L’époque des Tang était une époque relativement libre pour les femmes de Chine. Parce que la culture et l’éducation se transmettaient alors plus généreusement aux filles, il ne fut pas rare de voir des femmes contribuer aux arts picturaux, poétiques ou littéraires voire à la politique. Il n’est donc pas étonnant que la belle Wu fût initiée aux œuvres classiques, à la peinture, la danse, la musique et à la poésie. La tradition la fait naître en 625 à Chang an, capitale de l’Empire mais les Annales indiquent que son père était magistrat dans le Sichuan lors de sa naissance. Son prénom n'est pas mentionné dans les annales officielles. Comme elle se donna plus tard le nom de Wu Zhao, pour lequel elle fit créer un caractère jusqu'alors inexistant, on a avancé l'hypothèse qu'elle avait été prénommée Zhao.
Son père, Wu Shihuo (577-635), un maitre d'œuvre, avait su se faire des relations dans l'exercice de son travail. Il avait ainsi accédé à un poste de sous-officier, puis s'était distingué lors de la campagne militaire de 617, obtenant finalement le titre enviable de duc de Taiyuan (Shanxi), région d'origine de la famille Wu. L'empereur Gaozu lui aurait fait épouser en secondes noces une femme approchant la quarantaine, fille d'un parent de la famille impériale Sui nommé Yangda4. Elle donnera le jour à trois filles dont la future impératrice. Devenue veuve, il semble qu'elle n'ait guère reçu de soutien de la part de sa famille d'origine et encore moins des demi-frères de Wu Zetian.
Wu Zetian fut la seule impératrice régnante de Chine et elle fondera même sa propre dynastie, les Zhou ), et régna sous le nom d'« empereur Shengshen » de 690 à 705. C’était une femme d’une beauté incroyable et au tempérament d’acier ; une anecdote bien connue raconte que l’empereur Taizong avait un cheval appelé « Lion » tant il était sauvage et que personne n’arrivait à le contrôler ; la belle Wu se proposa de dominer la bête si on lui donnait trois choses : un fouet de fer, un marteau de fer et une dague. D’abord elle aurait fouetté le cheval, puis s’il refusait toujours d’obéir elle se proposait de le frapper avec le marteau et s’il se montrait toujours rebelle de lui trancher la gorge. Voici comment son ennemi politique, le poète Lo-Ping Wang la décrit :
« Des sourcils arqués comme des antennes de papillon
Ne consentant pas à céder aux autres femmes.
Cachée derrière sa manche elle s’applique à calomnier.
Son charme de renarde a le pouvoir particulier d’ensorceler le maître. »
Son ascension vers le trône sur un chemin d’intrigues constellé de sang et son règne marqué par de nombreux outrages à la tradition furent l’objet de critiques virulentes des historiens confucianistes, mais certains aspects en ont été réévalués à partir des années 1950, notamment par les historiens communistes.
De concubine à impératrice
La famille Wu s'était élevée au-dessus de la condition ordinaire, mais l'ascension du père était trop récente pour en faire une authentique grande famille. C'est donc en concubine de modeste extraction aux yeux de la cour qu'elle entre entre 12 et 14 ans dans le gynécée de Taizong avec le grade de « talentueuse » , l'un des plus bas. Selon la tradition, elle reçoit un nouveau prénom ; elle sera désormais Meiniang Il nous est permis de nous douter que dès cette période elle entretint une relation privilégiée avec le dauphin Li Zhi, futur empereur Gaozong. En 649 l’empereur décède des suites d’une longue maladie contractée en 645 et la belle Wu ainsi que toutes les « veuves » sans enfant est envoyée dans un monastère. Elle restera au temple de Ganyesi jusqu’à ses 28 ans c'est-à-dire pendant environ trois ans ; pour Danielle Eliseef et Barbara Benett Peterson, ce n’est qu’à l’occasion d’un pèlerinage dans ce temple que le jeune empereur Gaozong remarquera la belle Wu pour la première fois, déplorant que « la rigueur de la tradition gâche sans discernement les richesses de la nature », mais il est permis de douter d’une rencontre aussi romanesque qu’improbable, juste à la fin de la période de deuil. Quoiqu’il en soit, en tant qu’ancienne concubine de son propre père il ne saurait en faire la sienne sans commettre d’inceste. Cependant à cette époque la cour des Tang subissait l’influence des coutumes « barbares » (le lévirat mongol) au point que le tabou d’un tel procédé était sinon effacé du moins bien diminué. « Chez les nomades, on n’écartait jamais les femmes ; le mâle survivant, frère ou fils, les prenait toutes en charge). Par ailleurs la première épouse, issue de la famille Wang encore stérile, en voulait « à la terre entière » et craignait que le jour où le Fils du Ciel eût à désigner son successeur soit la fin de son titre d'impératrice. Elle voit alors en Dame Wu à la beauté proverbiale un moyen de saper l’influence de Xiaoshufei la seconde épouse auprès du Fils du Ciel ; elle fait donc sortir de sa retraite forcée la belle dont son mari lui aurait vanté les charmes inemployés.
