Les Juifs en Allemagne

 

Les Juifs sont arrivés au temps de l'Empire romain dans les provinces de Germanie inférieure et supérieure, qu'ils identifient à la terre d'Ashkenaz, d'où leur dénomination d'Ashkenazim. Ils sont originaires de Gaule ou d'Italie. On trouve parmi eux quelques commerçants juifs venus de Palestine. Il y a aussi des convertis venus de tout l'Empire, un prosélytisme juif actif existant à cette époque. Des populations importantes d'Asie Mineure, de Grèce, d'Égypte, d'Afrique du Nord ou même de Germanie ont embrassé la foi de Moïse.

 

La première trace officielle de leur présence date de 321, à Cologne. Il s'agit d'un texte qui indique que le statut légal des Juifs est le même dans tout l'Empire. Ils possèdent la plénitude des droits civiques avec comme seule restriction la possession d'un esclave chrétien et l'accès à une fonction publique. Ils travaillent aussi bien dans l'agriculture, l'artisanat, le négoce que dans les activités de prêt. Les historiens pensent que les Juifs étaient présents en Allemagne bien avant les chrétiens. Les invasions germaniques ne changent pas leurs conditions de vie.

Au début du Moyen Âge, les communautés juives se trouvent surtout dans le bassin rhénan, principalement à Worms, Spire et Mayence, mais aussi à Ratisbonne, Francfort, Passau… À cette époque, ils vivent principalement du commerce. Les négociants juifs commercent avec l'Orient et avec les pays slaves voisins. Ils possèdent une grande autonomie. Les communautés se développent jusqu'à la fin du xie siècle grâce à la tolérance des souverains mérovingiens et carolingiens. Aux xiiie et xive siècles, de nombreux Juifs français trouvent refuge en Allemagne. Les Juifs allemands parlent un dialecte germanique proche de l'alsacien, le yiddish, qui deviendra celui de tous les Juifs d'Europe centrale.

 

Des Carolingiens à la première croisade

Dans l'empire carolingien, les Juifs doivent comme tout un chacun payer la dîme sur les marchandises. Des marchands juifs, les Radhanites, assurent les relations indispensables entre la chrétienté occidentale et l'Islam. Isaac le Juif devient même ambassadeur de Charlemagne auprès du calife Haroun al-Rachid en 797. Les Carolingiens protègent les communautés juives. Ils sont exemptés de service militaire contrairement aux hommes libres de l'Empire. Comme l'Église interdit le prêt à intérêt, les Juifs finissent par monopoliser cette activité.

Sous les Carolingiens et jusqu'à la fin du xie siècle, les marchands juifs exportent vers l'Italie, l'Espagne des esclaves, des fourrures, des armes et importent dans l'Empire des épices, des baumes, des dattes, des métaux précieux. Ils contribuent à faire des vallées du Rhin et du haut Danube des axes de circulation des marchandises importants. Les contacts entre les communautés de l'Empire franc et celle d'Espagne ou d'Afrique du nord sont nombreux, que ce soit sur le plan commercial ou sur le plan de la correspondance religieuse.

Sous Louis le Pieux, trois chartes sont accordées, mais elles le sont à des individus et certainement à leur demande. Elles garantissent aux Juifs la protection de leurs vie et biens, la liberté de commercer et la liberté religieuse (liceat eis secundum illorum legem vivere: « il leur a été accordé de vivre selon leur loi »)- Les Juifs sont sous la protection directe de l’empereur et sont donc ses hommes. Si un Juif est tué, le meurtrier doit verser l’énorme amende de dix livres d’or soit, deux fois ce qu’il devrait payer s’il tuait un chevalier chrétien. L’argent va directement dans le trésor de l’empereur. Un officier, le Judenmeister, est désigné pour défendre leurs privilèges- Henri III menace au milieu du xie siècle de la perte des yeux et de la main droite celui qui tue un juif. Les Carolingiens favorisent même leur implantation. Certains seigneurs laïcs et ecclésiastiques font de même.

