L'art de la scène

 

La mise en scène des textes liturgiques

 Image et texte

 Chez Fouquet, l'illustration des textes religieux s'appuie de manière extrêmement précise sur les textes, tout en témoignant d'une grande liberté d'interprétation de la part de l'artiste. Particulièrement exceptionnel est l'usage que fait Fouquet, dans les Heures d'Étienne Chevalier, des sources scripturaires ou légendaires et, plus encore, du texte liturgique lui-même. L'illustration d'un livre d'heures repose sur une tradition iconographique, elle-même fondée sur les écrits évangéliques ou sur des récits faisant autorité comme la Légende dorée ou les Méditations de la vie du Christ. Ce qui est original chez Fouquet, ce sont les modalités suivant lesquelles il recourt aux textes fondateurs : Fouquet est un artiste qui sait le latin, qui lit et relit avant de peindre, et sa relecture est pour lui comme une source neuve d'images, un mot ou un passage d'apparence indifférente sait retenir son attention. Son intérêt pour les textes le mène de l'introduction d'un détail concret, jusqu'alors négligé, au choix d'une situation peu usuelle. Beaucoup plus intéressant que le recours minutieux aux sources est l'usage que fait Fouquet du texte liturgique lui-même, pour orienter le sens d'une représentation traditionnelle, pour déterminer le choix d'un sujet narratif ou pour inventer une composition entièrement originale, suggérés par les mots mêmes du texte-

Saint Jean l'Évangéliste

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly Pour le suffrage de saint Jean l'Évangéliste, Fouquet montre le jeune apôtre endormi sur la poitrine du Seigneur lorsque celui-ci prédit la trahison de Judas en lui offrant du pain. Le bassin à droite au premier plan a servi au lavement des pieds des disciples, les brindilles sont préparées pour entretenir le feu. Les bas-reliefs en camaïeu d'or représentent saint Jean renversant les idoles à Éphèse, le prêtre lui faisant boire du poison et le baptême du prêtre et du proconsul d'Asie. Dans le cartouche soutenu par deux anges, saint Jean est représenté dans son tonneau d'huile bouillante.

 

À la recherche du sens profond

 Dans le cas des psaumes de la pénitence, compilation de textes poétiques qui commence par le psaume VI, leur miniature montre généralement le roi David, le modèle du pécheur repentant, agenouillé devant le Seigneur dans la cour de son palais. Fouquet le présente comme un guerrier en campagne et introduit, au premier plan, deux représentations insolites dont il convient de chercher le sens : à gauche et à droite, dans deux fosses rocheuses ouvertes dans le sol, apparaissent des démons occupés à tourmenter des damnés ; le long de ces deux fosses sont allongés deux cadavres nus et raidis.

Sainte Marie Madeleine

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly Peu avant sa Passion, le Christ partagea avec ses disciples un repas à Béthanie, chez Lazare. Comme Marthe faisait le service, Marie Madeleine alla chercher un parfum précieux qu'elle répandit sur les pieds de Jésus, les essuyant avec ses cheveux. Judas, ayant contesté ce geste, est réprimandé par Jésus. En contrebas, deux anges tiennent un panonceau où figure Marie Madeleine au matin de Pâques devant le tombeau vide. Dans l'initiale M est représentée l'apparition à Marie Madeleine, plus tard le même matin, du Christ ressuscité, lorsqu'il prononce les mots "Noli me tangere".

 

C'est la figuration visuelle du texte même du psaume VI qui en rend le sens profond : "Sauve-moi en vertu de ta miséricorde, car dans la mort nul ne se souvient de toi, et dans l'enfer qui te rendra grâce ?" Par cette illustration textuelle, Fouquet traduit la façon dont David implore Dieu en présentant les deux arguments de sa prière, corps morts étendus et damnés dans leurs gouffres infernaux : le pécheur demande le pardon et la vie pour pouvoir continuer à se souvenir de Dieu et à le louer.

