A l’origine, il existe trois types de pèlerinage :
- le voyage d’exil, vers un autre pays, pour ne plus retourner vers celui qu’on quitte. C’est l’Exode du peuple Hébreu, sous le commandement de Moïse, qui quitte l'Égypte pour fuir l'esclavage, en quête de la Terre Promise.
- le voyage sans réel objectif géographique, circulaire : c’est le voyage des Apôtres, qui circulent pour transmettre la parole du Christ
- le voyage pour se rendre dans un lieu Saint et rencontrer l’esprit d’une personne Sainte. C’est le pèlerinage de Jérusalem, ou de Saint Jacques de Compostelle.
Le premier pèlerinage est donc l’Exode de Moïse et du peuple Hébreu. Cependant, le pèlerinage n’a vraiment acquis son succès qu’avec la troisième forme de pèlerinage : le voyage pour rencontrer l’esprit d’une personne Sainte, Jésus en Terre Sainte.
Les premiers pèlerinages en Terre sainte ont eu lieu au cours du IVème siècle. C’est Saint Jérôme qui, le premier, y a emmené des disciples. A cette époque, on allait déjà en pèlerinage à Rome et aux tombeaux des martyrs, mais ce type de voyage n’était pas courant, et n’était pas réellement reconnu comme voyage religieux. Il n’existait aucune législation. Celui qui l’effectuait était considéré comme l’expatrié plus que celui qui effectue un voyage dans un but spirituel. Le pèlerinage était encore très rare.
Cependant, le triomphe du christianisme en empire romain aide à développer les pèlerinages. Hélène, mère de Constantin, se rendit à Jérusalem, bientôt suivie par son fils. La religieuse espagnole Egérie s’y rend de 381 à 384.
En 333, un livre est écrit : Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem. Ce livre décrit et commente les différents itinéraires possibles pour se rendre en Terre Sainte. Cependant, c’est aux XIème et XIIème siècles, alors que des pèlerinages comme Saint Jacques de Compostelle viennent à peine de naître, que le pèlerinage en Terre Sainte devient réellement populaire et acquiert le statut de pèlerinage le plus important.
Les pèlerins sont avant tout, et par définition, des croyants. Ils sont pour la plupart hommes d’Eglise (le plus souvent moines ou religieuses). Ce sont pour la plupart des hommes, mais il arrive que des femmes participent au voyage, comme dans le cas d’Hélène, ou d’Egérie, religieuse espagnole qui a fait le pèlerinage de Jérusalem en 381.
Le pèlerin typique est un chrétien, un moine le plus souvent, ou un bourgeois, qui fera, lui, le chemin à cheval. Le pèlerin est caractérisé par certains attributs, qui ont été bénis au départ.
- l’écharpe
- la besace
- le bourdon
- la gourde
- le chapelet
Les vêtements du pèlerin font eux aussi partie d’une certaine norme. Un pèlerin est toujours vêtu d’une cotte , d’un surcot , d’un chaperon , et, plus tard, d’une pèlerine.
Enfin, le pèlerin est un homme qui accepte de prendre des risques. Il connaît les nombreux dangers de la route et du voyage ; avant de partir, il aura fait son testament.
Les pèlerins étant le plus souvent des hommes d’Eglise, des moines, des religieuses, peu d’entre eux ont laissé une marque dans l’histoire. Cependant, parmi les pèlerins célèbres, on peut citer Hélène et Constantin, pour le pèlerinage à Jérusalem, Guillaume le Grand à Rome, ou encore Raoul Glaber.
On ne trouve dans les livres consacrés aux pèlerinages au cours du Moyen Age aucune mention du nombre de pèlerins, aucune estimation de l’affluence des croyants à Jérusalem. Cependant, les récits qui racontent comment des groupes de pèlerins se sont formés au départ ou même au cours du chemin, ainsi que toutes les mesures de protection et d’hébergement formées laissent penser que le nombre de pèlerins était assez important.
Au Moyen Age, les pèlerinages ont de nombreux motifs, très variés. On peut distinguer deux grands types de pèlerinages : les pèlerinages effectués suite à une décision personnelle, et les pèlerinages « obligés ».
