Les Juifs en Espagne

 

Massacres de 1391

 C'est l'époque où les prêches de l'archidiacre de Séville Fernan Martinez commencent à inciter la population de cette ville au « pogrom ». Les troubles débutent en janvier 1391 et en juin de la même année, la « juderia » de Séville est ravagée par l'émeute qui fait 400 victimes, alors que des synagogues sont brûlées ou converties en églises. La violence s'étend dans le sud de l'Espagne, de Cordoue (où l'on aurait compté 2 000 morts) à Tolède, puis, en août 1391, en Aragon, à Valence, Lérida, Barcelone et Palma de Majorque. À Barcelone, des marins castillans, qui avaient déjà pris part aux émeutes de Séville et Valence, mettent le feu au quartier juif et tuent une centaine d'habitants. Les juifs sont traqués et contraints au baptême. Trois cents s'y refusent et sont exécutés.

 

Débuts du marranisme et de la diaspora séfarade

 Ces émeutes sont à l'origine de la diaspora séfarade et du phénomène marrane en Espagne : les Juifs, officiellement convertis, pratiquent ouvertement le catholicisme, et continuent de suivre les rites du judaïsme dans le secret de leur maison.

 Si de nombreux Juifs se convertissent sous la menace, beaucoup d'autres se réfugient en Afrique du Nord après les massacres. La plupart gagnent le Maroc, particulièrement Fès ou l’Algérie, Tlemcen, Alger, et les cités du littoral tout au long de la route conduisant en Tunisie. Rabbi Isaac ben Chechet (1326-1408) et rabbi Shimon ben Tsemah Duran (1361-1444) comptent parmi les personnalités les plus célèbres de cette vague de réfugiés qui s’implantent à Alger et en territoire zianide.

 Malgré cette situation périlleuse, quelques sages continuent à illuster le judaïsme espagnol, tels Hasdaï Crescas ou Meïr Alguades, médecin du roi Henri III, qui traduit l'Éthique d'Aristote en hébreu. Mais, en 1408, sous l'influence de l'apostat Paul de Santa Maria, un Juif converti devenu évêque, la régente remet en vigueur, au nom du roi de Castille Jean II alors âgé de 2 ans, les lois anti-juives du code dit des Siete Partidas publié par Alphonse X le Savant : les Juifs ne peuvent plus occuper d'emploi public ; ils doivent résider dans des quartiers fermés, les « juderias » ; leur vêtement est codifié et le port de la rouelle confirmé ; ils ne peuvent employer de chrétiens et l'émigration leur est interdite. Cela revient à en condamner de nombreux à la misère.

 

Vincent Ferrier et la dispute de Tortosa

C'est surtout à partir de 1412 que les prêches du moine dominicain et antisémite Vincent Ferrier, confesseur du roi d'Aragon Ferdinand Ier forcent des dizaines de milliers de Juifs de Castille et d'Aragon à accepter le baptême. Durant un sermon auquel les Juifs sont obligés d'assister, en 1391 ou en 1411 selon les différentes sources, il brandit une croix et transforme une synagogue de Tolède en église Santa Maria la Blanca.

 Encouragé par les succès de Ferrier et aussi afin de conforter sa position vis-à-vis dans l'Église, l'antipape Benoît XIII envisage de convertir tous les Juifs d'Espagne en démontrant par le Talmud, aux plus éminents d'entre eux, que le Messie était déjà arrivé et qu’il s’était incarné dans Jésus. C'est la dispute de Tortosaqui dure de février 1413 à novembre 1414 et qui oppose Benoît XIII lui-même et le Juif converti Jérôme de Santa Fé (alias Joshua Lorki à plusieurs rabbins sous la direction de Don Vidal Benveniste. Selon la Jewish Encyclopedia, cette dispute ne fut pas d'un haut niveau intellectuel. Beaucoup de Juifs ne se convertissent pas mais une conséquence en est une bulle de Benoît XIII renforçant les mesures antijuives et interdisant la lecture du Talmud. Malgré la destitution rapide de Benoît XIII, cette bulle fut respectée en Aragon.

 On estime à 100 000 le nombre de Juifs qui durent se convertir au catholicisme, suite aux événements de 1391 à 1412.

 À partir de cette crise, le judaïsme espagnol, fortement diminué, retrouve un semblant de tranquillité sous les règnes de Jean II de Castille, grâce à l'influence de son favori Alvaro de Luna, d'Henri IV de Castille (1454-74) et de Jean II d'Aragon (1456-79). Des Juifs atteignent toujours de hautes positions dans l'administration des finances des royaumes espagnols. L'attention se concentre sur les nouveaux chrétiens (conversos, anoussim, marranes), très prospères et influents, dont les intérêts sont souvent en conflit direct avec ceux des nobles (puisqu'ils ont le droit de se livrer aux mêmes activités que les nobles contrairement à ceux qui sont restés juifs) et dont certains pratiquent en cachette les rites juifs et conservent des relations occultes avec leurs anciens coreligionnaires.