 

David faisant pénitence

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Londres, British Library, ADD. MS. 37 421 Dans un paysage imaginaire, David, à l'issue d'un combat, a déposé ses armes et s'est agenouillé pour rendre grâce à Dieu et implorer sa clémence. Son armée est restée en retrait à droite, tandis que le ciel s'est ouvert pour laisser apparaître Dieu parmi les anges. Au premier plan, un cadavre gît au bord du gouffre de l'enfer où les démons torturent les âmes. Cette scène semble illustrer la supplication de David : "...Yahvé, délivre mon âme, sauve-moi, en raison de ton amour. Car dans la mort, nul souvenir de toi..." (Psaume 6).

 

Le sens du récit

 Avec les suffrages des saints, l'artiste s'est trouvé devant un autre type de texte, composé essentiellement d'une courte antienne (évoquant un épisode de l'histoire du saint), suivie d'une oraison qui, non officielle, varie selon les livres suivant quelques modèles récurrents. Fouquet a retenu, pour l'illustration des suffrages, un parti narratif nouveau, qui commence à se répandre dans les livres d'heures de son époque : pour évoquer le saint, il représente, au lieu de sa classique figure de dévotion, l'un des événements de son histoire, en action. Mais comment choisit-il l'épisode à raconter ? Ce n'est ni par un choix arbitraire, ni selon l'usage iconographique le plus répandu, mais fidèlement à partir du texte – ou même d'un seul mot – de l'antienne qui ouvre le suffrage et qui lui sert de tremplin pour proposer une scène particulière, souvent inattendue. Il ne s'agit plus ici de recourir à un détail négligé du texte-source pour revivifier une représentation convenue, mais de s'appuyer sur la prière même pour déterminer le sujet narratif à reproduire.

 

Saint Paul

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly En approchant Damas, Saül est tout à coup entouré d'une lumière aveuglante qui lui confère un nimbe lorsque il s'effondre avec son cheval. Il entend une voix : "Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?" L'agitation des chevaux à gauche trouve un écho dans la construction chaotique du rocher derrière eux ; ce tumulte contraste avec la sérénité de la plaine profonde menant vers la Bastille depuis le sud-est, en direction de Grigny, où Étienne avait des terres, et de Melun, sa ville natale. Les études de chevaux par Fouquet rivalisent avec celles de Pisanello. En contrebas, des sauvages, un homme et trois femmes portent les écus et le cartouche.

 

Le peintre de la vie moderne

 Ainsi, en général, la miniature du suffrage de saint Jean Baptiste montre l'ermite dans le désert ou sa prédication ; mais Fouquet choisit la naissance du saint : il a pris appui sur les premiers mots de l'antienne ("L'enfant qui nous est né") pour dépeindre la naissance d'un petit enfant, avec tout le détail contemporain d'une aimable chambre d'accouchée tourangelle. Sainte Marguerite, au lieu de triompher du dragon dans la prison où on l'avait enfermée pour sa foi, garde paisiblement les moutons dans les champs avec ses compagnes : l'antienne rappelle en effet que Marguerite avait quinze ans quand elle fut abordée par l'impie préfet Olibrius qui, selon la Légende dorée, tomba épris d'elle en la rencontrant dans la campagne où elle gardait les moutons et la fit emmener.

Saint Jean-Baptiste

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly La naissance de saint Jean-Baptiste a lieu dans une chambre bien chauffée et reluisante de propreté. La Vierge, au premier plan, tient le nouveau-né pendant qu'une servante prépare le bain et contrôle la température. Le père, Zacharie, rendu muet par son manque de foi, écrit le nom de Jean sur un registre. Élisabeth est couchée dans un lit paré de blanc. La sage-femme ajuste le drap lorsque les sours d'Élisabeth arrivent. Les trois panneaux en bas représentent saint Jean interrogé par les juifs, le baptême du Christ et le martyre de saint Jean.