En 1084, Rüdiger, évêque de Spire, invite les Juifs à s'installer dans sa cité « pour augmenter mille fois l'honneur de notre ville », précise-t-il. Il leur accorde toute une série de droits connus sous le nom de privilège de Rüdiger. Il leur laisse un quartier séparé où ils peuvent monter la garde  «pour qu'ils ne soient pas importunés par la foule». Le quartier juif, situé près du Rhin est entouré d'un mur et comprend un cimetière et une synagogue. Les Juifs ont aussi leur propre police de quartier, le droit d'engager des serviteurs chrétiens et de vendre de la viande cascher aux non-Juifs. Ils peuvent faire venir des juifs étrangers. Leur bourgmestre est l'égal de celui de Spire. Ces privilèges sont confirmés par l'empereur du Saint Empire romain germanique en 1090 qui l'étend à Worms.

La charte de Worms est renouvelée en 1157 par Frédéric Ier Barberousse, qui accorde également une charte à la cité de Ratisbonne en 1182. Au xie siècle, l'institution rabbinique apparaît dans les communautés rhénanes. Elle est basée sur la prééminence du rabbin, chef spirituel de la communauté, voire d'une région entière. Certains centres rhénans, Spire, Worms qui possède une synagogue de style byzantin construite en 1034, Mayence, donnent au judaïsme occidental une réputation de savoir et de piété à l'instar des centres français. Grâce à eux, le Talmud devient une œuvre surtout occidentale-

On peut se demander pourquoi les Juifs bénéficient d'une tolérance religieuse rare à cette époque. Les Juifs sont considérés comme les témoins de la passion du Christ, des conservateurs de l'Ancienne Loi, et comme le peuple appelé à la conversion à l'approche de la fin des temps1-

Au xe siècle, la semaine sainte, qui commence à être l'objet de célébrations religieuses, devient une période de tracasseries voire de persécutions pour les Juifs-

Rabbenou Guershom, surnommé Meor HaGolah (Luminaire de l'exil), né en 960 à Metz et mort à Mayence en 1028, réunit autour de lui de nombreux élèves. Il approfondit l'étude du Talmud et de la Torah en s'inspirant de méthodes des académies talmudiques de Babylone. Il introduit l'interdiction de la polygamie, l'interdiction pour un homme de divorcer sans le consentement de sa femme, et l'interdiction des railleries envers les Juifs convertis de force qui retournent ensuite à leur foi. Sa renommée s'étend à tout le monde juif médiéval-

 

Le temps des massacres

 

 


Au cours des premières croisades, à la suite des rumeurs que les Sarrasins s'en seraient pris aux lieux saints avec le concours des Juifs, les massacres de populations juives d'Allemagne sont nombreux, principalement dans la vallée du Rhin. Présents depuis des siècles, les Juifs deviennent soudain des étrangers et des assassins du Christ qu'il convient de punir avant de délivrer les lieux saints. Des communautés sont massacrées tout au long du chemin des Croisés en Rhénanie, à Spire, Mayence, Worms, Ratisbonne, d'autant plus exposées à l'épée qu'elles ont jugé improbables les avertissements en provenance des communautés juives de France.

À Mayence, onze cents Juifs sont tués en une journée, la synagogue et les autres bâtiments de la communauté sont détruits. Si la communauté de Ratisbonne offre le spectacle insolite d'une baignade collective dans le Rhin (dans le Danube, puisque Ratisbonne est sur ce fleuve ?) pour échapper à la mort, la réaction la plus courante sera à l'inverse de la choisir pour sanctifier le Nom divin. Ces spectacles de suicides collectifs, les mères tuant leurs enfants et les maris leurs femmes, marqueront profondément l'imaginaire chrétien, menant à l'accusation de meurtre rituel contre les Juifs. Peut-être douze mille Juifs ont-ils péri en 1096. Parfois des évêques protègent la communauté de la ville. Le pape condamne ces violences, souvent l'œuvre de la lie de la société, mais que les auteurs des massacres ne sont jamais inquiétés, à l'exception d'un agitateur tué par l'évêque de la ville en personne. En 1097, les Juifs convertis de force sont autorisés par l’empereur Henri IV à revenir à leur foi, et certains de leurs biens leur sont restitués, moyennant une forte rançon.

