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L'antijudaïsme signifie l'hostilité à l'égard du judaïsme en tant que religion. Ce terme est employé à propos de l'attitude du christianisme envers le judaïsme, attitude longtemps marquée par la théologie de la substitution, elle-même issue de plusieurs courants, dont le marcionisme et la doctrine augustinienne du « peuple témoin ».
Au sens strict, l'antijudaïsme ne doit pas être confondu avec l'antisémitisme, bien que tous deux s'influencent mutuellement. L'antisémitisme désigne une attitude hostile vis-à-vis des Juifs en tant que peuple au-delà d'une stricte dimension religieuse. Toutefois, au cours de l'histoire, ces deux notions se sont confondues, ainsi que l'a démontré, par exemple, Jules Isaac dans son ouvrage Jésus et Israël.
Le statut de dhimmi, en terre musulmane, s'applique aussi bien aux juifs qu'aux chrétiens et ne saurait être assimilé à de l'antijudaïsme.
Pendant tout le haut Moyen Âge, l'étude du Talmud resta tolérée dans l'Occident chrétien, avec vigilance, et ceci jusqu'au XIIIe siècle.
Les sources concernant la période antérieure aux invasions arabes du VIIIe siècle sont rares. Nous savons que les premières communautés juives s'installèrent en Gaule dès la fin de l'Antiquité. Comme lors des conciles d'Elvira (305), de Vannes (465), des trois conciles d'Orléans (533, 538, 541), avec le concile de Clermont (535), l'Église interdit aux Juifs de prendre des repas en commun avec des clercs. Le concile d'Orléans de 538 interdit aux Juifs de se mêler aux chrétiens du jeudi saint au deuxième samedi qui suit Pâques. Tout mariage avec un Juif ou une Juive a été prohibé en 533, 535, et 538. Au concile tenu dans la Narbonne wisigothique en 589, on interdit aux Juifs de conduire leurs morts en chantant des psaumes.
Césaire d'Arles consacra aux juifs deux sermons, tandis qu'Isidore de Séville composa un traité De la foi catholique contre les juifs peu après 620.
Certains évêques s'engagèrent dans une politique de conversion. Toutefois, le pape Grégoire le Grand mit en garde deux évêques en 591 contre les baptêmes forcés.
Certains souverains prirent des mesures contre les juifs : le Wisigoth Chindaswinthe (641-649) menaça de peine de mort quiconque aurait pratiqué des rites juifs. Chilpéric, en 582, ordonna de baptiser de nombreux Juifs. Dagobert aurait décidé d'exiler ceux qui refusaient le baptême.
Les Pères de l'Église catholique romaine, notamment Saint Augustin, ont présenté les juifs comme une preuve vivante de l'existence du Christ, ceux qui, par leur dispersion, par leur abaissement et par leur servitude, témoignent de la vérité de la religion de Jésus Christ (la doctrine du « peuple témoin » de saint Augustin).
Après les invasions arabes du VIIIe siècle, et avec la naissance de l'empire carolingien, les juifs furent tolérés. Le droit traditionnel juif continua, comme sous l'Empire romain, à régler les rapports intérieurs de la communauté israélite. Chez les chrétiens, on s'appuyait surtout sur le droit romain quand il s'agissait de protéger les juifs ou de « penser » leur présence au sein d'une société massivement chrétienne. Il existait une seule discrimination juridique sur le nombre de témoins à fournir dans un procès. Les interdictions légales étaient d'origine religieuse et tendaient à diminuer le prosélytisme juif. Il n'y avait pas de limite aux activités des Juifs. Ils bénéficiaient de la liberté de culte.
Seuls certains clercs, tel le célèbre Agobard de Lyon, insistèrent sur la responsabilité des juifs dans la mort du Christ (« peuple déicide », peuple méprisé), en mettant en garde les chrétiens contre une religion susceptible de tenter (dans le sens religieux du terme) certains d'entre eux.
Les théologiens occidentaux (Pierre Chrysologue, Bède le Vénérable, Paul Diacre...) prenaient des positions souvent modérées à leur égard.