 

 

La couleur

Les enluminures à structure parfois très complexe sont unifiées par le jeu de la couleur. Elles sont construites à partir de quatre couleurs principales fournies par les vêtements ou les éléments décoratifs (lettrines, blasons) : azur profond, garance foncé un peu assourdi, vert plus ou moins soutenu – souvent relayé par l'herbe quand il ne figure pas dans les étoffes – et blanc si caractéristique de l'artiste. S'y ajoutent à l'occasion quelques touches de tons plus rares, comme le jaune pâle ou le roux brique clair de sainte Anne. Les couleurs sont si bien intégrées dans le milieu aérien qu'on oublie que la composition est fondée sur leur nombre limité et sur le rythme de leur retour ; l'importance du paysage qui enveloppe les scènes voile ici ce parti très ferme, qui apparaîtra plus évidemment ailleurs.

Sainte Anne et les trois Marie

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Paris, BnF, département des Manuscrits, NAL 1416 D'après la Légende dorée, sainte Anne eut trois époux, Joachim, Cléophas et Salomé, avec lesquels elle eut respectivement la Vierge, Marie, épouse d'Alphée, et Marie, épouse de Zébédée. À l'angle d'un jardin urbain, devant un treillis garni de rosiers, sainte Anne se tient parmi ses trois filles accompagnées de leurs enfants. La Vierge, portant Jésus dans ses bras, se détache sur la perspective verdoyante d'une tonnelle, où saint Joseph apparaît au fond à gauche.

 

Il faut relever l'usage si particulier de l'or. Fouquet en exploite à fond les ressources lumineuses, sous forme de hachurage ou de pointillé vibrant, pour animer le paysage et "pour renforcer la palpabilité des formes" (Sterling, 1971), éclairant les vêtements foncés là où ils reçoivent le soleil, mais modelant les vêtements clairs du côté de l'ombre, parti si étrange et si personnel qu'il est comme une signature. C'est ce même hachurage doré si exceptionnel et si efficace pour la définition des formes par la lumière qu'il a transposé dans la technique de l'émail.

 

Un œil déjà moderne sur le paysage urbain

 Pas plus que le paysage rural, le paysage urbain n'est figuré dans l'iconographie médiévale. Les premières évocations pittoresques de la ville datent du début du XIVe siècle. De premiers panoramas de Paris apparaissent dans des manuscrits comme le Bréviaire de Louis de Guyenne.

Saint Jacques le Majeur

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly Fouquet a transposé le martyre de saint Jacques sur Montmartre. On aperçoit dans le lointain Paris, de Notre-Dame à la tour de Nesle, vu du Nord. Sur l'ordre d'Hérode Agrippa et en présence d'Abiathar le grand prêtre, d'un dignitaire et de la foule, saint Jacques et Josias, un scribe qu'il vient de baptiser, vont être décapités. Au premier plan, un subalterne craintif tend l'épée au bourreau qui calcule à la fois son élan et le poids de l'épée. Dans la partie inférieure, des putti porteurs d'écus au chiffre d'Étienne Chevalier sont assis sur un sarcophage où quatre bas-reliefs dorés évoquent le miracle d'un pendu injustement condamné, qui fut sauvé et réhabilité par saint Jacques.

 

