Mille et une nuits(11)

 

Je n’attendais plus que la mort, lorsque j’entendis lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes dans les dernières extrémités. Dans le temps qu’on descendait la femme, je m’approchai de l’endroit où sa bière devait être posée ; et quand je m’aperçus que l’on recouvrait l’ouverture du puits, je donnai sur la tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d’un gros os dont je m’étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l’assommai ; et comme je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de l’eau qui étaient dans la bière, j’eus des provisions pour quelques jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un homme vivant ; je tuai l’homme de la même manière, et comme, par bonheur pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne manquais pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.

 

Un jour que je venais d’expédier encore une femme, j’entendis souffler et marcher. J’avançai du côté d’où partait le bruit ; j’entendis souffler plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui prenait la fuite. Je suivis cette espèce d’ombre, qui s’arrêtait par reprises et soufflait toujours en fuyant, à mesure que j’en approchais. Je la poursuivis si longtemps et j’allai si loin, que j’aperçus enfin une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la cachaient, mais je la retrouvais toujours ; et à la fin, je découvris qu’elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.

 

A cette découverte, je m’arrêtai quelque temps, pour me remettre de l’émotion violente avec laquelle je venais de marcher ; puis, m’étant avancé jusqu’à l’ouverture, j’y passai et me trouvai sur le bord de la mer. Imaginez-vous l’excès de ma joie. Il fut tel, que j’eus dé la peine à me persuader que ce n’était pas un songe. Lorsque je fus convaincu que c’était une chose réelle, et que mes sens furent rétablis en leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j’avais entendue souffler et que j’avais suivie était un animal sorti de la mer, qui avait coutume d’entrer dans la grotte pour s’y repaître de corps morts.

 

J’examinai la montagne et remarquai qu’elle était située entre la ville et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu’elle était tellement escarpée que la nature ne l’avait pas rendue praticable. Je me prosternai sur le rivage, pour remercier Dieu de la grâce qu’il venait de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte, pour aller prendre du pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que je n’avais fait depuis que l’on m’avait enterré dans ce lieu ténébreux.

 

J’y retournai encore et j’allai ramasser à tâtons dans les bières tous les diamants, les rubis, les perles, les bracelets d’or et enfin toutes les riches étoffes que je trouvai sous ma main ; je portai tout cela sur le bord de la mer. J’en fis plusieurs ballots, que je liai proprement avec des cordes qui avaient servi à descendre les bières et dont il y avait une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât ; car alors ce n’en était pas la saison.

 

Au bout de deux ou trois jours, j’aperçus un navire, qui ne faisait que de sortir du port et qui vint passer près de l’endroit où j’étais. Je fis signe de la toile de mon turban et je criai de toute ma force pour me faire entendre. On m’entendit, et l’on détacha la chaloupe pour me venir prendre. A la demande que les matelots me firent par quelle disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m’étais sauvé d’un naufrage, depuis deux jours, avec les marchandises qu’ils voyaient. Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j’étais et si ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse et m’emmenèrent avec mes ballots.

 

Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du plaisir qu’il me faisait et occupé du commandement du navire, eut aussi la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je lui présentai quelques-unes de mes pierreries, mais il ne voulut pas les accepter.

 

Nous passâmes devant plusieurs îles, et entre autres, devant l’île des Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib , par un vent ordinaire et réglé, et de six journées de l’île de Kela, où nous abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d’Inde et du camphre excellent.

 

Le roi de l’île de Kela est très riche, très puissant, et son autorité s’étend sur toute l’île des Cloches, qui a deux journées d’étendue, et dont les habitants sont encore si barbares, qu’ils mangent la chair humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île, nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin, j’arrivai heureusement à Bagdad, avec des richesses infinies, dont il est inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs qu’il m’avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l’entretien de plusieurs mosquées que pour la subsistance des pauvres, et me donnai tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant et en faisant bonne chère avec eux.

 

Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage, qui causa encore plus d’admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu’il pria, comme les autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui et entendre le détail de son cinquième voyage. Hindbad et les autres conviés prirent congé de lui et se retirèrent. Le lendemain, lorsqu’ils furent tous rassemblés, ils se mirent à table ; et à la fin du repas, le ne dura pas moins que les autres, Sindbad commença de cette sorte le récit de son cinquième voyage :

 

 

 

Cinquième voyage de Sindbad le Marin

 

Les plaisirs, dit-il, eurent encore assez de charmes pour effacer de ma mémoire toutes les peines et les maux que j’avais soufferts, sans pouvoir m’ôter l’envie de faire de nouveaux voyages. C’est pourquoi j’achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer. Là, pour ne pas dépendre d’un capitaine et pour avoir un navire à mon commandement, je me donnai le loisir d’en faire construire et équiper un à mes frais. Dès qu’il fut achevé, je le fis charger ; je m’embarquai dessus ; et comme je n’avais pas de quoi faire une charge entière, je reçus plusieurs marchands de différentes nations, avec leurs marchandises.

