et attire de nombreux lettrés (juristes, poètes, philosophes), intégrant l'Angleterre dans l'essor intellectuel et artistique, malgré le conflit célèbre avec l'archevêque de Cantorbéry Thomas Becket sur l'indépendance de l'Église. En Italie, les papes aussi appliquent des ambitions politiques nouvelles, notamment pour résister aux ambitions de Frédéric Barberousse, et les papes entreprennent une politique de prestige, avec la restauration des basiliques romaines et du palais du Latran, et Rome redevient un centre où affluent les lettrés. L'Italie du sud contrôlée par les Normands est un cas à part, lieu de richesse culturelle où se côtoient latinistes, arabophones et hellénophones, où les rois encouragent de brillantes réalisations architecturales aussi bien que de nombreuses traductions, mais où on n'observe guère de centres d'enseignement et de productions intellectuelles originales, hormis de rares exceptions (écoles de médecine de Salerne, scriptorium du Mont-Cassin-

La réforme religieuse

La vie religieuse et la vie culturelle sont indissociables au Moyen Âge. La réforme parfois dite « grégorienne » débute vers le milieu du XIe siècle, bien avant le pontificat de Grégoire VII proprement dit (1073-1085), et se prolonge jusqu'au concile de Latran IV (1215) dont l'œuvre législative est une conclusion symbolique. Cette réforme profonde a des implications culturelles certaines, en particulier en ce qui concerne la culture savante et l'institution scolaire qu'elle maintient sous son contrôle.

L'émancipation pontificale

Le premier aspect de la réforme ecclésiastique est l'affirmation par la papauté de son indépendance (la libertas ecclesiae) vis-à-vis des pouvoirs laïcs : la querelle des investitures est ainsi réglée par le décret de 1059 sur l'élection pontificale, et par les Dictatus papæ de Grégoire le Grand en 1075, qui affirment l'interdiction formelle des investitures laïques. Ce principe d'interdiction du césaropapisme n'est en fait globalement appliqué que progressivement, notamment après le concile de Latran I en 1123, et même plus tard dans certaines régions (milieu du XIIe siècle en France, application incomplète en Angleterre)

Mais cette indépendance n'est qu'un aspect du programme, dont le but final est l'épuration de l'Église gravement corrompue par les excès de la simonie, du mariage et de l'incontinence des prêtres : l'indépendance est un préalable pour imposer une réforme qui ne se conçoit que centralisée- Cette centralisation se traduit par l'affirmation de la plenitudo potestatis, l'autorité souveraine de la papauté sur l'Église, qui s'appuie sur le droit canon : l'action pontificale est relayée par tous les conciles, les légats et les ordres exempts, et les litiges locaux trouvent désormais en l'appel à Rome une voie de recours normale, ce qui permet à la papauté de multiplier les interventions-

La réforme pontificale est encore en cours au XIIe siècle, et le pouvoir pontifical ne connaît son apogée qu'à partir d'Innocent III[-L'impact de celle-ci sur la sphère ecclésiastique est donc énorme. Tous les domaines de l'institution religieuse sont touchés par le mouvement de réforme. De plus, même si la papauté est à l'origine d'importantes mesures institutionnelles de Nicolas II à Innocent III, ce sont les relais locaux qui permettent à la réforme et à la libertas ecclesiae de s'imposer en profondeur : évêques et chanoines reprenant le message pontifical rapporté par les légats lors de leurs tournées, princes laïcs de bonne volonté-

Les évêques et leur entourage

Le profond renouvellement du clergé, et notamment du haut clergé, est l'une des réalisations majeures de la réforme : au niveau de la formation, des mœurs, de l'action pastorale et administrative- Les évêques sont en effet désormais de plus en plus éduqués, au moins en ce qui concerne la grammaire, la lecture de la Bible et l'initiation au droit canon,et se conforment de mieux en mieux à un type idéal illustré notamment par le portrait dressé par saint Bernard-Aussi, dans l'exercice de leur fonction, les évêques entretiennent-ils généralement une école et un juge-Ils se font aussi les défenseurs tenaces des libertés de l'Église, la résistance de Thomas Becket et son martyre en étant l'exemple le plus illustre.