 Panoramas de Paris

 C'est ce même panorama parisien que l'on retrouve entre 1452 et 1460 dans les Heures d'Étienne Chevalier, en arrière-plan du martyre de saint Jacques le Majeur, puis vers 1460 dans le Songe de Dagobert des Grandes Chroniques de France. La scène est censée se passer dans le village de Catulliacus, nom primitif de la ville de Saint-Denis, dans une chapelle érigée sur le lieu de sépulture du premier évêque de Paris et de ses compagnons. C'est donc le côté nord de la capitale que Fouquet a représenté sur toute la largeur de la miniature depuis Notre-Dame, à gauche, jusqu'à la tour de Nesle, à droite. Toutefois, le fait que la cathédrale soit légèrement située de trois quarts par rapport au spectateur laisse supposer que les hauteurs de Montmartre sont le point de vue choisi. Sans doute est-ce pour accentuer l'impression d'éloignement que l'artiste a simplifié l'enceinte et supprimé les constructions bâties à l'extérieur des remparts. Adapter une telle largeur d'horizon à l'espace restreint de la peinture a obligé l'artiste à interpréter la réalité et à tronquer certaines perspectives pour aboutir à une sorte de panorama condensé pourvu des points de repère majeurs qui permettent de reconnaître facilement Paris mais qui laissent aléatoire une identification détaillée. Il est cependant possible, à l'aide de plans restituant la topographie parisienne du XVe siècle, d'identifier les principaux édifices.

Supplice des Amauriciens

Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 236 (Troisième Livre de Philippe Auguste) Après avoir été jugés au cours d'un concile réuni à Paris en 1210, les disciples d'Amaury de Chartres, livrés à la justice royale, furent brûlés en dehors de Paris, au-delà de la porte des Champeaux.

 

Vues de Notre-Dame

 Paris tient une place privilégiée dans l'œuvre de Fouquet, et en particulier Notre-Dame, qui semble avoir exercé une sorte de fascination sur lui. Il s'est plu à la représenter sous tous les angles : en vue latérale, comme dans les exemples précédents, du côté du chevet dans deux enluminures des Heures d'Étienne Chevalier (La Cène et Le Christ mort sur les genoux de sa Mère) et enfin de manière frontale dans un autre fragment du même ouvrage (La Dextre de Dieu chassant les démons) – sans compter une superbe perspective intérieure de la cathédrale qui a fait également partie des Heures d'Étienne Chevalier (Paris, musée Marmottan, coll. Wildenstein : Saint Vrain guérissant des possédés). La vue de la Cité dominée par l'imposante façade de Notre-Dame est sans conteste le plus précieux témoignage susceptible de nous donner une juste idée de ce quartier totalement défiguré au XIXe siècle par les soins du baron Haussmann. Les fidèles en prière sont massés un peu en surplomb par rapport à la Seine, à la hauteur de l'hôtel de Nesle ; de là, l'artiste a, dans un fort raccourci, merveilleusement rendu la densité des habitations qui occupaient autrefois l'espace compris entre la rue du Marché-Palu et le parvis de la cathédrale.

Entrée de Charles V à Paris

Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 417 (Livre de Charles V) Après avoir été couronné à Reims le 19 mai 1364, Charles V le Sage entre triomphalement à Paris par la porte Saint-Denis.

 

Vues de Paris

 La pointe de la Cité avec le Palais, ses salles jumelles et son jardin apparaît dans les Grandes Chroniques de France. Les vues parisiennes sont très nombreuses dans les Heures d'Étienne Chevalier : la Sainte-Chapelle dans Le Portement de Croix, le Grand Châtelet dans La Charité de saint Martin, le Louvre dans Le Martyre de saint André, la Bastille dans La Conversion de saint Paul, la commanderie du Temple et le gibet de Montfaucon dans Le Martyre de sainte Catherine d'Alexandrie. On retrouve pris dans une même perspective ces trois derniers édifices, qui servent de toile de fond pour le supplice des disciples d'Amaury de Chartres des Grandes Chroniques.

Job sur le fumier

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Musée Condé, Chantilly, © R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly Couvert d'un haillon et affalé sur le tas de fumier, le vieux Job, dans l'ombre, s'intègre inébranlablement dans l'environnement. Il retourne à la poussière. Ses amis trahissent leur répugnance en remontant leurs amples manteaux. En arrière-plan, Fouquet a reproduit le donjon du château de Vincennes, souhaitant vraisemblablement évoquer la "tour de Force", un des emblèmes de cette vertu cardinale.

