La période wisigothe (Ve ‑ VIIIe siècle)
À partir de 409, les populations germaniques menées par les Wisigoths qui envahissaient l'Empire romain franchissent les Pyrénées et la majeure partie de la péninsule ibérique passe sous la domination des Wisigoths. Au début de leur domination de l'Espagne, les rois wisigoths de religion arienne se sont montrés plus hostiles aux Romains chrétiens qu'aux Juifs-
Coexistence religieuse
La conquête par les Wisigoths n'introduit pas de changements immédiats dans la vie des Juifs. Ceux-ci vivent principalement de la terre, comme les Goths et hispano-romains. Ils cultivent eux-mêmes leurs terres ou ont recours à des esclaves. Certains étaient « villici » c'est-à-dire administrateurs d'exploitations agricoles appartenant à des chrétiens. Nous savons peu de choses de la vie urbaine. Le droit romain est resté en vigueur, mais nous ne savons pas si le statut social et économique des citadins juifs est resté le même que sous l'Empire romain. Nous avons quelques traces de Juifs engagés dans le commerce international. Les documents existants permettent de conclure que les Juifs vivaient principalement dans la capitale, Tolède, en Andalousie et en Catalogne. On peut penser que les Juifs contribuaient à la vie économique du haut Moyen Âge, comme dans le royaume des Francs.
Mais il semble que les invasions germaniques améliorent le statut politique des Juifs par rapport à celui que leur octroient les chrétiens romains, car la religion des Wisigoths, l'arianisme, n'admet pas la nature divine de Jésus, ce q ui les rapproche des Juifs. Les autres chrétiens tiennent les ariens pour des demi-Juifs. Le Bréviaire d'Alaric (ou Lex Romana Visigothorum), qui a été adopté l'an 506, n'inclut plus qu'une des nombreuses lois anti-juives du code de Théodose, celle qui interdit aux Juifs tout emploi dans l'armée ou l'administration. De plus, cette loi tombe vite en désuétude. Les lois abolies par le Bréviaire d'Alaric interdisent aux Juifs les mariages mixtes, l'exercice de fonctions pu bliques, la création de nouvelles synagogues, la possession d'esclaves chrétiens et le prosélytisme.
Léovigild qui règne de 567 à 586 tente d'unifier l'Hispanie sous la bannière arienne, en avan tageant systématiquement les prélats et les nobles de cette religion.
Début du christianisme et des persécutions (589-711)
Le IIIe Concile de Tolède (589)
Influencé par Léandre de Séville, Récarède Ier, le fils et successeur de Léovigild, choisit au contraire d'abjurer l'arianisme et d'embrasser le catholicisme romain.
Le roi Récarède s’appuie, pour gouverner, sur les évêques. Les Conciles de l'Église qui se tiennent à Tolède, alors capitale espagnole, deviennent une sorte de Parlement qui, sous la direction du roi, édicte des lois . L'instauration d'un régime théocratique fut néanmoins progressive. L'Église fournit au pouvoir ses fondements intellectuels et juridiques. Le troisième Concile de Tolède impose la conversion forcée des enfants nés de mariages mixtes entre Juifs et Chrétiens. Il interdit également aux Juifs la fonction publique, le mariage avec des Chrétiens, et la possession d'esclaves. Pourtant, la diffusion du catholicisme est loin d'être achevée dans les campagnes et tous les Wisigoths ariens ne se convertissent pas, restant alliés des Juifs, considérés comme des opprimés, comme eux-mêmes. Les Juifs continuent à bénéficier d'une certaine protection contre les évêques de la part de nobles wisigoths ayant conservé une grande autonomie vis-à-vis du roi et les lois du concile de Tolède ne sont pas appliquées-
La situation favorable des Juifs ne change pas sous les règnes de Liuva_II (601-604), Wittéric (603-610), et Gundomar (610-612) mais Sisebuth (612-621) entame une politique brutalement anti-juive.
Le roi Sisebuth (612-621), qui se veut le modèle du roi catholique , renouvelle et aggrave les édits de Récarède : après leur avoir interdit la possession d'esclave, il les oblige à se convertir ou à quitter le royaume. Une partie quitte la péninsule tandis que d'autres se convertissent, souvent seulement pour la forme.
La situation des Juifs s'améliore sous Swinthila (621-631), permettant aux exilés de regagner l'Espagne et aux convertis de revenir au judaïsme-
Le IVe Concile de Tolède (633)
Présidé par Isidore de Séville, le IVe Concile de Tolède se réunit le 5 décembre 633 sous le règne de Sisenand. Le concile statue sur la situation de deux groupes différents : d'une part, celle des Juifs qui avaient échappé à la conversion décrétée par Sisebut en passant en Gaule, puis étaient rentrés en Espagne ; d'autre part, celle des Juifs qui avaient reçu le baptême lors de cette persécution et qui continuaient à pratiquer les rites juifs. Concernant les premiers, le concile "recommande de ne pas leur faire violence pour qu'ils embrassent la foi" car "ce n'est pas par la force mais par la libre capacité de décision qu'ils doivent être exhortés à se convertir". Quant aux seconds, déjà baptisés, le concile établit qu' "il convient de les contraindre à observer la foi qu'ils ont reçue par la force ou la nécessité" afin de ne pas rabaisser la foi chrétienne . Les enfants des Juifs convertis sont retirés à leur famille pour leur éviter l’influence de leurs parents-
Le VIe Concile de Tolède (638)
Cette politique de persécution continue sous Chinthila (636-639) qui dirige le sixième Conseil de Tolède où est promulguée une loi interdisant aux non-catholiques de résider à l'intérieur des frontières du royaume. Cela entraîne à nouveau beaucoup de conversions forcées chez les Juifs, tandis que d'autres choisissent l'exil. Une confession publique est instituée au cours de laquelle les Juifs convertis se repentent de leurs fautes et promettent de suivre à la lettre la foi catholique. Toutefois, ces lois ne sont guère appliquées par les successeurs de Chintila, son fils Tulga (640-642) puis Chindaswinth (642-653)-