Avec ces efforts, l'entourage des évêques se transforme aussi. Les chapitres cathédraux reviennent à une vie régulière (souvent abandonnée après l'ère carolingienne) dès le XIe siècle et suivent l'ancienne Règle d'Aix ou bien la Règle de saint Augustin Dans les deux cas, les chanoines reviennent à la vie en commun, et l'appropriation des revenus de la mense canoniale est interdite. Ces chapitres développent enfin de plus en plus une activité culturelle, tenant une bibliothèque, et s'occupant généralement de l'école cathédrale sous la direction d'un écolâtre issu des chanoines- Enfin, il faut mentionner l'innovation majeure que constitue la fondation de chapitres collégiaux indépendants comme Saint-Victor de Paris ou l'ordre prémontré-

Enfin les évêques prennent l'habitude d'entretenir un autre entourage, notamment pour échapper aux oppositions avec le chapitre, alors courantes. Cette cour de proches, la familia de l'évêque, compte fréquemment des lettrés et des juristes auxquels sont dévolues certaines fonctions précises (chancellerie et tribunal épiscopaux, rédaction des Gesta des évêques locaux). Ce type de cour se multiplie à petite échelle, et certains des plus éminents représentants de la culture lettrée du siècle y passent une grande partie de leur vie -

Le monde monastique et régulier

La fin du XIe siècle et la début du XIIe siècle voient une poussée exceptionnelle du monde monastique et mettent en œuvre un idéal de vie apostolique  « associant les exigences de pauvreté extrême, de pénitence, de spiritualité intense et de prédication itinérante » Les premières manifestations de ce véritable « revival monastique »  sont les communautés érémitiques de l'ouest de la France, en particulier les Chartreux disciples de saint Bruno, qui combinent isolement et vie commune dans une grande sévérité, et une spiritualité teintée de mysticisme. Les chartreuses se multiplient bientôt, comme en Italie, créant un ordre original dont s'inspirent d'autres ordres comme celui de Grandmont fondé par Étienne de Thiers, celui de Fontevraud fondé par Robert d'Arbrissel, ou, en Italie, à Camaldoli, Vallombrosa et Cava-

Cîteaux et saint Bernard

Mais l'ordre qui prend véritablement la suite de Cluny en ce qui concerne le prestige et l'influence est incontestablement Cîteaux-Fondée en 1098 par Robert de Molesme, qui n'y reste qu'un an (1098-1099), l'abbaye de Cîteaux prend son essor sous Aubry (1099-1108) et Étienne Harding (1108-1133), qui l'orientent vers le retour au strict monachisme communautaire bénédictin, en opposition donc au modèle clunisien : alors même que Cluny achève sa nouvelle et fastueuse église abbatiale (« Cluny III »), symbole d'un ordre riche, hiérarchisé et dont les splendeurs accompagnent un assouplissement de la Règle, Cîteaux affirme non loin de là son modèle d'austérité et de pénitence. Parmi les différences majeures, on note en particulier à Cîteaux l'obligation du travail manuel et le rejet formel (confirmé par la Charte de charité d'Étienne Harding) de l'exploitation des domaines par des tenanciers laïcs (des convers, vivant à part, leur sont préférés), de la perception de dîmes et de la possession de paroisses, la soumission à l'autorité des évêques, et une moindre centralisation-

Comme Cluny, ces différents ordres, dont Cîteaux, n'ont d'abord pas de vocation intellectuelle : on ne trouve pas d'école dans les monastères, et les disciplines profanes en sont bannies. Mais cela change rapidement, conséquence notamment de l'éducation de la plupart des fondateurs de nouveaux ordres, eux-mêmes passés par des écoles monastiques ou cathédrales. Les Cisterciens entretiennent bientôt des scriptoria et de riches bibliothèques au contenu centré sur la Bible et les Pères, encouragent la lecture chez les moines, et forment certains lettrés dont les écrits spirituels ou théologiques de première importance mettent les ressources des arts libéraux au service de l'idéal monastique.