Il n'en reste pas moins vrai que, les chrétiens se considérant désormais comme le « vrai Israël », les textes médiévaux reprennent de manière explicite le thème du peuple juif comme peuple-queue, citant souvent le Deutéronome. Bède le Vénérable, Jérôme, qui reprend presque littéralement Origène, Maxime de Turin, Isidore de Séville, Pierre de Blois, Guillaume Durand, Raban Maur, Pierre le Vénérable, et d'autres encore, finissent par rendre classique cette interprétation.
Certains personnages comme Raoul Glaber contribuèrent à la diffusion d'idées antijudaïques après l'an mille. De même, les légendes chrétiennes les plus populaires - Évangile de Nicodème, Légende Dorée, ... - font jouer des rôles antipathiques aux Juifs témoins de la Passion du Christ.
Dans le contexte de l'essor urbain qui marqua l'Europe à partir de la fin du XIe siècle, l'antijudaïsme purement religieux prit une forme sociale. Pendant la période médiévale, la grande majorité des juifs vivait dans des villes. Les villes cathédrales de la chrétienté présentaient des conditions d'urbanisation à long terme de qualité, et constituaient l'asile des implantations et communautés juives les plus importantes.
La Première Croisade poussa vers la Terre Sainte des foules considérables de croyants qui voulaient libérer Jérusalem des « infidèles » et ouvrir la route vers la Terre Sainte fermée par les Turcs. L'enseignement de l'Église interdisait que l'on s'attaquât aux juifs. Mais le manque de préparatifs et des motifs financiers ont entraîné des persécutions des Juifs. L'amalgame entre « infidèles » et juifs ou musulmans dans l'esprit de certains croisés s'est accompagné de l'intention de faire payer aux Juifs la mort du Christ. Des incidents graves ont été signalés en décembre 1095 lors du départ de la croisade de Pierre l'Ermite à Rouen et en Champagne. Les communautés juives furent plus éprouvées par Folkmar et Emich de Leiningen lors des croisades dites « allemandes ». Des massacres de juifs eurent lieu à Spire, à Worms, à Mayence (Magenza). Les évêques de Spire et de Worms offrirent un abri aux juifs. Les croisés s'attaquèrent aux juiveries de Cologne, de Metz, de Trèves, et de la basse vallée du Rhin. Ces explosions de violence non maîtrisée n'entraient pas dans les plans du pape Urbain II-
Selon Dominique Iogna-Prat, l'idée que les juifs, au Moyen Âge, furent vraiment considérés comme n'appartenant pas à l'espèce humaine « résume fidèlement la substance des propos de Pierre le Vénérable, représentant d'un antijudaïsme radical. » Pour l'auteur de l'Adversus Iudœorum inueteratam duritiem, le juif fut comme le « repoussoir qui permet à celui qui l'exclut de cerner son identité. »
Lors de la deuxième croisade, un cistercien du nom de Rodolphe (ou Raoul), qui prêchait la croisade, invitait ses auditeurs à venger le Christ sur ses ennemis, ce qui engendra des meurtres collectifs dans les Pays-Bas, mais surtout dans la vallée du Rhin, à Cologne, Mayence et Worms, en août et septembre 1146, et sans doute à Wurtzbourg en février 1147. L'archevêque de Cologne protégea les juifs dans son château. L'archevêque de Mayence Heinrich Ier Felix von Harburg prévint saint Bernard de Clairvaux, qui arriva en Rhénanie pour faire cesser les prédications antijuives-
Les communautés juives de Rhénanie constituaient au XIe siècle le principal centre de peuplement juif en Europe (voir Les juifs de culture allemande). La communauté juive de Mayence fut décimée à 90 % lors de la première croisade et encore lors de la deuxième croisade. On se souvient de la déclaration de Jean-Paul II à Mayence]. Cette ville était en effet un centre religieux à la fois pour la chrétienté (la cathédrale romane Saint-Martin de Mayence était destinée à être une seconde Rome) et pour le Judaïsme : Mayence était un centre d'étude talmudique, la communauté juive de Mayence était considérée comme la « fille de Sion » et la synagogue était considérée comme un symbole du Temple de Jérusalem. Dans une chronique sur le massacre de la première croisade, un auteur juif de Mayence déclare : « Hélas le support puissant est rompu, ce magnifique bâton, la sainte communauté de Mayence, aussi précieuse que l'or ». Ces événements affectèrent à la fin de sa vie le talmudiste Rachi, qui était à Troyes sous la protection des comtes de Champagne.
Cela n'a pas empêché que, sur le plan intellectuel, au XIIe siècle, des juifs participent aux travaux de traduction de l'œuvre d'Aristote, avec des Arabo-musulmans. Pierre Abélard posa les fondements de la scolastique avec des philosophes arabo-musulmans et juifs. Alors qu'au siècle suivant l'antijudaïsme évolua en se durcissant, on découvre dans l'œuvre de saint Thomas d'Aquin une réconciliation des pensées musulmanes, juives, et chrétiennes à travers la philosophie d'Aristote ; saint Thomas a développé une théologie de l'adoption filiale des juifs de l'Ancienne Alliance.
Par la suite, le monde nouveau né des croisades vit l'essor du grand commerce international et l'arrivée des chrétiens dans les métiers du commerce. Les juifs devinrent alors des rivaux dans la vie économique des XIIe et XIIIe siècles, et furent progressivement mis à l'écart de la société chrétienne.
Le IVe concile du Latran (1215) prit des mesures de discrimination contre les juifs, comme l'obligation de porter un costume spécial et la rouelle. Les juifs furent alors considérés par le clergé comme responsables collectivement de la mort du Christ. Le prêt à usure devint la cause d'une grande part du sentiment antijudaïque durant le Moyen Âge ]. En Italie, puis plus tard en Allemagne et en Pologne, Jean de Capistran (1386-1456) excitait les pauvres contre l'usure des juifs. Cependant, en 1247, le pape Innocent IV condamnait l'antisémitisme et les accusations de meurtre rituel portées en Allemagne par des exaltés contre les Juifs :
« Nous avons entendu parler de la situation déplorable des Juifs contre lesquels quelques princes spirituels et temporels et d'autres seigneurs puissants en vos pays et évêchés imaginent toutes sortes de prétextes, afin de les attaquer, de les piller et de les dépouiller de leurs biens d'une manière injuste. Quoique l'Ecriture Sainte leur dise:"Tu ne tueras pas" et leur interdise de toucher pendant la Pâque à quelque chose de mort, on leur impute le crime de communier, ce jour-là, avec le coeur d'un enfant tué, et on fait comme si la loi le leur prescrivait, alors que cet acte serait clairement contraire à la Loi ... Se prévalant de cette intervention ainsi que de beaucoup d'autres, on les assaille et on les dépouille de tous leurs biens, sans accusation, sans aveu et sans preuve, contrairement à la justice, on les jette dans les geôles, on les opprime, et on condamne beaucoup d'entre eux à une mort honteuse, de sorte que sous ces princes et seigneurs, ils se trouvent dans une situation pire que leurs ancêtres sous les Pharaons d'Egypte, et qu'ils sont contraints à quitter les villes et les lieux où leurs pères habitaient déjà depuis des temps immémoriaux.
Craignant ainsi leur destruction ... ils se sont adressés au Saint-Siège... Et Nous ordonnons de rétablir l'état antérieur et de ne plus les importuner à l'avenir d'une façon ou d'une autre. »
La politique du Saint-Siège était assez variable vis-à-vis des juifs. Quand la situation des Juifs devenait intenable, l'Église les prenait sous sa protection pour préserver ou augmenter ses intérêts ; quand ils vivaient dans l'opulence ou simplement en paix, elle édictait à leur encontre des mesures restrictives ou même infamantes dans le jeu de la concurrence d'une puissance à la fois temporelle et spirituelle. Les disputations judéo-chrétiennes avaient souvent pour conséquence d'engendrer des accusations contre les Juifs.
