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La limpieza de sangre (en espagnol) ou limpeza de sangue (en portugais), qui signifie « pureté de sang », est un concept qui s'est développé en Espagne et au Portugal à partir de la fin du XVe siècle. Il renvoie à la qualité de vieux chrétien, dénué de toute ascendance juive ou maure, par opposition aux nouveaux chrétiens, juifs ou musulmans convertis (le plus souvent par la force) et dont on doutait de la réalité de la foi.
L'obsession de la pureté de sang entraîna, aux XVIe et XVIIe siècles, l'interdiction pour tous ceux ne pouvant se prévaloir d'un statut de limpieza de sangre d'accéder aux principales institutions civiles ou ecclésiastiques espagnoles, en exigeant pour tout candidat souhaitant intégrer ces corps, de produire un statut de pureté de sang appuyé sur une longue et coûteuse enquête.
Ces statuts étaient des documents d'ordre privé, spécifiques à chacune de ces institutions : si les souverains espagnols ne cherchèrent pas en général à s'y opposer, à aucun moment l'État espagnol ne les généralisa.
Histoire du développement des statuts de pureté de sang
Pendant toute la période de la Reconquista, l'Espagne est une marche de la chrétienté latine, à la frontière et au contact des royaumes sous souveraineté musulmane du sud de la péninsule. Ce caractère de front de guerre avancé, doublé de la cohabitation délicate, dans les régions reprises, entre vainqueurs et populations vaincues, constitua à la fois la richesse de « l'Espagne des trois religions » et modela fortement, par les tensions que cela provoquait, la vision que l'Espagne avait d'elle-même et de son avenir. Si les trois « religions du Livre » arrivèrent longtemps à cohabiter dans une relative tolérance, à partir du XVe siècle, mais surtout des XVIe et XVIIe siècles, les chrétiens n'acceptèrent plus la présence des autres religions sur le sol espagnol.
Si la communauté juive présente en Espagne depuis l'Antiquité avait pu au cours de son histoire être « périodiquement malmenée », en particulier à l'époque wisigothique, elle était demeurée le plus souvent « tolérée voire protégée par les monarques chrétiens » dans la mesure où elle constituait pour eux une source de revenu et de compétences intéressante. Ainsi, les évènements de 1391 se développèrent sans le soutien des souverains : des mouvements populaires, influencés notamment par les prédicateurs issus des ordres franciscains, jugèrent à cette époque les Juifs responsables des malheurs qui accablaient alors l'Espagne (conflits dynastiques au Portugal, en Castille et en Aragon, destructions liées à l'extension de la guerre de Cent Ans en Espagne et à la guerre sociale entre seigneurs et paysans de Catalogne), en un processus classique de recherche de bouc émissaire. De fait, l'antisémitisme se développait en Europe, alimenté, concernant l'Espagne, par le quasi-monopole dont les Juifs disposaient sur l'affermage des impôts royaux, et plus généralement par l'ascension sociale rapide, comparée à celle des chrétiens, que leur instruction leur assurait- Pendant l'été 1391, à Séville, Cordoue, Ciudad Real, Tolède, Burgos, Barcelone, Majorque, Valence notamment, de nombreux massacres de Juifs furent perpétrés, provoquant plusieurs centaines de morts et contraignant souvent les survivants à accepter le baptême. Les autorités temporelles et spirituelles espagnoles saisirent cette occasion pour encourager une communauté juive terrorisée à se convertir, mais sans l'imposer par la loi.
Un nouveau groupe se créa alors, dont les effectifs ne cessèrent de croître tout au long du XVe siècle, celui des « nouveaux chrétiens » par opposition aux « vieux chrétiens ». L'insertion de ces néoconvertis se fit d'abord correctement ; mais leur réussite économique, et le fait qu'ils occupaient une part notable des classes dirigeantes (haut clergé, officiers royaux, marchands), excita la jalousie des vieux chrétiens : « on compte plusieurs évêques parmi eux et Torquemada, le premier Inquisiteur général lui-même, en était. »
Les nouveaux convertis, appelés de manière péjorative marranes (pour les anciens juifs) ou morisques (pour les anciens musulmans) furent alors regardés avec suspicion par les catholiques de souche. On les accusa de ne vivre qu'une chrétienté de façade, de ne pas chercher l'intérêt de l’Espagne mais leur intérêt propre, de mal conseiller le roi dans ses choix politiques, bref de ne pas s'intégrer dans la nouvelle Espagne. Les mécanismes juridiques propres à les distinguer, pour les rejeter, de la masse des vieux chrétiens mirent près d'un siècle pour émerger.