 

Nous fîmes voile au premier bon vent et prîmes le large. Après une longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île déserte, où nous trouvâmes l’œuf d’un roc, d’une grosseur pareille à celui dont vous m’avez entendu parler ; il renfermait un petit roc près d’éclore, dont le bec commençait à paraître.

 

Les marchands, qui s’étaient embarqués sur mon navire et qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l’œuf à grands coups de haches et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par morceaux et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne pas toucher à l’œuf ; mais ils ne voulurent pas m’écouter.

 

Ils eurent à peine achevé le régal qu’ils venaient de se donner, qu’il parut en l’air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que j’avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience ce que cela signifiait, s’écria que c’étaient le père et la mère du petit roc, et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour éviter le malheur qu’il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec empressement et nous remîmes à la voile en diligence.

 

Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, qu’ils redoublèrent quand ils eurent vu l’état où l’on avait mis l’œuf, et que leur petit n’y était plus. Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur vol du côté où ils étaient venus et disparurent quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous éloigner et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

 

Ils revinrent et nous remarquâmes qu’ils tenaient entre leurs griffes chacun un morceau de rocher d’une grosseur énorme. Lorsqu’ils furent précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s’arrêtèrent, et, se soutenant en l’air, l’un lâcha la pièce de rocher qu’il tenait ; mais, par l’adresse du timonier, qui détourna le navire d’un coup de timon, elle ne tomba pas dessus ; elle tomba à côté dans la mer, qui s’entr’ouvrit d’une manière que nous en vîmes presque le fond. L’autre oiseau, pour notre malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, qu’elle le rompit et le brisa en mille pièces. Les matelots et les passagers furent tous écrasés du coup ou submergés. Je fus submergé moi-même ; mais, en revenant au-dessus de l’eau, j’eus le bonheur de me prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m’aidant tantôt d’une main, tantôt de l’autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent et le courant, qui m’étaient favorables, j’arrivai enfin à une île dont le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté et me sauvai.

 

Je m’assis sur l’herbe pour me remettre un peu de ma fatigue ; après quoi je me levai et m’avançai dans l’île, pour reconnaître le terrain. Il me sembla que j’étais dans un jardin délicieux ; je voyais partout des arbres chargés de fruits, les uns verts, les autres mûrs, et des ruisseaux d’une eau douce et claire, qui faisaient d’agréables détours. Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette eau, qui m’invitait à boire.

 

La nuit venue, je me couchai sur l’herbe, dans un endroit assez commode ; mais je ne dormis pas une heure entière et mon sommeil fut souvent interrompu par la frayeur de me voir seul dans un lieu si désert. Ainsi, j’employai la meilleure partie de la nuit à me chagriner et à me reprocher l’imprudence que j’avais eue de n’être pas demeuré chez moi, plutôt que d’avoir entrepris ce dernier voyage. Ces réflexions me menèrent si loin, que je commençai à former un dessein contre ma propre vie ; mais le jour, par sa lumière, dissipa mon désespoir. Je me levai et marchai entre les arbres, non sans quelque appréhension.

 

Lorsque je fus un peu avant dans l’île, j’aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. Il était assis sur le bord d’un ruisseau ; je m’imaginai d’abord que c’était quelqu’un qui avait fait naufrage comme moi. Je m’approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une inclination de tête. Je lui demandai ce qu’il faisait là ; mais au lieu de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules et de le passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c’était pour aller cueillir des fruits.

 

Je crus qu’il avait besoin que je lui rendisse service ; c’est pourquoi, l’ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. « Descendez », lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais, au lieu de se laisser aller à terre (j’en ris encore toutes les fois que j’y pense), ce vieillard, qui m’avait paru décrépit, passa légèrement autour de mon col ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à celle d’une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me serrant si fortement la gorge, qu’il semblait vouloir m’étrangler. La frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui.

 

Malgré mon évanouissement, l’incommode vieillard demeura toujours attaché à mon col ; il écarta seulement un peu les jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j’eus repris mes esprits, il m’appuya fortement contre l’estomac un de ses pieds, et de l’autre me frappant rudement le côté, il m’obligea de me relever malgré moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres ; il me forçait de m’arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il ne quittait point prise pendant le jour ; et quand je voulais me reposer la nuit, il s’étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon col. Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m’éveiller ; ensuite il me faisait lever et marcher, en me pressant de ses pieds. Représentez-vous, seigneurs, la peine que j’avais de me voir chargé de ce fardeau, sans pouvoir m’en défaire.

