Le tissus à décor animalier

 

tissu à décor animalier (Inde)

C’est au plus loin des racines du Moyen-Orient qu’il faut rechercher l’origine du bestiaire dans l’art oriental. Au IIIe millénaire avant notre ère, les civilisations installées entre Tigre et Euphrate utilisaient un répertoire zoomorphe sur plusieurs types de supports, peints ou sculptés.

Si la fragilité des tissus explique que nombre d’exemplaires anciens ont été perdu, l’importance numéraire et la qualité artistique des oeuvres aux motifs animaliers tissées au Moyen Âge en Perse, Syrie, Iraq ou Iran illustrent la survivance de ces décors issus du monde mésopotamien.

En Occident, dès le début du premier millénaire avant notre ère, un phénomène orientalisant, fondateur à bien des égards de l’art grec, a permis une diffusion de certains motifs animaliers sur l’ensemble du pourtour méditerranéen. Le syncrétisme mis en oeuvre par les artistes grecs forma ainsi un premier jalon des influences de l’Orient sur l’Occident.

Le bestiaire oriental est constitué d’une multitude d’espèces, animaux domestiques ou sauvages et créatures fantastiques. Ils coexistent parfois sur des oeuvres dont le programme décoratif consiste en un remplissage de tout l’espace disponible. Des oeuvres témoignent de cette “horreur du vide”, telles ces cruches archaïques orientalisantes comportant un décor à registres horizontaux successifs, remplis de frises animalières. Les scènes de chasse accumulées sur le fragment taqueté de laine alexandrin sont représentatives de ce mode de décoration.

dagons (Chine)


Le motif des animaux affrontés est une autre création très ancienne de l’art oriental qui fut largement diffusée en Occident, notamment grâce à la circulation de sceaux figurant des animaux se faisant face de part et d’autre d’un arbre de vie. Daté du tournant des VIe et VIIe siècles, le samit de soie aux oiseaux affrontés représente un jalon ancien de ce motif sur un tissu. Il a été façonné dans l’un des foyers de production textile les plus importants du monde méditerranéen, le nord du delta égyptien. Ce thème des oiseaux autour de l’arbre de vie fut décliné sous de multiples formes durant toute la période médiévale, comme en témoignent les exemplaires perse, iranien et iraqien du musée de Cluny.

 

lions et giffons


Dès le IVe siècle, l’art du tissage de la soie (venu d’Extrême-Orient par l’intermédiaire des Perses) fut maîtrisé par les Grecs. Au VIe siècle, la dynastie justinienne de Constantinople développa la sériciculture dans l’Empire byzantin et encouragea la création d’ateliers de soieries au sein de la cour. La position géographique de Constantinople aux portes de l’Orient d’une part, son origine romaine d’autre part, lui ont conféré un rôle essentiel dans le rapport entre Orient et Occident, ce que confirment les oeuvres d’art. Les textiles byzantins portent ainsi le souvenir de nombre de motifs antiques peints ou tissés aujourd’hui perdus. Un fragment de samit de soie , montre un décor de médaillons peuplés d’animaux fantastiques ou exotiques tels le cheval ailé du musée de Cluny mais aussi des griffons et des éléphants sur d’autres parties du même tissu.

Par ses liens privilégiés avec Byzance et le Proche-Orient, l’Italie, avec des centres comme Palerme, Venise et Lucques, a été en Europe le foyer principal de réception des influences orientales.

Après avoir acclimaté les samits fabriqués en Orient dès l’Antiquité, les villes italiennes se sont approprié les lampas, nés en Orient au tournant des XIe et XIIe siècles, dont elles ont créé de nombreuses variantes (comme les diapres). Au XVe siècle, les velours, produits surtout à Florence, Gênes et Venise, supplantent les lampas. Entre-temps, la technique de la broderie a connu un grand développement en Europe, surtout dans les régions septentrionales.

 

phoenix(asie centrale)


Les tissus occidentaux puisent largement au répertoire du bestiaire oriental, mêlant étroitement animaux réels, familiers ou exotiques, et animaux fantastiques. Ils reprennent souvent la formule des paires d’animaux affrontés ou adossés (gazelles, perroquets, aigles, lions, lièvres, phénix, griffons), autour d’un élément séparateur (fontaine, arbre de vie, palmette ogivale). Ces couples d’animaux peuvent s’organiser en rangées alternées ou être placés au coeur de médaillons, souvent polylobés, ou de rinceaux de feuillages.

Au XIVe siècle, les motifs d’origine chinoise gagnent les tissus occidentaux par l’entremise des soieries importées de la Chine mongole : le tissu italien aux perroquets est également orné de couples de khilin (animal mythique d’origine chinoise).

Au-delà de ces emprunts au bestiaire oriental, une double évolution se produit au Moyen Âge. Le bestiaire s’enrichit de nouveaux venus (la sirène-poisson, la licorne), et surtout, l’animal médiéval est d’abord perçu dans sa dimension symbolique et allégorique. Cette symbolique peut être profane : le Moyen Âge voit la promotion de l’animal héraldique, comme les trois léopards passants, armes d’Angleterre, brodés sur une housse de cheval. Mais le bestiaire médiéval est avant tout un bestiaire chrétien, où l’animal, réel ou imaginaire, est signe du bien ou du mal, figure du Christ (l’Agneau du mors de chape brodé, ) ou du diable, symbole de vertu ou de vice (le sirène emblème de la luxure), avec une certaine ambivalence (le lion peut représenter le Christ ou le diable, le bien ou le mal). Une aumônière du musée, pendant de celle au griffon , est ornée d’êtres hybrides, mi-hommes mi-animaux, symbolisant les vices.

Néanmoins, la moralisation du bestiaire apparaît peu sur les tissus, où l’animal revêt une fonction avant tout décorative. Les modes de représentation sont variés. Les motifs peuvent saturer l’espace (lampas aux phénix, Cl. 21858) ou être parsemés sur le fond (lampas aux chiens et félins,

. Le souci de naturalisme (lampas aux lions et aigles) contraste avec la recherche de stylisation et de géométrisation (aumônière aux cygnes, , proche d’une aumônière au décor héraldique du trésor de Tongres).

Le tissu aux scènes de chasse (XVIe siècle) qui clôt la présentation, bien loin de la conception médiévale de la chasse comme symbole de la lutte contre le mal, manifeste une intention décorative qui rappelle les scènes de chasse antiques et orientales.

Isabelle Bardiès-Fronty et Christine Descatoire, conservatrices au musée

Commentaires (1)

1. womenshi 16/02/2012

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