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.Sources
Marie-Madeleine Davy, Initiation médiévale : la philosophie au XIIe siècle, Albin Michel 1980,
J. Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1990,
Scolastique (du latin schola, ae, « école », qui désigne « arrêt de travail », ou bien « loisir consacré à l'étude ») désigne la philosophie développée et enseignée dans les universités au Moyen Âge visant à concilier l'apport de la philosophie grecque (particulièrement l'enseignement d'Aristote et des péripatéticiens) avec la théologie chrétienne héritée des Pères de l'Église et d'Anselme.
Le terme de « scolastique », dérivé du terme schola, provient du grec scholê au sens d’oisiveté, de temps libre, d’inactivité, qui a donné à une période un peu plus tardive : « tenir école, faire des cours ». C’est qu’en effet, au Moyen Âge, seuls les religieux avaient la « scholê », c'est-à-dire le loisir d’étudier, laissant aux autres (le clergé séculier, les frères convers, les laïcs…) le soin dévalorisé de s’occuper des affaires matérielles.
Une des bases de la scolastique est l'étude de la Bible des Septante, traduite de l'hébreu en grec à Alexandrie. Elle fut ensuite traduite du grec en latin, par saint Jérome, ce qui a donné la Vulgate. La Vulgate devient le texte de référence absolu pour les penseurs latins du Moyen-Age. Uniquement accessible aux lettrés, elle est le fondement incontesté des études. Sont aussi soumis à l'étude scolastique l'enseignement officiel de l'Église, notamment les décisions des conciles; les écrits des saints, tels Saint Augustin, Saint Hilaire, Grégoire le Grand, les traités attribués à Denys l'Aréopagite, et surtout les quatre Livres des sentences, où Pierre Lombard avait rangé, vers 1150, l'ensemble des données et des problèmes de la foi chrétienne tels qu'ils avaient été déterminés, discutés, compris, par les principaux penseurs de l'Église-
La réconciliation entre Aristote, « le divin docteur » et la foi chrétienne passe en particulier par la tentative de résoudre les tensions entre philosophie première (selon Aristote) et théologie, autrement dit entre une métaphysique générale (philosophie première appelée plus tard ontologie, ou ontosophie) et une science de l'être par excellence (plus tard, metaphysica specialis, la théologie). La plupart des textes d'Aristote sont seulement connus dans leur traduction de l’arabe vers le latin par Averroès. Cette réconciliation avec la philosophie première est présentée dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin. Au centre de cet ouvrage, on trouve une théologie de la Création (prima pars : Dieu, la création). La réconciliation est soumise à la hiérarchie augustinienne : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas ». Il s'agit avant tout de mieux comprendre la foi chrétienne à la lumière de la philosophie antique.
La scolastique comporte plusieurs formes : la lectio de textes, les commentaires, la quaestio, la disputatio ou question disputée, les questions quodlibétales et les sommes.
La lectio consiste à expliquer les textes fondamentaux de l'enseignement (la Bible, Pierre Lombard, Aristote plus tard, etc.) quasiment mot à mot. Le texte est divisé en ses diverses parties, puis commenté dans le détail ; enfin les problèmes qu'il pose sont examinés. Les commentaires sont destinés à faire comprendre des œuvres (de nature religieuse, philosophique, scientifique) considérées comme fondamentales. Elle permet de résoudre un problème selon un schéma rigoureusement réglé, des problèmes de théologie ou de philosophie.
La quaestio apparaît au début du XIIe siècle. La technique en est parfaitement mise au point au XIIIe siècle. La quaestio est le fait du maître seul. Quand y sont mêlés d'autres acteurs, elle prend la forme de la disputatio, soumise à des règlements universitaires précis.
La disputatio représente une compétition, une joute verbale entre deux docteurs et leurs étudiants sur un sujet de théologie, de philosophie ou de droit. À Paris, elle se déroule sur la place de la Sorbonne, ou sur tout autre lieu circulaire, devant des spectateurs qui ont été avertis de la joute oratoire par des « placards », affichés entre autres sur la porte des églises. Le déroulement de ces joutes est très strict, et codifié de façon rigide. Une somme est le résumé systématique d'un ensemble doctrinal, résumé qui peut être fort long.