Le plus connu est évidemment Bernard de Clairvaux (1091-1153), figure originale et contradictoire,  produit des écoles et de l'enseignement classique. Entré à Cîteaux en 1112, Bernard est consacré abbé de Clairvaux dès 1115, et le demeure jusqu'à sa mort en 1153. Son influence dans l'expansion de l'ordre est décisive : organisateur acharné, il fonde soixante-huit monastères dépendant de Cîteaux, et est ainsi le véritable instigateur de l'ordre cistercien qui compte trois cents abbayes à sa mort. Farouchement attaché à l'idéal clunisien de pénitence, il est pourtant en permanence distrait de son abbatiat, intervenant dans le siècle, comme conseiller auprès des princes et des papes, comme arbitre de conflits ou comme prédicateur populaire à l'occasion de la croisade ou contre les cathares.

Le rôle culturel de l'ordre devient de plus en plus important et, même sans écoles, les Cisterciens, en plus de réalisations artistiques et notamment architecturales liées à l'extension de l'ordre, font preuve d'une activité soutenue de copie et d'achat de manuscrits, de production et de diffusion de textes spirituels et exégétiques. Les manuscrits produits à l'époque de Bernard tranchent avec ceux du temps et même avec les premières réalisations cisterciennes comme la Bible d'Étienne Harding- La Bible dite de Bernard et la Grande Bible de Clairvaux sont deux étapes vers un style épuré : dans la dernière, toute représentation figurative disparaît, le texte s'offre nu et les lettrines sont enjolivées subtilement en camaïeu unicolore-

Des courants originaux

Cette évolution culturelle rapproche les Cisterciens du courant canonial, en effet on compte parmi les innovations de la période la fondation d'ordres canoniaux indépendants dont les premiers datent du XIe siècle, mais dont les plus importants sont fondés au début du XIIe siècle et jouent un rôle majeur dans la renaissance culturelle. Saint-Victor de Paris est ainsi fondé par Guillaume de Champeaux en 1108, et Hugues de Saint-Victor est le plus brillant représentant de ce foyer d'études, qui fait une véritable concurrence à l'école cathédrale de Notre-Dame- L'ordre de Prémontré est quant à lui fondé en 1122 par Norbert de Xanten. On peut également mentionner Saint-Ruf, près d'Avignon, dont le rôle dans le renouveau de l'enseignement juridique dans le midi est à souligner-

Enfin, le renouveau monastique du XIIe siècle comprend également la création très originale que constituent les ordres militaires : la confrérie des Templiers fondée en 1119, celle des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem fondée en 1050, ainsi que celle plus tardive des Chevaliers teutoniques, fondée à la fin du siècle. Les Templiers en particulier sont soutenus par Cîteaux, et Bernard rédige en grande partie leur règle reçue au concile de Troyes de 1129,ainsi qu'un éloge appuyé en leur faveur-Les questions intellectuelles sont très éloignées de la vocation de ces trois ordres.

La vie religieuse des laïcs

Mal connue, la vie religieuse des laïcs est cependant elle aussi touchée par la réforme, qui vise notamment à l'encadrer plus précisément, comme par les sacrements qui suscitent la réflexion des théologiens et canonistes, en particulier le mariage et la pénitence (confession).

Les questions culturelles ne sont pas étrangères aux laïcs. La réforme réhabilite en effet la prédication, et certains fidèles passent par les écoles . On peut y ajouter l'impact de l'art religieux (décors peints et sculptés) sur les laïcs, difficile à évaluer. L'Église se préoccupe aussi de l'édification de l'aristocratie, notamment de la chevalerie, ce qu'illustre l'apparition des ordres militaires, dont saint Bernard se fait le chantre-

Il ne faudrait pas cependant omettre de mentionner les importantes résistances à ces cadres nouveaux, qui suscitent différentes hérésies plus ou moins élaborées, essentiellement après 1140. Le valdéisme d'abord, qui réclame la traduction de l'Évangile en vernaculaire et le droit des laïcs à prêcher, puis l'hérésie cathare sans doute d'origine orientale mais qui se nourrit aussi du refus de l'autoritarisme de l'Église établie.