Les massacres recommencent en 1146, lors de la deuxième croisade à l'instigation d'un ancien moine cistercien. Mais grâce à l'intervention énergique de Bernard de Clairvaux, les persécutions cessent et n'atteignent pas l'ampleur de celles de la première croisade. La reconnaissance de la communauté juive envers Bernard de Clairvaux est immense.

Vient ensuite le temps des accusations de meurtre rituel. En Allemagne comme dans toute l'Europe occidentale, les Juifs sont accusés de tuer des enfants lors de Pessa'h pour recueillir leur sang. À Pforzheim, Wissembourg et Oberwesel, les mêmes accusations se reproduisent. En 1270, les Judenbreter dévastent les communautés d'Alsace. En 1285, la communauté juive de Munich est accusée de crime rituel : cent quatre-vingt Juifs, hommes, femmes, enfants sont enfermés dans la synagogue et brûlés vifs dans celle-ci- On compte 941 victimes du massacre de Wurtzbourg en 1298. La même année, le chevalier Rindfleisch ravage les communautés de Franconie- Dans la seule cité de Rothenburg, on dénombre 470 victimes. De 1336 à 1339, des bandes de paysans pauvres, les Judenschläger (tueurs de Juifs), font régner la terreur de l'Alsace à la Souabe.

La peste noire qui ravage l'Europe à partir de 1349 est l'occasion de nouvelles accusations, celles d'avoir empoisonné les puits pour propager la maladie, et de nouveaux massacres. Le maire de Strasbourg refuse de croire aux rumeurs et déclare son intention de protéger les Juifs de la ville. Il est aussitôt démis de son poste et le 16 février 1349, plus de neuf cents Juifs périssent sur un bûcher. Les biens des Juifs sont alors pillés et répartis entre les bourgeois de la ville, l'évêché et la municipalité. Cette dernière garantit l'impunité à ses citoyens ayant participé aux massacres. Les Juifs de Worms sont les victimes suivantes et pas moins de quatre cents d'entre eux sont brûlés vifs le 1er mars 1349. Le 24 juillet, des Juifs de Francfort préfèrent s'immoler en holocauste, détruisant ainsi par le feu une partie de la ville. Le plus grand nombre de victimes est enregistré à Magenza (Mayence), où plus de six cents Juifs périssent le 22 août 1349. Dans cette ville, pour la première fois, les Juifs se défendent et tuent plus de deux cents émeutiers, mais devant le nombre de leurs agresseurs et la lutte inégale, ils se barricadent chez eux et, face au choix de mourir de faim ou d'être baptisés, mettent le feu à leurs maisons et périssent dans les flammes. Deux jours plus tard, c'est le tour des Juifs de Cologne et le même mois, les trois mille habitants juifs d'Erfurt sont victimes de la superstition populaire et de la haine.

Le dernier mois de 1349 voit l'attaque des Juifs de Nuremberg, et d'Hanovre. Après le retour au calme, les dirigeants des principautés et villes germaniques doivent déterminer la punition à infliger aux assassins des Juifs. L'empereur cependant impose une énorme amende de vingt mille marks en argent aux habitants de Francfort pour la perte qu'il a subi en raison du massacre des Juifs. D'autres amendes sont infligées par les officiers du trésor impérial. La sanction principale provient d'une loi impériale qui donne en héritage à l'empereur la totalité des dettes dues aux Juifs, si bien que les débiteurs, souvent à l'origine des troubles, ont très peu gagné de ces meurtres.

En 1510, quarante Juifs sont brûlés vifs dans la Marche de Brandebourg. Pour entretenir la mémoire des martyrs de différentes villes et régions, certaines communautés rédigent des Memorbücher. Ils permettent de rappeler le nom des martyrs le jour de Kippour et très souvent le jour anniversaire des massacres de la première croisade. Le traumatisme causé par les massacres des xie et xiie siècles est une des raisons qui provoquent chez les Juifs la prise de conscience d'être une nation en exil aspirant à son pays d'origine. Petahia de Ratisbonne écrit même un Itinéraire en hébreu qui permet à la diaspora de connaître la Terre sainte.