L'insurrection de Tolède (1449), les premiers décrets de pureté de sang et la condamnation de Nicolas V
Dès le XIIIe siècle, certaines confréries militaires (à Alcaraz, Baeza, Ubeda, Jaen) recommandaient à leurs membres de ne pas mélanger leur sang avec ceux des infidèles nouvellement convertis. Mais il s'agissait de dispositions ponctuelles qui ne pouvaient se comprendre que dans le contexte de la Reconquista et de la lutte opposant chrétiens et musulmans sur la frontière. C’est pourquoi on date en général les prémices des décrets sur la pureté de sang de l'insurrection de Tolède en 1449. À cette époque, la Castille était en guerre contre l'Aragon. Il s'agissait de récolter des subsides pour entretenir les troupes. Lorsque la ville de Tolède prit connaissance de l'emprunt que l'on exigeait d'elle (près d'un million de maravedíes), elle se révolta et prit pour cible Alonso Cota, un Juif converti soupçonné d'être à l'origine de cette ponction. Cette insurrection, menée par l'alcade de la ville, Pedro Sarmiento, conduisit à la retraite de l'armée royale. Maître des lieux, Pedro Sarmiento chassa par décret (Sentencia estatutos) tous les nouveaux convertis des postes importants de la ville de Tolède (conseillers, juges, maires…).
Un débat théologique et politique s'engagea alors sur la légitimité de ce premier décret. Alonso Díaz de Montalvo, puis Alonso de Carthagène (dans son Defensorium Unitatis Christianae -Sur la défense de l'unité chrétienne- de 1450), prirent la défense des nouveaux convertis. Ils assuraient que le décret de Tolède portait atteinte à l'unité de l'Église. Il n'était pas possible, selon eux, d'interdire à un nouveau converti les charges en question car, selon saint Paul (Épître aux Galates, III, 27, 28), « quiconque est baptisé, par son baptême, entre dans le Christ et n'est alors plus ni juif, ni gentil ».
Alonso de Carthagène en appela au pape pour annuler le décret d'exclusion de Tolède. En septembre 1449, Nicolas V répondit à cette demande en recommandant « d'appliquer de sévères mesures contre les tourmenteurs des conversos »et en ordonnant, par la bulle Humani generis inimicus, que « tous les convertis, présents ou futurs, Gentils ou Juifs, qui mènent une vie de bons Chrétiens, soient admis à tous les ministères et dignités, à porter témoignage et exercer toutes les charges au même titre que les vieux chrétiens ».
Persistance des violences contre les conversos
La bulle pontificale ne clôtura pas pour autant les débats. Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les écrits abondèrent, prenant la défense des nouveaux convertis (Alonso de Oropesa) ou réclamant à leur encontre des enquêtes systématiques (inquisitio) et une condamnation au bûcher pour les coupables. Le premier à réclamer une telle rigueur, en 1459, est le franciscain Alonso de Espina, dont certains éléments de la biographie laissent supposer qu'il serait peut être lui-même un converti. De fait, le zèle de certains néophytes (comme trente ans plus tôt Jeronimo de Santa Fé alias Yoshua Ha-Lorqui, ou Pablo de Santa María alias Salomon Ha-Levi, ancien rabbin devenu évêque de Burgos, qui avait publié en 1432 un Scrutinium Scripturarum dans lequel il fustigeait ceux de ses ex-coreligionnaires à ne pas avoir choisi comme lui la conversion à la Vraie foi) à contrôler l'effectivité de la conversion au catholicisme de certains des leurs anciens coreligionnaires, mais surtout leur dénonciation argumentée du judaïsme ne furent pas sans stimuler le caractère négatif du regard que les vieux chrétiens pouvaient porter sur les Juifs en général et le soupçon qui pouvait peser de ce fait sur les conversos.
Cela peut expliquer partiellement les multiples tentatives pour passer outre la volonté pontificale de non-discrimination, à nouveau à Tolède en 1467 ou à Cordoue en 1473, qui provoquèrent la mort de nombreux judéoconvers. En fait, dans la deuxième moitié du XVe siècle, ni le pouvoir pontifical, ni les grands ecclésiastiques espagnols ne furent en position de contrer dans les esprits la profonde aversion pour les conversos ressentie par la masse des vieux chrétiens, et leur tendance à leur imputer systématiquement la responsabilité de leurs malheurs : les arguments théologiques raffinés d'un Alonso de Carthagène n'avaient pas d'impact sur une population qui n'était pas en mesure de les recevoir, et les statuts de pureté de sang continuèrent à se développer.
L'une des copies du décret de l'Alhambra.
Le pouvoir temporel lui-même n'était pas en mesure de s'opposer aux persécutions, et « les efforts sporadiques de quelques nobles pour venir en aide aux Judéo-Chrétiens lorsqu'ils subissaient des voies de faits n'avaient tout au plus, qu'une efficacité temporaire », quand ils ne provoquaient pas la mort des dits défenseurs, notamment à Cordoue en 1473, où « les hidalgos qui cherchaient à protéger les conversos, se virent contraint de les abandonner à la violence des masses ».