 

Un jour, que je trouvai en mon chemin plusieurs calebasses sèches, qui étaient tombées d’un arbre qui en portait, j’en pris une assez grosse, et, après l’avoir bien nettoyée, j’exprimai dedans le jus de plusieurs grappes de raisin, fruit que l’île produisait en abondance, et que nous rencontrions à chaque pas. Lorsque j’en eus rempli la calebasse, je la posai dans un endroit où j’eus l’adresse de me faire conduire par le vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma bouche, je bus d’un excellent vin qui me fit oublier, pour quelque temps, le chagrin mortel dont j’étais accablé. Cela me donna de la vigueur. J’en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter en marchant.

 

Le vieillard, qui s’aperçut de l’effet que cette boisson avait produit en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit signe de lui en donner à boire e lui présentai la calebasse, il la prit ; et comme la liqueur lui parut agréable, il l’avala jusqu’à la dernière goutte. Il y en avait assez pour l’enivrer ; aussi s’enivra-t-il, et bientôt, la fumée du vin lui montant à la tête, il commença à chanter à sa manière et à se trémousser sur mes épaules. Les secousses qu’il se donnait lui firent rendre ce qu’il avait dans l’estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu ; de sorte que, voyant qu’il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans mouvement. Alors je pris une très grosse pierre et lui en écrasai la tête.

 

Je sentis une grande joie de m’être délivré pour jamais de ce maudit vieillard, et je marchai vers la mer, où je rencontrai des gens d’un navire qui venait de mouiller là pour faire de l’eau et prendre, en passant, quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement étonnés de me voir et d’entendre le détail de mon aventure. « Vous étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous êtes le premier qu’il n’ait pas étranglé ; il n’a jamais abandonné ceux dont il s’était rendu maître, qu’après les avoir étouffés ; et il a rendu cette île fameuse par le nombre de personnes qu’il a tuées ; les matelots et les marchands qui y descendaient n’osaient s’y avancer qu’en bonne compagnie. »

 

Après m’avoir informé de ces choses, ils m’emmenèrent avec eux dans leur navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu’il apprit tout ce qui m’était arrivé. Il remit à la voile ; et après quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d’une grande ville, dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.

 

Un des marchands du vaisseau, qui m’avait pris en amitié, m’obligea de l’accompagner et me conduisit dans un logement destiné à servir de retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac ; ensuite, m’ayant recommandé à quelques gens de la ville, qui avaient un sac comme moi, et les ayant priés de me mener avec eux ramasser du coco : « Allez, me dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous écartez pas d’eux, car vous mettriez votre vie en danger. » Il me donna des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.

 

Nous arrivâmes à une grande forêt d’arbres extrêmement hauts et fort droits et dont le tronc était si lisse, qu’il n’était pas possible de s’y prendre pour monter jusqu’aux branches où étaient les fruits. Tous les arbres étaient des cocotiers dont nous voulions abattre le fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès qu’ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu’au haut des arbres avec une agilité surprenante.

 

Les marchands avec qui j’étais ramassèrent des pierres et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres, contre les singes. Je suivis leur exemple et je vis que les singes, instruits de notre dessein, cueillaient les cocos avec ardeur et nous les jetaient avec des gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous ramassions les cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu’il nous eût été impossible d’avoir autrement.

 

Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la ville, où le marchand qui m’avait envoyé à la forêt me donna la valeur du sac de cocos que j’avais apporté.

 

« Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose, jusqu’à ce que vous ayez gagné de quoi vous conduire chez vous. » Je le remerciai du bon conseil qu’il me donnait, et insensiblement je fis un si grand amas de cocos, que j’en avais pour une somme considérable.

 

Le vaisseau sur lequel j’étais venu avait fait voile avec des marchands qui l’avaient chargé de cocos qu’ils avaient achetés. J’attendis l’arrivée d’un autre, qui aborda bientôt au port de la ville, pour faire un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui m’appartenait ; et lorsqu’il fut prêt à partir, j’allai prendre congé du marchand à qui j’avais tant d’obligation. Il ne put s’embarquer avec moi, parce qu’il n’avait pas encore achevé ses affaires.

 

Nous mîmes à la voile et prîmes la route de l’île où le poivre croît en plus grande abondance. De là, nous gagnâmes l’île de Comari , qui porte la meilleure espèce de bois d’aloès, et dont les habitants se sont fait une loi inviolable de ne pas boire de vin et de ne souffrir aucun lieu de débauche. J’échangeai mon coco, dans ces deux îles, contre du poivre et du bois d’aloès, et me rendis, avec d’autres marchands, à la pêche des perles, où je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m’en pêchèrent un grand nombre de très grosses et de très parfaites. Je me remis en mer avec joie, sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora ; de là, je revins à Bagdad, où je fis de très grosses sommes d’argent du poivre, du bois d’aloès et des perles que j’avais apportés. Je distribuai en aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu’au retour de mes autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes sortes de divertissements.

