Naissance de la diplomatie

 

Avant le XVème siècle, la guerre était un mode classique de règlement des différends. Dans de tels contextes anciens, la diplomatie n’avait pas cours en tant qu’institution. Cependant, dès la fin de l’Antiquité, on voit apparaître les prémices de la diplomatie (vers 323, à la mort d’Alexandre). En effet, c’est dans la Grèce antique qu’ont été inventées diplomatie et liberté, malgré un monde de violence et de cruauté qui a vécu presque perpétuellement en état de guerre. Cette invention de la diplomatie s’explique par le fait que les hommes ont voulu prendre leur destin en main. Elle est aussi ancienne que les rapports internationaux et elle est née du jour où un peuple a voulu entrer en contact avec ses voisins. C’est ce qu’il s’est passé lorsque Athènes et Spartes, pendant la guerre du Péloponnèse, ont décidé d’instaurer une paix de 50 ans entre les deux cités ainsi qu’entre leurs alliés. Mais la paix, durant l’Antiquité, n’était qu’une succession de trêves.

La période médiévale  apporte une vision précaire de la diplomatie moderne. Celle-ci a su s’imposer grâce aux nombreuses évolutions telles que l’effondrement des empires, la montée en puissance du monde religieux, ou encore le retour des règles internationales avec le développement économique, mais surtout avec l’apparition des Etats-nations.

 

 Les mutations internationales du monde médiéval

 Alors que la disparition de l’Empire romain d’Orient a marqué l’entrée dans le Moyen-Âge, le Saint Empire romain germanique a marqué l’opposition de l’Eglise à l’empereur. Cette lutte sacerdoce / Empire va durer de 1056 à 1250, alors que les deux protagonistes avaient des prétentions à l’hégémonie sur le monde chrétien, sur le plan temporel comme spirituel. L’histoire politique médiévale a été faite de leurs désaccords.

  La lutte du sacerdoce face à l’empire

 Le Saint Empire romain germanique a été fondé sur l’idée d’une renaissance de l’empire. Celle-ci eut lieu le 2 février 962, quand le souverain allemand Othon Ier fût couronné par Jean XII. La nouveauté était que l’empereur ne régnait pas sur l’Occident mais seulement sur l’espace germanique et sur l’Italie du Nord, limité à l’Ouest par le royaume franc et à l’Est par les pays slaves. C’est Othon II, qui se contenta de s’accorder le titre d’ « Empereur Auguste », puis il y ajouta « des Romains » en 976. Son successeur, qui gouverna dès 994, entendait s’accaparer le premier rôle sur la chrétienté toute entière, c’est pourquoi il fit de Rome la capitale de l’Empire. Pour obtenir la reconnaissance de toute la chrétienté, Othon III flattait la papauté en accordant le partage du pouvoir. Dès le XIème siècle, une coutume s’installa : le roi élu par les princes allemands devait se faire couronner empereur à Rome.

En 1046, l’empereur Henri III déposa les papes Grégoire VI, Sylvestre III et Benoît IX qui se disputaient le siège de saint Pierre et nomma lui-même un souverain pontife d’origine allemande, Clément II (qui le couronna empereur dès le lendemain). Ainsi se confirmait le fait que l’empereur était le chef du monde chrétien. Mais l’autorité suprême acquise par le souverain germanique ne convenait pas à la papauté réformatrice. Grégoire VII rejeta toute idée de contrôle de l’Empire sur le Sacerdoce et imposa a tout roi, évêque ou abbé élu d’informer de son élection le pontife romain et de solliciter son consentement. Ceci déclancha la querelle des Investiture avec Henri IV.

En janvier 1076, l’empereur romain fit déposer le pape qui répliqua en excommuniant le souverain (qui fit alors face à l’hostilité des princes allemands). En février de l’année suivante, Henri IV se rendit à Canossa, en Italie du Nord, pour demander l’absolution au pape. Mais en 1080, il se fit a nouveau excommunier. Il élit donc un « antipape », Clément III, qui le couronna empereur en 1084. On se trouvait alors en pleine lutte Empire/Sacerdoce, le vainqueur étant assuré d’avoir autorité sur le monde chrétien. Henri IV échoua, tout comme son fils Henri V, et le concordat de Worms (accord qui suspendit la querelle des Investitures en 1122, marquant la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel) reconnut la prééminence de l’autorité ecclésiastique sur celle des laïcs. La papauté refusait d’accorder à l’empereur une onction supérieure à celle d’un clerc des ordres mineurs.