L'expulsion des Juifs de 1492
Isabelle Ire de Castille et Ferdinand II d'Aragon, les Rois très catholiques suivirent la ligne pontificale et préférèrent sacrifier la diversité religieuse de l'Espagne à la défense des nouveaux chrétiens : pour évacuer tout soupçon de crypto-judaïsme chez les nouveaux convertis, et donc désarmer l'hostilité des Vieux Chrétiens, les monarques espagnols choisirent de les isoler de leur communauté d'origine. Le 31 mars 1492, à l'issue des fêtes qui marquèrent la prise de Grenade, ils les mirent dans la position de choisir définitivement, dans les quatre mois, entre la conversion ou l'exil (décret de l'Alhambra). Cette dernière solution fut adoptée par les trois-quartsdes 200 000 Juifs que comptait alors l'Espagne (les Juifs représentaient trois à quatre pour cent de la population du pays). Les 50 000 restant se convertirent, toute pratique des rites juifs en Espagne relevant dès lors de l'hérésie.
Les historiens insistent sur le fait que la principale motivation des souverains était loin de s'appuyer simplement sur un sentiment antijudaïque, mais bien avant tout, comme le montre le texte du décret de l'Alhambra sur la volonté « de supprimer une réelle source de contamination pour de nombreux judéochrétiens tentés de reprendre leur première religion et leur ancien mode de vie », souvent d'ailleurs avec l'appui de conversos soucieux de ne plus être confondus avec les membres de leur ancienne communauté.
Ces judéoconvers ne parvinrent pas pourtant à obtenir la reconnaissance par les vieux chrétiens de leur appartenance pleine et entière au peuple catholique. Sans doute le fait qu'ils appartiennent généralement à des milieux sociaux plus élevés et plus lettrés que la masse des vieux chrétiens (« ils enrichirent considérablement un catholicisme espagnol bien provincial au début du XVe siècle ») ne joua pas en leur faveur, dans la mesure où ces réussites créèrent un certain nombre de jalousies, à une époque où licence et doctorat devenaient indispensables pour accéder aux chapitres cathédraux, aux prélatures des ordres réguliers et aux conseils royaux. De plus, en multipliant d'un coup le nombre de conversos en Espagne, l'expulsion de 1492 ne fit que leur donner une visibilité accrue et renforça du même coup l'hostilité des vieux chrétiens à leur égard-
Persécution des conversos et développement des statuts de pureté de sang (fin XVe-début XVIe siècle)
Cette multiplication du nombre de conversos constitua également une opportunité exceptionnelle pour le développement de l'activité d'une institution créée depuis peu en Espagne, en 1478 : l'Inquisition. En effet, si le Saint-Office, sauf exception, ne pouvait poursuivre les non chrétiens (seul un baptisé pouvait relever de l'hérésie), les juifs (et, plus tard, les Maures) relaps relevaient pleinement de sa juridiction. De fait, les inquisiteurs se consacrèrent jusqu'en 1520 presque exclusivement à cette tâche (95 % des accusés à comparaître devant l'Inquisition durant les quarante premières années de l'institution sont des conversos) et y firent preuve d'une redoutable efficacité qui ne fut pas sans jeter encore davantage la suspicion, dans l'esprit des vieux chrétiens, sur les néoconvertis : « le caractère massif et spectaculaire de ces campagnes contribua à forger le stéréotype de la duplicité du convers, juif déguisé en chrétien ».
La plupart des judéoconvers se prêtèrent pourtant volontiers à l'examen de leur orthodoxie religieuse. Mieux, nombreux furent ceux parmi eux à encourager l'action de l'Inquisition, dans la mesure où ils espéraient disposer ainsi du meilleur des blanc-seings, celui qui, en distinguant les quelques brebis galeuses du troupeau des nouveaux chrétiens convaincus, permettrait leur pleine intégration dans la communauté catholique espagnole. C'était négliger l'effet désastreux que la révélation de plusieurs cas de conversion factice pouvait avoir pour l'image de l'ensemble des conversos. De fait, les rites crypto-juifs pratiqués en secret par des judéoconvers dans les monastères hiéronymites de La Sisla et surtout de Guadalupe (près de Caceres) démontrés par les inquisiteurs en 1485 ne furent que le premier exemple d'une longue série d'actes hérétiques dont des conversos s'étaient rendus coupables du point de vue du Saint Office. « Ainsi, compte tenu qu'à cette époque l'immense majorité des hérétiques poursuivis étaient des nouveaux-chrétiens judaïsants, l'opinion put-elle établir un lien fatal entre l'hérésie et l'ascendance judéoconverse »-
D'autant que la condamnation s'étendait non seulement aux individus convaincus d'hérésie, mais également, selon les dispositions inquisitoriales d'inhabilitation des condamnés (établies dès 1484 par les ordonnances de Torquemada, reconnues et renforcées par les Rois Catholiques en 1501), à leurs enfants et petits-enfants en lignée masculine, à leurs enfants en lignée féminine : concrètement, cela signifiait que ces derniers ne pouvaient prétendre exercer des charges publiques. En s'appuyant sur cet élargissement de la responsabilité de l'hérétique à ses descendants immédiats, il était dès lors aisé, dans les esprits, de glisser d'un soupçon provisoire à une condamnation définitive de la descendance d'un judéoconvers condamné pour hérésie, et par extension de tous les nouveaux-chrétiens.
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