Les traductions

Un apport de connaissances décisif

Avant le XIIe siècle et depuis le début du Moyen Âge, l'enseignement et la réflexion sont limités, par le faible nombre des « autorités » disponibles, connues qui plus est dans des versions médiocres, et par l'impossibilité de rentrer en possession de nombreux textes écrits en grec, langue dont la connaissance a totalement disparu en Occident-L'élan de traductions observé au XIIe siècle dans les deux foyers que constituent le sud de l'Italie (notamment la Sicile) et la frontière musulmane d'Espagne joue un rôle majeur dans l'activité intellectuelle en Occident, notamment pour la philosophie, pour les sciences du quadrivium, pour l'astrologie et pour la médecine.

L'Occident rentre en effet en possession d'œuvres essentielles, comme des textes d'Euclide (mathématiques), de Ptolémée (astronomie), d'Hippocrate et Galien (médecine), et enfin d'Aristote (physique, logique, éthique)[84]. L'enseignement de la logique bénéficie en particulier de l'apport de la Logica nova composée des Analytiques, des Topiques et des Réfutations d'Aristote, et qui complète les textes connus depuis Boèce et désormais désignés sous le nom de Logica vetus. Il faut ajouter à ces traductions classiques la très importante contribution arabe, en particulier Al-Khwarizmi (algèbre), Rhazès (médecine), Avicenne (médecine et philosophie), Al-Kindi et Al-Farabi (philosophie)- L'impact est en revanche plus faible sur la grammaire et la rhétorique, latines par nature, sur le droit, sur l'exégèse ou sur la théologie, les traductions de textes religieux (Bible, Pères grecs) étant d'ailleurs assez peu nombreuses. Les traductions du Coran et du Talmud ont quant à elles un but essentiellement polémique-

Les écoles au XIIe siècle

Crise des écoles carolingiennes et défiance de l'Église

Il est avant tout nécessaire de rappeler qu'en ce qui concerne les écoles, la renaissance du XIIe siècle ne s'inscrit pas dans la continuité des écoles héritées de la période carolingienne et de l'an mille. Le monde scolaire est en effet traversé par une profonde crise au XIe siècle, conséquence directe des transformations du temps. De plus en plus l'Église, prise dans son effort de réforme, se défie de la culture classique et des libertés prises par certains maîtres.

Alors qu’ils étaient une argile encore informe et malléable, ils auraient dû être vigoureusement modelés sur le tour de la discipline par la main du potier, afin de devenir des “vases d’élection” et non, fuyant leur école, se transformer en “vases de honte”

Certains d’entre eux, nommés professeurs par on ne sait quelle autorité, n'ayant pas de domicile fixe et ne pouvant se retirer dans une maison qu’ils ne possèdent pas, ne cessent d’errer de-ci de-là par les villages, les bourgs et les villes, donnant de nouvelles interprétations du Psautier, de Paul, de l'Apocalypse, et traînent derrière eux dans une pente dangereuse par l’attrait de la facilité une jeunesse avide de nouveautés, esclave de la frivolité et rebelle à la discipline.

Ces gens-là, par l’extrême dépravation de leurs mœurs, outragent le respect de la discipline, la soumission de l’obéissance, le respect de la religion et tous les bienfaits d’une vie régulière »

Les textes contre les auteurs classiques se multiplient.

Face à cela la réforme de l'Église s'attache à reprendre en main les écoles, à partir de Léon IX puis, surtout, du concile de 1079 qui confie la direction des études aux évêques et privilégie la connaissance des Écritures- Surtout, on assiste à un véritable divorce entre les monastères et les écoles : l'oblation disparaît, et les nouvelles fondations (Chartreuse, Cîteaux, Grandmont) n'acceptent pas les enfants. Même Cluny limite d'abord l'oblation à six individus, avant de porter l'entrée au monastère à l'âge de vingt an-L'activité monastique se recentre sur la prière et abandonne l'enseignement : la place est libre pour les écoles urbaines.