Quand le jeune empereur Gaozong la revoit avec ses cheveux et habillée des plus belles soieries il en devint fou au point d’oublier les épineuses questions de sa succession. Il chasse les conseillers qui l’implorent de ne pas se commettre avec une telle femme et l’accueille dans son gynécée à nouveau avec le rang de cairen. Dans un premier temps tout marcha comme prévu et Xiaoshufei se désolait d’être tombée en disgrâce. Mais la première épouse sous-estimait l’ambition de la belle Wu ; depuis son retour au palais à 28 ans, elle manifeste une aptitude à se faire des alliances et nouer des intrigues qu'on ne lui connaissait pas du temps de Taizong, ainsi qu'une ambition personnelle qui va s'avérer peu commune. Tandis que sa faveur auprès de Gaozong grandit, elle se tisse un réseau de fidèles et rallie les ennemis de l'impératrice. Toujours concubine, son grade s'est élevé considérablement. Accédant au rang de zhaoyi elle est désormais la cinquième dame du palais dans la hiérarchie du gynécée, et la première pour l'influence auprès de Gaozong.
Cependant, pour son malheur, quand elle accouche enfin d’un enfant, c’est d’une fille. Lorsque elle eût à subir les railleries de sa rivale qui exultait de la voir si malchanceuse, elle l’accusa du meurtre de sa petite fille. Ici encore une fois les historiographes se partagent : pour les uns, Wu Zetian assassina elle-même son enfant afin de mieux noircir la première épouse, pour d’autres, non. Quoiqu’il en soit, devant le manque de preuves, l’empereur resta circonspect et suivit l’avis de ses conseillers, qui était de ne pas se mêler de ces histoires de femmes.
La belle Wu avait tout perdu et la première épouse gardait sa fonction officielle. Son ambition inassouvie, pleine de rancœur, n'ignorant pas que l’empereur finirait par se lasser d’elle car sa beauté ne durerait pas toujours : elle décida d’agir vite. C’est alors de sorcellerie dont elle accuse la première et la seconde épouse. Transi de frayeur superstitieuse, le Fils du Ciel n’écoute plus un mot de ses conseillers et donne droit dans le piège. Il laisse carte blanche à l’ambitieuse Wu pour débrouiller ces affaires de magie noire : la sorcellerie est affaire de femme. Forte de ses appuis au Palais Impérial, elle fait arrêter les deux femmes et les soumet à l’horrible supplice que Dame Lü avait autrefois imaginé pour se venger de sa propre rivale ; bras et jambes coupés, elle les fait jeter dans une cuve de vinaigre qui, en cautérisant partiellement les plaies, prévient ainsi une mort trop rapide en prolongeant trois jours durant leur atroce agonie. Même les exécutants de la torture, pourtant endurcis, gardèrent dit-on un souvenir terrible de ces deux bouches ouvertes dans des corps mutilés qui proféraient des malédictions rendues plus effrayantes encore par la douleur qui les rendait incompréhensibles… Selon Grousset c’est parce qu’elles auraient continué de voir l’empereur même une fois répudiées que la terrible Wu leur aurait fait subir un tel châtiment.
Plus terrifiée encore que tout autre –puisqu’elle en était la cible- Dame Wu passa ses nuits à pratiquer des rituels magiques importés des contrées barbares pour se débarrasser des deux fantômes dont elle se croyait hantée. Ironie, car c’était elle la véritable sorcière de l’affaire, mais l’empereur était bien trop effrayé pour en juger clairement. Loin de là : c’est éperdu de reconnaissance qu’il lui accorda la place de première épouse tant convoitée malgré les grincements de dent des conseillers du Dragon, lui donnant alors le titre de Zetian, littéralement : « selon la volonté du Ciel ». Elle est alors âgée de 32 ans : de retour du monastère, il ne lui aura fallu que quatre ans pour parvenir au plus haut degré de l’état accessible à une femme ; mais l’ambition de la belle Wu ne saurait s’arrêter à la limite que lui impose son sexe.
