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I ) Caractérisation de la notion de folie
1 )Les différents types de fous au Moyen Age
On dénonce aujourd’hui la cruauté des civilisations anciennes envers les malades et les infirmes. Les fous, les lépreux, les aveugles ou les nains sont considérés comme anormaux. Les infirmes inquiètent les gens « normaux ». Ils font tour à tour objet de tourments et d’attachements, d’hostilité et de pitié. Tantôt on les redoute et on les maltraite, tantôt on les plaint et on les soigne. On se trouve face à un double mouvement qui est l’expulsion et l’intégration. Dans bon nombre de conceptions, on retrouve la vieille idée que le fou est un être isolé, séparé des autres. Mais cependant quatre ou cinq représentations coexistent à la même époque et traversent les textes : l’idée religieuse du fou possédé du démon, l’idée redoutable d’un fou méchant maudit par Dieu, l’idée constante d’un fou inspiré par Dieu, détenteur de la vérité et même l’idée moderne du malade mental. Il faut y ajouter l’idée que le fou peut être un bouffon à qui tout est permis, il peut tout dire et tout faire. Le bouffon est aussi appelé, fou de cour, fou de table ou encore fou à gage. C’est un personnage plaisant et sympathique dont on a rien à craindre. Ses divagations et ses excentricités amusent le public. On peut noter également que malgré des motifs communs à tous les types de fous, chaque folie se développe dans un espace particulier. Par exemple, à la rage démoniaque correspondent les profondeurs de la forêt et dans le palais impérial, on trouve la passion mystique vécue dans l’anonymat et les bouffonneries.
2) Les motifs qui font le stéréotype « naturel » du fou
a) Aspect extérieur
Le fou dans les textes médiévaux se distingue tout d’abord par son accoutrement peu ordinaire qui le rend d’emblée reconnaissable. Le fou est vêtu de façon misérable. Contrairement à l’image qu’on en a, il ne porte ni oreilles d’âne, ni grelots, ni habits bariolés aux XIIème et XIIIème siècles. Ses vêtements sont en lambeaux, ce sont des haillons. Dans leurs accès de folie, ils déchirent furieusement leurs habits, ou s’en débarrassent pour d’autres. On a une belle illustration de ce comportement chez Chrétien de Troyes dans Yvain ou Le Chevalier au Lion ou dans Tristan et Iseult. En effet, Tristan échange ses vêtements avec ceux d’un pêcheur. Le pêcheur est d’abord étonné, puis en se rendant compte de l’aubaine, il accepte sans tarder craignant sans doute que Tristan revienne sur sa décision. A l’époque, la nudité indique une véritable régression par rapport aux signes culturels du groupe. La nudité est un signe de démence. L’insensé ne prend pas garde qu’il retourne à la vie animale et sauvage. Il s’oppose à l’homme censé et civilisé qui porte des habits. Le fou peut être entièrement rasé mais il peut aussi avoir une tonsure en croix. Cette coiffure est à la fois positive et négative car la croix est un signe chrétien et par conséquent elle attire la protection et la bénédiction divine mais c’est aussi un signe distinctif qui rejette les fous dans le monde des exclus, ceux qui sont méprisés et qui font peur. Se raser la tête correspond donc à une distinction immédiate. Enfin, la massue est une arme défensive pour un homme seul exposé aux attaques de bêtes sauvages et aux agressions de la foule. Mais le fou n’a pas le monopole de cette arme. Les êtres sauvages, primitifs tels que les bergers ou les vilains manient habituellement une massue. Comme le fou erre dans la forêt, c’est la seule arme à utiliser, c’est-à-dire l’arme du rustre. La massue peut également être perçue, dans certains textes, comme un équivalent dérisoire du sceptre royal ou du bâton épiscopal. Il prend ici, le sens d’un attribut parodique du pouvoir. Ensuite, le fou doit fréquemment se défendre car on lui porte des coups.