L'essor des écoles urbaines

Au XIIe siècle se déroule une véritable « révolution scolaire », dont les contemporains ont tenu compte. Guibert de Nogent, lorsqu'il parle vers 1115 de sa jeunesse (donc des années 1065) évoque la dimension quantitative et qualitative de cette révolution : « Jadis, et même encore au temps de ma jeunesse, il y avait si peu de maîtres d'école qu'on n'en trouvait pratiquement pas dans les bourgs et à peine dans les villes ; et quand on en trouvait, leur science était si mince qu'on ne saurait même pas la comparer à celle des petits clercs vagabonds d'aujourd'hui. »]. Les écoles cathédrales se multiplient, auxquelles il faut ajouter les écoles de communautés canoniales comme Saint-Victor de Paris ou Saint-Ruf, en Provence, ainsi que quelques écoles « privées » tenues par un maître faisant payer ses leçons à des élèves attirés par sa réputatio-

Géographie

  Au début du siècle domine l'école de Laon, sous Anselme de Laon, élève de saint Anselme du Bec. Né vers 1055, il fonde l'école en 1089, et son enseignement exégétique attire de nombreux disciples : on compte parmi eux Guillaume de Champeaux, Albéric de Reims, Gilbert l'Universel, Matthieu d'Albano ou encore Abélard lui-même qui se vante d'avoir eu le dessus sur le maître dans l’Histoire de mes malheurs. »

Vient ensuite Paris, qui attire les éloges en raison de ses nombreuses écoles, celle de la cathédrale Notre-Dame, mais aussi celle de Saint-Victor, fondée par Guillaume de Champeaux en 1108, et diverses écoles privées, notamment sur la montagne Sainte-Geneviève comme celle ouverte par Abélard vers 1110-1112 puis dans les années 1130 -

Chartres enfin est la troisième principale école de France, fondée par Fulbert au début du XIe siècle[109], elle est entretenue par Yves de Chartres (évêque en 1090-1115) et Geoffroy de Lèves (évêque en 1115-1149), qui la place sous l'autorité d'un chancelier choisi parmi les chanoines. Elle est le « grand centre scientifique du siècle »

D'autres écoles de moindre envergure sont connues en France, dans le centre et l'Ouest à Orléans (avec Hugues Primat, Arnoul de Saint-Euverte, et sans doute Bernard de Meung qui y enseigne l’ars dictaminis que reprennent Hilaire et Foulques d'Orléans), Angers (Marbode, Ulger), Tours (où Bérenger reste admiré, et où enseignent aussi un certain Guy dont Baudri de Bourgueil fait l'éloge, Roscelin qui rejoint ensuite Loches, et Bernard Silvestre), Poitiers (Arnoul, Pierre Hélie), Le Mans (Hildebert de Lavardin et son successeur Guy), dans le Nord à Reims (Bruno de Cologne y enseigne avant de fonder la Chartreuse, ainsi que Godefroy et Albéric), Cambrai, Valenciennes, Arras, Tournai, et enfin Auxerre Le mouvement s'est également étendu vers l'Empire, à Liège, Cologne, Trèves, Mayence (où enseigne le Lombard Presvotin), Spire (un maître André est cité par une charte en 1182 et jusqu'en Franconie et en Saxe (Bamberg, Hildesheim)

L'Italie, et surtout le nord de la péninsule, est réputée pour ses écoles de droit qui attirent des étudiants étrangers, à Bologne surtout , ainsi qu'à Milan , Plaisance (un certain maître Jean), Pavie et Modène. Au sud, Salerne bénéficie de la vigueur des traductions et se constitue comme principal centre d'enseignement de la médecine en Occident. Ces centres influencent la Provence, le Languedoc et même la Catalogne, où se tiennent des enseignements de droit à Arles et Avignon et le droit et la médecine à Montpellier - Des écoles sont aussi installées en Aquitaine (Saintes, Angoulême, Limoges, Bourges, Bordeaux) et au nord de l'Espagne (Braga, Coimbra, Lisbonne et Palencia ou étudie saint Dominique à la fin du siècle-