 

Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l’avoir régalée comme les jours précédents, demanda audience et fit le récit de son sixième voyage, de la manière que je vais vous le raconter.

 

 

 

Sixième voyage de Sindbad le Marin

 

Seigneurs, dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir comment, après avoir fait cinq naufrages et avoir essuyé tant de périls, je pus me résoudre encore à tenter la fortune et à chercher de nouvelles disgrâces. J’en suis étonné moi-même quand j’y fais réflexion ; et il fallait assurément que j’y fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu’il en soit, au bout d’une année de repos, je me préparai à faire un sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.

 

Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j’arrivai à un port de mer où je m’embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était résolu à faire une longue navigation. Elle fut très longue, à la vérité, mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote perdirent leur route, de manière qu’ils ignoraient où nous étions. Ils la reconnurent enfin ; mais nous n’eûmes pas sujet de nous en réjouir, tout ce que nous étions de passagers ; et nous fûmes, un jour, dans un étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant des cris. Il jeta son turban par terre, s’arracha la barbe et se frappa la tête, comme un homme à qui le désespoir a troublé l’esprit. Nous lui demandâmes pourquoi il s’affligeait ainsi. « Je vous annonce, nous répondit-il, que nous sommes dans l’endroit de la mer le plus dangereux. Un courant très rapide emporte le navire et nous allons tous périr dans moins d’un quart d’heure. Priez Dieu qu’il nous délivre de ce danger. Nous ne saurions en échapper, s’il n’a pitié de nous. » A ces mots, il ordonna de faire ranger les voiles ; mais les cordages se rompirent dans la manœuvre, et le navire, sans qu’il fût possible d’y remédier, fut emporté par le courant au pied d’une montagne inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu’en sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos vivres et nos plus précieuses marchandises.

 

Cela étant fait, le capitaine nous dit : « Dieu vient de faire ce qui lui a plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le dernier adieu ; car nous sommes dans un lieu si funeste que personne de ceux qui y ont été jetés avant nous ne s’en est retourné chez soi. » Ce discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous embrassâmes les uns les autres, les larmes aux yeux, en déplorant notre malheureux sort.

 

La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d’une île fort longue et très vaste. Cette côte était toute couverte de débris de vaisseaux qui avaient fait naufrage ; et par une infinité d’ossements qu’on y rencontrait d’espace en espace, et qui nous faisaient horreur, nous jugeâmes qu’il s’y était perdu bien du monde. C’est aussi une chose presque incroyable que la quantité de marchandises et de richesses qui se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent qu’à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, tout au contraire une grosse rivière d’eau douce s’éloigne de la mer et pénètre dans la côte au travers d’une grotte obscure, dont l’ouverture est extrêmement haute et large. Ce qu’il y a de remarquable dans ce lieu, c’est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis ou d’autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d’une espèce de poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent et rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont la plupart sont des aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.

 

Pour achever la description de cet endroit, qu’on peut appeler un gouffre, puisque jamais rien n’en revient, il n’est pas possible que les navires puissent s’en écarter lorsqu’une fois ils s’en sont approchés à une certaine distance. S’ils y sont poussés par un vent de mer, le vent et le courant les perdent ; et s’ils s’y trouvent lorsque le vent de terre souffle, ce qui pourrait favoriser leur éloignement, la hauteur de la montagne l’arrête et cause un calme qui laisse agir le courant qui les emporte contre la côte, où ils se brisent comme le nôtre y fut brisé. Pour surcroît de disgrâce, il n’est pas possible de gagner le sommet de la montagne, ni de se sauver par aucun endroit.

 

Nous demeurâmes sur le rivage, comme des gens qui ont perdu l’esprit, et nous attendions la mort de jour en jour. D’abord, nous avions partagé nos vivres également ; ainsi, chacun vécut plus ou moins longtemps que les autres, selon son tempérament et suivant l’usage qu’il fit de ses provisions.

 

Ceux qui moururent les premiers furent enterrés par les autres ; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes compagnons ; et il ne faut pas s’en étonner car outre que j’avais mieux ménagé qu’eux les provisions qui m’étaient tombées en partage, j’en avais encore en particulier d’autres dont je m’étais bien gardé de leur faire part. Néanmoins lorsque j’enterrai le dernier, il me restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller loin ; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter dedans, puisqu’il ne restait plus personne pour m’enterrer. Je vous avouerai qu’en m’occupant de ce travail, je ne pus m’empêcher de me représenter que j’étais la cause de ma perte et de me repentir le m’être engagé dans ce dernier voyage. Je n’en demeurai pas même aux réflexions ; je me frappai avec fureur, et peu s’en fallut que je ne hâtasse ma mort.

 

Mais Dieu eut encore pitié de moi et m’inspira la pensée d’aller jusqu’à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après avoir examiné la rivière avec beaucoup d’attention, je dis en moi-même Cette rivière, qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par quelque endroit ; en construisant un radeau et m’abandonnant dessus au courant de l’eau, j’arriverai à une terre habitée ou je périrai : si je péris, je n’aurai fait que changer de genre de mort ; si je sors, au contraire, de ce lieu fatal, non seulement j’éviterai la triste destinée de mes camarades, je trouverai peut-être une nouvelle occasion de m’enrichir. Que sait-on si la fortune ne m’attend pas au sortir de cet affreux écueil, pour me dédommager avec usure des pertes que m’a causées mon naufrage ?

 

Je n’hésitai pas à travailler au radeau après ce raisonnement ; je le fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j’en avais à choisir ; je les liai ensemble si fortement que j’en fis un petit bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots de rubis, d’émeraudes, d’ambre gris, de cristal de roche et d’étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre et les ayant bien attachées, je m’embarquai sur le radeau, avec deux petites rames que je n’avais pas oublié de faire ; et me laissant aller au cours de la rivière, je m’abandonnai à la volonté de Dieu.

 

Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière et le fil de l’eau m’entraîna sans que je pusse remarquer où il m’emportait. Je voguai le jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le moindre rayon de lumière. Je trouvai, une fois, la voûte si basse, qu’elle pensa me blesser la tête ; ce qui me rendit fort attentif à éviter un pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me restaient qu’autant qu’il en fallait naturellement pour soutenir ma vie. Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j’achevai de consumer mes provisions. Alors, sans que je pusse m’en défendre, un doux sommeil vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps ; mais en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au bord d’une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d’un grand nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus et les saluai. Ils me parlèrent, mais je n’entendais pas leur langage.

 

En ce moment, je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je m’écriai et récitai ces vers arabes : « Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours il n’est pas besoin que tu t’embarrasses d’autre chose. Ferme l’œil, et pendant que tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien. »

 

Un des noirs, qui entendait l’arabe, m’ayant ouï parler ainsi, s’avança et prit la parole : « Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser aujourd’hui nos champs de l’eau de ce fleuve qui sort de la montagne voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que l’eau emportait quelque chose ; nous sommes vite accourus pour voir ce que c’était, et nous avons trouvé que c’était ce radeau ; aussitôt l’un de nous s’est jeté à la nage et l’a amené. Nous l’avons arrêté et attaché comme vous le voyez et nous attendions que vous vous éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé sur cette eau et d’où vous venez. » Je les priai de me donner d’abord quelque chose à manger, leur promettant de satisfaire ensuite leur curiosité.

 

Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets ; et quand j’eus apaisé ma faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m’était arrivé ; ce qu’ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j’eus fini mon discours : « Voilà, me dirent-ils par la bouche de l’interprète qui leur avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même : la chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que par celui à qui elle est arrivée. » Je leur repartis que j’étais prêt à faire ce qu’ils voudraient.

 

Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l’on amena peu de temps après. Ils me firent monter dessus ; et pendant qu’une partie marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu’il était, avec les ballots, et commencèrent à me suivre.

 

Nous marchâmes tous ensemble jusqu’à la ville de Serendib ; car c’était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me présentèrent à leur roi. Je m’approchai de son trône, où il était assis, et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, c’est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce prince me fit relever et, me recevant d’un air obligeant, il me fit avancer et prendre place auprès de lui. Il me demanda premièrement comment je m’appelais : lui ayant répondu que je me nommais Sindbad, surnommé le Marin, à cause de plusieurs voyages que j’avais faits par mer, j’ajoutai que j’étais habitant de la ville de Bagdad. « Mais, reprit-il, comment vous trouvez-vous dans mes États, et par où y êtes-vous venu ? »

 

Je ne cachai rien au roi ; je lui fis le même récit que vous venez d’entendre, et il en fut si surpris et si charmé, qu’il commanda qu’on écrivît mon aventure en lettres d’or, pour être conservée dans les archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau et l’on ouvrit les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d’aloès et d’ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes ; car il n’en avait point dans son trésor qui en approchassent.

 

Remarquant qu’il considérait mes pierreries avec plaisir et qu’il en examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai et pris la liberté de lui dire : « Sire, ma personne n’est pas seulement au service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la supplie d’en disposer comme d’un bien qui lui appartient. » Il me dit en souriant : « Sindbad, je me garderai bien d’en avoir la moindre envie ni de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos richesses, je prétends les augmenter et je ne veux point que vous sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma libéralité. » Je ne répondis à ces paroles qu’en faisant des vœux pour la prospérité du prince et qu’en louant sa bonté et sa générosité.

 

Il chargea un de ses officiers d’avoir soin de moi et me fit donner des gens pour me servir à ses dépens. Cet officier exécuta fidèlement les ordres de son maître et fit transporter dans le logement où il me conduisit les ballots dont le radeau avait été chargé.

