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La prédication médiévale se développe dès le quatrième concile de Latran en 1215, particulièrement au sein des ordres mendiants avec de grands prédicateurs comme Thomas d'Aquin ou le dominicain Humbert de Romans, mais atteint son apogée au XIVème siècle. Entre 1350 et 1520, on recense presque 2000 prédicateurs dont beaucoup d'écrits nous sont parvenus.
La tradition fait des Pères de l'Eglise comme Saint Paul ou Saint Augustin de grands orateurs, touchés par la grâce divine, qui pouvaient prêcher des heures entières sans avoir préparé leur sermon. Mais au Moyen Age, cette source d'inspiration a disparu et pour pallier à ce manque, le sermon prend une forme beaucoup plus précise et plus rigide. Un véritable art du sermon (ou arte praedicandi) se développe avec ses contraintes de rhétorique très strictes.
Le succès que rencontre la prédication fait du sermon un véritable objet littéraire destiné à tous et non à une élite, et par là même un outil d'étude intéressant pour les médiévistes. De nombreux recueils de sermons sont publiés au cours du Moyen Age pour servir d'inspiration aux prédicateurs les moins éloquents et permettent d'en conserver de nombreux exemples.
La construction du sermon
La construction du sermon médiéval et de sa logique est dû en bonne partie au dominicain Thomas Waleys au XVème siècle, et à Robert de Basevorn dans sa Forma Praedicandi en 1322 Plus particulièrement dans les sermons qui sont adressés à un public noble, la forme du sermon variant légèrement selon les époques et l'auditoire.
Le prédicateur commence son sermon en annonçant le thème. Les thèmes ont d'abord porté sur l'Evangile du jour, dont on dégageait une exhortation morale, ce qui avait l'avantage d'être facile pour le prédicateur (genre homilétique), puis, de plus en plus, sur un thème précis de l'Evangile, sur un épître, ou un endroit de l'Ecriture.
Le prédicateur annonce donc la phrase de l'Ecriture sur laquelle il va se baser, sans la modifier. Elle ne doit pas être trop longue, elle doit offrir plusieurs sens et contenir des mots qui se retrouvent souvent dans l'Ecriture. Ensuite, le prédicateur indique le livre et le chapitre de la Bible dans lesquels on peut retrouver le thème.
Après avoir annoncé le thème, l'orateur invite son auditoire à prier pour qu'il soit inspiré et pour que son public profite de son sermon, une prière généralement adressée à de grands prédicateurs comme Saint Paul ou Saint Augustin. L'orateur introduit sa prière en développant rapidement sur un thème proche du premier, le prothème, et qui sert à capter l'attention de l'auditoire en frappant son imagination. Le prothème n'est pas toujours utilisé.
Après la prière, le prédicateur énonce à nouveau la phrase de son thème, et annonce ce que va être son développement en recourant à ce qui frappe l'imagination, en utilisant des exemples, des proverbes, des autorités. Cette introduction a une longueur très variable et n'existe pas toujours.
Ensuite, l'orateur annonce la division de son thème, pour permettre aux auditeurs de mieux suivre et de mieux retenir le sermon. Le thème est généralement divisé en deux ou trois parties, et l'annonce de cette division a des règles très strictes, qu'on appelle couleurs de rhétorique. Elle doit suivre des règles de cadence précise (un membre de la division ne doit pas dépasser un autre en syllabes de façon notable) et les différentes parties doivent rimer entre elles. Ces règles sont discutées parce que s'apparentant à de la vanité, mais néanmoins très utilisées.
Après avoir annoncé sa division, le prédicateur doit la justifier en s'appuyant sur l'Ecriture. C'est la confirmation des parties. Chaque membre de la division doit s'appuyer sur une concordance, c'est à dire un extrait de la Bible avec une idée contenue dans le membre et un mot du thème dont il a été extrait. La confirmation des parties fait ressortir les distinctions entre les parties, c'est un genre subtil destiné à un auditoire lettré. Parfois, la concordance se fait par l'idée seulement pour faciliter la tâche aux prédicateurs moins érudits.
Après la confirmation des parties vient le développement ou dilatatio. Il peut se faire sur plusieurs modes, en subdivisant les parties ou non, en distinguant les mots du thème ou non.