• Pèlerinage effectués d’après une raison personnelle :
- Le pèlerinage à motif religieux : il s’agit dans ce cas d’effectuer un voyage pour se rendre dans un lieu saint dans l’espoir d’y rencontrer l’âme d’une personne sainte (le Christ en Terre Sainte). Ces voyages avaient trois grands buts : rapporter des reliques de saints, obtenir la pénitence, la rémission de ses péchés et donc le salut de son âme, ou obtenir la guérison, pour soi ou pour une personne de son entourage. On allait à Jérusalem pour obtenir la guérison de sa femme, ou pour qu’elle ait des enfants… Dans les récits de pèlerins, on trouve beaucoup de mentions de guérisons miraculeuses à la suite d’un pèlerinage. On y allait également pour expier ses fautes, par peur de l’enfer. Il y a également nombre de récits qui affirment qu’un homme ayant péché, après avoir fait un pèlerinage, aurait reçu un signe du Saint qui lui montrait que ses péchés étaient pardonnés.
- Le pèlerinage « prétexte » : il s’agit d’effectuer un voyage pour un but quelconque en le dissimulant sous une apparence de pèlerinage. Ce pouvait être pour éviter d’avoir à payer des dettes, pour partir étudier ailleurs, ou tout simplement par curiosité, pour visiter les autres pays. Par exemple, en avril 1095, Hugues, archevêque de Lyon, partit à Saint Jacques de Compostelle. Son pèlerinage coïncidait avec le concile pendant lequel on devait le suspendre de ses fonctions de légat, pour avoir excommunié Philippe Ier et sa femme.
• Les pèlerinages par « obligation »
- Le pèlerinage par procuration : il a été reconnu que faire un pèlerinage ou le faire faire par une autre personne avaient la même valeur. Si on avait promis de faire un pèlerinage et qu’ensuite on ne pouvait ou ne voulait pas le faire, on pouvait le laisser faire à quelqu’un d’autre. Ainsi, un père pouvait laisser le soin à son fils d’aller à Jérusalem pour lui. Le plus souvent, ces pèlerinages se transmettaient de père en fils, et finissaient par être oubliés. Les pèlerinages par procuration servaient également bien les riches, qui pouvaient payer quelqu’un pour le faire à leur place. Il a d’ailleurs existé des « pèlerins de métier ».
- Le pèlerinage pénitentiaire : il s’agit dans ce cas d’une sanction de l’Eglise. Par exemple, en 1150, le concile de Clermont prévoit pour des incendiaires la peine d’un pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle. Certains devaient même effectuer le pèlerinage avec des chaînes aux pieds. Lorsque le pèlerinage était effectué, on considérait que le condamné avait expié ses fautes.
- Le cas d’un traité entre nations : lors d’un traité entre nations, à la fin d’une guerre, le pays vainqueur pouvait se réserver le droit d’envoyer des habitants du pays vaincu en pèlerinage. Par exemple, en juin 1305, à Arques le roi Philippe, vainqueur des Flamands, a envoyé en pèlerinage trois cents des habitants de Bruges. Cependant, ce cas reste très rare.
Parmi les motifs des pèlerinages, les faux pèlerins ne sont pas cités. Les faux pèlerins étaient des hommes qui se faisaient passer pour des pèlerins et qui se joignaient à des groupes de marcheurs afin de profiter de la charité, voire même de détrousser les pèlerins. Ils ne sont pas cités car ils n’effectuent pas le pèlerinage.
Le motif de pèlerinage le plus courant reste le motif religieux, tout particulièrement en Terre Sainte, puisqu’il s’agissait du pèlerinage le plus long et le plus dangereux.
Au caractère unique de ce pèlerinage, il fallait ajouter la spécificité des conditions de voyage : qu’ils aient choisi la voie maritime ou terrestre, les pèlerins passaient une bonne partie de la période de leur pèlerinage à voyager. De surcroît, ils avaient un lourd tribut à payer à la mort, compte tenu des conditions pénibles de déplacement, en mer ou sur terre.
La plupart des auteurs, antérieurs au 14ème siècle, n’ont pas laissé de compte rendu de leurs traversées maritimes.
La meilleure description des conditions de voyage maritime qui nous soit parvenue pour la période du Moyen Age est celle de l’Anglo Saxon Nillibalde de 722 à 128. Tout en soulignant que la cruauté de la mer ne le fit pas renoncer à entreprendre son voyage, il étoffa son récit d’une description détaillée des conditions de la navigation de l’époque et de ses voyages maritimes en particulier.
Les très rares allusions aux conditions du voyage insérées dans les récits des 9e et 13e siècles font plutôt état des difficultés de navigation, de l’inconfort des conditions de la traversée (entassement à bord des passagers).
C’est ainsi que le voyageur andalou Ibn Jubaïr témoigne que le navire à bord duquel il fit le voyage de Barcelone à Acre vers 1180 transportait 2000 passagers.
La traversée, qui dépendait des vents, pouvait durer un ou deux mois. Les conditions de ces traversées étaient la cause de maladies et de forte mortalité.
Les conditions du parcours terrestre n’étaient pas plus enviables. Malgré les difficultés du parcours terrestre, le froid, la faim, la fatigue, l’insécurité qui sévissait sur les routes et le taux élevé de mortalité en route, cet itinéraire offrait une alternative aux occidentaux soucieux d’éviter les périls de la mer.
Jusqu’au 7ème siècle, les pèlerins jouissaient de l’excellent système routier romain et des facilités logistiques instituées par l’empire chrétien.
Après la conquête arabe du proche Orient, la sécurité le long du parcours devint précaire, les pèlerins étaient en butte aux agressions et risquaient de se faire capturer par les chefs musulmans locaux.
Les récits des pèlerins de l'époque ne manquèrent pas de signaler l'insécurité qui sévissait sur les routes du nouveau royaume. En 1102 Saewuif évoque dans son récit de voyage de Jaffa à Jérusalem, les embuscades tendues par les musulmans dans l'étroit défilé qui mène à la ville sainte.
Une fois la conquête et l'implantation des croisés dans le pays, la sécurité le long des routes s'améliora ainsi que les conditions de voyage terrestres et cela d'autant plus que les pèlerins bénéficiaient du support logistique mis en œuvre par les hospitaliers.
Au 4ème siècle, le premier itinéraire terrestre connu est :
L'itinéraire de Bordeaux. Long et difficile, il n'est d'ailleurs que très peu utilisé. Pourtant dès 333 avait été rédigé un itinéraire de Bordeaux à Jérusalem pour des pèlerins gaulois. Il semblerait que l'invasion musulmane du 7ème siècle ait entravé pour un temps cet itinéraire.Cet itinéraire de Bordeaux à Jérusalem retrace à large traits les étapes de la Gaule aux Alpes, à l'Italie puis à la Pannonie, à la Mysie à la Dacie, la Thrace jusqu'à Constantinople puis le pont Euxin franchi, à travers l'Asie mineure, de la Bithynie et de la Galatie à la Cappadoce, à la Cilicie et la Syrie, à la Palestine enfin.Une étude menée par Françoise Micheau à partir des sources latines Occidentales antérieures au début du 1 lème siècle, montre que le voyage à Jérusalem s'effectuait toujours par voie de mer au cours des 9ème et 10ème siècles. De l'Italie du sud, les pèlerins s'embarquaient pour l'Egypte d'où ils rejoignaient la terre sainte par la voie terrestre. Les seuls ports d'Italie du sud mentionnés par ces sources sont Salem et Tarente
A partir du 11ème siècle apparaît un nouvel itinéraire terrestre :
Avec la conversion des hongrois au christianisme, une voie terrestre était ouverte : on traversait la vallée du Danube pour atteindre Constantinople puis on traversait ensuite l'Asie mineure pour gagner Antioche et Jérusalem.Pour les pèlerins, l'intérêt pour le milieu environnant était directement lié aux questions de logements et d'intendance rencontrés lors de leurs séjours en terre sainte. Quelques indices recueillis dans le récit permettent de procéder à une tentative de reconstitution de ces aspects, certes matériel mais indissociable du pèlerinage.