D'impératrice consort à impératrice régnante
Par la suite, son ascendant sur l’empereur ne fera que s’accentuer, notamment à la faveur de la santé fragile de l’empereur qui commença à se dégrader cinq ans après que Wu Zetian ait commencé à siéger à ses côtés. Dissimulée derrière un voile de gaze ou de soie, conformément aux rites, elle dirige en secret les affaires de la cour. Elle brûlait d’une ambition démesurée, repoussant les traditions confucianistes que son sexe fier ne pouvait sentir que comme une insulte et une humiliation. Elle trouva dans le rituel de sacrifice fengshan de l’année 666 une occasion de le signifier à la cour. En effet, traditionnellement, l’empereur sacrifie lui-même au ciel et à la terre. Mais Wu Zetian manifesta son étonnement : le ciel, yang, était associé au masculin mais la terre, yin, était associée au féminin. Il convenait donc que ce fut à une femme de procéder au sacrifice à la terre. Les lettrés impériaux étaient aussi choqués qu’embarrassés ; rien dans la tradition ne mentionnait la nécessité qu’un sexe ou l’autre procédât aux sacrifices. Finalement l’empereur dut se ranger aux arguments de la belle Wu et lui abandonner le rituel de la terre, lui permettant ainsi chaque année de prouver rituellement son importance et sa nécessité au bon fonctionnement de l’Univers ; et les lettrés à court d’arguments ne purent que s’incliner. Une autre de ses réclamations concerna le titre de l’impératrice ; arguant que l’Empereur était appelé Fils du Ciel son alter ego féminin devait être appelée logiquement Impératrice Céleste (TianHou). Encore une fois le Dragon n’eût rien à objecter.
Si l'on en croit un document résumant ses « douze propositions » , elle fait preuve d'une certaine sagesse politique : elle préconise une baisse des impôts, des efforts en direction de l'agriculture, l'encouragement de l'expression des opinions de différentes sources. Elle a aussi beaucoup fait pour le statut des femmes.
Alors, une impératrice féministe, ou pas?
D’après Sherry J. Mou si elle su manifester rudesse et cruauté envers ses opposants, elle ne montra jamais de volonté « proto-féministe » à travers les réformes sociales que son gouvernement promulgua. Elle fit pourtant beaucoup pour les femmes, leur éducation, leur bien-être et leur accès aux examens et aux postes officiels. Ses « douze décrets » ou « douze propositions » stipulent dès 674 qu’il faut harmoniser les relations entre belles-sœurs, organiser des funérailles publiques pour les femmes sans-abri, prendre soin des veuves, organiser des centres de soins pour femmes, des hospices pour vieilles femmes, des maisons pour les jeunes filles et des temples pour les nonnes vouées à la chasteté. La proposition la plus significative, ou du moins celle qui provoqua le plus de remous à la cour fut l’augmentation à trois ans de la période de deuil pour rendre hommage à la mort de la mère, à l’égal de celle du père, que celui-ci fut vivant ou non. La chose est loin d’être aussi anodine et symbolique qu’elle pourrait paraitre car ce n’est qu’à grand renfort de menaces et de pressions pécuniaires que l’Impératrice Céleste réussit à faire passer son décret.
Mais malgré son esprit de brigue, son absence de moralité et ses pratiques de sorcellerie, la nouvelle impératrice était très férue de gestion politique et a même démontré une grande ouverture d’esprit, presque humanitaire. Elle préconisait une baisse des impôts pour encourager le travail agraire des hommes et la sériciculture des femmes, et s’opposait aux corvées qu’elle voulait proscrire. Elle voulait aussi diminuer l’importance de l’armée –qu’elle n’aimait pas- afin de la garder seulement comme un moyen d’ « éducation morale » pour le peuple. Elle permit aussi une plus libre expression des critiques mais ceci probablement dans le but de mieux repérer les contestataires pour plus vite leur « fermer la bouche ».
La montée en puissance
Afin de parachever la promotion sociale de sa famille, elle fait inscrire le clan Wu parmi ceux de première importance dans les registres des « Grandes Familles »en changeant le « Livre des Clans » en « Livres des Noms » ; un autre bras d’honneur fait aux traditions impériales.