 En 1435, suite à une accusation de meurtre rituel, des émeutes antijuives éclatent à Majorque et l'année suivante, les Juifs sont expulsés de cette île

 

Pureté de sang

 En 1449, à Tolède, une insurrection contre une nouvelle imposition et son supposé instigateur, un Juif converti, Alonso Cota, aboutit à la promulgation du premier décret contre les nouveaux convertis et les personnes d'ascendance juive.

En 1451, Alvaro de Luna fait publier par le Pape un bref enjoignant de livrer au bras séculier les Marranes soupçonnés de judaïser. Il les tient ainsi sous son entière dépendance et devant le danger, les Marranes les plus influents réussissent à amener sa perte.

 Toutefois, les incidents antisémites ou visant les nouveaux chrétiens se multiplient, à l'instigation du moine franciscain Alfonso de Espina, qui évoque des meurtres rituels et des profanations d'hostie ou du converti Pedro de la Caballiera, comme en 1461 à Medina del Campo. En 1471, 8 Juifs sont massacrés par la population de Ségovie suite à une accusation de crime rituel durant la Semaine sainte.

 

Sous les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle

 La situation s'aggrave encore pour les Juifs et surtout pour les Marranes, avec l'arrivée sur le trône de Castille en 1474, d'Isabelle la Catholique mariée à Ferdinand d'Aragon grâce, en partie, aux accomplissements du riche Juif Abraham Senior- Au début de leur règne, ils ne touchent pas à la situation des Juifs, mais ils ne supportent pas l'influence des Juifs sur les nouveaux chrétiens. En 1480, les Juifs sont assignés à résidence dans des quartiers séparés, de façon à minimiser ces contacts.

 En 1478, l'Inquisition est établie par une bulle] du pape Sixte IV, à l'instigation de Ferdinand et d'Isabelle, en 1480 est créé le Tribunal de l'Inquisitionet en 1483 est placé à sa tête le dominicain Torquemada, confesseur des monarques, lui-même issu d'une famille de nouveaux chrétiens. Sous son impulsion, ce tribunal exerce d'effroyables rigueurs contre tous les convertis, Juifs ou maures, convaincus ou suspects de relaps (donc assimilés aux hérétiques) ; des milliers de ces malheureux sont livrés au bras séculier, en fait au bûcher et ce, dès 1481. Les Marranes essayent de se défendre en usant de leur influence auprès des Cortès ou même du pape Sixte IV pour faire interdire les méthodes de l'Inquisition ; ils font même assassiner, le 15 septembre 1485, le Grand Inquisiteur d'Aragon, Pedro de Arbués (canonisé par l'Église en 1867). Mais cela n'aboutit qu'à rendre la lutte contre les hérétiques plus impitoyable- Graetz évalue à 2 000 le nombre de Marranes qui montèrent sur le bûcher, durant les 13 ans où Torquemada dirigea l'Inquisition.

 Malgré cette persécution des Marranes, les Juifs qui ne sont pas convertis se croient encore protégés par les monarques, d'autant que le trésorier royal est le savant juif Isaac Abravanel qui avance à ces derniers l'argent nécessaire au financement de la guerre contre le royaume de Grenade, dernière enclave musulmane en Espagne. La guerre se termine par l'entrée solennelle de Ferdinand et d'Isabelle dans Grenade, le 2 janvier 1492. La fin de la guerre et les richesses trouvées dans le royaume conquis purent faire croire à Isabelle et à Ferdinand que, cette fois-ci, le royaume n'avait plus besoin des Juifs. Aussi, dès le 31 mars 1492, se pliant aux injonctions de Torquemada, ils publiaient un décret daté du palais de l'Alhambra ordonnant l'expulsion des Juifs d'Espagne au 31 juillet 1492. Le texte justifie toujours cette décision par la mauvaise influence des Juifs sur les nouveaux chrétiens : « Vous savez fort bien qu’en nos territoires se trouvent certains mauvais Chrétiens qui se sont judaïsés et sont coupables d’apostasie envers notre Sainte foi Catholique, la plupart étant dues à des communications entre Juifs et Chrétiens. C’est pourquoi, en l’an 1480, nous ordonnâmes que les Juifs soient séparés des villes et cités de nos domaines et qu’il leur soit attribué des quartiers séparés, en espérant que le problème soit résolu par une telle séparation. Et nous ordonnâmes qu’une Inquisition soit établie en un tel domaine; et en douze ans, ça a fonctionné, l’Inquisition a trouvé beaucoup de coupables. En outre, nous sommes informés par l’Inquisition et d’autres que le grand dommage occasionné aux Chrétiens persiste, et que cela continue du fait des conversations et communications qu’ils tiennent avec les Juifs, de tels Juifs tentant par tous les moyens de renverser notre sainte foi Catholique et tentant de détourner de fidèles Chrétiens de leurs croyances. [...] Par conséquent, avec le conseil et l’avis des hommes éminents et des chevaliers de notre royaume, et d’autres personnes de connaissance et de celle de notre Conseil Suprême, après avoir beaucoup délibéré, il a été conclu et résolu que soit ordonné à tous les Juifs et Juives de quitter nos royaumes, et qu’ils ne soient jamais autorisés à y retourner.»