 

J’allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, j’employais le reste du temps à voir la ville et ce qu’il y avait de plus digne de ma curiosité.

 

L’île de Serendib est située justement sous la ligne équinoxiale ; ainsi, les jours et les nuits y sont toujours de douze heures, et elle a quatre-vingts parasanges de longueur et autant de largeur. La ville capitale est située à l’extrémité d’une belle vallée, fermée, par une montagne qui est au milieu de l’île, et qui est bien la plus haute qu’il y ait au monde. En effet, on la découvre en mer, de trois journées de navigation. On y trouve le rubis, plusieurs sortes de minéraux, et tous les rochers sont, pour la plupart, d’émeri, qui est une pierre métallique dont on se sert pour tailler les pierreries. On y voit toutes sortes d’arbres et de plantes rares, surtout le cèdre et le coco. On pêche aussi des perles le long de ses rivages et aux embouchures de ses rivières, et quelques-unes de ses vallées fournissent des diamants. Je fis aussi par dévotion un voyage à la montagne, à l’endroit où Adam fut relégué après avoir été banni du paradis terrestre, et j’eus la curiosité de monter jusqu’au sommet.

 

Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me permettre de retourner en mon pays ; ce qu’il m’accorda d’une manière très obligeante et très honorable. Il me força de recevoir un riche présent, qu’il fit tirer de son trésor ; et lorsque j’allai prendre congé de lui, il me chargea d’un autre présent bien plus considérable et en même temps d’une lettre pour le commandeur des croyants, notre souverain seigneur, en me disant : « Je vous prie de présenter de ma part ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid et de l’assurer de mon amitié. » Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant à Sa Majesté d’exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait l’honneur de me charger. Avant que je m’embarquasse, ce prince envoya chercher le capitaine et les marchands qui devaient s’embarquer avec moi, et leur ordonna d’avoir pour moi tous les égards imaginables.

 

La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d’un certain animal fort précieux à cause de sa rareté et dont la couleur tire sur le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d’azur ; et voici ce qu’elle contenait en langue indienne

 

« Le roi des Indes, devant qui marchent mille éléphants, qui demeure dans un palais dont le toit brille de l’éclat de cent mille rubis et qui possède en son trésor vingt mille couronnes enrichies de diamants, au calife Haroun-al-Raschid.

 

« Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami, en considération de l’amitié que nous conservons pour vous dans notre cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le mériter, étant d’un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en conjurons, en qualité de frère. Adieu. »

 

Le présent consistait : premièrement, en un vase d’un seul rubis, creusé et travaillé en coupe, d’un demi-pied de hauteur et d’un doigt d’épaisseur, rempli de perles très rondes et toutes du poids d’une demi-drachme ; secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme une pièce ordinaire de monnaie d’or, et dont la propriété était de préserver de maladie ceux qui couchaient dessus ; troisièmement, en cinquante mille drachmes du bois d’aloès le plus exquis, avec trente grains de camphre de la grosseur d’une pistache ; enfin, le tout était accompagné d’une esclave d une beauté ravissante et dont les habillements étaient couverts de pierreries.

 

Le navire mit à la voile ; et après une longue et très heureuse navigation, nous abordâmes à Balsora, d’où je me rendis à Bagdad. La première chose que je fis, après mon arrivée, fut de m’acquitter de la commission dont j’étais chargé.

 

Je pris la lettre du roi de Serendib et j’allai me présenter à la porte du commandeur des croyants, suivi de la belle esclave et des personnes de ma famille, qui portaient les présents dont j’étais chargé. Je dis le sujet qui m’amenait, et aussitôt l’on me conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me prosternant ; et après lui avoir fait une harangue très concise, je lui présentai la lettre et le présent. Lorsqu’il eut lu ce que lui mandait le roi de Serendib, il me demanda s’il était vrai que ce prince fût aussi puissant et aussi riche qu’il le marquait par sa lettre. Je me prosternai une seconde fois et, après m’être relevé : « Commandeur des croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu’il n’exagère pas ses richesses et sa grandeur ; j’en suis témoin. Rien n’est plus capable de causer de l’admiration que la magnificence de son palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un trône sur un éléphant, où il s’assied, et il marche au milieu de deux files composées de ses ministres, de ses favoris et d’autres gens de sa cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d’or à la main, et derrière le trône, un autre, se tenant debout, porte une colonne d’or, au haut de laquelle est une émeraude longue d’environ un demi-pied et grosse d’un pouce. Il est précédé d’une garde de mille hommes, habillés de drap d’or et de soie, et montés sur des éléphants richement caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l’officier qui est devant lui, sur le même éléphant, crie de temps en temps, à haute voix :

 

« Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes, dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt mille couronnes de diamants ! Voici le monarque couronné, plus grand que ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage ! »

 

Après qu’il a prononcé ces paroles, l’officier qui est derrière le trône crie à son tour : « Ce monarque, si grand et si puissant, doit mourir, doit mourir, doit mourir. »

 

L’officier de devant reprend et crie ensuite : « Louange à celui qui vit et ne meurt pas ! »

 

D’ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu’il n’y a pas de juges dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses Etats ; ses peuples n’en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d’eux-mêmes exactement la justice, et ne s’écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait de mon discours. « La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre, et, après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est digne de ses peuples, et que ses peuples sont dignes d’elle. » A ces mots, il me congédia et me renvoya avec un riche présent.

 

Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent ; mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage dans ces termes :

 

 

 

Septième et dernier voyage de Sindbad le Marin

 

Au retour de mon sixième voyage, j’abandonnai absolument la pensée d’en faire jamais d’autres. Outre que j’étais dans un âge qui ne demandait que du repos, je m’étais bien promis de ne plus m’exposer aux périls que j’avais tant de fois courus. Ainsi je ne songeais qu’à passer doucement le reste de ma vie. Un jour que je régalais quelques amis, un de mes gens me vint avertir qu’un officier du calife me demandait. Je sortis de table et allai au-devant de lui. « Le calife, me dit-il, m’a chargé de venir vous dire qu’il veut vous parler. » Je suivis au palais l’officier qui me présenta à ce prince, que je saluai en me prosternant à ses pieds. « Sindbad, me dit-il, j’ai besoin de vous, il faut que vous me rendiez un service, que vous alliez porter ma réponse et mes présents au roi de Serendib : il est juste que je lui rende la civilité qu’il m’a faite. »

 

Le commandement du calife fut un coup de foudre pour moi. « Commandeur des croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout ce que m’ordonnera Votre Majesté ; mais je la supplie très humblement de songer que je suis rebuté des fatigues incroyables que j’ai souffertes. J’ai même fait vœu de ne sortir jamais de Bagdad. » De là je pris occasion de lui faire un long détail de toutes mes aventures, qu’il eut la patience d’écouter jusqu’à la fin. Dès que j’eus cessé de parler :

 

« J’avoue, dit-il, que voilà des événements bien extraordinaires ; mais pourtant il ne faut pas qu’ils vous empêchent de faire pour l’amour de moi le voyage que je vous propose. Il ne s’agit que d’aller à l’île de Serendib, vous acquitter de la commission que je vous donne. Après cela, il vous sera libre de vous en revenir. Mais il faut y aller ; car vous voyez bien qu’il ne serait pas de la bienséance et de ma dignité d’être redevable au roi de cette île. » Comme je vis que le calife exigeait cela de moi absolument, je lui témoignai que j’étais prêt à lui obéir. Il en eut beaucoup de joie et me fit donner mille sequins pour les frais de mon voyage.

 

Je me préparai, en peu de jours, à mon départ, et sitôt qu’on m’eût livré les présents du calife avec une lettre de sa propre main, je partis et je pris la route de Balsora, où je m’embarquai. Ma navigation fut très heureuse : j’arrivai à l’île de Serendib. Là, j’exposai aux ministres la commission dont j’étais chargé et les priai de me faire donner audience incessamment. Ils n’y manquèrent pas. On me conduisit au palais avec honneur. J’y saluai le roi en me prosternant, selon la coutume.

 

Ce prince me reconnut d’abord et me témoigna une joie toute particulière de me revoir. « Ah ! Sindbad ! me dit-il, soyez le bienvenu ! Je vous jure que j’ai songé à vous très souvent depuis votre départ. Je bénis ce jour, puisque nous nous voyons encore une fois. » Je lui fis mon compliment, et, après l’avoir remercié de la bonté qu’il avait pour moi, je lui présentai la lettre et le présent du calife, qu’il reçut avec toutes les marques d’une grande satisfaction.

 

Le calife lui envoyait un lit complet de drap d’or, estimé mille sequins, cinquante robes d’une très riche étoffe, cent autres de toile blanche, la plus fine du Caire, de Suez, de Cufa et d’Alexandrie ; un autre lit cramoisi et un autre encore d’une autre façon ; un vase d’agate plus large que profond, épais d’un doigt et ouvert d’un demi-pied, dont le fond représentait, en bas-relief, un homme un genou en terre, qui tenait un arc avec une flèche, prêt à tirer contre un lion ; il lui envoyait enfin une riche table que l’on croyait, par tradition, venir du grand Salomon. La lettre du calife était conçue en ces termes :

 

« Salut, au nom du souverain guide du droit chemin, au puissant et heureux sultan, de la part d’Abdalla Haroun-al-Raschid, que Dieu a placé dans le lieu d’honneur, après ses ancêtres d’heureuse mémoire.