Sur le plan religieux, le changement d'attitude vis à vis des Juifs, peut s'expliquer par les attentes eschatologiques. Il faut hâter le retour du Christ en convertissant le plus grand nombre de Juifs au christianisme. La papauté qui pense que les Juifs sont les « serfs de l'Église » ne s'oppose pas à l'altération du statut des Juifs de l'Empire.

 

Les communautés

Activités intellectuelles et artistiques

Malgré les persécutions, les érudits juifs continuent à commenter la Bible et le Talmud. Un nouveau mouvement, les Hassidei Ashkenaz (les « hommes pieux d'Allemagne »), experts tant en Tossafot qu'en Kabbale, délivre un enseignement qui influencera les Juifs par-delà les Pyrénées. Les rabbins écrivent des hymnes et des lamentations liturgiques qui figurent en partie dans les livres de prières ashkénazes. Au xiie siècle, Rabbi Samuel ben Kalonymos propose une doctrine occulte caractérisée par des exigences morales rigoureuses et l'importance qu'elle donne à la préparation du sacrifice pour la foi.

Au xiiie siècle, son fils Rabbi Juda se distingue par des compositions liturgiques et le Sefer ha-Hassidim, le Livre des dévots. Même la période de la grande peste ne met pas fin à leurs activités intellectuelles. C'est même au milieu du xive siècle que le poste de rabbin est réservé à ceux qui ont fait des études et peuvent produire une autorisation écrite de leur école. Jacob Möllin et Isaac Tyrnau fixent définitivement le rituel des synagogues allemandes- C'est en Allemagne qu'apparaissent les Mahzorim, les livres liturgiques contenant les prières et les pièces liturgiques des fêtes fixes et mobiles de l'année. Entre la fin du xiiie siècle et le début du xive siècle, ils sont décorés d'enluminures représentant des êtres humains avec des têtes d'oiseaux ou d'animaux, pour éviter des représentations naturelles de l'homme. Le Mahzor de Worms est particulièrement célèbre. Les Mahzorim contiennent aussi des Kinot (élégies) qui relatent les persécutions subies.

Les ateliers juifs produisent aussi de beaux manuscrits enluminés. L'enluminure des villes allemandes est caractérisée par des thèmes très variés et une iconographie d'une grande originalité : nombreux êtres hybrides, monstres, figures légendaires, tracés en traits sûrs, rehaussés de couleurs franches. Au début du xive siècle, deux techniques d'ornementation non figurative sont répandues : la micrographie, une écriture minuscule dont les lignes forment les contours des motifs, et le filigrane, ornement tracé à la plume, à l'encre de couleur. L'art de l'enluminure s'arrête brusquement en 1348, au moment de la Peste noire et des persécutions qui en découlent. Au xve siècle, on produit encore des Haggadot de petit format, dont les marges sont animées de scènes bibliques enrichies d'éléments légendaires-

 

L'organisation des communautés

 

Heiliger Sand, le cimetière juif de Worms.

 

La communauté ou kahal répond à trois besoins :

 - Les besoins religieux.

La communauté établit donc une synagogue, un cimetière, des bains rituels et un tribunal qui tranche aussi bien de problèmes de statut personnel que des procédures civiles et pénales. Le président du tribunal est généralement le rabbin. Il reçoit un salaire ainsi que le chantre ou le bedeau.

 - L'aide aux nécessiteux grâce aux fonds de charité et à la soupe populaire.

Dans les communautés importantes, les Juifs disposent d'un hospice et d'un hôpital. Toutes ces institutions sont financées par l'impôt communautaire et par les donations testamentaires.

 - La défense et la sécurité de la vie et des biens.

Les chefs de la communauté négocient avec l'autorité dont ils dépendent, empereur, prince ou évêque, une somme qu'ils prélèvent sur l'ensemble de la communauté. Dans beaucoup de villes, les Juifs doivent s'engager à défendre la cité contre ses ennemis.

Les associations bénévoles, connues sous le nom d'havarot, jouent un grand rôle dans la vie de la communauté. Elles se consacrent à l'éducation juive, à l'instruction des enfants pauvres, aux nécessiteux. La plus active est la Hevra kaddisha qui s'occupe des enterrements. La dispersion des communautés dans le Saint Empire rend difficile l'organisation d'une autorité centrale-

La synagogue est en général construite au cœur du quartier juif. L'Église et le gouvernement local imposent en général des restrictions qui limitent sa taille. Dans le monde ashkénaze, elles obéissent aux règles romanes ou gothiques. Mais comme les salles de prières sont en général étroites et minuscules; comme à Worms, avec son plan à deux nefs avec deux piliers centraux, et à Ratisbonne, il est difficile de les confondre avec les majestueuses églises chrétiennes. La synagogue de style gothique comporte une longue salle divisée en trois piliers supportant la voûte. Le pupitre y occupe la place centrale. Elle a été détruite après l'expulsion des Juifs de la ville.

 

La détérioration du statut des Juifs

En 1095, l'interdiction faite aux Juifs de porter une arme, attribut traditionnel de l'homme libre, est l'annonce de la fin de la cohabitation pacifique entre Juifs et Chrétiens. À partir du xiie siècle, la condition des Juifs allemands se dégrade aussi sur le plan juridique. Ils sont considérés comme les descendants des prisonniers dont Titus avait fait don au trésor impérial ; ils deviennent les serfs de la Chambre impériale. L'empereur exige d'eux un droit de protection spécial, puis une capitation d'un denier d'or par tête, en souvenir de l'ancien fiscus judaicus. En 1215, le IVe concile du Latran leur ordonne de porter sur eux la marque de leur différence : un chapeau particulier à bout pointu. Les accusations de crime rituel, de profanation d'hosties se multiplient. En juillet 1236, l’empereur Frédéric II, qui accueille à sa cour de Palerme des Juifs et des Musulmans, convoque une assemblée de Juifs convertis au christianisme au sujet des crimes rituels. Ceux-ci affirment qu’il n’existe rien de tel dans le judaïsme. Frédéric II rejette alors publiquement les accusations de meurtre rituel. Mais un tel comportement reste exceptionnel. La condition légale des Juifs allemands ne cesse de se détériorer. En 1267, le synode de Breslau oblige tous les Juifs à vivre dans des quartiers réservés pour les séparer des chrétiens. L'isolement des Juifs s'accentue- A partir de1349, après la Peste noire, les portes de ghettos sont closes chaque soir. En 1463, l'empereur affirme qu'il peut disposer des Juifs, corps et biens, en toute liberté.

Les conditions économiques des Juifs se modifient elles aussi. Les Juifs délaissent l'agriculture, autant sous la contrainte que pour se regrouper et former des communautés organisées, notamment pour le culte et les écoles. Les Juifs qui avaient des places privilégiées dans le commerce méditerranéen perdent leur situation quand le grand commerce italien ou allemand se développe. Leur condition de non-chrétien finit aussi par les chasser du commerce intérieur. Ils finissent aussi par perdre leur fonction de financiers auprès des empereurs et des grands seigneurs. Ils doivent aussi quitter l'artisanat qui avait fait leur réputation dans les villes allemandes. Ne leur restent plus que le prêt sur gage et le prêt à risque auprès des populations pauvres, activité très impopulaire qui leur donne la réputation d'usurier et d'exploiteur.

Les Juifs vivent donc de plus en plus repliés sur eux-mêmes. Ils craignent de quitter le ghetto par peur d'être molestés. Leur isolement favorise la naissance du yiddish. L'évolution linguistique des Juifs allemands est désormais différente de celle du reste du pays. Le yiddish intègre des mots d'hébreu et devient peu à peu difficile à comprendre pour les non-Juifs.