Les lieux où vécurent le Christ et ses disciples, les hauts lieux historiques de l'Ancien Testament sont autant de sites visités lors des processions des pèlerins.
Tout au long des routes qui rayonnent à partie de la Ville Sainte se met en place un véritable réseau de sites bibliques
Sur l'itinéraire à l'Est de Jérusalem il y a :
- la route de Jéricho, évocatrice de la parabole du samaritain,
- le fleuve du Jourdain, lieu du passage des hébreux en terre promise mais également lieu du baptême du Christ,
- le sommet du mont Nébo, où se trouve le tombeau de Moïse.
Sur l'itinéraire au Sud de Jérusalem il y a
- Hébron avec le tombeau des patriarches
- la fontaine ou fut baptisé l'Eunuque, ambassadeur de la reine Candace, par Philippe.
Au Nord de Jérusalem se trouve:
- La Sarnarie que les pèlerins n'aimaient pas traverser en raison de l'hostilité de ses habitants.
- Le puits de Jacob, près de Sichem, où le Christ s'assit pour s'entretenir avec la Samaritaine, un passage obligatoire.
La dernière étape de cette longue procession s'achève par:
- la Galilée, lieu qui vit tant de miracles,
- le Mont Thabor, lieu de la transfiguration du Christ, Cana, lieu du miracle de l'eau changé en vin.
Au cours des 4e et 5e siècles, ce furent les églises et les monastères du pays qui remplirent ces fonctions. Egérie, relatant l'accueil qui lui avait été réservé dans les différentes villes visitées par les « Saints évêques » locaux, fait allusion à l'hospitalité qui lui a été offerte.
Les pèlerins appartenant à la haute aristocratie de l'empire romain étaient accueillis par les officiers de l'administration impériale et jouissaient de l'hospitalité dans les demeures, voire les palais du gouvernement, même si cette pratique entrait en contradiction avec les normes ascétiques du pèlerinage.
Suite à l'accroissement du nombre des pèlerins à l'époque byzantine, l'administration impériale recourut à la fondation de Xénochia: hospices réservés aux pèlerins où ils étaient nourris et logés et disposaient d'une chapelle pour leurs prières.
Après la conquête musulmane de la Palestine, ces institutions hospitalières furent supprimées, à l'exception de l'hospice de Jérusalem administré par le Patriarcat. Les pèlerins durent recourir à nouveau à l'hospitalité des monastères palestiniens, malgré la barrière linguistique qui les séparaient des moines grecs et orientaux.
Au 9ème siècle un changement intervint, Charlemagne fonda un hospice à Jérusalem baptisé « l'hôpital de Charlemagne » : Son but était de nourrir et de protéger les pèlerins de langue romane. Outre le logement, la nourriture et les guides, cette institution offrait aux pèlerins des renseignements sur les lieux saints dans leurs propres langues ainsi que l'accès aux textes saints grâce à la bibliothèque de Charlemagne. D’autre part, on y pratiquait le culte des reliques et la vénération des miracles. Cette institution tomba en désuétude avec l'arrivée des grands groupes de pèlerins entre le 10ème et 11ème siècle (trop nombreux pour être logés dans ce petit hôpital).
Les organisateurs de ces pèlerinages massifs devaient eux même prendre en charge les besoins logistiques de leur groupe, par l’intermédiaire des moines occidentaux établis en Terre Sainte, et de guides locaux engagés par leurs soins.
En 1055, cinq marchands d'Amalfi acquirent l'église Saint Jean (près du Saint Sépulcre) pour y fonder un hôpital qui soignerait les pèlerins pauvres et malades. Cette initiative fut à l'origine de « l'ordre des hospitaliers » de Jérusalem qui procura pendant des siècles toute l'infrastructure logistique nécessaire aux pèlerins occidentaux à Jérusalem.
Malgré les conversions en ordre chevaleresque voué à la défense des pèlerins et de la terre sainte, les hospitaliers sont toujours restés fidèles à leur vocation première: L'assistance des pèlerins.
L'ardeur à visiter les lieux saints ne poussait pas les chrétiens à s'efforcer d'imiter la vertu du christ ou des saints, de même que la piété du pèlerin ne le protégeait pas des risques du chemin.
Nous avons bien des exemples dans les récits qui nous montrent que les femmes et les religieuses ne résistaient pas longtemps aux difficultés matérielles et aux tentations de la route.
Epouvanté par ce qu'il vit dans les villes d'Italie, Boniface demanda à l'archevêque de Canterbury d'interdire tout pèlerinage de religieuses ou de femmes laïques à Rome ou ailleurs car ces femmes constituaient un cheptel de choix pour les maisons de débauche du continent. Des dispositions légales furent prises pour empêcher ou réglementer les pèlerinages féminins.
Les hommes n'échappaient pas non plus à ces périls. Beaucoup de pèlerins se transformaient en brigand, s'abandonnaient à la boisson et à la luxure. Raban Maur n'en témoigne pas moins de la persistance de ces excès au siècle suivant.
On comprend mieux dès lors les craintes de l'Episcopat et le fait qu'il ait cherché à contrôler et à réglementer les pèlerinages. C'est le Concile d'Aquilée qui s'attacha à contrôler et à réglementer les pèlerinages. L'Église apportait ainsi sa caution au voyage entrepris et garantissait sa légitimité.
La royauté pris également des mesures contre ces déviances. Ainsi Charlemagne fit emprisonner les vagabonds et les alcooliques.
Ces réserves de l'Episcopat, ne peuvent cependant nous faire oublier l'ampleur du mouvement et son indéniable intérêt religieux pour l'Eglise, qui s'attacha à mettre en place tout une législation ayant trait au pèlerinage.
Pour faciliter au pèlerin l'exécution de son vœu, une réglementation fut progressivement élaborée à la fois dans le cadre du droit de l'Eglise (droit Canon) et dans celui du droit laïque, romain ou coutumier.
Dès le 13ème siècle, un véritable droit international était ainsi fixé.
Le Droit Canonique concerne la protection du pèlerin dans sa personne.
Il protège le pèlerin de l'arrestation arbitraire, de l'agression comme de l'exploitation économique.Dès le haut Moyen Age, le pèlerin bénéficie de la paix du prince et à la fin du 10ème siècle de la paix de Dieu.Toute atteinte à la personne du pèlerin constitue un « bris de sauvegarde » sévèrement réprimé. Au 11ème siècle, le pape Grégoire VII fait frapper d'excommunication celui qui porte atteinte aux pèlerins. Le pèlerin est exempté de tonlieux et de péages (cependant cela n'est pas toujours appliqué) et il est également protégé contre les abus des transporteurs.Au cours du voyage du pèlerin, nul ne peut se saisir de ses biens en vertu du droit d'aubaine.Le long de son itinéraire, le pèlerin est enfin privilégié dans ses achats (achat de chevaux par exemple). Une autre série de prescriptions protège les biens et les intérêts que le pèlerin laisse en partant. Des mesures conservatoires sont prévues tant par le droit Canon que le droit Coutumier pour qu'il ne soit pas lésé en son absence.Ainsi celui qui part en pèlerinage peut placer, par une Bulle spéciale, son patrimoine sous la protection apostolique et si des procès sont en cours, la législation prévoit le maintient du statut quo jusqu'au retour de l'absent.A partir d'éléments disparates que sont le droit romain, le droit canon et le droit laïque ou coutumier, les juristes du Moyen Age ont élaboré ainsi une législation cohérente en faveur des pèlerins qui deviendra l'une des sources du droit international.
Pour étudier les relations entre les pèlerins chrétiens et les Musulmans vivant en Terre Sainte, il a fallu se référer à des récits de pèlerin. Quatre journaux de pèlerins ont été assemblés dans le livre Croisades et pèlerinages : récits, chroniques et voyages en Terre Sainte, de Danielle Régnier- Bohler. Le journal de Saint Willibad, religieux anglo-saxon, parti en pèlerinage en 720, récit rédigé par sa nièce, le journal de Bernard, moine franc, datant de 865, le journal de Tiethmar, écolâtre allemand, en 1187, entre la troisième et la quatrième croisade, et le journal de Symon Semeonis, moine irlandais, en 1342. L’étude de ces journaux a permis de retracer l’évolution des relations entre les pèlerins chrétiens et les Musulmans.Les pèlerins étaient acceptés en Terre Sainte. Charlemagne a même obtenu du Calife une protection des pèlerins.
Il y a de nombreux points communs entre ces journaux. Dans les plus anciens, ceux de Saint Willibad et de Bernard, il est fait très peu de mention des Sarrasins, alors qu’ils les côtoyaient tout les jours, ne serait-ce que pour se loger, se nourrir, et avoir un guide. Les pèlerins se tiennent en général à décrire les lieux saints. Ils parlent peu de leurs conditions de voyage. Cependant, on peut tout de même remarquer que les Sarrasins sont toujours nommés les païens. Ce sont les profanes.
Tous ces journaux font état de problèmes avec les Musulmans. Saint Willibad, Bernard et Tiethmar racontent tout trois avoir été arrêtés par les Musulmans, et retenus plusieurs jours en prison, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’ils venaient pour des raisons religieuses. Symon Semeonis, lui, témoigne s’être fait insulter à Alexandrie, par des Musulmans et des « Chrétiens renégats », qui leur auraient dit, entre autres : « Ils racontent des fables mensongères, disant que Dieu a un fils et que c’est Jésus, le fils de Marie ». Néanmoins, le journal de Willibad laisse penser que le cas d’emprisonnement n’est pas si régulier. Dans son récit, il raconte comment un vieil homme est venu à leur aide, en disant « J’ai souvent vu venir ici des hommes du même pays que ceux ci, ils ne nous veulent aucun mal, mais désirent seulement observer leur loi religieuse ». Et plus loin, le roi des Musulmans intervient lui aussi en leur faveur « Pourquoi devrions nous les punir ? Ils n’ont commis aucune faute envers nous. Libérez-les et permettez-leur de partir. ». On ne note d’ailleurs dans le journal de Willibad aucune rancœur envers les Musulmans pour cette arrestation. Il s’agit plus probablement d’une marque de méfiance envers l’étranger dont on ne connaît pas les intentions que de persécution envers les pèlerins chrétiens-
Ces journaux montrent aussi que les pèlerins devaient, à chaque ville, payer de lourdes taxes que les autres voyageurs ne payaient pas. S’ils ne payaient pas, on les retenait dans la ville. A l’instar des autres pèlerinages, tels que Saint Jacques de Compostelle, où les pèlerins étaient exemptés de taxes, ils devaient donc ici payer de lourds tributs pour qu’on les laisse faire leur pèlerinage.
Les mentions des Sarrasins faites dans les journaux, en particulier ceux de Saint Willibad et de Bernard, sont très rares, et jamais positives. Elles montrent également une grande ignorance de leur religion et de leur mode de vie.
C’est paradoxalement pendant les Croisades, pendant une période de paix entre la troisième et la quatrième croisade, que les relations entre les Musulmans et les pèlerins chrétiens évoluent légèrement. C’est Tiethmar qui s’intéresse le premier aux Sarrasins. Il a pour eux un grand intérêt, voire une sorte de fascination, pour l’homme qu’on ne connaît pas et qu’on ne comprend pas. Dans son journal, où les autres ont coutume de décrire uniquement les lieux saints, il tente de les comprendre et de décrire leur mode de vie. Il les observe pendant plusieurs jours. Ses critiques sont violentes. Il dit : « Leur vie est ignoble, et leur loi corrompue ». Ce qu’il désapprouve par dessus tout, c’est la polygamie. Plus loin, il leur accorde néanmoins des qualités, comme la piété, un certain respect de la vie chrétienne (Il écrit : « Il faut noter qu’à Damas et dans les environs, chacun pratique librement son culte, et on y trouve plusieurs églises chrétiennes ») et l’honnêteté. Il dit : « Les chrétiens et les païens vivent dans une telle paix que si je voyage et que (…) mon chameau (…) vient à mourir et que je laisse tout mon bagage sans garde pour chercher une autre monture en ville, je trouverai tout intact à mon retour ». Il éprouve également une grande admiration pour la pratique du Ramadan. C’est pour lui une très grande preuve de piété. Il manifeste néanmoins son désaccord envers les fêtes qui se déclenchent dès la tombée de la nuit.