Le VIIIe Concile de Tolède (653)
Le huitième Concile de Tolède, présidé par l'évêque Eugène sous le règne de Recceswinth, reformule les lois édictées par le IVe Concile. Les Juifs convertis sont contraints, à partir de 654, de se présenter devant leur évêque à l'occasion de toutes les fêtes chrétiennes et de toutes les fêtes juives. Les convertis sont contraints de signer un texte où ils s’engagent à ne pas se marier entre eux et à exécuter eux-mêmes les convertis qui n’observeraient pas strictement la foi catholique. Le Concile, conscient des résistances locales, décide que toute personne - même appartenant à la noblesse ou au clergé - ayant apporté son aide à la pratique du judaïsme, doit être punie par la saisie d'un quart de ses biens et l'excommunication-
Début 654, Recceswinth promulgue un nouveau code de loi, le Liber Iudiciorum (ou livre des Juges) dernière refonte des codes de loi précédents - dont le lex romana wisigothorum. Dans ce Liber, les lois concernant les Juifs (qui jusque-là obéissaient au codex de Rome) sont regroupées dans le livre 12 dont le titre est : « De la prévention de l'oppression par les officiels et de l'éradication des sectes hérétiques » et dans le titre 2 de ce livre intitulé « De l'éradication des erreurs des hérétiques et des Juifs »
Le XIe Concile de Tolède (675)
Ces efforts échouent à nouveau. La population juive reste suffisamment importante pour inciter Wamba (672-680) à ordonner l'expulsion des Juifs. Avec l'archevêque Julien de Séville, il décide de l'éradication du judaïsme dans son royaume et organise l'enlèvement des enfants juifs pour les faire baptiser de force au catholicisme et leur donner des noms chrétiens. Dans son ouvrage « Histoire de la rébellion de Paul contre Wamba », l'archevêque Julien de Séville prouve la perfidie des révoltés par leur collusion avec les Juifs-
Le XIIe Concile de Tolède (681)
Sous le règne d'Ervige (680-687), le XIIe Concile de Tolède (681) se donne pour but « d'extirper la peste judaïque qui renaît sans cesse ». Ervige publie vingt-huit lois contre les Juifs avec l'appui du XIIe Concile. En personne il fait savoir au Concile son désir de revenir à la législation du règne de Sisebut, bien que lui-même soit un peu plus indulgent et donc opposé à la peine capitale. Ces lois font partie d'une version révisée et développée du Liber Iudiciorum qui porte le nom d'Ervige. Quand le code d'Ervige est promulgué en novembre 681, il y ajoute encore six de ses propres nouvelles lois et trois lois de Wamba, aussi bien que quatre-vingts lois de Recceswinthe révisées. Il n'y a aucune preuve, pourtant, que le code d'Erwig ait « remplacé » celui de Recceswinthe et des manuscrits de l'un et de l'autre continuèrent à être copiés et vendus.
Toutes les lois concernant les Juifs ont été attribuées à l'influence de leur adversaire, l'évêque Julien II de Tolède. Il compose en 686 pour le roi, un traité contre les Juifs « De sextae aetatis comprobatione »-
Le XIIe Concile de Tolède demande à nouveau le baptême forcé, et, pour ceux qui désobéissent, la saisie de biens, les châtiments corporels, l'exil, ou l'esclavage. Les enfants juifs de plus de sept ans sont enlevés à leurs parents. C'est un coup terrible pour les nombreux agriculteurs juifs que l’expulsion fait des miséreux dénués de tout. Aussi beaucoup cèdent-ils, tout en demeurant au fond de leur cœur, attachés à leur ancienne religion ; d'autres tentent d’émigrer en France, mais Dagobert, le roi franc, ordonne lui aussi, de chasser les Juifs de son pays. De nouveau, une seule issue se présente : devenir de faux chrétiens. Mais avec le temps, la situation de ces Anoussim (convertis de force) devient pire que celle des Juifs, qui s'en tiennent ouvertement à leur foi.
Le XVIe Concile de Tolède (693)
Le roi Égica (687 - 702) allège ces mesures antisémites. Egica, en reconnaissant le caractère fautif du baptême forcé, diminue la pression sur les conversos en les exemptant du paiement des taxes dues par les convertis, mais maintient les mesures concernant les activités des Juifs. Ceci met effectivement fin à toutes les activités agricoles des Juifs espagnols. En outre, les Juifs ne peuvent commercer avec les chrétiens du royaume, ni ceux d'outre-mer. Ces mesures sont confirmées par la seizième Concile de Tolède en 693.
Le XVIIe Concile de Tolède (694) et la chute du royaume wisigoth (711)
Égica choisit en 694 de réduire à l'esclavage tous les Juifs du royaume qui perdent leurs biens et leurs esclaves. La mesure est extrêmement bénéfique pour le trésor, et les Juifs sont désormais considérés comme « appartenant au fisc » et à la couronne, selon la terminologie employée à partir du XIIe siècle. Il prend également des mesures pour veiller à ce que des sympathisants catholiques ne soient pas enclins à aider des Juifs dans leurs efforts pour renverser les décisions du Concile. De lourdes amendes frappent les nobles qui agissent en faveur des Juifs, et les membres du clergé qui sont négligents dans l'exécution de ces mesures, sont sanctionnés.
Poussés au désespoir par ces mesures rigoureuses, les Juifs se mettent en rapport avec leurs frères d’Afrique pour détruire la puissance wisigothe (694). Dévoilé trop tôt, le complot est découvert et les Juifs sont réduits au servage et répartis entre les grands du pays, sans pouvoir jamais être affranchis.
La situation si malheureuse des Juifs hispano-visigoths s’aggrave encore sous Wittiza, le successeur d’Égica. Ce roi leur défend de posséder des maisons et des terres, il leur interdit la navigation et le commerce avec l’Afrique et, en général, toute relation d’affaires avec les chrétiens. Les Juifs étaient obligés de céder tous leurs immeubles au fisc, qui leur donne un semblant de dédommagement.
De graves accusations sont proférées contre les Juifs, en affirmant que, non content de saper l'Église, les Juifs ont tenté de s'emparer du royaume, de tuer les chrétiens et de soulever le peuple contre l'État. Sans doute, l'agitation messianique se répand-elle parmi les Juifs et leurs liens avec les rebelles de la noblesse sont à la base de ces accusations.
Ces persécutions témoignent de la lutte entre le christianisme et le judaïsme en Espagne wisigothique. L'affirmation du catholicisme se traduit dès les lois de Récarède au VIe siècle par l'exclusion des Juifs du corps national-
Mais l’empire wisigoth touche à sa fin. Après la mort de Wittiza, fils d’Egica, Tarik, le conquérant mahométan, vient d'Afrique en Andalousie avec des forces considérables. Il est rejoint par tous les Juifs bannis d’Espagne et par ceux qui étaient restés dans la Péninsule.
Après la bataille de Guadalete (juillet 711) et la mort de Roderic, dernier roi des Wisigoths, les Arabes victorieux s’avancent rapidement dans l’intérieur du pays. L’Espagne tout entière devient une province musulmane, et toute la population dont les Juifs passent sous la domination des Arabes.
Les Juifs accueillent en libérateurs les nouveaux dominateurs arabes, espérant que les musulmans seraient plus tolérants que les chrétiens. Les conquérants arabes, peu nombreux, laissent souvent la garde de leurs conquêtes aux Juifs. Une période d’épanouissement de la culture judéo-arabe commence en Espagne.
Les Juifs d'Al-Andalus
La condition des Juifs d'Al-Andalus a varié au cours du temps. En général, on distingue deux périodes : avant et après le début des invasions Almoravides (vers 1086). La première coïncide avec l'émirat indépendant (756 - 912), le califat de Cordoue (912 - 1031) et le début des royaumes des Taifas (1031-1086). Il s'agit de l'âge d'or de la présence juive en Espagne musulmane, en particulier de l'époque d'Abderramán III. De nombreux Juifs atteignent une haute position économique ou sociale, et leur culture, fortement influencée par la culture arabe connaît un véritable âge d'or. Avec l'arrivée des Almoravides et des Almohades, leur situation change radicalement. Ces dynasties, d'origine berbère, ont une conception de l'Islam beaucoup plus rigoureuse et, par conséquent, sont beaucoup moins tolérantes à l'égard des Juifs.
La conquête musulmane
Avec la victoire de Tariq ibn Ziyad en 711, la vie des Séfarades a changé. Les sources musulmanes et chrétiennes nous disent que les Juifs ont fourni une aide précieuse aux envahisseurs en assurant la garde de leurs conquêtes mais absolument pas en aidant à la conquête arabe-
Une fois conquise, la défense de Cordoue a été laissée aux mains des Juifs, tandis que Grenade, Malaga, Séville et Tolède étaient confiées à une armée mixte de Juifs et de Maures.
Ce thème fera les joies de l'historiographe chrétienne de la Reconquista, qui expliquera la facilité de la conquête par la « trahison juive ». La Chronique de Lucas de Tuy(1236) dit ceci : « Pendant que les chrétiens de Tolède, le dimanche de Pâques, allaient à l'église du Saint-Laodicée à l'écoute du sermon, les Juifs ont agi par traîtrise et ont informé les Sarrasins. Puis ils ont fermé les portes de la ville devant les chrétiens et les ont ouvertes pour les Maures ». En contradiction avec le Luc de Tuy, Rodrigue de Tolède dans « Historia de rebus Hispaniae » soutient que Tolède était « presque entièrement vide de ses habitants », non pas à cause de la trahison juive, mais parce que « beaucoup avaient fui vers Amiara, d'autres vers les Asturies et quelques autres à la montagne ». Bien que dans le cas de certaines villes, le comportement des Juifs ait été propice à la réussite musulmane, l'impact en a été très limité dans l'ensemble et la chute de la péninsule ibérique ne peut raisonnablement leur être attribuée-
La dhimma
Au cours des années qui suivent la conquête par Tariq ibn Ziyad, la majeure partie du territoire passe au pouvoir des musulmans au moyen de capitulations, suivant les termes desquelles les chrétiens comme les Juifs obtenaient le statut de « gens du livre » qui leurs permettait de conserver leurs structures politiques et administratives.
Les musulmans, suivant les enseignements du Coran, estiment que les « gens du livre » ne doivent pas être convertis de force à l'islam et méritent un statut particulier, la dhimma. Le statut de dhimmi garantit la vie, la propriété et la liberté de culte, et un degré élevé d'autonomie juridique.
Avec le statut de dhimmis, les Juifs reçoivent l'autorisation de pratiquer leur culte et de conserver leur loi et leurs magistrats (dayanim ou juges). La communauté est représentée auprès des autorités arabes par le nassi ou nagid. Toutefois, les Juifs doivent payer la capitation en espèce ou en nature, porter des vêtements spéciaux, ne pas bâtir de nouvelles synagogues ni posséder d'esclaves musulmans.
Soumis à l'impôt, ils doivent accepter un statut social inférieur et se soumettre à diverses discriminations concernant l'accès à la majorité des fonctions publiques. Quant aux fonctions militaires ou politiques, elles restent réservées aux Musulmans.
Le témoignage en justice des dhimmis a moins de valeur que celui des musulmans et leurs indemnités, quand ils sont victimes de crimes de sang sont moindres. Les dhimmis accusés de blasphème sont monnaie courante et sont punis de mort. Comme leur témoignage est irrecevable, ils doivent se convertir pour sauver leur vie.
Les mariages mixtes sont punis de mort.
Toutefois, l'application rigoureuse de la dhimma varie d'une époque ou d'un endroit à l'autre et n'est pas toujours respectée à la lettre, comme l'illustre le statut social atteint par plusieurs Juifs d'Al-Andalus. Les Juifs y jouissent d'une autonomie dans l'organisation de leurs communautés ou aljamas. Les aljamas sont des entités autonomes qui ont leurs propres juges et sont régies par leurs propres lois fondées sur la Halakha. L'institution de l'aljama sera conservée en Espagne chrétienne, et restera en vigueur jusqu'à l'expulsion des Juifs.
En dépit des restrictions imposées aux Juifs en tant que dhimmis, leur vie sous la loi musulmane est bien moins malheureuse que sous le règne des Wisigoths. Les communautés se reconstruisent donc progressivement et peuvent bénéficier de contacts avec les Juifs orientaux qui vivent également sous domination islamique. Le commerce international est donc une activité des plus pratiquées par les Juifs avec l'artisanat du bois, de la soie, de l'or et de l'argent dans les villes et l'agriculture à la campagne.
L'émirat de Cordoue (756-929)
Les Juifs, du monde chrétien ou musulman, voient l'Espagne comme une terre de tolérance relative et d'opportunités. Après l'établissement de la dynastie omeyyade avec Abd al-Rahman Ier en 755, des Juifs du reste de l'Europe, ainsi que des territoires arabes, du Maroc à Babylone ont rejoint la communauté juive espagnole- C'est ainsi que la tradition séfarade peut s'enrichir sur les plans religieux, culturels et intellectuels. Les relations avec les Juifs des pays arabes s'approfondissent et l'influence des académies talmudiques de Soura et Poumbedita devient importante : dès le milieu du IXe siècle, le Talmud de Babylone est connu des rabbins espagnols dont les recherches portent sur la Halakha et un approfondissement de l'hébreu-
En adoptant la langue arabe, les Juifs espagnols s'ouvrent à la civilisation arabe, qui va durablement influencer la culture séfarade, et aussi aux discussions philosophiques et religieuses où se sont illustrés les chefs des Académies talmudiques en Babylonie. Les textes sacrés peuvent être relus en considérant la littérature musulmane polémique vis-à-vis du judaïsme ainsi que la pensée karaïte qui se diffuse en Espagne au Xe siècle en donnant naissance à une pensée juive originale. À travers la littérature arabe, les Juifs ont aussi accès à la littérature grecque scientifique et philosophique. Ils relisent la Bible à la lumière de cette pensée rationaliste. L'intérêt méticuleux que les Arabes avaient pour la grammaire et le style ont également pour effet de stimuler la recherche philologique parmi les Juifs. L'arabe est devenu la langue des séfarades pour leurs écrits scientifiques, philosophiques et pour la vie de tous les jours. Dès la seconde moitié du IXe siècle, la plupart des textes juifs en prose, sont en arabe. La connaissance approfondie de la langue arabe a grandement facilité l'assimilation des Juifs dans la culture arabe.
Pendant les deux premiers siècles de l'occupation arabe, les Juifs se gardent de jouer un rôle politique, tant la vie politique ést sanglante. Leurs professions les plus courantes sont plutôt la médecine, le commerce la finance et l'agriculture.
Au neuvième siècle, certains membres de la communauté séfarade se sentent suffisamment en confiance pour prosélytiser parmi les chrétiens d'origine juive. En 840, Bodo-Éléazar, un chrétien converti au judaïsme, commence une disputation épistolaire avec un intellectuel chrétien Paul Alvare, un chevalier disant être d'ascendance juive, à Cordoue. Entre les deux convertis s'interpellant tous deux par la formule « mon frère aux idées faussées, » débute un dialogue où chacun tente de ramener l'autre à son ancienne foi. Le dialogue se fait d'égal à égal, sans que l'on y trouve les biais en faveur de l'Église typique des disputations judéo-chrétiennes qui se tiendront quelques siècles plus tard-
Le califat de Cordoue (929-1031) et les royaumes des Taïfas (1031-1086) : l'âge d'or séfarade
La communauté juive espagnole connaît le début de son âge d'or sous le règne de Abd al-Rahman III (912-961), le premier calife de Cordoue. Cette prospérité exceptionnelle est étroitement liée à la carrière de son conseiller juif, Hasdaï ibn Shaprut (882-942). À l'origine, médecin de cour, Hasdaï ibn Shaprut est aussi officiellement responsable des affaires étrangères, de la douane et du commerce extérieur. Et c'est en qualité de diplomate qu'il correspond avec le royaume des Khazars, qui s'était converti au judaïsme, au VIIIe siècle-
Le soutien d'Abd al-Rahman III aux recherches scolastiques avait fait de l'Espagne le centre de recherche philologique arabe. C'est dans ce contexte de mécénat culturel que s'est développé l'intérêt pour l'étude de l'hébreu. Avec Hasdaï ibn Shaprut comme son principal mécène, Cordoue devient « la Mecque des érudits juifs qui pouvaient être assurés d'y trouver une grande hospitalité de la part de riches hommes de cour ».
C'est alors que la culture séfarade, dans une large mesure, synthèse de différentes traditions juives, enrichit à son tour les autres cultures. C'est dans les domaines littéraire et linguistique qu'elle est la plus brillante. En plus d'être lui-même un poète, Hasdaï ibn Shaprut encourage les écrivains séfarades qui abordent aussi bien la religion que les sciences naturelles, la musique ou la politique. Il fait venir à Cordoue Dounash ben Labrat (vers 920 - 985), le créateur de la poésie métrique hébraïque, le talmudiste Moshe ben Hanokh et Menahem ben Sarouk, auteur du premier lexique en hébreu de l'hébreu biblique, largement diffusé en Allemagne et en France.
Hasdaï ibn Shaprut peut être considéré comme un bienfaiteur de la communauté juive dans le monde, non seulement par la création d'un environnement favorable aux études académiques en Espagne, mais aussi par ses interventions au profit des Juifs étrangers, comme en témoigne sa lettre à la princesse byzantine Hélène. Dans celle-ci, il invoque le traitement équitable des chrétiens d'al-Andalus et demande par réciprocité un traitement comparable des Juifs de Byzance.
Au début du XIe siècle, le califat de Cordoue se désagrège au profit d'une multitude de royaumes : les principautés indépendantes des taïfas, berbères au sud, slaves sur la cote orientale et sous domination des grandes familles muladíes ou arabes. La désintégration du califat disperse les lettrés juifs dans l'ensemble de la péninsule en ouvrant de nouvelles opportunités. Les services des savants ou médecins ou commerçants ou poètes ou universitaires juifs sont généralement généralement appréciés tant des chrétiens que des musulmans-
L'apport des séfarades à la culture universelle est alors remarquable. Le rabbin et philosophe néo-platonicien Salomon ibn Gabirol (1020 - 1058) produit le « Fons Vitae » qui va inspirer la scolastique chrétienne jusqu'à Thomas d'Aquin. Les Juifs pratiquent l'astronomie, la médecine, la logique et les mathématiques, notamment parce que ces disciplines étaient considérées comme des fondements de la connaissance divine. L'étude de la nature, vue comme l'étude directe de l'œuvre du Créateur, est un moyen idéal pour mieux comprendre et se rapprocher de Dieu-
Dès l'époque de Hasdaï, Al-Andalus devient petit-à-petit un centre majeur de la philosophie juive. Fidèles aux traditions talmudiques et midrashiques, les philosophes juifs se consacrent à l'éthique-
En plus de leurs contributions originales, nombreux sont les séfarades qui s'adonnent à la traduction. Les textes grecs sont traduits en arabe, les textes arabes en hébreu, les textes arabes et hébreux en latin et réciproquement. C'est ainsi que les Juifs ont contribué à diffuser dans le reste de l'Europe, la science et la philosophie, à la base de la Renaissance-
Parmi les plus éminents des vizirs juifs des Taifas musulmans, il faut citer Samuel ibn Nagrela (993-1060), dit Samuel ha-Naguid. Né à Cordoue, il vit à Grenade et y reçoit une solide formation hébraïque et talmudique, ainsi que mathématiques et philosophique. Il parle plusieurs langues, possède parfaitement l'arabe et a un beau talent de calligraphe. Il est nommé vizir du roi Habus ben Maksan (1019 - 1038) puis de son fils Badis ben Habus (1038 - 1073) dont il appuie les prétentions au trône. En signe de gratitude, Badis donne à son vizir le plein contrôle de son royaume, que Samuel gouverne avec sagesse pendant plus de trente ans, menant de victorieuses campagnes contre le royaume de Séville et ses alliés, ou usant de son habileté diplomatique pour promouvoir ses intérêts. Samuel apporte une telle prospérité aux Juifs de Grenade qu'ils lui confèrent le titre de Naguid ou Prince. Poète doué, Samuel ha-Naguid compose des poèmes sur la guerre, l'amour et l'amitié. Il fait aussi l'éloge du vin, et chante les plaisirs ou les chagrins. Sa poésie a souvent des accents mélancoliques, notamment dans ses élégies qui pleurent la mort d'un ami ou les souffrances du peuple juif exilé et sa nostalgie de Sion. Son introduction au Talmud est la norme aujourd'hui. Son fils Joseph ibn Nagrela est également vizir. Il est assassiné lors du massacre de Grenade de 1066 avec environ 4000 autres Juifs.
À l'époque de Samuel ibn Nagrela, Abraham Ben Méir Ibn Mouhadjir occupe également la fonction de vizir du roi de Séville Al Mutamid Ibn Abbad, et Abu al-Fadl Hasdai est au service de Al-Muqtadir à Saragosse-
Les œuvres des Séfarades d'al-Andalus ont rayonné parmi les intellectuels bien au-delà de la communauté juive. Un des cas les plus remarquables est celui de Salomon ibn Gabirol (1020-1058). Son œuvre philosophique – rédigée en arabe comme la plupart des textes judéo-espagnols, mais qui ne nous a été transmise que par sa traduction latine, inachevée, du XIIe siècle, « Fons Vitae » (« la Source de vie ») publiée avec comme nom d'auteur Avicebron – n'a guère circulé dans les milieux juifs andalous, mais elle a surtout exercé son influence dans le monde chrétien où elle jouit jusqu'au XVe siècle d'une très grande renommée (en partie due aux attaques dont elle fut l'objet de la part des philosophes scolastiques, en particulier Albert le Grand et Thomas d'Aquin). Elle constitue une des sources principales du néoplatonisme médiéval.
Les troubles politiques n'ont pas d'effet immédiat sur cette floraison intellectuelle qui connaît au XIe siècle son époque de splendeur. Mais l'âge d'or prend fin bien avant l'achèvement de la Reconquista. Le 30 décembre 1066, une foule musulmane prend d'assaut le palais royal de Grenade, crucifie le vizir juif, Joseph ibn Nagrela et massacre la plus grande partie de la population juive de la ville : « 1500 familles juives, représentant environ 4000 personnes disparaissent en un jour ». Le massacre de Grenade a été l'un des premiers signes d'un déclin du statut des Juifs, qui résulte en grande partie de la conquête de l'Espagne par les sectes islamiques d'Afrique du Nord les plus zélées.
Émirat almoravide (1086-1146)
Après la prise de Tolède par les chrétiens en 1085, le roi de Séville demande le secours des Almoravides. Cette secte ascétique abhorrait les aspects libéraux de la culture islamique d'al-Andalus et particulièrement le fait que certains dhimmis avaient atteint une position d'autorité sur les musulmans. En plus de la lutte contre les chrétiens, qui gagnaient du terrain, les Almoravides ont entamé en Andalousie de nombreuses réformes plus conformes avec leur vision de l'Islam. En dépit de multiples conversions forcées à l'Islam, la culture séfarade n'a pas été anéantie. Les membres de la communauté juive de Lucena, par exemple, ont évité la conversion en payant une forte somme d'argent.
Les Almoravides sont peu à peu sensibles à l'esprit de l'Andalousie et à l'idée de coexistence. Les mesures anti-juives sont assouplies. L'activité littéraire, philosophique et poétique se poursuit et plusieurs Juifs peuvent servir en tant que diplomates ou médecins des Almoravides.
Moïse ibn Ezra (1055-1138) est un rabbin, poète, linguiste et critique de poésie andalou, né à Grenade, entre 1055 et 1060, et mort probablement dans la même ville, après 1138. Son surnom HaSalla'h lui vient des nombreuses prières et poèmes de pénitence (appelés Seli'hot, pardons, en hébreu) qu'il a composés. On lui doit notamment « El nora alila », chanté dans toutes les synagogues séfarades, le jour du Grand Pardon avant l'office de clôture-
Juda Halevi (1075-1141), parcourt l’Espagne en proie aux guerres entre chrétiens et Almoravides. Il descend au pays d'al-Andalous afin d'y compléter ses études. Il remporte une compétition de poésie à Cordoue, puis rencontre à Grenade les poètes séfarades Moïse ibn Ezra et Abraham ibn Ezra, avec lesquels il sera lié sa vie durant.
Abraham ben Meir ibn Ezra, né vers 1090 à Tudèle, dans l'émirat de Saragosse, décédé vers 1165 à Calahorra, est un rabbin, poète, grammairien, traducteur, commentateur, philosophe, mathématicien et astronome. Il fut l’un des plus éminents érudits juifs de l’âge d’or espagnol, et l'une des sources d'inspiration de Baruch Spinoza.
Les persécutions des Almoravides dispersent les poètes de d'Al-Andalous. Juda Halevi reprend ses voyages, se rend auprès du vizir juif Meïr ibn Kamnial (père d'Abraham ibn Kamnial) à Séville et du maître talmudique Joseph ibn Migash à Lucène. Il pratique la médecine à Tolède, alors redevenue chrétienne, qu’il quitte en 1109 avec son ami Abraham ibn Ezra. Ils poursuivent alors leurs voyages à travers l’Espagne musulmane (Cordoue) et l’Afrique du Nord.
Partisan du retour à Sion comme en témoigne ses « Odes à Sion », Juda Halevi arrive à Alexandrie, puis au Caire où il meurt après 1140 avant d’avoir pu s’embarquer pour la Palestine ; d'autres versions le font mourir aux portes de Jérusalem assassiné.
Mais les guerres en Afrique du Nord forcent les Almoravides finalement à retirer leurs forces de la péninsule ibérique et les Almohades prennent le contrôle de la partie musulmane de la péninsule ibérique.
Califat almohade (1146-1228)
Devant les succès de la Reconquista, les musulmans ibériques font à nouveau appel à leurs frères d'Afrique du nord, les Almohades qui prennent le contrôle de l'Andalousie dès la moitié du XIIe siècle- Plus intégristes encore que les Almoravides, ils traitent durement les dhimmis. Les Juifs et les chrétiens sont expulsés du Maroc et de l'Espagne islamique. Face au choix de la mort ou de la conversion, de nombreux Juifs émigrent. Certains, comme la famille de Moïse Maïmonide (1138-1204), fuient vers des terres musulmanes plus tolérantes, tandis que nombreux sont ceux qui vont vers le nord pour s'installer dans les royaumes chrétiens-
L’intransigeance religieuse des Almohades, qui rejettent la philosophie des époques précédentes, est à l’origine de persécutions contre les Juifs, convertis de force à l’islam. Rapidement, cependant, les nouveaux maîtres goûtent au luxe de l’Andalousie, et la cour almohade renoue avec la tradition intellectuelle et artistique de l’Espagne musulmane.
Maïmonide
Maïmonide est le plus illustre représentant du judaïsme espagnol (bien que, suite aux persécutions, il n'ait passé que son enfance en Espagne) et pour beaucoup du judaïsme post-talmudique. Philosophe, il s'attache à prouver que la métaphysique aristotélicienne n'est pas opposée aux enseignements de la Bible et du Talmud et son point de vue suscite de violentes polémiques dans le judaïsme, au point qu'il soit, pour de longues années, censuré. Il est aussi l'auteur des 13 Articles de Foi encore repris à l'heure actuelle dans les services synagogaux. Il fut aussi un grand médecin, qui fit connaître l'œuvre des maîtres antiques Hippocrate et Gallien-
Royaume de Grenade (1232-1492)
Les Nasrides font main basse sur Grenade, et y établissent un émirat en se soumettant temporairement aux Castillans par le biais d'un serment de vassalité, prêté à Ferdinand III en 1246, suite à la capitulation de Jaén.
Grenade est une très grande ville depuis qu'en 1237, Mohammed ben Nazar en a fait la capitale du dernier royaume musulman d'Espagne. À côté des musulmans, des communautés minoritaires, juive et chrétienne, étaient principalement installées sur la colline du Mauror, à proximité de l'Alhambra. L'une et l'autre ne comprenaient pas plus de quelques centaines de familles mais leur rôle économique était sans rapport avec leur faiblesse numérique. Des Juifs sont, au XVe siècle, orfèvres, artisans de la soie, petits commerçants, interprètes ou médecins. Abu al-Hasan Ali avait pour médecin privé vers 1475, Isaac Hamon, membre d'une famille de lettrés juifs. La notion de juiverie est alors inconnue, musulmans, Juifs et chrétiens vivent ensemble-
Les Juifs dans les royaumes chrétiens
Les royaumes du Nord (711-1086)
Au VIIIe siècle, seule, la frange nord de l'Espagne, correspondant aux actuels Pays basque, Cantabrie, Asturies et Galice, reste sous domination chrétienne, au sein du Royaume des Asturies.
Les premiers princes chrétiens, les comtes de Castille et les rois de León traitent les Juifs aussi mal que les Maures qu'ils combattent. Ils détruisent les synagogues et tuent les docteurs de la loi. Ce n'est que peu à peu qu'ils comprennent qu'ils ne peuvent se mettre mal avec les Juifs, entourés qu'ils sont de puissants ennemis. Aussi, en 974, le comte de Castille, Garcia Fernandez publie-il le fuero de Castrojeriz où chrétiens et Juifs sont pratiquement placés sur un plan d'égalité. Des mesures similaires sont prises en León en 1020, mais l'Église juge alors utile, en 1050, d'interdire à nouveau aux chrétiens et aux Juifs de partager une même maison ou de manger ensemble. Ferdinand Ier de Castille, de même que son fils Alphonse VI de Castille versent à l'Église les impôts perçus sur les Juifs-
Les débuts de la reconquista (1085-1212)
En 1085 Alphonse VI de Castille (1072-1109) entre dans Tolède, ancienne capitale du royaume wisigoth. Pour éloigner les Juifs riches et actifs des Maures, il leur garantit quelques privilèges. Par le fuero de Najara Sepulveda (1076), il leur octroie un statut comparable à celui de la noblesse. De nombreux autres fueros le confirme au cours du XIIe siècle.
Les Juifs se placent donc volontiers au service d'Alphonse VI et selon la Jewish Encyclopedia, l'armée d'Alphonse VI à la bataille de Sagrajas (1086), où les Castillans furent défaits par les Almoravides, comptait 40 000 combattants juifs-
Alphonse VI, dont le médecin est un Juif nomme Cidelo, les favorisent tant qu'ils suscitent la jalousie des nobles et qu'après la défaite d'Uclès se produit une réaction anti-juive. Des émeutes éclatent à Tolède et à Carrión de los Condes où plusieurs Juifs sont tués-
Après quelques hésitations, son petit-fils, Alphonse VII (1126-1157), confirme les Juifs dans leurs droits. Juda ben Joseph ibn Ezra est nommé commandant de la forteresse de Calatrava puis chambellan de la cour. Les Juifs peuvent de nouveau s'établir à Tolède. Alphonse VIII (1166-1214) poursuit cette politique, d'autant plus qu'il a une maîtresse juive, la belle (Formosa) Rachel de Tolède. Mais la défaite du roi à la bataille d'Alarcos (1195) est attribuée à celle-ci qui est massacrée par des nobles-
En Aragon et en Catalogne, les Juifs connaissent également une situation favorable. Alphonse II d'Aragon (1162-1196), grand admirateur de la poésie provençale, protégeait les savants, qui, à cette époque, étaient presque tous Juifs. À la tête de la communauté de barcelone se trouve alors Sheshet Benveniste[50] à la fois arabisant, médecin et philosophe, poète et talmudiste à qui le roi d’Aragon confie plusieurs missions diplomatiques-
A Tudèle, petite ville de Navarre située sur l’Èbre où les Juifs jouissent des mêmes droits que leurs concitoyens musulmans et chrétiens, naît le rabbin voyageur Benjamin de Tudèle qui visite les communautés juives d'Europe et du Moyen-Orient dans les années 1160 et dont le récit de voyage est une source sans équivalent sur la vie de ces communautés au XIIe siècle-
Après leur victoire à Alarcos, les Arabes ravagent la Castille et menacent toute l'Espagne chrétienne. L'archevêque de Tolède appelle à la croisade contre les Maures, pour aider Alphonse VIII de Castille. Les Juifs participent à l'effort de guerre et les chrétiens auxquels se sont jointes des troupes venues de France remportent la bataille de Las Navas de Tolosa (1212).
Aggravation de la situation des Juifs espagnols au XIIIe siècle
Parmi les troupes chrétiennes qui participent à la victoire de Las Navas de Tolosa se trouvent des « ultramontains », menés par Arnaud Amaury qui avaient combattu lors de la croisade contre les Albigeois et y avaient massacré les « hérétiques », cathares ou Juifs. Ils essayent de répéter ce massacre à Tolède mais sont arrêtés, après en avoir tué plusieurs, par l'intervention du roi et des Tolédans-
Le processus de marginalisation commence véritablement quand, oubliant la tolérance d’Alphonse VII, qui se voulait au XIIe siècle « prince des trois religions », Alphonse X le Savant (1252-1284), roi de Castille contemporain de Louis IX, élabore, entre 1256 et 1265, le code dit des Siete Partidas. Ce nouveau code impose la marginalisation des minorités religieuses (Partida 7, título 24, « Judíos »): Juifs et Maures doivent vivre dans un quartier séparé, les Juifs doivent porter sur eux un signe distinctif (Henri II de Castille impose la rouelle en 1371), les synagogues doivent être discrètes, les chrétiens n'ont pas le droit de partager un repas préparé par des Juifs, un Juif qui a des relations sexuelles avec une chrétienne est passible de la peine de mort (mais l'inverse n'est pas mentionné)... Si sous Alphonse X, ce code n'est guère appliqué et si ce roi nomme même des Juifs très hauts fonctionnaires, il sert plus tard de référence.
Mais en Aragon le roi Jacques Ier d'Aragon est plus porté vers une politique antijuive, notamment sous l'influence de saint Louis. En juillet 1263 devant le roi d’Aragon, la cour, et les personnalités les plus éminentes de l’Église, s’engage, à Barcelone, une dispute qui va durer quatre jours. Elle oppose Paul Christiani, juif converti au christianisme, à Rabbi Moshe ben Nahman (Nahmanide) de Gérone, l’une des plus hautes autorités du judaïsme espagnol. Ce sont quatre jours d’une âpre discussion, au cours desquels va se dévoiler l’endroit de la rupture entre judaïsme et christianisme : l'arrivée et la nature du Messie. Si Nahmanide l'emporte dans l'esprit du roi, qui lui remet une bourse d'or, cela n'empêche pas Nahmanide de devoir s'exiler - il part pour la terre d'Israël où il crée à Jérusalem la synagogue Ramban avant de s'établir à Acre - et les Dominicains, soutenus par le Pape de faire interdire le Talmud-
La situation des Juifs en Castille s'aggrave lorsque le fils du roi, don Sanche, se révolte et exige du trésorier du roi, le Juif don Zag de Malea, qu'il lui remette la caisse de l'État. Ce dernier doit obtempérer, suscitant la fureur du roi. Malgré les efforts de don Sanche, don Zag est exécuté en 1280 et les Juifs castillans se voient imposer de fortes amendes-. Après son arrivée au pouvoir, don Sanche (Sanche IV de Castille) alourdit les impôts sur les Juifs : un recensement dénombre 850 000 Juifs en Castille, dont, selon Heinrich Graetz, 72 000 à Tolède, qui payent 2 780 000 maravédis d'impôt, soit bien plus qu'auparavant lorsque l'impôt se limitait à 3 maravédis par famille-
Salomon ben Aderet, disciple de Nahmanide, lui succède en influence à la tête de la communauté juive espagnole et contribue à la diffusion de l'étude du Talmud et de la Kabbale-
La communauté juive espagnole vers 1300
Les Juifs d'Espagne vivent pour la plupart comme leurs compatriotes avec lesquels ils partagent langues et usages. Toutefois, ils résident souvent dans des « juderias » ou « calls » ,en Catalogne, c'est-à-dire des juiveries que l'on peut encore parcourir dans de nombreuses villes (Barcelone, Cordoue, Gérone, Séville...). Leur nombre s'élevait à plusieurs centaines de milliers au moins, Heinrich Graetz cite le nombre de 850 000 pour les seuls Juifs de Castille ce qui exclut ceux d'Aragon et des royaumes musulmans.
Ils sont agriculteurs ou artisans, certains sont médecins comme l'avait été Maïmonide. Mais ils doivent leur richesse et leur influence au commerce de l'argent, interdit aux chrétiens. De plus, les rois chrétiens préfèrent donner l'administration des territoires pris aux musulmans aux Juifs plutôt qu'aux nobles ou au clergé, plus dangereux pour leur pouvoir-Aussi certains atteignent-ils de hautes positions de trésoriers, de collecteurs d'impôts et de ministres qui peuvent les rendre impopulaires et leur sort ne dépend que l'état de leurs relations avec le roi, alors qu'ils peuvent à tout moment être en conflit avec les nobles ou le peuple. Selon le Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, les Juifs procurent entre 20 et 35% des revenus de Castille et d'Aragon-
La vie intellectuelle est agitée, particulièrement dans le domaine religieux : Abraham Aboulafia publie de nombreux ouvrages mystiques et entreprend même de persuader de ses vues le pape Nicolas III qui le condamne à mort et Moïse de León écrit ou, à tout le moins, compile le Zohar (le « Livre de la Splendeur »), un des ouvrages majeurs de la Kabbale. Ce mysticisme est dénoncé par les courants plus orthodoxes du judaïsme dont Salomon ben Aderet (et au XIXe siècle par Heinrich Graetz). Salomon ben Aderet, lui, est consulté par de multiples communautés juives européennes, auxquelles il adresse près de 3 000 responsa. Quant à l'œuvre de Maïmonide et aussi aux débats liés à la Cabbale, ils suscitent encore de telles controverses que Salomon ben Aderet de Barcelone fait interdire, en 1305, l'étude de la science et de la philosophie avant l'âge de 30 ans- ce qui est le prélude au déclin du judaïsme espagnol.
La fin de la Reconquista (XIVe et XVe siècles)
À partir du XIIIe siècle, l'Église avait affiché sa volonté de christianiser tous les Espagnols : l'ordre des Dominicains, fondé en 1216 par Dominique de Guzmán, s'était donné pour mission d'amener hérétiques, Juifs et musulmans au catholicisme. L'Inquisition avait été établie en Aragon en 1233- Raymond Lulle s'en démarque quelque peu par une volonté de persuasion « claire, économique et rationnelle » mais écrit le « Liber de praedicatione contra judaeos » et, en 1299, obtient du roi Jacques II d’Aragon l'autorisation de prêcher dans toutes les synagogues de ses domaines-
La premier quart du XIVe siècle voit encore une situation satisfaisante pour les Juifs de Castille dont certains atteignent de hautes positions de conseillers royaux- Mais, en Navarre, de nombreux Juifs sont massacrés à Estella et dans d'autres villes en 1328. En 1336, une controverse est organisée à Tolède par un Juif converti, Abner ou Alphonse de Vallalolid par laquelle les Juifs sont forcés de supprimer des prières qui auraient été des imprécations contre Jésus et ses adorateurs. En 1337, les deux ministres juifs et leurs familles sont emprisonnés. L'un d'eux meurt en prison et l'autre sous la torture. Puis, le roi réduit les créances envers les Juifs d'un quart-
Toutefois, la fin du règne d'Alphonse XI de Castille et celui de Pierre Ier le Cruel (1350-1369) sont favorables aux Juifs. Ce dernier protège Juifs et musulmans de son royaume. Son astrologue Abraham ibn Çarçal et son trésorier Samuel Halevi Abulafia sont juifs. Ce dernier fait construire une belle synagogue à Tolède, encore visible aujourd'hui, mais sous le nom de synagogue el Transito car elle fut plus tard transformée en église sous ce nom. Sa faveur et sa fortune suscitent la jalousie et, en 1360, il est arrêté et meurt sous la torture-
Le temps des massacres et des persécutions : 1366-1492
La Castille est en proie à la guerre civile entre Pierre Ier et son demi-frère Henri de Trastamare. La victoire progressive (1365-1369) d'Henri, aidée par les Grandes Compagnies de Bertrand du Guesclin est marquée par de nombreux massacres de Juifs, qui soutiennent Pierre Ier, à Villadiego, Aguilar, Jaen et Tolède. Pierre Ierest tué par son demi-frère et Du Guesclin en 1369. Le pape Urbain V peut dire : « J’apprends avec satisfaction la disparition de ce tyran, rebelle contre l’Église et protecteur des Juifs et des Sarrasins. Le juste se réjouit du châtiment infligé au méchant »
Toutefois, Henri de Trastamare, devenu Henri II de Castille dut décevoir le pape puisqu'il s'appuie à son tour sur les Juifs et particulièrement Joseph Pichon et Samuel Abrabanel. Mais aussi, obligé par les nobles et suivant les recommandations du concile de Latran de 1215, il impose en 1371 le port de la rouelle (comme c'était le cas en France depuis saint Louis) et l'interdiction aux Juifs de porter des noms castillans, séparant ainsi définitivement les Juifs espagnols du reste de la population-
En 1379, lors de l'avènement de Jean Ier de Castille, l'exécution de Joseph Pichon par ordre d'un tribunal rabbinique à l'insu du nouveau roi, attire sa colère et celle de la population sur l'ensemble des Juifs. Les tribunaux rabbiniques perdent leur juridiction pénale, les prières juives sont expurgées de ce qui pourrait porter atteinte au christianisme. En 1385, la fonction de trésorier royal leur est interdite de même qu'ils ne peuvent plus partager une maison avec des chrétiens ou employer une nourrice chrétienne.
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