Selon Benett Peterson, dès 660 l’empereur voyant son pouvoir faiblir aurait voulu se débarrasser de sa femme influente mais en vain. Il était même tellement impuissant qu’il dut au contraire abdiquer en faveur de son fils Li Hong. Selon d’autres sources, devant ses capacités étonnantes de chef d’état, c’est d’abord l’empereur Gaozong lui-même qui veut laisser son trône à son épouse, mais les ministres n’auraient su tolérer une telle transgression à la tradition ; peut-être est-ce ainsi qu’est née en la belle Wu l’idée de prendre un jour la tête de l’état elle-même.Elle se débarrasse successivement des ministres et conseillers les plus hostiles. Des quatre fils qu'elle a donnés à Gaozong, les deux premiers sont très appréciés de l'empereur et des ministres. Ils seront successivement désignés prince heritier, mais Wuzetian elle-même les écartera du pouvoir. Tous deux mourront : l'aîné, Li Hong , empoisonné, le second, Li Xian , assassiné après avoir été dégradé et banni. De même que pour sa fille, c'est elle que les historiens chinois accusent de ces morts. Le troisième fils, extrêmement docile, accède a son tour au rang de prince héritier. Il deviendra un temps empereur à la mort de son père en 683 sous le nom de Zhongzong , mais Wu Zetian reste chargé de la politique comme Gaozong l'avait stipulé dans ses dernières volontés. Peu après, Zhongzong prenant trop de liberté au goût de sa mère, elle le fait démettre et remplacer par son jeune frère, Ruizong -
Mort de l'Empereur Gaozong
Les Annales racontent comment son épuisement chronique évolua en une terrible maladie qui coûta la vie à l’empereur : « Sa tête enfla et il devint comme aveugle. Son médecin offrit de ponctionner les parties tuméfiées. Wu Zetian s’écria que porter la main sur la face de l’empereur était un crime de lèse-majesté passible de mort. Le médecin tint bon, pratiqua les ponctions et la vue de l’empereur se dégagea […]. Feignant alors d’être ravie, elle courut chercher cent pièces de soie qu’elle offrit elle-même par brassées au médecin. Mais un mois plus tard on apprit que l’Empereur était retombé soudainement malade et qu’il venait de décéder sans témoin (27 décembre 683). » On constate que les historiens laissent clairement planer un soupçon sur la responsabilité de Wu Zetian dans la mort de l’empereur, cela dit nous serions bien incapables nous-mêmes d’en juger aujourd’hui à quinze siècles de distance.
Un destin écrit d'avance
Wu Zetian prépare d'ores et déjà son accession à la position d'empereur. Elle change le nom de Luoyang en Shendu (ville divine), dévoilant ainsi son intention de déplacer la capitale de l'empire, et attribue de nouveaux titres aux fonctionnaires du palais. L'intention qui se cache derrière ces transformations n'échappe pas à un certain nombre d'opposants qui cherchent à y mettre fin. En 684, elle doit faire réprimer une révolte menée par Xujingye , un dignitaire banni.
Cherchant déjà une légitimation spirituelle, en avril 688 Wu Zetian commence sa propagande personnelle ; elle demande à son neveu du clan Wu de faire graver une stèle de huit caractères où on peut lire : « La sage mère est descendue sur la terre » ou encore traduit : « avènement d'une sainte mère qui reprendra avec éclat la fonction impériale ». Puis elle fait en sorte que la stèle soit trouvée dans la rivière Luo, dont on dit que les symboles du Yi Jing sont jadis « sortis ». Ainsi, les partisans de la belle Wu s’en servent comme d’une « preuve » que le ciel lui accorde le Mandat Céleste. Elle change alors le nom de l'ère en Yongchang : éternité et prospérité ; il y aura ainsi dix-huit changements d'ère durant son règne. Elle se fait attribuer par Ruizong et les ministres l'appellation révérencielle de « Sainte mère et empereur divin »- Pour mieux imprimer sa marque, elle fait également créer par le lettré Zong Qinke une dizaine de nouveaux caractères qui devront remplacer les sinogrammes d'origine.
Enfin en 690, le jour de la fête du double neuf, elle dégrade Ruizong au rang de simple prince héritier et s’auto-proclame « empereur de la dynastie Zhou » , prétendant descendre de l'antique dynastie Zhou, dont elle fait le premier roi, Wenwang, le fondateur de sa propre dynastie sous le nom d'empereur Shizuwen. Quant à son propre père elle le fait nommer empereur Xiaoming à titre posthume et prend elle-même le nom de règne d’empereur Shengshen . Son neveu préféré, Wu Chengsi , reçoit également un titre.