b ) Comportement
Le fou a une alimentation qui lui est spécifique. En effet, il réalise une régression au stade animal, il se comporte comme les bêtes sauvages qui chassent pour se nourrir. Il ignore le langage, se nourrit de chair crue et laisse libre cours à son agressivité. Lors d’une folie pénitentielle, le saint imite la bête. Il s’enfonce dans la forêt à « quatre pies », il refuse d’ouvrir la bouche pour parler et d’utiliser ses mains pour se nourrir prenant avec ses dents fruits et racines. Ce rapport mimétique peut se vivre dans la violence. Par exemple,il peut partager son existence avec un chien sauvage. Il mange et dort à ses côtés. L'ermite quitte alors le monde civilisé dominé par l’homme pour vivre dans un monde dominé par l’animal et signe ainsi sa régression.Il ronge un os à la manière d’un chien. La folie se vit dans la solitude. Il décide de se coucher « par dessoutz un degré ». De même, il se déplace en « catonnant »et n’utilise que ses « dens » pour manger. Il se nourrit de viande. Dans Yvain ou le Chevalier au Lion, Yvain égaré dans la forêt se nourrit de viande crue. Yvain guette et se nourrit de la venaison (chair de grand gibier, comme le cerf) puis la mange crue. Ceci s’oppose au monde civilisé du cuit. Effectivement, la faim le tenaille et dans l’impossibilité de quémander la moindre nourriture, il dispute au chien un os de cerf. De plus, il est particulièrement répugnant de le voir accepter de la nourriture passée avant dans la gueule de l’animal . En effet, il s’agit d’un animal fidèle par excellence, dont l’apparition fréquente dans les classes du Moyen Age s’explique parce qu’il correspond au symbole de l’obéissance et de la fidélité. Mais le chien peut être également connoté négativement. Il est aussi le symbole de l’avidité et de la gloutonnerie. Il est impur et méprisable car il appartient à la famille des loups et des chacals. Il est l’animal de l’ingratitude . Le fou, outre la viande se nourrit de fromage et de pois pilés. Le fromage est une nourriture très malsaine à l’époque. On peut illustrer ce propos par un proverbe du Moyen Age disant, « Jamais homme sage/ Ne mangea fromage ». Le fromage symbolise la fécondation et la putréfaction, depuis l’Antiquité où Hippocrate disait « Le fromage est un mauvais aliment », en particulier par rapport à l’odeur. Cette caractéristique est un très fréquent représentatif de la folie. En plus du chien, le fou peut être assimilé à une autre figure dégradante du Moyen Age, le vilain. Le fou apparaît comme le proche parent du paysan ou vilain ainsi que de l’homme sauvage qui est étymologiquement l’homme de la forêt. Le « fol » se construit en opposition à la norme courtoise et chevaleresque. Il est un anti-chevalier. Il troque l’épée pour une massue, il se dépouille de son armure voire de ses vêtements pour errer quasi nu et mener l’existence des bêtes sauvages. Dans la littérature, le paysan est un monstre à peine humain, qui surgit devant les jouvenceaux et les chevaliers foudroyés dans la forêt où les paysans , les bûcherons se retrouvent dans leur ambiance obscure et farouche. On fait ici référence à Aucassin (Aucassin et Nicolette) ou à Lancelot. C’est un être anonyme, vicieux, dangereux, illettré auquel le fou emprunte sa massue et son fromage. C’est un laboratores, son travail est donc déconsidéré par la société médiévale. Le travail manuel est considéré comme une pénitence. Ainsi, l’association « fol » et « vilain »est constante.
II ) Position sociale délicate
1 ) Exclusion et Enfermement
a) Le rejet de la foule
La première réaction de la société médiévale vis à vis des aliénés est qu’ils font figure d’indésirables. La persécution constitue un trait constant de toute vie de fou. En effet, si le fou se trouve lié à un groupe dont le nombre est la force, il peut endurer une véritable persécution. Il s’agit d’une agression collective dont est victime le fou en ville . La littérature offre plusieurs exemples de scènes classiques où le fou est pris à parti par une troupe déchaînée, souvent les détails fournis sont précis et réalistes sur le raffinement de la cruauté populaire. Le fou peut être physiquement blessé même gravement. Le fou est un bouc émissaire, un souffre douleur. Ceci n’est pas le fruit de l’imaginaire des écrivains de l’époque mais bien l’inspiration de situations réelles. Dès qu’un anormal traverse une ville, une foule de gens le suivent et le maltraite. Il subit huées, poursuites, coups et jets d’ordures. Le souffre douleur permet un divertissement grand et gratuit. D’un côté un individu atteint de troubles mentaux qui sert de victime et de l’autre la foule qui pour elle à l’avantage du nombre et de la force. Le fou est une bouche inutile, c’est une charge pour la collectivité. On le tolère bien qu’il ne travaille pas et qu’il vive aux dépens des autres, mais on le traite sans bienveillance.