Il y a trois grands moyens de développement. Par les autorités, souvent prises de la Bible, des docteurs de théologie ou des moralistes comme Cicéron ou Sénèque, qui sont enchaînées en variant les rapports entre elles (similitude, médiation, définition, causalité...). C'est un moyen de développement plus facile.
Par les raisonnements, en rapport avec les idées du thème ou parfois les mots en eux mêmes dans leur étymologie ou dans leurs lettres.
Enfin, le troisième moyen de développement est le plus connu, par les exemples. Ce sont les exempla, ces histoires brèves inspirées de la vie quotidienne, données pour véridiques, destinées à servir de leçon, et qui ont l'avantage de capter l'attention de l'auditoire en faisant rire ou en effrayant, et qui permettent aussi de faire plus facilement comprendre le message que le prédicateur veut faire passer. C'est un moyen de développement tellement utilisé que de nombreux recueils d'exempla sont publiés au cours du Moyen Age.
Intérêts historiques du sermon et limites
Le sermon a été un objet littéraire qui a connu un énorme succès, qui a été beaucoup utilisé, beaucoup écouté, et qui a beaucoup circulé. Ce succès en fait une source importante et intéressante à plusieurs niveaux.
L'intérêt premier de l'étude du sermon en lui même est qu'il apprend beaucoup de choses sur l'art de la rhétorique et de la communication, et sur son importance au Moyen Age. Et au delà de la rhétorique en elle-même, le sermon est un instrument de persuasion, véritable indicateur des moyens employés par convaincre à travers le raisonnement, les autorités, le rire ou encore la peur. L'étude des sermons permet d'assister à la naissance d'un langage de communication du message religieux très efficace.
Le sermon est également révélateur par bien des aspects de l'histoire du christianisme, à travers notamment le souci de l'Eglise de se faire entendre des laïcs et de les convaincre, mais aussi comme image du christianisme de la peur. Bien souvent, le sermon s'appuie sur la crainte de damnation, et sur la nécessité de suivre la bonne voie pour échapper à l'enfer et au purgatoire.
D'autre part, le sermon est un bon indicateur de la vie quotidienne médiévale. Les exempla, en particulier, s'inspirent largement de la vie matérielle et sociale des hommes du Moyen Age. Les prédicateurs n'hésitent pas à utiliser les situations triviales de la vie quotidienne, souvent parce que le rire capte plus facilement l'attention de l'auditoire, mais aussi pour lui montrer qu'il n'y pas de situation qui n'engage son sort éternel.
On trouve dans les exempla des descriptions réalistes des moeurs de la plupart des catégories sociales, les clercs, maîtres comme étudiants, et surtout les laïcs, les paysans, les bourgeois, les marchands, les usuriers... De même que des descriptions de scènes conjugales ou de vie familiale. Ils fourmillent de détails sur les comportements et les mentalités, notamment en ce qui concerne les clercs que l'auteur connaît bien, mais également sur la plupart des catégories sociales. Cependant, elles sont généralement représentées d'un point de vue satirique et il convient de ne pas les généraliser.
Les sermons ont beaucoup été compilés en recueils destinés à aider les prédicateurs moins inspirés, et donc souvent réutilisés par d'autres que leurs auteurs. En étudiant un sermon, il faut tenir compte des problèmes qui peuvent être liés à sa transmission. Le sermon n'a-t-il pas été repris à un autre orateur ? Le rédacteur ou le compilateur a-t-il consigné un sermon oral, ou a-t-il recopié un écrit ? Le passage de l'oral à l'écrit entraîne forcément des transformations, d'autant plus si le sermon était en langue vulgaire et a été transcrit en latin. Des distorsions s'opèrent également lors des transcriptions.
D'autre part, des difficultés sont liées à l'étude de l'exemplum en lui-même, qui, encore plus que les sermons, font l'objet de recueils et de reprises. L'anecdote racontée a-t-elle été vue ou vécue par celui qui la rapporte, a-t-elle été inventé, ou reprise d'une autre période, parfois des sermons de l'Antiquité ? Le contenu de l'anecdote peut amener des éléments de réponse, notamment sur la période concernée, ainsi que les propos de l'orateur qui va dire s'il a vu la scène, s'il s'est inspiré de sources orales ou écrites.
Là encore, le problème se pose du fait que l'exemplum dépend des règles de rhétoriques et que le sermon ayant pour but de convaincre, les exemples sont plus frappants s'ils ont été vus par l'orateur, ce qui peut peser sur la présentation des faits.