Wu Zetian et le Bouddhisme
Après avoir été nommée impératrice en 690, elle se fait décerner titre de « Roue d’Or, Divine Impératrice de Sagesse ». Ses titres varièrent au cours des années : La Roue D’or Eternelle, La Divine Roue d’Or Douée, et même Maitreya, c'est-à-dire le Bouddha-à-venir, sorte de Messie Bouddhique. La nouvelle fut colportée par l’entremise des moines qui, la même année, écrivent un commentaire du Sutra du Nuage Supérieur dans lequel ils présentent l’impératrice comme l’incarnation terrestre de Maitreya. Wu Zetian fait alors construire le Monastère du Nuage Supérieur où Maitreya allait être l’icône la plus représentée. Le Bouddha géant de Dunhuang appelée aussi grotte de Mogao ou grotte des 1000 Bouddhas (patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987) dans la grotte no 96 est dit-on représenté avec les traits de l’impératrice et le bouddha Vairocana de la grotte de Fengxian à Longmen sont autant de reliefs du règne très marqué par le bouddhisme de Wu Zetian.
En cela on peut affirmer que le bouddhisme trouva son plus puissant promoteur en l’Impératrice Wu Zetian ; en cooptant le Bouddhisme, Wu mettait en place une force rivalisant avec le Taoïsme qu’embrassait totalement le clan royal d’alors, une manière pour elle de s’affranchir encore de la légitimité de la famille royale Li/ Tang en allant chercher dans sa propre famille les fondations de son Empire. Victime des moyens par lesquels elle avait atteint le plus haut siège de l’empire et visiblement superstitieuse, elle craignait toujours les présages et les augures autant que les traîtrises et les coups d’état. De 401 à 690, le ShaZhou Tujing (Géographie du district de Sha) enregistre 30 présages de bon augure et dix d’entre eux ont été enregistrés sous le règne de Wu Zetian ; quand on sait que son règne effectif n’a pas même duré trente ans la dynastie Zhou de la dame Wu représente une forte concentration de présages sur une période de 290 années… Au moment de sa prise de règne par exemple, de nombreuses provinces signalèrent que des poules s’étaient changées en coqs, comme pour marquer l’accord du ciel à son coup d’état.
L’intérêt de Wu pour le bouddhisme était peut-être sincère et pas uniquement politique : Wu Zetian fit faire plusieurs milliers de copies du Soutra du Lotus à la mort de sa mère afin de faire se recueillir les moines de tous les temples de l’Empire dans un deuil Bouddhique. En 657 la cour impériale publia un décret qui exonérait les moines du devoir de rendre hommage à leurs parents ; la chose est d’importance dans un pays aussi marqué par les rites confucianistes que la Chine mais il faut considérer que la religion de Bouddha en imposant aux moines de quitter leur propre famille et de pratiquer l’abstinence sexuelle démolissait déjà le cadre de la famille confucéenne. Puis 5 ans plus tard, changement de politique : la cour décrète à nouveau que les moines Taoïstes et les moines se doivent de rendre les hommages coutumiers à leur parents ; Wu Zetian doit-elle lacher du lest aux conservateurs qui lui font pression ou décide-t-elle au contraire de se détendre d’avantage maintenant que son fils entre dans sa dixième année ? C’est peut-être à elle-même qu’elle songe car la figure de la piété filiale sous Wu Zetian n’est pas le père mais la mère : en 684 la cour décide que la mère de Laozi serait vénérée comme l’Impératrice Choisie des Anciens Temps (Xiantian Taihou). Fait plus marquant : elle accorde son soutien au pèlerin Yin Ling qui ramène des textes sanscrits après une pérégrination de 24 années et qui consacra le reste de sa vie à traduire les textes qu’il avait ramené.