Frédéric Ier, dit Barberousse, empereur germanique dès 1155, voulut restaurer l’autorité impériale. Soutenu par les princes et les dignitaires ecclésiastiques allemands, il affirmait que l’empereur était choisi directement par Dieu. De ce fait, le Pape ne pouvait pas intervenir dans sa désignation, mais ce dernier ne l’admit pas. Le conflit se conclut en 1177 par les accords de Venise : l’excommunication précédemment prononcée contre Frédéric Ier était levée et l’empereur continuait a donner son accord pour la nomination par le pape du préfet de Rome.

En 1197, Frédéric II succéda à Barberousse. Il fut en lutte presque constante avec la papauté. En 1227, alors qu’il s’était fait excommunier, il prit part à une croisade et obtint en 1229 la cession de Jérusalem, ce qui lui valu une réconciliation avec le pape. Mais en 1239, il se fit à nouveau excommunier, puis déposer en 1245. C’est avec la mort de Frédéric II que la lutte entre l’Empire et le Sacerdoce prit fin.

Au final, la papauté s’affirme en prenant la tête du droit canon et en s’assurant pouvoir financier et juridique. Le pape met en avant deux arguments pour justifier sa suprématie politique : il est le garant de l’unité chrétienne ainsi que de la défense de la chrétienté contre le monde musulman.

Alors que cet événement marque l’insuffisance de la diplomatie, l’événement suivant va marquer la prédominance de la guerre dans le monde médiéval. En effet, la guerre de Cent ans opposa la France à la Grande Bretagne pendant plus d’un siècle.

 Un événement marquant du Moyen Age : la guerre de Cent ans

La guerre de Cent ans, débuté en 1337 et finit en 1453, a été constituée de nombreux conflits entrecoupés de trêves plus ou moins longues. En effet, il n’y a pas un Pape qui n’ait essayé de mettre fin au conflit. Les seuls petits arbitrages étaient rendus par l’autorité pontificale.

On peut distinguer deux causes principales à cette longue période de guerre. La première est la querelle entre Edouard III, roi d’Angleterre, et Philippe VI, roi de France, au sujet de la Guyenne. Edouard III était le vassal de Philippe VI, il devait donc reconnaître la souveraineté du roi de France sur cette région. Or, le souverain anglais désirait que la Guyenne devienne un alleu, c’est-à-dire une terre franche de toute redevance, alors que la France tentait de faire valoir son autorité. Par mesure de rétorsion, Philippe VI décida de confisquer la Guyenne pour déloyauté. Edouard III répliqua en revendiquant la couronne de France. En effet, il y avait été écarté par la récente coutume de l’exclusion des femmes à la couronne royale. Or, Edouard III était le fils d’Isabelle, fille de Philippe IV le Bel, roi de France de 1285 à 1314.

Au moment où commença le conflit (qui se déroula toujours sur le territoire du royaume français) en 1337, l’Angleterre constituait déjà une nation et la primauté du roi était reconnue. Son armée était plus moderne et mieux structurée que celle de la France (ex. : le service militaire obligatoire était déjà installé). Les Anglais avaient constitué une infanterie puissante et disciplinée alors que l’armée féodale française n’était pas encore organisée. De plus, les Anglais développaient des armes nouvelles (tout un ensemble d’archers). Leurs finances et leur économie étaient mieux organisées que celles de la France.

On peut distinguer trois grandes phases de la guerre de Cent ans : la première, qui s’acheva lorsque Charles V devint roi de France (1364-1380), était constituée d’une série de défaites françaises. Ensuite, une seconde phase débuta avec l’arrivée au pouvoir de Charles VI le fou (1380-1422). De nouveau crises politiques et défaites sévissaient en France. Enfin, Charles VII parvint à rétablir la situation. Il prit en main la destinée de son royaume et mit fin au conflit en 1453, avec la victoire de Castillon-la-Bataille, près de Bordeaux.

De l’autre côté de la Manche, on a une succession de deux attitudes adoptées par le roi d’Angleterre, dans les grands traités. La première fût parsemée de succès spectaculaires lui permettant d’abord d’imposer le traité de Calais proclamant sa souveraineté en Guyenne (1360), mais Charles V réussit à reprendre l’essentiel du territoire perdu. Puis, suite à un épuisement des deux protagonistes, une longue trêve s’instaura entre 1380 et 1415, ce qui permit au roi d’Angleterre de changer ses objectifs : il visait l’établissement d’une double monarchie. Ce fut Henri V, après la victoire d’Azincourt en 1415 et la conquête de la Normandie, qui imposa la mise en place du traité de Troyes en 1420. Ce « honteux » traité, qui prévoyait Henri V comme successeur à Charles VI, fut l’un des moments les plus dramatiques de l’histoire de la France, établit dans une atmosphère de guerre civile (entre les Armagnacs et les Bourguignons).

Au final, la guerre de Cent ans a favorisée le développement du sentiment national ainsi que la prise de conscience de la nécessité d’asseoir l’Etat sur la nation. On se rend compte de la faillite, voire même de l’absence, de la diplomatie. Malgré l’immunité accordée aux ambassadeurs, on se méfiait des représentants étrangers (ils étaient souvent accusés d’espionnage). C’est la raison pour laquelle la papauté inventa l’usage de la correspondance secrète. On a alors une vision de la diplomatie précaire.

Le fait marquant de cette période de fin du Moyen-Âge est la formation d’Etat-nations (qui proviennent du dépérissement du système féodal). Des structures apparaissent, des administrations sont développées… On passe réellement à l’Etat moderne. De plus, on est dans une période de grand essor économique, en pleine expansion. Les Européens commencent à sortir du continent.

C’est parallèlement à l’éveil des Etats-nations que la diplomatie moderne fait son apparition.

 

 La naissance de la diplomatie moderne

l’Empire s’est vu être remplacé par la formation de l’Etat-nation. Celui-ci a permis à la diplomatie de s’affirmer et de prendre une place de plus en plus prépondérante dans les relations internationales.

 Les conditions de l’apparition d’un appareil diplomatique

Le mot « diplomatie » vient de « diplôme » qui signifiait « actes juridiques ». En somme, la diplomatie est une négociation aboutissant à des actes planifiant et régulant les relations entre les Etats. En effet, le cadre de l’Etat a été fixé comme réponse à la guerre. D’une manière générale, la diplomatie apparaît avec la formation des Etats : il existe désormais des intérêts vitaux identifiables ainsi que la possibilité de les défendre et de les conserver. Très vite, on se rend compte que l’Etat a besoin de stabilité. De ce fait, la guerre permanente est de moins en moins concevable. De là découle l’apparition de comportements diplomatiques.

On reconnaît une double utilité à l’Etat-nation : c’est un cadre géographique, mais aussi un cadre géopolitique gérable. Chaque Etat a pour motivation première la défense de ses intérêts personnels. La fin du Moyen-Âge a été marquée par une recomposition politique. La notion d’individualité de la souveraineté apparaît : le roi est capable d’incarner un idéal national et possède, en droit et en fait, les attributs de la souveraineté. De plus, il a la capacité de lever des troupes pour préserver la stabilité interne ou pour faire la guerre. C’est de cette manière que les Etats-nations forment leur légitimité. Ainsi, la politique extérieure et la diplomatie ont une légitimité authentique.

Pendant la majeure partie de la période médiévale régnait une certaine immobilité. On s’appuyait sur une économie rurale de subsistance. Mais plus on s’approche de la fin du Moyen-Âge (XIIème – XVème siècles), plus on assiste à l’affirmation des cités commerçantes telles que Venise, Gênes… Une certaine mobilité se crée. L’Europe exprime sa vocation à dominer. Partout, le renforcement de l’Etat et le développement des nationalismes donnent aux questions internationales une dimension d’autant plus inconnue que les problèmes commencent à se poser à l’échelon mondial.

D’un point de vue général, la diplomatie est née du jour où un peuple a voulu entrer en contact avec ses voisins. C’est donc lorsque les Etats commencent à voir plus loin qu’un appareil diplomatique commence à s’affirmer.

 Les fondements de la pratique de la diplomatie

La diplomatie est née en Europe au XVème siècle. En résulte l’idée que le roi ne devait sortir de ses terres que pour faire la guerre, et en temps de paix, il devait exprimer son existence par des ambassades. C’est d’ailleurs en 1455 qu’est apparue la première légation permanente, quand le duc de Milan, Sforza, a créé une première ambassade à Gênes. Par la suite, les légats se sont généralisés de partout.

C’est en s’appuyant sur le droit romain (qui est à l’origine du droit international) qu’est apparu et s’est autonomisé le métier de diplomate. Celui-ci, envoyé par le souverain, avait pour seul but de représenter le gouvernement et les décisions légitimes prisent par le pouvoir légitime de son Etat. Les ambassadeurs se voyaient confiés par le roi documents écrits, pouvoirs et instructions. Les pouvoirs étaient faits pour être montrés, la partie adverse tenant à savoir jusqu’où l’autre pouvait s’engager dans la voie des exigences ou des concessions. Quant aux instructions, elles énuméraient tout ce que les ambassadeurs devaient dire ou faire, prévoyant les différentes réactions possibles de la partie adverse. Elles permettaient aux ambassadeurs de mener à bien leurs missions sans s’interrompre pour aller demander les ordres au roi.

La fonction du diplomate a toujours été de modérer le jeu et de négocier. Dès la fin du XVème siècle, pour Sforza, la diplomatie était la guerre continuée par d’autres moyens. Comme aujourd’hui, l’ambassadeur devait négocier, informer et représenter, ce en conjuguant une pratique et un discours. La négociation induisait l’intérêt national défendu et la puissance dont on disposait ; informer impliquait une culture, un savoir, l’importance du choix des mots ; représenter entraînait le fait que les ambassadeurs étaient des personnalités de haut rang capables de traiter avec des cours étrangères. L’art et la manière de négocier étaient exposés dans le premier traité des ambassadeurs, écrit en 1435 par Bernard de Rosier. Très vite, les diplomates ont bénéficiés d’immunités diplomatiques telles que l’inviolabilité des personnes et des locaux, des privilèges fiscaux et juridictionnels, une valise diplomatique…

La fin du Moyen-Âge a établi les fondements de la diplomatie moderne comme nous la connaissons aujourd’hui. Elle s’affirme rapidement comme étant un art très noble, où la courtoisie est la règle première. Le métier de diplomate a toujours été très codifié et structuré, la forme, la langue, la rhétorique et le cadre des négociations ayant une très grande importance. La diplomatie induit la rationalité des acteurs qui doivent être raisonnables et dans une logique décryptable.

Bien qu’elle soit une activité gouvernementale spécialisée et un ensemble de lois et moyens officiels par lesquels sont conduites les relations extérieures pacifiques de l’Etat, la diplomatie se distingue de la politique étrangère. Cette dernière correspond aux choix stratégiques et politiques des plus hautes autorités de l’Etat alors que la diplomatie n’est que la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des diplomates.

La période médiévale a été un véritable tournant dans l’histoire européenne. Alors que l’Antiquité a élaboré les prémices de la diplomatie, la fin du Moyen-Âge a vu l’apparition d’un véritable métier de diplomate en Europe. En effet, c’est dès le XVème siècle qu’on peut parler de la diplomatie telle que nous l’entendons aujourd’hui. Ceci est le résultat d’une série de mutations internationales. D’une manière générale, l’événement marquant a été la fin de l’empire au profit des Etats-nations. La souveraineté s’est substituée au système féodo-vassalique. Ainsi, le roi disposait de tous les pouvoirs et détenait entre ses mains le destin de sa nation. C’était à lui d’instaurer la paix et de la conserver. En effet, selon la définition augustinienne de la paix, tout homme, quand il fait la guerre, recherche la paix.

D’une manière corrélationnelle, la naissance de la diplomatie est liée aux mutations qui ont touchées le continent européen. Elle a commencé à s’imposer quand les hommes ont pris conscience d’un rapport de proportionnalité entre les risques et les avantages de la guerre. C’est dans ce contexte là que les voies se sont libérées pour les compromis.

Le Moyen-Âge a posé les fondements de la diplomatie moderne. Un véritable code s’est mis en place pour encadrer le métier de diplomate. Les premières ambassades ont commencé à se dresser dès la fin de la guerre de Cent ans. Elles s’appuyaient sur le droit romain, l’ancêtre du droit international. La diplomatie a toujours eu pour but principal de rapprocher les différents points de vue et de surmonter les crises.

Au final, le Moyen-Âge a bâti les fondements de la diplomatie moderne.

source

 FUBINI Riccardo, « Aux origines de la balance des pouvoirs : le système politique en Italie au XVe siècle », in BELY Lucien (dir.), L’Europe des traités de Westphalie, Paris, Presse universitaires de France, 1998, 

 

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