C'est sur l'aspect formaliste de la disputatio que se concentrera la critique rationaliste et moderne de la scolastique. Sa méthode est en effet une pure spéculation intellectuelle, fondée exclusivement sur le commentaire de textes ou le commentaire de commentaires, s'interdisant tout regard direct sur le réel. Cette logique formelle ne peut se prévaloir d’aucune validité en ce qui concerne la compréhension et l’extension d’un prédicat. C’est l’attitude que Platon a combattue chez les sophistes.
La scolastique vue à mesure de la pénétration d'Aristote
Le développement de la scolastique fut essentiellement subordonné à la pénétration d’Aristote en Europe, ainsi qu’aux traductions des philosophes juifs et arabes (dont Avicenne, Averroès, Maïmonide) L’installation de la physique et de la métaphysique d’Aristote en Occident provoqua une véritable « révolution » La chronologie peut être décomposée comme suit :
- Pendant tout le Moyen Âge, Aristote n’est vu que comme un logicien, et on ne connaît de lui que l’Organon, puis les Catégories et le Periermenias, bases sur lesquelles on ajoutera quelques sources indirectes, qui donnera un ensemble appelé vieille logique. C’est cette version qu’avait utilisé Abélard-
- Vient le moment où « par Tolède, les chevaliers de la Reconquista apportent aux troubadours les échos de la poésie de l’Islam. Ce fut d’abord la nature qu’Aristote découvrit aux esprits ". C’est essentiellement Gérard de Crémone, à partir de 1134 à Tolède, ayant à son actif 86 traductions de l’arabe (ouvrages de mathématiques, d’astrologie, d’hermétisme), qui va traduire « la version des analytiques postérieurs, de la Physique, des traités du ciel et du monde, de la génération et de la corruption, ainsi que des premiers livres des météores ». D’après Jeauneau, ces premières traductions sont encore imprégnées de néo-platonisme et mêlent des ouvrages authentiques d'Aristote à des ouvrages influencés par le néo-platonisme, tels que le "Liber de Causis" ("Livre des causes" ou "Livre du bien pur").
- Les dates exactes d'arrivée des diverses traductions en France nous sont actuellement inconnues, bien qu'il soit fort probable que leur diffusion fut progressive. Néanmoins, Étienne Gilson donne l'indication suivante : « Il semble bien que quelque chose de la physique d'Aristote ait été connu dès la fin du XIIe siècle".
- En 1210, les livres de philosophie de la nature sont interdits-
- En 1215, plusieurs écoles s’assemblent pour fusionner et devenir l’Université parisienne, institution à part entière, avec ses propres statuts. L’universitaire y fonde sa méthode, la scolastique qui connaîtra ses premiers déboires, du fait de l’inconciliabilité d’une culture importée avec la culture établie- À la faculté des arts de Paris, la logique d’Aristote est tolérée, mais non la physique et la métaphysique -
- En 1231, le pape Grégoire IX « réitère l’interdiction du concile de 1210, mais ajoute que la Physique d’Aristote sera soumis à l’examen d’une commission et purgé de ses erreurs »
- De 1230 à 1255, les barrières se rompent progressivement, sous l’impulsion d’Albert Le Grand et Roger Bacon en 1244, puis de Robert Grossetête, chancelier de l’université d’Oxford qui termine la traduction de l’Éthique à Nicomaque en 1247, et enfin de Saint Thomas d’Aquin en 1252, où « Saint Thomas a franchement opté pour Aristote »-
- Cette éclaircie ne sera que de courte durée. En 1270, Etienne Tempier, Evêque de Paris, condamne l’aristotélisme après avoir découvert des positions contraires aux dogmes chrétiens chez certains scolastiques (tels que Boèce de Dacie et Siger de Brabant), condamnation renforcée en 1277, car il dit « qu’il pouvait exister plusieurs mondes, et que l’ensemble des sphères célestes pouvait, sans contradiction, être animé d’un mouvement rectiligne ». Cette date correspond, selon Duhem, à la naissance de la science moderne- Tempier, au nom d’une nécessité théologique, ouvrira une brèche béante à partir de laquelle se poseront les bases de la pensée moderne : « Si la science moderne n’est pas née en 1277, c’est la date où la naissance des cosmologies modernes est devenue possible en milieu chrétien »
Quatre périodes
Le développement de la scolastique est intimement lié à celui des universités. Ainsi la scolastique est un produit universitaire, au sens institutionnel et social à la fois. L'emprise de la scolastique se divise en quatre grandes périodes, même si l'influence de celle-ci s'étend au-delà.