En Angleterre enfin, les principales écoles connues se trouvent à Oxford, où enseignent Théobald d'Étampes, et à la fin du siècle Alexandre Neckam et Giraud le Cambrien ; ainsi qu'à Exeter (Robert Pullen) et à Northampton (Geoffroy de Vinsauf)


Les acteurs
Les maîtres

De nombreuses sources permettent de mieux appréhender la vie des écoles urbaines- Certains aspects du fonctionnement des écoles restent pourtant méconnus, les différents types d'école n'ayant de toute façon laissé aucun statut- Les écoles cathédrales et canoniales sont placées sous l'autorité de l'évêque ou de l'abbé, représenté par un dignitaire du chapitre, l'écolâtre (scolasticus, parfois appelé autrement, comme le chancelier de l'école de Chartres), lequel devait être secondé par d'autres maîtres. La fin du XIIe siècle voit la papauté entamer une certaine unification par l'instauration de la licence ou autorisation d'enseigner accordée par l'évêque ou son représentant à toute personne souhaitant enseigner das le diocèse. Elle est instaurée sous Alexandre dans les années 1160- Le concile de Latran III généralise en 1179 ce système, dont l'effet réel doit cependant être modéré puisqu'il ne s'applique pas aux enseignements de droit et de médecine. En revanche les écoles du XIIe siècle ne présentent pas de système de grades : les titres qui se répandent (magister, doctor) ne semblent basés sur aucune exigence générale, et corrélés à aucune disposition précise (durée d'études, connaissances requises, âge minimal, exercices standardisés) : ces innovations attendront les universités du XIIIe siècle-

La naissance du maître en tant qu'autorité reconnue, et comme position sociale distincte, est pourtant bien due au XIIe siècle. En particulier, le maître vit désormais de son activité d'enseignement, comme en témoignent Jean de Salisburyou Abélard qui décrit comment la pauvreté l'ayant amené à passer « du travail manuel au métier de langue », ses élèves subviennent à ses besoins- Le même Abélard admet ailleurs qu'il a créé son école « pour gagner de l'argent » - Comme dans tout groupe social les conflits sont fréquents, comme ceux rapportés par Abélard (contre Guillaume de Champeaux en particulier)

Malgré cela les maîtres, en tant que catégorie, bénéficient au XIIe siècle d'une véritable promotion sociale qui les amène à être reconnus comme une élite par l'Église : cette dernière accorde à certains maîtres des places de choix dans le haut clergé.


Les élèves

Les étudiants font partie de ce même monde, bien que certaines préoccupations soient chez eux plus prégnantes : les problèmes d'argent, de logement. Ce n'est qu'à la fin du siècle qu'apparaît le premier collège pour étudiants pauvres, fondée par l'Anglais Josse pour dix-huit étudiants, à l'Hôtel-Dieu (1180), suivi du collège Saint-Thomas-du-Louvre fondé par Robert de Dreux (1186)[-Évrard l'Allemand plaint la Parisiana fames, la faim des étudiants parisiens, et affirme : « Si Paris est un paradis pour les riches, il est pour les pauvres un marais avide de proie » Certains étudiants veulent pour ces raisons raccourcir leurs études, enseigner au plus vite pour gagner de l'argent,  D'autres enfin se font vagabonds et provocateurs, comme les fameux autant que mystérieux Goliards dont on connaît les chansons à boire, les parodies liturgiques (Carmina Burana) et les poèmes provocateurs :

« Laissons de côté les études

Il est temps de faire les fous
Profitons du vol des douceurs
De la verte et tendre jeunesse
Il convient bien à la vieillesse
De s'occuper sérieusement,
Mais il convient à la jeunesse
De prendre du plaisir gaiement
Notre âge s'en va rapide
Que nous passons à travailler
Tandis que la tendre jeunesse
Nous murmure de nous amuser.."