b) le motif de l’escalier
Outre le rejet de la foule, le fou peut être relégué sous l’escalier. Là on le nourrit des reliefs de la table. Il mène une vie de grande pauvreté ». L’espace réduit situé sous l’escalier représente un refuge où le fou, chassé et épuisé trouve un abri relativement sécurisant, une place que personne ne viendra lui prendre, un coin où il peut dormir et refaire un peu de ses forces. C’est un endroit à ras de terre qui reflète la position sociale qu’on lui accorde, c’est à dire celle d’un laissé pour compte. Il correspond au lieu de renoncement, à la place des pauvres et des exclus. Le dessous de l’escalier est symbolique d’une aspiration vers l’au-delà. Le fou peut ainsi être logé avec les animaux domestiques, comme les bovins ou les chiens. L’abaissement et l’humiliation de celui-ci font qu’il est ainsi assimilé à un élément du cheptel. L’habitation abrite sous le même toit les animaux domestiques et les fous, les exclus de la communauté humaine. Mais le fou trouve à coup sûr un peu de chaleur et de paix auprès des animaux domestiques dont il n’a rien à redouter. Le fou comprend instinctivement qu’il est mal toléré et que ses souffrances seront moins grandes s’il se met de lui-même à l’écart.
2 ) Politisation du fou et sa fonction à la cour
Le fou reçoit donc les crachats et les insultes du peuple qui y trouve du plaisir et de la joie. Le peuple se plaît à persécuter le fou. Le peuple est violent , il représente le bas.
Les bouffons au service des princes ou au service des autres nobles ne sont nullement maltraités. Si on analyse le cas des fous attachés à la personne royale ou impériale, on constate qu’ils sont protégés et généreusement rétribués à la mesure du processus de politisation dont bénéficie la folie au XIIème et XIIIèmesiècle. Le fou est à l’image vivante de la stupidité et de la déraison. Le verbe « resver » qui signifie délirer, divaguer, le dépeint tout entier. On rit des propos qu’il débite, des gestes grotesques qu’il fait. Ce rire des fous provoque chez les spectateurs des fous rires. Le rôle du fou est donc de faire rire et de divertir à l’occasion de fêtes ou au cours de longues soirées d’hiver, en faisant le pitre et en y ajoutant si possible des tours d’adresse.L’irruption burlesque atténue et rompt la monotonie de la vie quotidienne. Les clowneries réussies sont unanimes appréciées car elles libèrent le rire. On rit du délire des fous. Les gens de noble condition ne s’amusent pas à frapper les fous comme les gens du peuple. Ils se contentent de rire du comportement extravagant et des divagations des fous. Ils regardent les fous comme des créatures divertissantes et cocasses.
Les gens au Moyen Age s’amusent à agacer et à exciter les fous. Ils les prennent pour cible, les tournent en dérision. . Toutes les personnes qui assistent à la scène éclatent de rire. Pour rire à la cour on n’a donc pas besoin et recours toujours aux talents des jongleurs. On rit de bon cœur des comportements et des saillies burlesques d’un fou de cour. On pourra également noter que ce motif du fou de table ne se renouvèle pas dans Robert le Diable. L’auteur abuse de la répétition et en ce sens affaiblit quelque peu ce si riche motif littéraire. Il y a un manque de gradation ou de diversité.
