La dialectique

 

La dialectique (appelée aussi méthode ou art dialectique), est une méthode de discussion, de raisonnement, de questionnement et d'interprétation qui occupe depuis l'Antiquité une place importante dans les philosophies occidentales et orientales.

 

La dialectique s'enracine dans la pratique ordinaire du dialogue entre deux interlocuteurs ayant des idées différentes et cherchant à se convaincre mutuellement. Art du dialogue et de la discussion, elle se distingue de la rhétorique (qui se rapporte plutôt aux formes du discours par le dénombrement de ses différentes figures) car elle est conçue comme un moyen de chercher des connaissances par l'examen successif de positions distinctes voire opposées (même si l'on en trouve des usages détournés, visant la persuasion plus que la vérité). Plus généralement, elle désigne un mouvement de la pensée, qui se produit de manière discontinue, par l'opposition, la confrontation ou la multiplicité de ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme une définition ou une vérité.

 

Elle est ainsi devenue, en particulier à travers son assimilation par le Moyen Âge, une technique classique de raisonnement, qui procède en général par la mise en parallèle d'une thèse et de son antithèse, et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d'une synthèse finale. Cette forme de raisonnement trouve son expression dans le célèbre « plan dialectique » dont la structure est « thèse-antithèse-synthèse » : je pose (thèse), j'oppose (antithèse), et je compose (synthèse) ou dépasse l'opposition.

 

 

 

 La dialectique dans la philosophie médiévale

Le haut Moyen Âge

 Durant le haut Moyen Âge, la dialectique formait, avec la grammaire et la rhétorique, les trois disciplines du trivium, avant l'époque carolingienne. Le trivium (« triple chemin ») constituait, avec le quadrivium (« quadruple chemin »), le socle des matières enseignées (les sept arts libéraux) dans les écoles depuis l'Antiquité latine. C'est le moine lettré anglo-saxon Bède le Vénérable, de culture latine, qui, avec Isidore de Séville, transmit ces arts libéraux à l'Occident chrétien au début du VIIIe siècle. Le moine anglais et grand réformateur Alcuin, ami et conseiller de Charlemagne, reprit cette base pour fonder le système d'enseignement de l'Empire carolingien, à la fin du VIIIe siècle, participant à la « Renaissance carolingienne ». Il fut aussi l'auteur d'un traité de dialectique.

 

Au IXe siècle, le néoplatonicien Jean Scot Erigène enseignait encore les arts libéraux. Mais avec les invasions viking, sarrasines et hongroises des IXe et Xe siècles, les études connurent un déclin relatif. Ainsi, plusieurs arts libéraux (en particulier le quadrivium et la dialectique) n'étaient plus ou presque plus enseignés dans les monastères, comme le rapporte le chanoine Jean Leflon, biographe moderne de Gerbert d'Aurillac.

 

Toutefois, la dialectique fut remise à l'honneur en Europe par le premier pape français, Sylvestre II (Gerbert d'Aurillac), un peu avant l'An mil. Ce dernier, fut, dit-on, le premier à introduire Aristote en Occident (Platon était déjà lu et connu, notamment à la cour de Charlemagne, via le néoplatonisme). Après son séjour en Catalogne, il introduisit la dialectique et le quadrivium à l'école cathédrale de Reims, où il enseigna ces disciplines.

 

Le bas Moyen Âge

 Une nouvelle période de traduction des œuvres d'Aristote commence au XIe siècle, qui voit s'affronter dialecticiens et anti-dialecticiens. Les premiers pensent que, par le recours à la logique d'Aristote, une explication rationnelle des mystères chrétiens est possible, tandis que les seconds estiment que la dialectique risque de dissoudre les mystères de la religion, et sont partisans de l'autorité des Pères de l'Église et des Conciles. Cette époque de tâtonnement sur les rapports entre la foi et la raison est dominée par l'œuvre imposante d'Anselme de Cantorbéry.

 

Le XIIe siècle poursuit et amplifie le développement de la dialectique, notamment par l'étude de la logique et de la grammaire spéculative, qui deviennent les instruments de la théologie (par exemple chez Alain de Lille). C'est à cette époque que prend corps la querelle des universaux, autour de l'opposition entre les réalistes et les nominalistes, parmi lesquels figurent Roscelin de Compiègne et Guillaume de Champeaux, les maîtres du plus grand dialecticien de l'époque, Pierre Abélard. Outre la logique, dans les écoles monastiques, une nouvelle philosophie naturelle (École de Chartres) et la mystique spéculative se partagent alors les fruits de la dialectique. C'est aussi le siècle où s'amorce un vaste mouvement, parti de Tolède et d'Italie, de traductions latines nouvelles (Gérard de Crémone, Henri Aristippe[8], Dominique Gundissalvi), en particulier des œuvres d'Aristote ou des commentateurs d'Aristote (Alexandre d'Aphrodise, Proclus[9]), ces derniers comptant aussi pour une grande part les représentants de l'aristotélisme arabe (Al-Kindi, Al-Farabi, Avicenne), qui pénètre ainsi en Occident.

 

Au XIIIe siècle, la diffusion de la philosophie d'Aristote fait apparaître une nouvelle méthode philosophique : la scolastique, qui tente d'incorporer l'aristotélisme au christianisme. Les œuvres d'Aristote ayant été progressivement regroupées, classées et diffusées dans les universités nouvellement créées (notamment par Albert le Grand à l'Université de Paris), c'est vers le milieu du siècle que Thomas d'Aquin réalise une vaste synthèse entre l'aristotélisme et le christianisme, principalement dans sa Somme théologique, tâche qui apparaissait pourtant bien improbable, mais qui aura une influence considérable et donnera naissance au courant scolastique. Les dominicains adoptent rapidement cette synthèse thomiste, mais un fort courant franciscain la rejette et reste fidèle à saint Augustin, tandis que d'autres se tournent vers Avicenne ou Averroès. De cette opposition au thomisme surgiront de nouvelles écoles au début du XIVe siècle, issues des maîtres franciscains Duns Scot et Guillaume d'Occam.

 

Les arts libéraux restent néanmoins pendant cette période la base de l'enseignement. En particulier, les procédés dialectiques de questions-réponses, comme la fameuse disputatio, étaient très utilisés dans les écoles urbaines et les universités en Europe jusqu'au XIIIe siècle. Bernard de Clairvaux, par exemple, les utilisait fréquemment. En somme, la dialectique fut enrichie au Moyen Âge par la logique aristotélicienne, qui fournissait des fondements et des concepts solides et utiles aux raisonnements. Ceci lui permit de constituer la méthode de réflexion et de discussion privilégiée dans la théologie médiévale (« la raison au service de la foi », ou « la philosophie servante de la théologie »]). Elle permettait en effet non seulement à la religion chrétienne d'éclairer certains de ses articles par une exposition rationnelle, mais aussi à des positions et à des théories concurrentes ou contradictoires de se mettre à dialoguer les unes avec les autres, et éventuellement de se réconcilier.

 

 

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