Les représentations artistiques témoignent d'une détérioration très nette de l'image de la synagogue et des juifs du XIIe au XVe siècle. À partir du XIIIe siècle, en Allemagne, un motif animalier apparaît pour représenter des Juifs en contact intime avec une truie (Judensau).
Des quartiers juifs apparurent au XIIIe siècle en Espagne et au Portugal. En France, on parlait de juiveries ; il y en avait quatre à Paris. Il y eut plusieurs autodafés du Talmud en 1242 (à Paris), 1286 (Honorius IV), 1319 à 1321 (à Paris), 1415 (à Avignon), et 1553 (dans toute l'Italie) (c'est alors qu'apparaît le mot ghetto).
C'est en Angleterre, à Norwich (1144), qu'eut lieu la première accusation de crime rituel contre les Juifs, qui fut suivie par d'autres. Les Juifs furent également victimes d'accusations de profanation d'hosties.
En France, l'antijudaïsme se manifesta à partir des années 1170-1180. Une accusation de crime rituel fut lancée contre les juifs à Blois en 1171. En 1247, le pape dut intervenir contre ce type d'accusation. En 1182, Philippe Auguste procéda à l'expulsion des juifs du domaine royal, alors limité. Les relations entre juifs et chrétiens se dégradèrent rapidement, aboutissant à la transformation de la synagogue de Paris en église en 1183 . Philippe Auguste sut rappeler les juifs pour les besoins du Trésor royal, en raison de leurs compétences dans les questions financières. En effet, les juifs autorisaient le prêt à intérêt aux non-juifs, alors que celui-ci était interdit aux chrétiens.
Nous savons que saint Louis considérait que les juifs étaient responsables collectivement de la mort du Christ, mais il ne prit pas de mesure physique contre eux. Toutefois, les disputations entre des théologiens chrétiens, Eudes de Châteauroux, proviseur de la Sorbonne, et l'abbé Nicolas Donin (ancien rabbin) et quelques docteurs de la loi israélite se tinrent en 1240 sous la présidence de Blanche de Castille et à la demande même de juifs convertis au christianisme. Ceux-ci, avec l'ardeur des néo-convertis, se plaignaient des invectives contre Jésus-Christ et contre la Vierge que contient le Talmud. Les discussions établirent que le reproche était fondé et aboutirent à une ordonnance royale ordonnant de brûler le Talmud en 1242 à Paris et à la traque des manuscrits hébraïque
Le décret d'expulsion de 1254 ne fut pas appliqué. En 1306 Philippe le Bel expulsa à nouveau les Juifs --La question de savoir si Charles IV a appliqué ou non l'ordre de Philippe V de bannir les juifs est discutée.
Dans l'Empire, les juifs pouvaient bénéficier, à partir de 1234/1236, de la protection de l'empereur, à condition de payer un impôt (« impôt sur les juifs »), remplacé ultérieurement par des taxes versées à des protecteurs locaux.
La peste noire (1346-1350) provoqua une vague d'émeutes antijudaïques, d'abord en Provence, puis dans plusieurs parties de l'Europe. On accusa alors régulièrement les juifs d'être responsables de l'épidémie.
Après la peste noire, l'antijudaïsme atteint son paroxysme dans l'Europe dominée par des souverains chrétiens.
Un quartier juif fut construit à Avignon. Les juifs comtadins payaient néanmoins cher la protection du pape. Le premier ghetto apparut en Italie à Venise au XVIe siècle. Le pape Pie V avait recommandé que les États limitrophes de ses États pontificaux construisent des ghettos.
En 1394, ce fut la dernière expulsion de France par Charles VI. En Alsace, la situation des juifs se détériora à la fin du XIVe siècle. En 1389, un édit de bannissement interdit aux juifs leur réadmission dans la ville de Strasbourg. Il resta en vigueur jusqu'à la Révolution française.
Pendant la reconquête de l'Espagne sur les musulmans, les premières persécutions commencèrent en 1391
Source
René Rémond et Jacques Le Goff : Histoire de la France religieuse, tome I
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