Etienne Marcel

 

Le siège de Paris et la mort d’Étienne Marcel

Une fois la jacquerie écrasée, Charles de Navarre, rentre à Paris le 14 juin 1358. Il pense avoir rallié à lui la noblesse, mais une grande partie des seigneurs qui était à ses côtés contre les Jacques ne le suit pas dans cette démarche et reste derrière le régent qui a su gagner leur confiance. Charles le Mauvais s’établit à Saint-Denis. Il est fait capitaine de Paris par acclamation et Étienne Marcel envoie des lettres dans toutes les villes du royaume pour qu’il soit fait « capitaine universel» . L’objectif est de créer une grande ligue urbaine et d’opérer un changement dynastique en faveur du Navarrais.

 

Étienne Marcel surpris par Jean Maillart.

On engage des archers anglais pour pallier les nombreuses défections de chevaliers qui ont quitté les rangs de l’armée de Charles le Mauvais et assiègent Paris avec le dauphin à partir du 29 juin. Ce dernier se voit encore renforcé par l’arrivée de nombreuses compagnies qui voient dans le pillage de Paris une bonne affaire. Ces troupes remportent quelques escarmouches contre les troupes d’Étienne Marcel et du Navarrais.

Etienne Marcel surprit par Jean Maillart


 

Le dauphin veut à tout prix éviter un bain de sang qui le discréditerait et souhaite une solution négociée. Il ne fait donc pas donner l’assaut et continue le blocus en espérant que la situation change. Mais les mercenaires anglais qui défendent la capitale sont considérés comme ennemis et s’attirent l’inimitié des Parisiens. Le 21 juillet, à la suite d’une rixe de taverne qui dégénère en combat de rue, trente-quatre archers anglais sont massacrés. Les Parisiens en armes en saisissent quatre cent qu’ils veulent soumettre à rançon.

Le lendemain, Étienne Marcel, Robert Le Coq et Charles de Navarre réunissent la population place de Grève pour calmer les esprits, mais les évènements leur échappent et la foule réclame de la débarrasser des Anglais. Pour maîtriser la foule (8 000 piétons et 1 600 cavaliers en arme), ils la conduisent par groupes distincts vers les mercenaires en embuscade ; ceux-ci taillent les Parisiens en pièces : 600 à 700 meurent dans ces affrontements. Les Parisiens suspectent Charles de Navarre d’avoir prévenu les mercenaires de leur arrivée (il les a quittés avant le combat). Leurs chefs soutenant les ennemis du pays contre le régent et contre la population, les Parisiens se sentent trahis et se désolidarisent d’Étienne Marcel, d’autant que Charles de Navarre attend son frère Philippe et des renforts anglais. Mais la nouvelle du massacre des Parisiens fait vite le tour de la ville et Étienne Marcel est hué à son retour à Paris.

 

Exécution d’Étienne Marcel par Jean Maillard, le 31 juillet 1358.

La rumeur enfle rapidement : on dit que Philippe de Navarre arrive avec 10 000 Anglais. Les Parisiens redoutent qu’ils ne vengent leurs camarades et pillent la ville. Préparant l’entrée des Navarrais, Étienne Marcel, fait marquer les maisons de ceux qu’il suspecte de sympathie pour le régent, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Mais les signes sont interprétés et la suspicion à son égard augmente encore. L’échevin Jean Maillart, aidé de Jehan Pastoret, président du Parlement de Paris, et du gentilhomme et chevalier Pépin des Essart, convainquent les bourgeois de demander l’aide du régent. Le 31 juillet 1358, à l’aube, Étienne Marcel, en compagnie du trésorier de Charles de Navarre, essaye de se faire remettre les clefs de la porte de Saint-Denis mais se heurte au refus de Jean Maillard. N’insistant pas il tente sa chance à la porte Saint-Antoine, mais Jean Maillart a sonné l’alerte et rameute le maximum de monde : Étienne Marcel surpris est sommé de crier « Montjoie au roi et au Duc. ». Après hésitation il s’écrie « Montjoie au roi. ». Il est apostrophé, la foule gronde. Son sort est déjà scellé : au signal convenu (« Qu’est ce que ceci ? »), il est massacré avec ses suivants.

Etienne Marcel exécuté par Jean Maillart


 

Le dauphin, qui ne croit plus en une reddition, est en train de se diriger vers le Dauphiné, quand on lui apprend les nouvelles en provenance de Paris. Il entre dans Paris le 2 août, triomphalement. Il a les mains propres. Pardonnant aux Parisiens (il n’y a que très peu de répression, seules quinze personnes sont exécutées pour trahison), il veille à ne pas spolier les proches des exécutés, tout en récompensant ses alliés. Par exemple, la riche veuve de l’échevin Charles Toussac, exécuté le 2 août, est mariée avec Pierre de Dormans : le roi récompense Jean de Dormans (un de ses fidèles) en plaçant son frère et il ne spolie pas de son héritage la veuve de son opposant.

Suite à cet événement, tous les Bourgeois de Paris se rallient à Charles V, sauf les plus proches alliés d'Étienne, la famille Pisdoe dont le chef de famille est Jean Pisdoe, ancien prévot des marchands qui reprend contact avec Charles de Navarre et décide d'envoyer son fils, Martin Pisdoe, assassiner Charles V au Louvre. Martin est trahi, il est écartelé, et les Pisdoe, l'une des plus puissantes dynasties parisiennes, proche de la couronne depuis plus d'un siècle, sont exilés et leurs biens sont confisqués.


Les conséquences de l’échec d’Étienne Marcel

La prévôté d’Étienne Marcel marque l’apogée du rôle politique de cette charge. Après l’échec d’Étienne Marcel, les pouvoirs de la prévôté de Paris sont réduits. En 1382, des émeutes antifiscales éclatent en France où les impôts persistent malgré le retour de la paix. Les artisans rouennais se révoltent lors des Harelles. Une émeute similaire a lieu le 1er mars 1382 à Paris la foule prend possession de 2 000 à 3 000 maillets (d’où le nom révolte des maillotins) entreposés à l’hôtel de ville en prévision d’une attaque90. Ils libèrent ensuite Hugues Aubriot qui fut prévôt sous Charles V, mais celui-ci refuse de prendre la tête du mouvement91. Sans chef la révolte tourne court et est vite réprimée, alors que dirigée par un personnage de la trempe d’Étienne Marcel elle aurait pu se propager à toutes villes du royaume. En 1383, à la suite de la révolte avortée des Maillotins, la prévôté des marchands est confondue avec la prévôté de Paris (c’est donc un officier nommé par le roi qui dirige la capitale) et les juridictions des métiers dissoutes.

En 1413, les Parisiens tentent une nouvelle fois d’instaurer un régime de monarchie contrôlée : les cabochiens, soutenus par Jean sans Peur et l’université de Paris imposent à Charles VI l’ordonnance cabochienne, qui reprend les principes de la Grande ordonnance de 1357. Mais les exactions des cabochiens désolidarisent les parisiens et cette révolte est sévèrement réprimée par les Armagnacs. Sa durée d’application est tout aussi courte que celle de la Grande ordonnance de 1357.

 

 

recueil des ordonnances de la prévôté


 

Partiellement reconstituée en 1409, la prévôté reste dès lors subordonnée au roi. Les prévôts sont de plus recrutés parmi les officiers royaux (gens de justice ou de finance), jusqu’à la suppression de la fonction par la Révolution française. Le pouvoir central reste toujours méfiant face au risque de reconstitution d’un pouvoir parisien fort.


L’évolution de la monarchie

Charles V est profondément marqué par les révoltes parisiennes de 1358 où il fut menacé physiquement durant la journée du 22 février : il fait ériger la Bastille sur ses fonds propres. Cette forteresse a deux fonctions : elle prévient toute invasion par la porte Saint-Antoine, protégeant aussi l’hôtel Saint-Pol, séjour préféré de la famille royale ; et, en cas d’insurrection dans la capitale, elle couvre la route qui mène au château de Vincennes qui lui sert de résidence hors de Paris.

 

Charles V entre dans Paris


 

De manière plus générale la révolte parisienne, la jacquerie ou plus tard la révolte des paysans anglais de 1390 représentent une menace pour l’ordre social féodal. La formation en masse d’archers ou d’arbalétriers dans la population et de garnisons pour défendre les villes contre les chevauchées anglaises, donnent un poids militaire à d’autres classes sociales que la seule noblesse. C’est pour cette raison qu’en France, sous Charles VI, cette dernière demande et obtient la suppression des archers formés après décision de Charles V, ce qui vaut aux Français d’être à nouveau surclassés par les archers anglais à la bataille d’Azincourt.

La mort brutale d’Étienne Marcel met aussi fin à la tentative de mise en place d’une monarchie contrôlée en France au xive siècle. Constatant l’échec de cette tentative qu’il a soutenu au départ, Charles V opte pour un régime monarchique, basé sur l’État de droit (la justice étant l’un des piliers du prestige royal depuis Saint Louis), la décentralisation (via la politique des apanages) et la garantie par l’État de la sécurité physique (par l’instauration d’une armée permanente) et monétaire (par la création du franc)

Il finance cette politique qui restaure l’autorité royale par l’instauration d’impôts permanents. Le commerce en France ne pouvant se faire sans la sécurisation des axes commerciaux terrestres, la bourgeoisie finit par accepter un État fort financé par une fiscalité lourde qui évolue progressivement vers l’absolutisme du xviie siècle.


Exploitation de l’image d’Étienne Marcel

Étienne Marcel revient comme figure emblématique sous la Révolution. Lorsque le 17 juillet 1789, Louis XVI est reçu à l’hôtel de ville par le nouveau maire Jean-Sylvain Bailly, il doit porter la cocarde bleue et rouge aux couleurs de Paris. La Fayette, qui la lui remet, y rajoute, par respect pour le roi, le blanc, sa couleur (ces trois couleurs deviennent celles du drapeau national le 15 février 1794)95. La scène n’est pas sans rappeler Charles V coiffé du chaperon bleu et rouge le 22 février 1358. À cet instant, le parallèle est d'autant plus curieux que la reine Marie-Antoinette descend en ligne directe d'Étienne Marcel, par sa fille, Marie Marcel.

Étienne Marcel devient un mythe républicain à la fin du xixe siècle, quand la IIIe République à ses débuts recherche dans l’histoire nationale des champions de la liberté et de la nation comme Jeanne d’Arc ou Vercingétorix. Il incarne le révolutionnaire à l’aune des bouleversements politiques du xixe siècle et, comme l’ont noté Michel Mollat et Philippe Wolff : « Jusqu’au xixe siècle, Étienne Marcel et les Jacques ont été condamnés comme des révoltés, destructeurs de l’ordre établi.

 

Statue d’Étienne Marcel à côté de l’hôtel de ville de Paris

L’histoire romantique en a fait des héros, ancêtres lointains de la Révolution : Marcel, représentant la bourgeoisie avec son efficacité et ses vues d’avenir (…) ». Ses origines bourgeoises, mais aussi le fait qu’il se soit affirmé comme le défenseur des petits artisans contre les puissants, en fait un « démocrate » avant l’heure (c’est principalement parce qu’il a la rue derrière lui qu’il a un tel poids politique en 1358) qui est plus mis en avant que d’autres figures telles que Robert le Coq, membre du clergé, ou Charles le Mauvais, issu de l’aristocratie, qui ont eu pourtant un rôle au moins aussi important à la même époque. L’historiographie républicaine puis marxiste a souvent usé d’anachronisme pour construire la légende du héros, « l’un des plus illustres citoyens de la Gaule », « Danton du xive siècle » qui « fit créer par les États une quasi-république ».

 


 

La fameuse statue équestre des jardins de l’hôtel de ville de Paris, qui date de cette époque, a été inaugurée le 14 juillet 1888.

En 1879, Camille Saint-Saëns écrit un opéra en quatre actes, Étienne Marcel.

G. Champagne lui consacre en 1884 une pièce au titre évocateur, Étienne Marcel, ou le défenseur du peuple.


Sources

 G. Duby, Histoire de la France, Larousse, 1977

Jean Favier, La Guerre de Cent Ans, Fayard 1980

 Raymond Cazelles, Étienne Marcel, Taillandier 2006, p. 151


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