Retrouver un sermon, utiliser un répertoire
Les sermons qui nous sont parvenus à travers des recueils pour la plupart ont été organisés en répertoire afin qu'il soit plus facile pour l'historien de les retrouver.
Pour identifier un sermon dans un répertoire, la méthode la plus sûre est de connaître son incipit, les premiers mots de son thème. Si le sermon a un prothème, les premiers mots du prothème seront indiqués dans la liste comme explicit, avec de plus la reprise du thème initial. Les incipits sont triés, dans les répertoires, par ordre alphabétique et par ordre thématique.
Pour les sermons en langue vernaculaire, il n'y a pas de répertoire mais on peut trouver des listes particulières, par exemple dans Michel Zink, La prédication en langue romane avant 1300.
Pour les sermons en latin, il existe différents types de répertoires : les répertoires d'incipits de textes édités, d'incipits des sermons entre 1150 et 1350, d'incipits de sermons dans les catalogues des collections manuscrites des bibliothèques, d'incipits de sermons relevés par dépouillement des collections manuscrites et imprimées.
Pour les incipits de textes édités dans des recueils de sermons, utiliser le Corpus Christianorum : Initia Patrum Latinorum de Jean-Marie Clément, dans lequel les incipits sont triés par ordre alphabétique.
Pour la période 1150-1350, le répertoire le plus utilisé est celui de Johannes-Baptist Schneyer, Repertorium der lateinischen Sermones des Mittelalters für die Zeit von 1150-1350. Ce répertoire propose un classement thématique des incipits et des explicits entre les sermons du temps, c'est à dire correspondant au calendrier liturgique (T1 à 65, T1 étant le premier dimanche de l'Avent), les sermons consacrés aux saints (S1 à S85, par ordre alphabétique), et les sermons pour les occasions diverses (C1 à C20). Il y a de plus un classement par auteur, selon leur nom latin, mais il faut faire attention entre qu'un compilateur de sermons se substitue parfois à l'auteur.
Les répertoires de sermons dans les catalogues des collections manuscrites des bibliothèques sont nombreux, notamment celui de la Bibliothèque nationale par Denise Bloch, Marie-Pierre Laffite et Jacqueline Sclafer, qui classent aussi les incipits par ordre alphabétique.
Pour les sermons relevés par dépouillement des collections manuscrites et imprimées, enfin, un répertoire très utilisé est le Répertoire d'incipit de sermons latins. Antiquité tardive et Moyen Age, par les collaborateurs de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, sur microfiches classées dans l'ordre alphabétique des incipits, avec les rubriques du texte (auteur, affectation liturgique...).
En utilisant un répertoire, on peut rencontrer certains problèmes, comme être induit en erreur par la trop grande ressemblance entre deux incipits. Dans ce cas, il faut se référer à l'explicit. De plus, les identifications d'auteur peuvent être fausses si le sermon a été trouvé dans un recueil qui compilait des textes de différents prédicateurs.
L'étude du sermon peut confronter à certaines difficultés. Outre les problèmes qu'on peut rencontrer à retrouver un sermon par son incipit dans un répertoire, celui de sa transmission à travers des recueils se pose. Elle suppose, la plupart du temps, une transcription de l'oral à l'écrit qui altère le contenu du sermon, et d'autant plus s'il y a eu une traduction au cours de cette transcription. De plus, La compilation des sermons en recueils rend parfois difficile l'identification de l'auteur, des sermons pouvant être attribués à des prédicateurs plus connus, ou ayant été tellement utilisés qu'on en perd la source. Enfin, les règles de rhétorique peuvent parfois prendre le pas sur le souci du prédicateur d'être véridique, et il faut nuancer les tableaux présentés par les exempla dans les sermons.
Passées ces difficultés, les sermons sont avant tout de bons indicateurs de l'art de la rhétorique au Moyen Age et des moyens de persuasion mis en oeuvre par l'Eglise. Mais ils présentent également des tableaux, souvent satiriques, de la vie quotidienne, en montrant des scènes de vie familiale, conjugale, et en brossant des portraits souvent réalistes de la plupart des classes sociales.
Source
Louis-Jacques Bataillon, La prédication au XIIIème siècle en France et en Italie, Variorum, 1993.
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