Cependant 695 marque un tournant dans l’attitude de Wu Zetian vis-à-vis du Bouddhisme ; elle abandonne cette année le titre de Maitreya qu’elle ne portait alors que depuis sept mois, quittant le côté spectaculaire et fastueux du Bouddhisme, elle se concentre d’avantage sur l’aspect méditatif et scholastique, sous la tutelle de Fa Xiang (643-712) et Shen Xiu (600-706) respectivement des courants Huayan et Chan. Mais comme les fidèles de Confucius, les Bouddhistes lui refusent une totale égalité sexuelle. En effet selon le Sutra du lotus Chapitre 11 : « Apparition d'un temple » : « [...] C'est qu'une femme ne peut obtenir, même aujourd'hui, les cinq places. Et quelles sont ces cinq places ? La première est celle de Brahmâ; la seconde, celle de Çakra; la troisième, celle de grand roi; la quatrième, celle de monarque universel; la cinquième, celle d'un être d'Éveil incapable de retourner en arrière. »
…Et le Taoïsme
Cependant jusqu’en 687 elle fait la part royale au Taoïsme dont les conceptions sur les pratiques sexuelles justifient, pour la préservation de sa santé, qu’elle ne se contentât pas de l’empereur et se constitue, à l'instar des empereurs hommes, un harem à sa convenance pour tâcher d’épuiser son insatiable ardeur. C’est sûrement la levée de boucliers générale en 686 contre le matriarcat qui commence à lui fait douter de l’efficacité de ses conseillers taoïstes. Certaines mauvaises langues prétendent que les autorités Bouddhistes l’aurait en quelque sorte « gagnée » à leur cause en lui envoyant un beau et vigoureux moine qui sut lui parler en privé de la métempsychose et des Trois illusions de sorte à être si bien écouté d’elle que l'impératrice se pensa immédiatement être la réincarnation d’un bodhissattva ; aimée et sûre de renaître un jour dans le Paradis de l’Ouest elle ne craint plus personne, pas même la famille royale qu’elle tente d’exterminer en 688, profitant de la rébellion des princes de sang instiguée par Lo-Ping Wang, mettant à mort du même coup plus de 3000 personnes selon les Annales. Mais voyant sa santé décroître quelques dix ans plus tard elle retourne sans hésitation vers les moyens de préservations de la vie professés par le Taoïsme et fait même rénover le temple de l’immortel taoïste Wang Zijing. Peut-être faut-il voir dans cette décision une croyance dans un lien avec ce prince qui partageait le même nom que sa dynastie (Zhou) avant d’être immortalisé et pouvait appeler un phœnix avec sa flûte, animal essentiellement féminin/yin par opposition au dragon masculin/yang. C’est pourquoi Wu Zetian aimait à se comparer au phœnix et se sentait des liens avec la créature : le Fils du Ciel, lui, était aussi appelé le Dragon.
Sa politique intérieure et extérieure
Elle continue de mettre en place sa nouvelle politique, dans laquelle on trouve aussi bien des dispositions de gouvernement éclairé que des mesures despotiques et cruelles.
Elle fait revenir le recrutement des fonctionnaires à son idéal d'origine, la sélection des meilleurs, en achevant l'instauration ébauchée sous les Sui d'un système impartial d'examens dans lequel l'origine familiale du candidat n'est plus un critère. De manière générale, elle recrute et promeut ses conseillers et ministres sans égard particulier à la position sociale de leur clan. Cette attitude aura probablement joué en sa faveur pour lui conserver des partisans. Sur l'avis d'un conseiller, elle met en place un système d'information sur l'état de l'empire, sous la forme de quatre urnes placées au palais où l'on peut venir déposer des messages avertissant de situations mettant le régime en danger. Un document précise que ces informateurs doivent être traités avec égard lors de leur voyage vers et depuis la capitale.
D'un autre côté, elle n'hésite pas à employer des « inquisiteurs » chargés de soutirer par la torture des informations à ses ennemis, particulièrement les membres et partisans du clan Li, fondateur des Tang, et de les exécuter. Ce régime subsistera une dizaine d'années, à l'issue desquelles, à peu près débarrassée des opposants issus des grandes familles, Wu Zetian fera exécuter les inquisiteurs eux-mêmes pour se laver aux yeux de l'opinion de sa part de responsabilité dans cette institution fort critiquée.
