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Du monde centré sur Dieu au Moyen Âge, au monde centré sur l'homme à la Renaissance, s'accomplit la révolution de l'espace et du temps, pour cinq siècles... jusqu'à ce qu'un bouleversement transforme à nouveau les rapports de l'homme avec son environnement, au début du XXe siècle.
Ainsi, au Moyen Âge, le paysan isolé de l'espace rural est-il intégré au monde biblique, à l'espace et au temps primordiaux. L'art a une signification purement spirituelle et l'environnement n'est que le milieu universel des événements sacrés.
Dès l'époque romane, le paysan est présent dans le programme sculpté des cathédrales, œuvre probable de théologiens, parmi les motifs ornementaux et les thèmes religieux. C'est dans le "livre-cathédrale", véritable encyclopédie de sculptures, vitraux et fresques, que le Moyen Âge expose son besoin d'universalité, sa conception de l'homme, les rapports de celui-ci avec Dieu et sa création. Tout ce que les fidèles, des plus humbles aux plus puissants, doivent croire, vénérer, connaître s'offre à leur regard. Cette iconographie symbolique obéit à une hiérarchie par la place même qu'occupent les différents thèmes, et par l'importance donnée aux différentes figures. Ces thèmes sont, entre autres, les Rois de l'Ancien Testament, l'Apocalypse, les Paraboles, le Combat des Vices et des Vertus, puis l'Envoi des apôtres en mission par le Christ, les peuples évangélisés, les peuples païens et, plutôt inattendus, les paysans. Ceux-ci s'activent, le plus souvent, aux portails sculptés des cathédrales, sur les voussures et les piédroits, expression de cette hiérarchisation. Ils illustrent les thèmes des travaux ruraux des mois alternant avec les signes du zodiaque dans des médaillons. La création est ainsi rassemblée avec, semble-t-il, à travers le rythme sans cesse renouvelé des travaux des champs, la concrétisation de l'idée d'Éternité, la sacralisation du temps qui préserve de la destruction, temps biblique, temps légendaire où l'événement dure éternellement, et où le paysage qui varie n'a pas sa place. De plus, les travaux de la terre, associés aux signes du zodiaque, au cosmos, accèdent à une dimension universelle. Bien qu'inspirés de l'humble vie quotidienne, ils sont ritualisés, et précisent ainsi le sens biblique du travail.
Le plus souvent visible de l'extérieur et de tous, le paysan au travail symbolise aussi le monde terrestre, avant l'accès à l'intérieur de l'Église au monde spirituel. Il en est de même dans les manuscrits liturgiques qui s'ouvrent sur le calendrier.
Dans les scènes rustiques, seuls figurent d'abord les éléments indispensables à la compréhension de l'activité du paysan : végétaux, animaux, outils, sans souci des proportions ni de la forme puisque l'image ne s'admet que dans la mesure où elle mène aux idées, et permet de s'élever à la vérité divine. L'homme du Moyen Âge ne cherche pas à découvrir la nature pour elle-même, mais à la déchiffrer pour y trouver l'image de Dieu. Le monde n'est qu'un monde d'apparences, de symboles, derrière lesquels se cache la vérité divine ; par là même, le paysage, l'environnement physique, et plus encore celui modelé par l'homme, nécessaire à la vie, n'a pas de signification propre. L'espace divin est abstrait.
Ce qui sera plus tard le paysage – la nature, l'air, la lumière, l'atmosphère – et qui se formera insensiblement au cours de deux siècles n'est encore qu'un fond d'aplats de couleurs, pourpre, or, bleu profond, de semis d'étoiles, d'ornements à fleurons ou rinceaux, ou un fond mosaïqué à damiers, losanges et autres motifs. Semblable souvent à une tapisserie, ce fond chatoyant constitue le seul "espace" sur lequel les paysans comme les personnages de l'Histoire sainte se détachent. Les rapports entre les personnages sont gestuels. Il n'y a pas de relations scéniques suggérant un dialogue ou des sentiments. L'artiste projette une image intérieure, et dans ces créations subjectives, indépendantes des réalités et des lois de notre expérience sensible, les formes sont linéaires et les surfaces plates. Sur les pages des manuscrits sont transposées les structures d'architecture et de vitrail. Les paysans s'affairent dans des médaillons quadrilobés, sous des arcatures d'ogives ou dans des espaces géométriques limités, soumis à la structure générale de la page (initiales, encadrements, marges, calligraphie).