 

L'expulsion de 1492

Fac-similé du décret de l’Alhambra

« … Nous avons décidé d'ordonner à tous les juifs, hommes et femmes, de quitter nos royaumes et de ne jamais y retourner … à la date du 31 juillet 1492 et ne plus rentrer sous peine de mort et de confiscation de leurs biens… »

Dès la publication du décret, Isaac Abravanel et Abraham Senior font tout leur possible pour obtenir son abrogation, promettent des milliers de ducats, mais en vain. Comme cela s'est répété plusieurs fois dans l'histoire, les Juifs sont forcés de vendre leurs biens pour des sommes dérisoires. Des Marranes, qui s'étaient réfugiés à Grenade pour revenir au judaïsme, croient pouvoir se fier aux promesses de Torquemada et retourner à Tolède où ils sont envoyés au bûcher-

 Finalement, la date du départ fut repoussée de 2 jours par Ferdinand et Isabelle, au 2 août 1492 (9 Ab 5252 selon le calendrier hébraïque, date anniversaire de la destruction des Premier et Second Temples.

 Parmi les plus riches, qui avaient le plus à perdre, certains se convertirent, comme Abraham Senior, grand-rabbin d'Espagne, qui abjura avec toute sa famille tandis qu'Isaac Abravanel prenait la route de l'exil. Les chercheurs ont du mal à s'accorder sur le nombre exact de Juifs qui partirent et ceux qui préférèrent se convertir. Les estimations vont de 50 000 à 300 000 exilés :

 

La première destination des Juifs d'Espagne est le Portugal qui ouvre alors ses portes. Selon les archives portugaises, le nombre de Juifs entrés au Portugal (principale destination en 1492) se monterait à 23 320 personnes . Mais, dès 1496, les souverains espagnols forcent leur voisin portugais à expulser à son tour les Juifs du Portugal, qui seront connus dans toute l'Europe comme Juifs portugais, qu'ils viennent du Portugal ou d'Espagne à travers le Portugal.

 De nombreux autres choisissent l'Italie mais les plus chanceux sont ceux qui émigrent dans l'empire ottoman où le sultan Bajazet II ordonne de bien les accueillir et peut déclarer : « Vous appelez Ferdinand un monarque avisé, lui qui a appauvri son empire et enrichi le mien ! ». Ils sont à l'origine de la très importante communauté de Salonique qui disparut dans la Shoah.

 Les Juifs espagnols emportent avec eux leur culture et leur langue. Le ladino et le judéo-espagnol vont perdurer jusqu'au XXe siècle, principalement en Turquie et en Grèce et aussi au Maroc.

 D'autres choisissent d'aller vers le nord. Quelques-uns s'arrêteront dans le sud-ouest de la France où ils seront tolérés par les rois et y fonderont la communauté juive portugaise. D'autres iront aux Pays-Bas où se développera une prospère communauté séfarade dont on peut encore voir la synagogue à Amsterdam, qui elle-même sera à l'origine des communautés sud-américaines puis nord-américaines. Cette émigration des Juifs puis des marranes se continuera durant les XVIe et XVIIe siècles.

 Avec le décret de l'Alhambra suivi 10 ans plus tard de l'expulsion des musulmans d'Espagne, les souverains catholiques mettent fin à la « convivance » qui a permis, à Grenade, aux trois communautés de vivre ensemble-

 Outre les synagogues de Tolède et d'ailleurs qui témoignent encore de l'essor de la vie juive en Espagne avant l'expulsion, plus de 60 rues et lieux-dits (calle de la Juderia, calle de los Judios, etc...) témoignent encore de la présence juive en Espagne.

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