Femme d’autorité et femme d’action c’est sous son règne que la Chine recouvre en 692 les quatre garnisons du Tarim : Kartcha, Karachahr, Kachgar et Khotan ; en réponse les Turcs attaquent sans relâche les provinces du Shanxi, du Shaanxi, du Gansu et du Hebei. C’est presque chaque année que les kouchans font razzia sur la Chine de l’ouest. « En ce temps là, les esclaves chez nous étaient eux-mêmes propriétaires d’esclaves tant nous avions fait d’expéditions victorieuses » proclame l’inscription Turque de Kocho-Tsaïdam. L'impératrice-empereur Wu comprenait la nécessité de se concilier les Turcs de Mongolie pour faire cesser les razzias et gagner un appui contre les ennemis de l’ouest. Mais le souverain turc Bèktchor renvoie l’ambassade avec l’offre de Wu Zetian qui lui proposait de marier avec son propre neveu, sa fille, que le prince dit réserver à l’empereur légitime et exige que ce dernier soit restauré, menaçant de venir lui-même le remettre sur le trône ! L’impératrice doit alors affecter de reconnaître les droits de son fils Zhonggong mais continue en fait de régner en autocrate.
L'impossible indépendance
Néanmoins, son ascension vers l'imperium total se heurte à un obstacle inhérent aux conceptions sociales et familiales : si une femme peut de son vivant se débarrasser de la famille de son mari et diriger seule un pays, une fois morte elle se range immanquablement parmi les ancêtres du clan marital et non de son clan de naissance. Or, Wu Zetian ne vise pas seulement le pouvoir de fait, mais la reconnaissance intégrale de sa position suprême, y compris après sa mort. Elle œuvre depuis son accession au trône à l'effacement de la famille Li. Dans cette logique, elle promeut les hommes de son clan d'origine, Wu, à des postes de plus en plus importants, et on peut penser qu'elle est tentée un moment de désigner un neveu comme héritier au lieu d'un de ses fils. Elle sait néanmoins qu'en tant qu'ancêtre du clan Li elle n'aura jamais sa place dans la lignée des empereurs fondateurs d'une dynastie appartenant aux Wu. Elle choisit finalement de laisser son nouvel empire Zhou aux héritiers des Tang, ses fils. Âgée de 74 ans, elle rassemble ses enfants survivants et leur fait part solennellement de sa décision de nommer prince héritier l'aîné des deux fils survivants, qui fut brièvement l'empereur Zhongzong (la tradition dit que le neveu évincé, Wu Chengsi , en mourut de dépit).
La fin
En 704, elle tombe malade et ne peut plus rencontrer les ministres. Une nouvelle rébellion a lieu en 705, menée par le premier ministre Zhang Jian qui l'oblige à abdiquer en faveur de l'héritier, qui restaure la dynastie Tang. Un important objectif de ce coup d'État était de mettre fin aux agissements de deux favoris, les frères Zhang Yizhi 36 et Zhang Changzong que l'on a accusés d'être ses amants. Seule, encerclée, l’indomptable Wu continuait de tenir tête aux conjurés et aurait même pu continuer d’intimider son fils si elle n’avait pas été forcée d’abdiquer, le couteau sous la gorge. Wu Zetian se retire au palais de Shangyang au sud-ouest de Luoyang. Son fils lui décerne à titre de consolation le titre de « Grand et saint empereur Zetian »
Elle meurt peu après. Dans le document qui relate ses dernières volontés, dont on ignore d'ailleurs si elles furent réellement siennes, elle demande que le titre d'empereur décerné par Zhongzong soit transformé en « impératrice » et qu'on l'enterre en tant que telle auprès de Gaozong. Elle rend leur position aux familles de l'impératrice Wang et de Xiaoshufei, ainsi qu'aux fonctionnaires et ministres démis pendant le régime des inquisiteurs. Son nom posthume changera plusieurs fois pour se fixer en 749 : « Impératrice Zetian Shunsheng »
Influences et anecdotes
Les historiens Edwin O. Reischauer et John F. Fairbank écrivent à son sujet : « en tant qu’usurpatrice et en tant que femme elle fut sévèrement condamnée par les historiens chinois mais fut en fait un dirigeant fort et capable. » Il convient donc de traiter ces informations avec discernement.
Les quelques lignes que lui accorde l’Encyclopediae universalis de 1968 ne sont guère flatteuses pour l’ancienne favorite : « [Le pouvoir Impérial] commence à être menacé à la suite de l’usurpation de l’impératrice Wu Zetian qui […] fonde la nouvelle dynastie des Zhou (690-704) ; cette période se trouve englobée dans celle des Tang par l’histoire traditionnelle. Après avoir éliminé la famille régnante (sic !) et transféré sa capitale à Luoyang, Wu Zetian cherche à s’appuyer sur une nouvelle classe d’administrateurs. […] Sous son règne les concours de recrutement commencent à assurer une fonction importante dans les systèmes politiques chinois alors que depuis les Han les examens n’avaient joué qu’un rôle secondaire dans le recrutement et la promotion des fonctionnaires. » Peu étonnant d’ailleurs que cela soit sous le règne d’une femme de condition tout aussi modeste que l’était le fondateur des Han : les examens sont le meilleur ascenseur social et le prince qui n’est pas issu de l’aristocratie à intérêt à s’entourer d’une nouvelle élite et voudra donner à ses pairs la chance que lui-même a pu saisir.