Du début du XIe siècle à la fin du XIIe siècle
La première période, qui semble débuter surtout avec la figure d'Anselme de Cantorbéry, est marquée par la Querelle des universaux, opposant les réalistes, menés par Guillaume de Champeaux, aux nominalistes, représentés par Roscelin, et aux conceptualistes (Pierre Abélard). Mais la forme véritablement préparatoire à la scolastique sera l'école de Chartres qui redécouvrira Aristote-
Cette période marque aussi l'apogée des exégèses médiévales. Celles-ci interprétaient les Saintes Écritures à travers la méthode scolastique qui révélait son quadruple sens : littéral, allégorique, tropologique, et anagogique. Chacun des quatre sens était connu et pratiqué depuis longtemps, mais cette doctrine des quatre sens de l'Écriture préconisait une interprétation plurielle du texte de la Bible. Hugues de Saint-Victor l'employa (De Scripturis).
Les œuvres d'Aristote sont traduites (en même temps que les traités scientifiques grecs et arabo-musulmans) par des équipes de philosophes chrétiens, juifs et arabes, notamment Averoès. Elles sont marquées par l'influence de Platon et de Plotin.
De la fin du XIIe siècle à la fin du XIIIe siècle
Cette deuxième période est considérée comme l'apogée de la scolastique. Elle est appelée pour cette raison la grande scolastique. A partir de 1230, les principaux représentants de la scolastique : Les œuvres d'Aristote sont traduites du grec en latin par Albert le Grand, véritable introducteur de la pensée du philosophe et par Guillaume de Moerbeke, secrétaire de Thomas d'Aquin, et introduites dans les universités.
Le principe de la scolastique est donc attaqué de tous côtés-
Plusieurs sensibilités se sont exprimées dès cette époque. On note par exemple que Robert Grossetête à Lincoln (Royaume-Uni) et Roger Bacon à Oxford, davantage portés vers l'expérience que vers la spéculation pure, avaient identifié quelques erreurs commises par Aristote à propos des phénomènes naturels, ce qui ne les empêcha nullement de reconnaître l'importance de la philosophie d'Aristote. Cependant à la fin du XIIIe siècle, le plus grand souci des universitaires est de refuser radicalement l'univers nécessaire des Grecs et des Arabes.
Le XIVe siècle
La troisième période est une phase de repli. Le dernier grand représentant de la scolastique est Jean Duns Scot . On voit le penseur Guillaume d'Occam prendre position pour les nominalistes, et fonder une via moderna qui s'oppose au thomisme, distinguant davantage que Thomas d'Aquin la philosophie de la théologie.
À partir du XVe siècle
À partir du XVe siècle, la scolastique est remise en cause par l'humanisme puis par la Réforme au XVIe siècle. Érasme critique son « langage barbare », son ignorance des lettres et des langues. Les maîtres de la scolastique ignorent en effet le grec et ne possèdent que des traductions de seconde ou troisième main. Mais les maitres de la scolastique Jean Bessarion (env. 1402-1472), Pietro Pomponazzi (1462-1525) et les maîtres de Padoue s'opposent aux idéaux de l'humanisme. Les théologiens s'opposent d'ailleurs à la traduction par Érasme du grec au latin du Nouveau Testament, traduction beaucoup plus fidèle au texte Érasme critique surtout la « contamination » de la scolastique par la philosophie païenne : « Quelles relations peut-il y avoir entre le Christ et Aristote ? »-
L'école de Salamanque en Espagne constitue un renouveau très important sur les grandes questions dont on débat pendant la Renaissance : droit naturel, économie. Francisco Suarez, jésuite espagnol de l'école de Salamanque, est considéré comme le plus grand scolasticien après Thomas d'Aquin. Il semble être tombé dans un certain oubli, pourtant Descartes s'est appuyé sur ses dissertations métaphysiques pour critiquer la philosophie première de la scolastique.
Descartes conçut un projet de philosophie des sciences en réaction à la condamnation de Galilée. Dans le célèbre Discours de la méthode (1637), il déclare :
« [...] au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »
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