La description que Tiethmar fait des Musulmans est superficielle et parfois erronée, mais il est le premier à s’intéresser à eux, et à réellement les évoquer dans son journal. Son récit est largement diffusé. Les pèlerins suivant tenteront de l’imiter.
Ainsi, Symon Semeonis tente lui aussi de décrire les Musulmans, dont il parle beaucoup. Ses critiques sont encore plus violentes que celles de Tiethmar. Tout deux, en réalité, s’accordent à dire que les Musulmans ont certaines qualités comme la piété et l’honnêteté, et vantent beaucoup les marchands musulmans, cependant ils condamnent l’Islam. Semeonis s’est plus intéressé que Tiethmar à l’Islam et lorsqu’il en parle, il évoque « ce maudit Coran », ou parle de Mahomet en l’appelant « amateur de femmes », ou « porc immonde ». Ces termes montrent que Semeonis a encore une connaissance très superficielle de l’Islam et du Coran.
Ainsi, les relations entre les pèlerins chrétiens d’Occident, et les Musulmans ont été parfois chaotiques, et souvent teintées d’ignorance et d’intolérance des deux côtés.
Les Juifs présents en Terre Sainte ont longtemps été ignorés des pèlerins. On n’en trouve presque aucune mention dans les journaux des pèlerins alors que, ainsi qu’avec les Musulmans, ils les côtoyaient régulièrement. La plupart du temps, les guides que les pèlerins engageaient en Terre Sainte étaient Juifs, puisqu’ils étaient les seuls à connaître à la fois le territoire et les récits bibliques. Mais on s’en prend aux Juifs pour les « crimes » de leurs ancêtres, on les accuse de déicide. Pour les chrétiens, ils sont pires encore que les Musulmans, pires que des païens, des profanes. C’est pourquoi les pèlerins ne font aucune mention des Juifs en Terre Sainte, puisqu’on leur renie jusqu’à leur droit à se trouver en Terre Sainte.
En Occident, le Juif est la figure du mauvais homme, malhonnête et vil, et ce jusqu’à très tard. C’est une image très présente dans la culture occidentale, comme on peut le voir en lisant Le Marchand de Venise, de William Shakespeare, où le Juif est un marchand avare, traître et fourbe, qui n’est pardonné que parce qu’il accepte de se faire baptiser. A la lumière de cette image, on imagine facilement que les pèlerins ne tentent pas au premier abord de comprendre les Juifs puisqu’il leur semble déjà savoir ce qu’ils sont.
Cependant, comme avec les Musulmans, au fil du temps, les pèlerins ont fini par revoir leur opinion sur les Juifs. Le fait qu’ils les côtoyaient pour se loger, se nourrir, ou avoir un guide, les obligeaient à les découvrir.
A partir de la fin du XIIème siècle, les pèlerins commencent à parler des Juifs : ils vantent les qualités des guides juifs, qui ont une très bonne connaissance des récits bibliques, et sont très compétents. Ils louent aussi l’honnêteté de tel ou tel marchand juif, vendeur de vin, ou de monture. La situation progresse donc légèrement.Malgré tout, on ne note dans les récits des pèlerins aucune réelle tentative de description de cette population. Il subsiste une forme de rancœur envers les Juifs, et, s’ils sont moins ignorés qu’aux débuts du pèlerinage de Jérusalem, ils n’en sont pas pour autant « pardonnés ».
Source
• Raymond OURSEL, Les pèlerins du Moyen Age, les hommes, les chemins, les sanctuaires, Fayard, 1963.
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