À chaque avènement impérial, les Juifs sont régulièrement dépouillés de leurs biens. Sous Rodolphe de Habsbourg, les Juifs commencent à quitter le Saint-Empire romain germanique. De peur de perdre une source importante de revenus, les autorités arrêtent le grand rabbin, Meïr de Rothenburg. À partir de 1355, les princes s'emparent d'une partie des prérogatives impériales et peuvent peu à peu posséder des Juifs en pleine propriété. Cette permission est étendue à plusieurs villes libres. Beaucoup de Juifs d'Allemagne émigrent dans une Pologne en plein essor. Boleslas le Chaste en 1264 et Casimir le Grand en 1344 leur octroient des terres et un statut favorable. Ils gardent le yiddish comme langue d'usage-

 

Le temps des expulsions

À la fin du xive siècle, la jalousie économique, le besoin d'argent chez les princes et les villes sont les principaux moteurs des persécutions. Dans un premier temps, les villes et les princes, qui ont besoin des revenus des Juifs, les invitent à revenir en échange d'une pleine et entière protection, mais dès qu'ils ont retrouvé une partie de leur prospérité, les expulsions et spoliations des Juifs se multiplient: Ulm en 1380, Magdebourg en 1384, Strasbourg en 1388, Spire en 1434, Augsbourg en 1410, dans l'archevêché de Mayence en 1420, en Saxe en 1432, en Bavière entre 1450 et 1555, à Wurzbourg en 1453, à Nuremberg37 en 1499, Ratisbonne en 1519. À la fin du xive siècle, l'empereur Venceslas annule même les dettes que lui-même et les princes allemands avaient contractées à l'égard des Juifs. Les Juifs, chassés des villes se replient dans les campagnes. Beaucoup de Juifs vivent donc dans des villages. Dans le Wurtemberg, 90% des Juifs vivent ainsi. Dans les territoires de l'Est comme la Poznanie, les Juifs se réfugient dans les petites villes. Les expulsions ne mettent pas fin aux persécutions pour autant. Les guerres hussites du xve siècle sont autant d'occasions de massacres, de conversions forcées ou d'auto-immolation des Juifs pour éviter le baptême forcé. Après la guerre, quarante-et-un Juifs sont brûlés vifs à Breslau à l'instigation du moine Capistrano.

L'humanisme naissant ne s'intéresse pas non plus à leur sort. Seul Johannes Reuchlin lutte contre l'opinion commune de ses contemporains. Il soutient que l'hébreu, langue de la Bible, a une valeur spirituelle, notamment par le biais de la kabbale. C'est le premier hébraïste allemand non-juif. À son époque, Johannes Pfefferkorn, un boucher juif de Cologne converti au catholicisme, publie en 1505 sous le nom de « frère Strohmann, dominicain de Cologne » plusieurs pamphlets antisémites et exige de l'empereur Maximilien Ier un mandat pour la saisie et l'autodafé de tous les écrits des Juifs, en particulier du Talmud. Il demande aussi l'interdiction de tous les livres en hébreu. Uriel von Gemmingen, archevêque de Mayence, charge en 1510 Reuchlin d'examiner quelle influence la littérature juive avait eu sur le christianisme. Cela amène Reuchlin à entrer en conflit, par écrits interposés, avec Pfefferkorn. Reuchlin défend sa prise de position contre la destruction des livres juifs dans un livre intitulé Augenspiegel (1511). Les clercs du Saint-Empire, dans leur majorité, sont d'accord avec Reuchlin. Ce dernier doit pourtant se présenter à Rome devant l'Inquisition comme suspect d'hérésie. Le Ve concile du Latran (1512-1517) prend position en faveur de la thèse de Reuchlin, ne pouvant rien trouver dans le Talmud qui soit contraire au christianisme.

 

 

 

                                                                   carte des dialectes yiddishs

Source

 

.  1998 Cecil Roth, Histoire du peuple juif, Stock, 2 volumes, 1980

Commentaires (1)

1. Carlos 11/01/2012

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