III ) La Sainte Folie
1 ) Folie pénitentielle et simulation
La Sainte Folie dans la littérature du XIIèmeet XIIème siècle, correspond au fait de suivre le christ jusqu’au bout dans sa folie d’amour au risque d’y laisser sa réputation ou même sa vie, de renoncer à la tranquillité, au confort, au prestige social, aux richesses et à la gloire de ce monde. Il s’agit de se vider de soi-même et de se remplir de Dieu. Les fous de Dieu passent pour avoir réellement perdu l’esprit car leur idéal et leur genre de vie sont trop éloignés de la norme habituelle. La simulation de la folie par amour de Dieu est généralement effectuée par des chevaliers recevant pour pénitence d’adopter ce même comportement. Bien que leurs motivations soient particulières et leur folie feinte, ils sont perçus par la foule comme des fous ordinaires. C’est pourquoi ils peuvent être inclus dans la description du stéréotype « naturel » de la folie propre à la littérature de l’époque mais dont il convient de cerner et d’analyser les spécificités.
2) Deux univers opposés
A l’époque du Moyen Age sous entend la notion de paraître. L’église a beau inciter les hommes du Moyen Age à négliger les apparences et à les mépriser pour rechercher les vraies richesses cachées, la société médiévale est dans son comportement et ses attitudes une société du paraître. Tout d’abord, commençons par la nourriture, elle est l’obsession de la société médiévale. La masse paysanne doit se contenter de peu. Le pain est un accompagnement dans toutes les classes sociales. C’est donc à cette époque que le pain prend vraiment en Occident cette signification presque mythique que la religion sanctionne. L’alimentation est la première occasion pour les couches dominantes de la société de manifester leur supériorité dans le domaine essentiel du paraître. Le luxe alimentaire est le premier luxe. On y étale les produits réservés, comme par exemple les gibiers des forêts seigneuriales. Le cerf est la nourriture de chasse par excellence- Mais la table seigneuriale en plus d’un festin est l’occasion de manifester et fixer l’étiquette. Le luxe est manifesté tant pas la qualité que par la quantité. On a donc un contraste fort entre le comique de la rusticité, de la saleté et de la sauvagerie pour la société courtoise qui prise les étoffes délicates, les tenues propres et soignées, les manières raffinées. . En opposition à cela, on a le fou qui est seul et donc en ce sens s’oppose à la cour. Il vit dans des conditions de vie précaires, avec de fortes carences alimentaires, une hygiène insuffisante, un logement insalubre et donc la promiscuité tout comme la majorité de la population de l’époque. Le processus de dépouillement subit est donc amplifié par la forte accumulation de ce lexique du faste, du paraître, du luxe.De plus, au Moyen Age, le personnage du fou est une figure discrète, en sommeil, qui n’est pas envahissante. Pourtant, on lui reproche sa marginalité ostentatoire. Dans les premières années du XIIème siècle, on voulait le condamner parce qu’il est semblable à un lunaticus, errant pieds nus, tondu, vêtu en haillons. De plus, il ne respecte pas en lui ce qui fait l’homme. En effet, dans son désir de se rapprocher de Dieu, l’homme passe par des étapes de purification successives où il se détache progressivement de tout ce qui le retient au monde pour ne plus vivre que pour et par Dieu. Les fous de Dieu aspirent également à imiter les souffrances endurées par le Christ au prix de mortifications parfois très poussées. En effet, il s’agit d’un dénouement au service du prochain, l’abnégation, la patience, la miséricorde, l’humilité et l’acceptation de mauvais traitements qui permettent d’atteindre un détachement total avec la société et de ressembler à Dieu.
3) La théâtralité
Le fou de Dieu joue provisoirement un rôle. Le théâtre et la scène sont les lieux privilégiés d’une expression de la folie. En littérature, la dimension théâtrale de la folie n’apparaît pas que dans les scènes de folie simulée. Le fou qui a réellement perdu la raison est souvent présenté comme un acteur involontaire. Mais ce cas de figure est moins fréquent. Il est en ce sens intéressant de voir comment le fou de Dieu inverse les regards des gens. Il s’offre en victime face aux persécutions de la foule des villes dans un geste théâtral qui fait référence à la Passion où le monde lui-même devient un vaste théâtre.
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