Cependant, dès le XIIIe siècle, les prémices d'une transformation profonde apparaissent : la pensée de saint Bernard, au XIIe siècle, puis celle de saint François d'Assise sont à l'origine d'une évolution des idées, qui se reflète dans l'art gothique. La réalité du monde extérieur, visible, est perçue par l'artiste. On aime Dieu à travers sa création. Cette vision nouvelle s'explique également par le développement des sciences expérimentales comme la médecine, par l'enseignement d'Aristote, et aussi par une théologie qui tient compte de l'homme, de ses actes et de son environnement.
Dans sa Somme théologique, saint Thomas d'Aquin consacre une large place à la nature. On essaie d'allier la Foi à la Raison qui peut expliquer les croyances. On va s'appuyer désormais sur la sensation, source des idées et de l'imagination, et sur l'expérience pour fonder la connaissance du monde physique. Dans ce creuset, une iconographie différente se développe, et en premier lieu une remise en cause de l'espace.
Les premiers éléments du paysage qui apparaissent sont le sol et l'arbre. Le sol est figuré par un ruban ondulé ou par une ligne de terrain souvent de couleur vive ; l'arbre, sans relation aucune parfois avec le sujet traité, se dresse sous la forme d'une tige épaisse, plate, sinueuse, terminée par un bouton de feuilles rondes ou triangulaires. Il s'adapte souvent à l'attitude du personnage et suit la courbe d'un corps, ou arbre colonne, il est placé au centre de la composition. Il constitue à lui seul le paysage, toujours sur un fond décoratif.Tout au long des XIIIe et XIVe siècles, la composition organisée jusque-là sur une surface plate sans profondeur aucune, où les personnages agissent sur le plan pictural et communiquent à l'intérieur de leur espace, se modifie et s'ouvre au spectateur. De même la forme, le modelé, les proportions tendent-ils à exprimer, non plus l'idée que l'on se fait des objets, mais l'aspect sous lequel on les voit.
Les éléments du paysage, le sol, la terre labourée, les champs cultivés, les arbres, les rochers, les lointains, les constructions ne sont plus seulement pensés mais observés. Dès la fin du XIIIe siècle, Jean de Meung, l'auteur qui termine le Roman de la Rose, écrit : "À genoux est devant la nature... Qui d'ensuivre la (de la copier) moult s'efforce Et la contrefait comme singes." Le carnet de croquis apparaît. La nature devient un sujet d'observation, et n'est plus un répertoire de formes symboliques. Au XIVe siècle, de nombreux épisodes religieux sont traités comme des scènes de la vie quotidienne. L'espace et le temps absolus sont remis en cause. On distingue un univers divin et un univers terrestre.
Vers la fin du siècle et tout au long du XVe siècle, les fonds s'abaissent et laissent place au ciel et à l'air ; les lointains se creusent. Puis l'horizon s'éloigne, donnant une impression d'infini par l'emploi de tons de plus en plus nuancés, de coloris de plus en plus délayés au fur et à mesure que l'on pénètre dans la composition ; car le spectateur entre enfin dans la composition. Les lointains aériens et bleutés accentuent l'impression d'immensité. La lumière uniformise l'ensemble et, à la fin du XVe siècle, la vision juxtaposée des éléments de paysage fait place à une vision globale. Les impressions d'atmosphère, de saisons, d'heures se manifestent au XIIIe et surtout au XIVe siècle : premiers paysages de neige, première pluie, effets nocturnes, rayons de soleil, ombres portées et même un paysage topographique, comme était déjà apparu au XIVe siècle un paysage panoramique. Les miniatures reflètent cette transformation fondamentale des rapports entre l'homme et son milieu-
On découvre les conceptions nouvelles de l'espace, de la nature, de l'activité humaine. Du nord au sud de l'Europe, en même temps mais d'une manière différente, cette mutation culturelle se manifeste également dans les fresques et les tableaux. En Italie, la construction de l'espace sera fondée sur la perspective linéaire ; dans le Nord, l'observation, l'imitation pure de la nature conduira à une évocation illusionniste de l'espace dont les premières manifestations seront des échappées sur les paysages.
Cette prise de possession de la réalité, à la fin du Moyen Âge, coïncide avec la montée d'une riche bourgeoisie qui bouleverse l'ordre politique, économique et social. Et le paysage du XVe siècle, siècle antinomique, riche de contradictions entre deux conceptions du monde, en est le reflet. L'artiste ne sépare pas l'imaginaire du réel. Ses paysages et ses paysans offrent souvent une vision d'une réalité déroutante, imprégnée de merveilleux et d'utopie.
Source : BnF
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