 

« Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous envoyons celle-ci émanée du conseil de notre Porte, le jardin des esprits supérieurs. Nous espérons qu’en jetant les yeux dessus, vous connaîtrez notre bonne intention et que vous l’aurez pour agréable. Adieu. »

 

Le roi de Serendib eut un grand plaisir de voir que le calife répondait à l’amitié qu’il lui avait témoignée. Peu de temps après cette audience, je sollicitai celle de mon congé, que j’eus beaucoup de peine à obtenir. Le roi, en me congédiant, me fit un présent très considérable. Je me rembarquai aussitôt, dans le dessein de m’en retourner à Bagdad ; mais je n’eus pas le bonheur d’y arriver comme je l’espérais, et Dieu en disposa autrement.

 

Trois ou quatre jours après notre départ, nous fûmes attaqués par des corsaires, qui eurent d’autant moins de peine à s’emparer de notre vaisseau, qu’on n’y était nullement en état de se défendre. Quelques personnes de l’équipage voulurent faire résistance, mais il leur en coûta la vie ; pour moi et tous ceux qui eurent la prudence de ne pas s’opposer au dessein des corsaires, nous fûmes faits esclaves.

 

Après que les corsaires nous eurent tous dépouillés et qu’ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île, fort éloignée, où ils nous vendirent.

 

Je tombai entre les mains d’un riche marchand, qui ne m’eut pas plus tôt acheté qu’il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s’était pas encore bien informé qui j’étais, il me demanda si je ne savais pas quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître que je n’étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les corsaires qui m’avaient vendu m’avaient enlevé tout ce que j’avais. « Mais dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l’arc ? » Je lui répondis que c’était un des exercices de ma jeunesse et que je ne l’avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches, et m’ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont l’étendue était très vaste. Nous y entrâmes fort avant, et lorsqu’il jugea à propos de s’arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant un grand arbre « Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les éléphants que vous verrez passer, car il y en a une quantité prodigieuse dans cette forêt. S’il en tombe quelqu’un, venez m’en donner avis. » Après m’avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, et je demeurai sur l’arbre, à l’affût, pendant toute la nuit.

 

Je n’en aperçus aucun pendant tout ce temps-là ; mais le lendemain, dès que le soleil fut levé, j’en vis paraître un grand nombre. Je tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d’aller avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de cette nouvelle, il me régala d’un bon repas, loua mon adresse et me caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes une fosse dans laquelle nous enterrâmes l’éléphant que j’avais tué. Mon patron se proposait de revenir lorsque l’animal serait pourri et d’enlever les dents pour en faire commerce.

 

Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à l’affût sur le même arbre, je me plaçais tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre. Un matin, que j’attendais l’arrivée des éléphants, je m’aperçus avec un extrême étonnement qu’au lieu de passer devant moi en traversant la forêt, comme à l’ordinaire, ils s’arrêtèrent et vinrent à moi avec un horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et tremblait sous leurs pas. Ils s’approchèrent de l’arbre où j’étais monté et l’environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile et saisi d’une telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.

 

Je n’étais pas agité d’une crainte vaine. Après que les éléphants m’eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l’arbre par le bas avec sa trompe et fit un si puissant effort, qu’il le déracina et le renversa par terre. Je tombai avec l’arbre ; mais l’animal me prit avec sa trompe et me chargea sur son dos, où je m’assis plus mort que vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête de tous les autres qui le suivaient en troupe, me porta jusqu’à un endroit, et, m’ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui l’accompagnaient. Concevez, s’il est possible, l’état où j’étais : je croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps étendu sur la place, ne voyant plus d’éléphant, je me levai et remarquai que j’étais sur une colline assez longue et assez large, toute couverte d’ossements et de dents d’éléphants. Je vous avoue que cet objet me fit faire une infinité de réflexions. J’admirai l’instinct de ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière et qu’ils ne m’y eussent apporté exprès pour me l’enseigner, afin que je cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule d’avoir leurs dents. Je ne m’arrêtai pas sur la colline ; je tournai mes pas vers la ville et, après avoir marché un jour et une nuit, j’arrivai chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route ; ce qui me fit connaître qu’ils s’étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour me laisser la liberté d’aller sans obstacle à la colline.

 

Dès que mon patron m’aperçut : « Ah, pauvre Sindbad ! me dit-il, j’étais dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J’ai été à la forêt, j’y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des flèches par terre ; et après t’avoir inutilement cherché, je désespérais de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t’est arrivé. Par quel bonheur es-tu encore en vie ? » Je satisfis sa curiosité ; et le lendemain, nous allâmes tous deux à la colline, où il reconnut avec une extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes l’éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu’il pouvait porter de dents ; et lorsque nous fûmes de retour : « Mon frère, me dit-il (car je ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de me faire par une découverte qui va m’enrichir), que Dieu vous comble de toutes sortes de biens et de prospérités ! Je déclare devant lui que je vous donne la liberté

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