Dans son Livre Chine, Charis Chan lui réserve un traitement encore plus froid : « Après la mort de Taizong la cour fut dominée par une femme au caractère impitoyable qui à force d’intrigue sut s’élever du rang de concubine à celui d'impératrice. Pendant quelques années elle se contenta de régner en coulisse, manipulant à son gré l’empereur, avant de devenir impératrice elle-même sous le nom de Wu Zetian. » Puis il enfonce le clou : « Après la mort de Wu Zetian et la restauration de la dynastie des Tang la Chine connut une longue période de prospérité et de stabilité. »
De la même manière on constate que la plupart des ouvrages historiques généraux lui réservent une place parmi les « visages blancs » de l'Opéra traditionnel : aux côtés de Cao Cao et de Wang Mang « l'usurpateur » elle vient grossir les rangs des traîtres et des monarques impitoyables.
Mais si elle fit couler beaucoup de sang elle fit aussi couler beaucoup d’encre et pas seulement celle des historiographes conservateurs.
Citons notamment Le Seigneur de la satisfaction parfaite, titre original : Ruyijun zhuan, une nouvelle sulfureuse traduite en anglais par Charles R. Stone en 2003, qui présente l’impératrice dans tout ses excès et plus particulièrement en ce qui concerne sa sexualité. Le livre est tout simplement pornographique au point d’en être presque un manuel de sexualité : il décrit avec une grande précision les accouplements frénétiques de l’insatiable impératrice sans autre pudeur que l’usage de quelques euphémismes pour désigner les organes reproducteurs mâles et femelles.
L’auteur anonyme du Ruyijun zhuan impute même aux excès de chair auxquels la terrible Wu soumit son impérial mari, la dégénérescence énergétique qui lui coûta la vie. Cela dit les relations sexuelles du couple impérial ne sont jamais décrites mais quand l’auteur écrit un poème à propos de l’élévation de Wu cairen au statut d'impératrice, loin d'évoquer le désir incontrôlable qui pousse le jeune Gaozong à accueillir dans son lit une ancienne concubine de son père, il ne fait référence qu’au devoir du conseiller qui se doit de diriger le souverain vers la juste voie dut-il en perdre la vie : difficile de faire moins érotique. En effet le livre trace le long de ces orgies à l’orientale un portrait détaillé et complexe de la belle Wu, et les passages les plus crus ne vont pas sans un enseignement moral en filigrane. Ainsi que le dit Charles R. Stone que nous traduisons directement : « peut-être l’Histoire n’est pas un prétexte à raconter une histoire scabreuse, peut-être que l’histoire scabreuse est l’occasion de narrer un conte inattendu sur l’Histoire et la morale.
Mao Zedong lui-même, qui comme on le sait était très féru d'histoire, considérait Wu Zetian comme une gouvernante éclairée quant à la manière de gérer ses ministres et sur sa compréhension de la nature même de l’autorité politique.
Il faut bien sûr noter le livre Impératrice de Shan Sa, écrit en français en 2005 et décoré du prix des Lecteurs du Livre de Poche en 2005, ainsi que The destiny of next life de Chen Dunacheng.
Selon la légende, l'impérieuse impératrice ordonna à cent fleurs de s'épanouir par une nuit d'hiver vers l'an 700. Seules les pivoines restèrent sourdes à son appel, ce qui leur valut d'être bannies de Chang'an pour Luoyang, la capitale secondaire, dont elles sont devenues l'emblème.
Le magistrat Dí Rénjié, (630-700), qui fut popularisé comme détective sous le nom de « Juge Ti » par les romans de Robert van Gulik continués par Frédéric Lenormand, termina sa carrière comme ministre de Wu Zetian.
Source
La Femme au temps des Empereurs de Chine, Danielle Elisseeff, Livre de Poche 1988.
Lin Yutang, L'impératrice de Chine, traduction de Christine Barbier-Kontler, Picquier Poche, 1990-1994, (ISBN 2-87730-189-3)
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.
Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite