Les trois faux-monnayeurs

Il y a un peu plus de 700 ans, trois hommes, Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena, originaires de la région du Sabarthès, dans les Pyrénées Ariégeoises, décident de se lancer dans la fabrication de fausse monnaie. Pour ce faire ils choisissent d'installer leur atelier clandestin dans une des nombreuses grottes qui percent les montagnes des environs; mais l'affaire tourne mal et ils se retrouvent bientôt en prison dans les geôles du Comte de Foix à Tarascon-sur-Ariège. Récit de la curieuse histoire de ces trois personnages...

 

C'est lors de son retour de ses fiefs du Béarn que le Comte de Foix Roger Bernard apprend que trois malfaiteurs ont fabriqué des fausses monnaies sur ses terres".

C'est en mars 1300 que tout commence. Le "Noble et magnifique seigneur Roger Bernard, comte de Foix, vicomte de Béarn et de Castelbon", est de retour sur ses terres ariégeoises après avoir séjourné dans ses fiefs béarnais. C'est en arrivant dans son château de la ville de Pamiers, située dans les basses terres de son Comté, qu'il apprend que trois hommes, Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena sont détenus dans sa prison non loin du château de Tarascon-sur-Ariège. On accuse les trois comparses d'avoir fabriqué de la fausse monnaie sur les terres du Comte. C'est dans la grotte de Lombrives ("Lonbriga") dans la juridiction de Tarascon dans le Sabarthès qu'ont eu lieu les faits. Immédiatement, face à la gravité d'un tel crime ("enormitate tanti criminis", dit le texte) le Comte Roger Bernard décide de lancer une enquête sur cette affaire, afin de connaître toute la vérité.
Entrée de la grotte de Lombrives. C'est ici que les faux monnayeurs ont tenté de fabriquer leurs pièces sans arriver à un résultat concluant.

C'est une procédure inquisitoriale qui est lancée : les trois accusés vont être soumis à un interrogatoire en bonne et dûe forme. Les gens du pays sont habitués depuis au moins un demi-siècle à ce type de procédure mis en place par les tribunaux d'inquisition pour combattre le catharisme. Il s'agit de faire éclater la vérité sur les agissements des trois prisonniers mais aussi sur les complicités éventuelles. Le procès se déroule à Pamiers où le Comte Roger Bernard fait transférer les trois accusés. Le procès se tient dans la tour du Comte (aujourd'hui disparue). L'audience a lieu en présence de plusieurs nobles et hommes honorables du Comté, en grande pompe et semble-t-il avec une certaine solennité. Tout débute par la lecture de l'acte d'accusation en langue romane, précise le texte, c'est-à-dire en Occitan, afin que les accusés puissent entendre et comprendre de quoi il est question... Il faut dire que la langue juridique de l'époque est le latin. On voit donc que le Comte a le soucis assez net de prendre en considération les accusés, qui ne sont pas vus comme coupables a priori ou comme quantité négligeable. Le procès se déroule en respectant un formalisme assez élaboré en présence du bayle (officier de police locale) et des Consuls de Tarascon ainsi que de Pierre Arnaud de Châteauverdun, chevalier et Sénéchal du Comté de Foix. Un très grand nombre de petits nobles locaux mais aussi de religieux assistent au procès. Pendant l'audience, un notaire prend scrupuleusement en notes les paroles des uns et des autres. Il s'agit de Marc Revel, notaire public de la Sénéchaussée de Carcassonne, de Béziers et du Comté de Foix. C'est lui qui est chargé de mettre en forme les actes du procès. C'est grâce à son texte, publié dans l'Histoire Générale du Languedoc , que l'on connaît aujourd'hui cette affaire.

 

Au Moyen Age, la ville de Foix est la capitale du Comté du même nom. A coeur de la ville se dresse l'imposante forteresse qui symbolise le pouvoir des Comtes. Le Comté de Foix montagneux vers la haute Ariège et se tranforme en plaine dans la basse Ariège. C'est dans la ville de Pamiers, dans la basse Ariège, qu'a eu lieu le procès des faux monnayeurs


Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena échappent à la torture

C'est en hommes libres que Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena font leur déposition. Pendant qu'ils parlent, les liens et les chaînes qui les entravaient ont été défaits; ils n'ont pas été torturés et ils ne s'expriment pas sous l'emprise de la douleur ou de la terreur. Cette précision est importante et n'est pas de pure forme; il faut songer en effet que la "justice" royale n'hésitera pas quelques années plus tard à faire avouer par la torture ce qui lui plaît aux accusés du procès des Templiers. Roger Bernard, Comte de Foix, on le voit, entourait sa justice d'une certaine humanité.
La déposition commence après que les trois hommes aient juré sur les "Quatres Saints Evangiles de Dieu" de dire la plus "pure vérité".

"Nos fausses monnaies ne valaient rien" déclarent les trois accusés

Les trois hommes déclarent d'un commun accord que les fausses monnaies qu'ils ont fabriquées ne valaient rien. On peut donc supposer qu'ils ont tenté de fabriquer des pièces en métal vil, du type des deniers et oboles qui étaient alors les monnaies les plus couramment employées dans les transactions quotidiennes. Il est peut probable que les trois comparses aient tenté de produire des monnaies d'or ou d'argent, ces métaux étant alors particulièrement convoités et difficiles à trouver. Si des falsifications de monnaies d'or ou d'argent ont eu lieu au Moyen Age, elles furent le plus souvent le fait de changeurs professionnels ou même de quelque employé malhonnête des ateliers monétaires. Nos trois hommes font figure d'amateurs; on peut penser qu'ils ne sont que quelques petits paysans ou bourgeois locaux, à moins qu'ils ne fussent artisans dans la métallurgie. Le Sabarthès est alors une grande zone de métallugie du fer, qui était extrait notamment du célèbre gisement de Rancié, dans la vallée du Vicdessos. Cette habitude du travail du métal, ainsi que la présence locale de très nombreuses grottes propices aux activités secrètes et discrètes, ont dû faire le reste dans la tête de nos trois malfaiteurs...

Leurs monnaies étaient tellement mal faites qu'ils les ont jetées dans une rivière...

 

Les trois hommes, face à l'impressionnant parterre de notabilités locales qui les écoute, déclarent également que les monnaies qu'ils ont essayé de fabriquer étaient tellement mal faites que, n'osant pas les placer sur le marché monétaire local, ils ont préféré les jeter à la rivière (il s'agit probablement de l'Ariège). Dépités par leur échec, Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena jurent qu'on ne les prendra plus à tenter de fabriquer de la fausse monnaie et qu'ils regrettent cette tentative... Face au tribunal ils disent, dans une belle unanimité, faire pénitence de leurs actes... Mais faut-il croire les déclarations de nos trois larrons ? Oui, il faut les croire. On peut supposer que les trois apprentis faussaires n'ont pas réussi leur coup à cause d'une mauvaise maîtrise de la technique de fabrication de la monnaie, et en particulier de la gravure des coins monétaires, qui demande tout de même une certaine expérience, sans compter la maîtrise de la fonte du métal et de la préparation des flans des monnaies qui demande un outillage et des installations relativement élaborés. On peut aussi s'interroger sur le choix d'une grotte comme lieu d'intallation d'un atelier de fausse monnaie : une grotte est une souricière qui se prête fort mal à la production métallurgique; il faut y porter du charbon de bois en bonne quantité, de l'outillage, et la ventilation est insuffisante, à moins de s'installer à proximité immédiate de l'entrée de la cavité... Bref, l'aventure de Pierre de Ruppe de Pierre Isarn et de Jean Serena ressemble fort à une blague qui aurait mal tourné.

Cette histoire aurait pu s'interrompre après le pitoyable échec technique de nos apprentis faux-monnayeurs... Mais c'était sans compter sur une dénonciation parvenue jusqu'aux oreilles d'un des notables locaux de Tarascon-sur-Ariège. En effet il a bien fallu qu'une personne mal intentionnée dénonce les trois hommes. Le texte du procès ne nous dit malheureusement rien à ce sujet, et l'on ne peut donc que faire des suppositions. Il semble que les trois hommes n'ont pas été pris en flagrant délit, puisqu'ils ont pris le temps de jeter à la rivière leur production. Seule une dénonciation a pu les conduire à Pamiers, face au Comte de Foix, dans une position plutôt embarrassante... Le procès a donc été provoqué par un règlement de comptes.
La cour, présidée par le comte de Foix, est tout de même soucieuse de savoir si quelque commanditaire haut placé ne se cacherait pas derrière cette affaire. La fabrication de monnaie est en effet une question de la plus haute importance car elle met en jeu des questions de souveraineté. "Avez-vous bénéficié de la complicité de personnes nobles ou ignobles, qui auraient participé sciemment et consciemment ou même qui auraient dirigé la fabrication de fausses-monnaies ?", demande-t-on en substance aux accusés, en leur rappelant qu'ils ont juré sur les Evangiles de dire la vérité et que leur réponse peut mettre leur âme en péril et les propulser directement en enfer. Ceux-ci répondent que non, qu'ils n'ont bénéficié d'aucune complicité.

Il semble qu'aucune condamnation n'ait été prononcée à l'encontre des trois accusés, qui après avoir reconnu les faits s'engagent sur la voie de la repentance et de la pénitence. On peut alors s'interroger sur la nature de ce procès qui rassemble un très grand nombre des hauts dignitaires du Comté de Foix pour une affaire qui fait parfois penser à un opéra comique. C'est que le tribunal ne pouvait pas préjuger de la gravité d'une affaire qui s'est finalement avérée insignifiante. On peut d'ailleurs saluer une justice plutôt impartiale et respectueuse du droit des accusés (malgré l'absence d'un avocat de la défense). Visiblement, le Comte Roger Bernard a voulu un procès exemplaire, pour montrer que la justice seigneuriale est aussi sophistiquée que la justice royale ou ecclésiastique, dont elle copie la procédure inquisitoriale. Ceci est de la plus haute importance pour le Comte : il faut faire bonne figure face à la justice royale, centralisatrice et qui tend à réduire de plus en plus les pouvoir des justices seigneuriales. Enfin, cette affaire mineure aurait pu révéler un véritable réseau structuré et organisé de fabrication de fausse monnaie, appuyée peut-être par quelques seigneurs ou notables locaux... Dans ce cas c'était la souveraineté économique et politique du Comté de Foix qui aurait été mise en jeu, ce qui n'était pas moins grave. Mais Pierre de Ruppe, Pierre Isarn et Jean Serena n'étaient en fait que de trois faussaires amateurs ayant tenté de fabriquer de la monnaie dans un lieu peu commun...


 

 

Commentaires (1)

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