Le vol des reliques

 

C’est principalement entre 800 et 1100 que les reliques acquirent une place essentielle dans la société médiévale. Ce qui nous reste de cette époque provient des œuvres des hagiographes – personnes étudiant la vie des saints. Deux principaux types de sources apparaissent : les vitae et les translationes. Cependant, les vitae privilégiant une vision stéréotypée de la sainteté à la vie même des saints concernés, les translationes, récits souvent anecdotiques insistant sur le devenir des reliques, constituent un complément intéressant. Mais ces récits appartenant à une certaine tradition littéraire, ils tendent souvent à la normalisation des furta sacra, masquant donc souvent la réalité des faits. 

Toutefois, ces récits fournissent tout de même des renseignements quant aux différentes fonctions des reliques. Tout d’abord, le caractère symbolique de la relique apparaît clairement. C’est d’ailleurs souvent l’acte même du vol qui lui donne un sens, et l’identité d’une relique se forge notamment à travers son voleur, qui sert de lien entre la communauté d’origine et la communauté d’accueil de la relique, ainsi que par les hagiographes qui reprennent le récit et confèrent ainsi une valeur supplémentaire à la relique. De plus, les reliques apportent une certaine unité à ceux qui les vénèrent – ce que comprirent les Carolingiens qui favorisèrent le culte des reliques par divers moyens. Mais le rôle des restes physiques des saints est avant tout religieux : par leur côté matériel, ils sont une sorte de lien entre les mondes terrestre et divin. Il ne faut toutefois pas oublier la fonction économique qu’eut le culte des reliques durant cette période. En plus du véritable commerce créé par les translations, les foules attirées pas les reliques faisaient souvent vivre leurs communautés d’accueil.

 Le culte des reliques dans l’Europe carolingienne

Dès les premiers martyrs chrétiens à Rome, les hommes vénérèrent ces corps saints dont la présence leur apparaissait bénéfique. Le culte des reliques se développa ainsi progressivement avec le culte des martyrs, se multipliant du fait de la concurrence entre les diverses communautés, et, s’ancrant dans la vie religieuse, fut naturellement accepté par la tradition chrétienne.
Les Carolingiens approuvèrent eux aussi ce phénomène, lui faisant même prendre de l’ampleur en l’utilisant à des fins politiques, notamment en propagande contre l’Orient, où les icônes n’étaient que de piètres objets de vénération en comparaison des reliques.

 Les professionnels

Certaines personnes, généralement des personnages marginaux appartenant plus ou moins à l’Eglise, se spécialisèrent alors dans le vol de reliques, devenant ainsi des « professionnels ». Ce fut le cas de Deusdona, diacre de l’Eglise romaine dont Einhard, auteur du IXe siècle, rapporta les diverses opérations, ainsi que de son concurrent Felix, prêtre franc. Ayant une clientèle plutôt aisée – l’élite de la société de l’époque, ces voleurs de reliques visaient en partie l’enrichissement personnel.

 Les vols monastiques

En Europe transalpine, les monastères ruraux ne disposaient que de peu de ressources, ce qui peut expliquer leur besoin de saints. Ces derniers assuraient effectivement la protection de la région, mais ils permettaient surtout de rétablir ou d’affermir le prestige des monastères où reposaient leurs reliques, les faisant ainsi survivre en luttant contre l’oubli. D’autre part, la concurrence entre monastères à propos de ces reliques était rude, chacun étant persuadé détenir le corps de tel ou tel saint, ce qui n’était pas toujours le cas. Beaucoup se disputaient ainsi les restes d’un même saint, ce qui pouvait aboutir à des enlèvements – le plus souvent de nuit par des moines ayant auparavant gagné la confiance des possesseurs de reliques – ou, à défaut des reliques espérées, à des détournements de culte vers d’autres saints.


 Les vols urbains

Dans un contexte de naissance du commerce international, recherche d’autonomie et rivalités économiques furent la cause de nombreux vols urbains. Venise, par exemple, décida d’acquérir les restes de Saint Marc, qui reposait alors à Alexandrie, pour affirmer son indépendance et sa supériorité par rapport à l’Eglise romaine et aux autres villes concurrentes. L’acquisition de Saint Nicolas permit également à Bari d’accroître sa renommée. Dans ces deux cas, les voleurs étaient des marchands – et non des religieux - agissant principalement pour la cause de leur ville.

 Justifications

Désapprouvées -voire interdites- par le code théodosien puis par Grégoire de Tours, les translations de reliques n’en prirent pas moins leur essor à partir du VIIIe siècle, ce qui obligea les Carolingiens à les réglementer. La majorité de ces acquisitions demeurant illégales, il fallut alors que leurs auteurs et les hagiographes reprenant le récit de ces vols expliquent, justifient et légitiment leurs actes. Outre la vénération des reliques, quatre principaux motifs étaient invoqués. Tout d’abord, les translations ne se faisaient pas sans l’accord du saint car celui-ci demeurait maître de son corps au-delà de la mort et pouvait ainsi s’il le souhaitait empêcher les voleurs de dérober ses reliques – considérées comme vivantes. D’autre part, une translation était toujours opérée pour le bien de la communauté bénéficiaire, qui en avait un réel besoin. De plus, le voleur était un homme bon, son action était donc forcément bonne. Enfin, les translations appartenant désormais à une tradition religieuse, elles ne pouvaient que valoriser les reliques .
A partir des récits d’Einhard sur le voleur Deusdona se forma une véritable tradition littéraire hagiographique insistant sur les aventures romancées des voleurs de reliques durant leurs périples. Ces translationes étant très populaires, elles jouèrent un rôle fondamental dans la mémoire communautaire entourant les reliques et forgeant l’identité de celles-ci.

 Conclusions

Diverses causes paraissent donc expliquer le vol des reliques : augmentation de la population et donc du besoin, tendance à concrétiser le possible, rôle protecteur des saints face aux contextes de troubles (notamment politiques), concurrence entre monastères, prestige collectif dû à la possession de reliques (spécialement les reliques volées), canalisation de la dévotion populaire, aspects économiques.
Paradoxalement, le fait de voler des reliques ne contredisait pas la morale des chrétiens de l’époque – peut-être du fait de ces justifications, la principale demeurant la prise en compte de la volonté du saint. Mais une fois acquises, ces mêmes reliques étaient pieusement gardées contre d’éventuels voleurs, ceux-ci ayant les mêmes justifications…





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