 

Le récit des entrées royales, dans ce même manuscrit, a donné à Fouquet l'occasion de représenter tantôt la porte Saint-Denis tantôt la porte Saint-Martin (bien que dotée ici de la statue de saint Denis et de ses compagnons), toutes deux sises au nord de Paris et que le roi pouvait franchir en arrivant dans sa "bonne ville" au retour de la cérémonie du couronnement, qui avait lieu à Saint-Denis. Aux résidences royales intra muros que sont le Louvre et le palais de la Cité, il faut ajouter, tout près de la capitale, le célèbre château de Vincennes, représenté dans toute sa monumentalité par une peinture des Heures d'Étienne Chevalier évoquant l'histoire biblique de Job. Enfin, la basilique royale de Saint-Denis apparaît à deux reprises dans les Grandes Chroniques. D'autres paysages d'inspiration parisienne restent encore à identifier dans l'œuvre de Fouquet, et plus particulièrement dans les Heures d'Étienne Chevalier, tel celui où l'artiste a placé sainte Anne, la Vierge et ses cousines et l'ensemble ecclésial où se déroule la scène d'enterrement. L'insuffisance des vestiges archéologiques ou des descriptions anciennes oblige ici à demeurer prudent.

La Descente du Saint-Esprit

Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet New York, The Metropolitan Museum of Art, Collection Robert Lehman, 1975 (Inv.1975.1.2490) © 1984 The Metropolitan Museum of Art Fouquet a resitué l'épisode du Nouveau Testament évoquant la descente du Saint-Esprit sur les fidèles assidus à la prière, dans un paysage parisien. L'assemblée est placée au niveau de l'hôtel de Nesle depuis un point de vue qui laisse découvrir la partie sud de la Cité. À droite, le pont Saint-Michel enjambe le bras de la Seine devant le Petit Châtelet. Viennent ensuite les toitures de l'Hôtel-Dieu et la tour de l'évêché, puis l'imposante façade de Notre-Dame. Devant la cathédrale s'étend le quartier dense de la rue Neuve-Notre-Dame, où se pratiquaient les métiers du livre.


Villes de province et croquis d'Italie

 La prédominance des vues de Paris ne doit pas faire oublier les autres cités mises à l'honneur par le peintre tourangeau : Melun, Orléans et Tours, sa ville. En outre, pendant son voyage en Italie, Fouquet a certainement dû relever des esquisses de Rome et d'autres cités qu'il a traversées. Le Couronnement de Charlemagne des Grandes Chroniques le prouve, offrant un témoignage unique de l'état primitif de la basilique Saint-Pierre de Rome. C'est aussi dans un panorama romain que l'artiste a traité le martyre de saint Pierre des Heures d'Étienne Chevalier. D'autres perspectives se retrouvent, sous le pinceau, cette fois, d'un de ses proches collaborateurs, dans le Boccace de Munich, où les thèmes empruntés à l'Antiquité fournissaient une occasion d'utiliser les croquis d'Italie. Loué par ses contemporains en tant que sublime portraitiste, Fouquet n'en est pas moins un grand paysagiste. C'est un peintre à part entière. Son génie est de savoir se libérer suffisamment de l'emprise du réel pour rendre l'image suggestive, vivante et capable de restituer l'impression qu'il a sans doute lui-même ressentie devant un paysage. Le travail de la touche picturale, qui se fait de plus en plus "impressionniste" à mesure que l'on s'éloigne du premier plan, et la maîtrise de la lumière montrent que Fouquet met déjà en pratique ce que Léonard de Vinci recommandera plus tard dans son traité de la peinture à propos du rendu de la perspective, l'adoucissement des couleurs devant aller de pair avec l'amenuisement des images. Derrière l'œuvre de Fouquet, il y a l'émotion de l'instant et ce traitement de la matière qui font qu'un artiste digne de ce nom est intemporel.

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