L'appartenance de nombreux étudiants à une véritable élite sociale et intellectuelle en plein essor est une réalité, illustrée symboliquement par les deux derniers papes du XIIe siècle : Célestin III (1191-1198) et Innocent III (1198-1216) sont tous deux d'anciens élèves des écoles de théologie de Paris, et ces dernières fournissent à l'administration de la curie romaine un important contingent-


Les programmes

Les trois principaux traités théoriques que constituent le Didascalicon d'Hugues de Saint-Victor (entre 1130 et 1140), l’Heptateuchon de Thierry de Chartres (vers 1140) et le Metalogicon de Jean de Salisbury, sont des sources précieuses sur le contenu de l'enseignement du temps, bien que la portée concrète de certains aspects comme les très ambitieuses classifications du savoir doit en être relativisée


Les arts libéraux

Les arts libéraux demeurent la base première de l'enseignement, et il n'est pas étonnant de les voir présentés avec soin par les traités, tout particulièrement l’Heptateucon qui, comme son titre l'indique, leur est tout spécialement consacré-


Le trivium

Jean de Salisbury insiste spécifiquement sur la grammaire  » Les ouvrages utilisés restent Donat, Priscien, Servius, et divers auteurs classiques (Suétone, Cicéron, Sénèque, Horace, Juvénal, Ovide) utilisés à titre d'exemples, notamment grâce à des florilèges comme l’Ars lectoria d'Aimeric (fin XIe siècle) ou l’Accessus ad auctores de Conrad d'Hirschau-

Les deux autres arts du trivium sont touchés par un double mouvement. D'abord, au cours du siècle se développe tout particulièrement l'enseignement de la logique, de plus en plus directement lié à la grammaire.

Le deuxième mouvement est l'évolution de la rhétorique vers l’ars dictaminis, ébauché dès la fin du XIe siècle par les traités d'Albéric du Mont-Cassin (Ars dictandi, Libri rhetorici), puis développé à Bologne par Adalbert de Samarie (Precepta dictaminum, vers 1115), et enfin à Orléans-


Le quadrivium

Le quadrivium connaît une nouvelle dynamique-

Cette curiosité est également soutenue par l'aristocratie laïque, ce dont témoignent par exemples le programme d'astronomie du Roman des sept sages, les traités scientifiques composés en vernaculaire par Philippe de Thaon pour la femme d'Henri Ier d'Angleterre Aelis de Louvain-


Mais il faut surtout prendre en compte l'impact des traductions depuis le grec et l'arabe, qui importent des textes scientifiques, et notamment astronomiques de première importance. La pression de cette nouveauté semble d'ailleurs avoir joué un rôle dans le déclin de l'école platonisante de Chartres-

Enfin, la musique, quatrième art du quadrivium, reste essentiellement basé sur Boèce (avec quelques apports plus récents comme Gui d'Arezzo) mais connaît des progrès certains dans les monastères et dans les écoles cathédrales en tant que pratique artistique autonome, et non plus en tant que discipline théorique imbriquée dans l'apprentissage arithmétique. On voit ainsi se succéder plusieurs maîtres parisiens grâce auxquels se développe la polyphonie : Albert puis Léonin et Pérotin-


La théologie

Malgré l'autonomie grandissante de la dialectique, la science religieuse, c'est-à-dire, du moins à cette époque, surtout l'étude des textes sacrés, demeure le seul débouché normal de l'étude des arts libéraux.


L'exégèse

L'enseignement théologique des écoles du XIIe siècle, axé sur l'exégèse, est cependant en rupture avec celui des monastères et lègue aux siècles suivants des outils de travail essentiels. Paris est le centre d'études bibliques le plus représentatif, ce qui explique le sentiment de sainteté loué par certaines descriptions de la ville-L'étude de la page sacrée se base sur quatre instruments : l'histoire, l'allégorie et la morale d'abord, les trois sources du savoir , ainsi que l'anagogie, ce vers quoi il faut tendre
Saint-Victor en particulier est un centre vigoureux d'étude de la Bible. Hugues conçoit ses textes dans cette optique : le Didascalicon prépare cette étude, menée à bien dans le De sacramentis :





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