Jean-Jacques Ampère Revue des Deux Mondes T.3, 1843
On l’a dit : rien n’est nouveau que ce qui est oublié. Cet axiome paradoxal devient plus vrai chaque jour. D’une part, la nouveauté se fait rare dans les conceptions de l’esprit ; de l’autre, l’étude retrouve, à chaque heure, dans les époques les plus obscures, dans les livres les moins lus, beaucoup d’opinions et de passions, de vérités et d’erreurs, dont notre époque voudrait revendiquer la découverte. Par ce double progrès de la stérilité des esprits et de l’étendue des connaissances, les richesses du présent diminuent, et la valeur du passé augmente, ou plutôt le passé tend sans cesse à effacer et absorber le présent. Il faut bien admettre cette compensation, tout insuffisante qu’elle est, et se consoler comme on peut de l’originalité douteuse de tant d’œuvres contemporaines, en rendant leur originalité véritable à d’anciennes productions ignorées ou méconnues de nos jours. Si, par malheur, tel livre qui se donne pour contenir le secret des choses révélé hier à son auteur est trop semblable à celui dont Lessing disait : Il y a dans cet ouvrage des choses neuves et des choses vraies, mais les choses neuves ne sont pas vraies et les choses vraies ne sont pas neuves, en revanche dans tel écrit négligé du moyen-âge sont enfouies des idées qu’on n’y soupçonnerait pas.
C’est ainsi qu’ayant eu la patience de lire un livre autrefois fameux, mais rarement ouvert depuis trois siècles, un livre qui passe en général pour ne renfermer qu’une allégorie galante assez fade, le Roman de la Rose, j’ai été surpris d’y trouver, avec les fadeurs qui n’y manquent point, un mouvement d’idées scientifiques et philosophiques et une veine de satire assez remarquables pour me donner la confiance d’en entretenir le lecteur, me hâtant de profiter pour une telle entreprise, car c’en est une de lire et d’analyser le Roman de la Rose, du répit, bien passager sans doute, que nous donnent en ce moment les chefs-d’œuvre.
Pendant longtemps, on n’a guère connu de notre poésie française du moyen-âge que le Roman de la Rose, et encore n’en connaissait-on que le nom. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux monumens de notre vieille littérature ont été publiés ; mais, quoique plusieurs soient, à beaucoup d’égards, fort supérieurs au Roman de la Rose, aucun n’a encore conquis l’espèce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage. D’autre part, tout en continuant de le citer souvent, on ne l’a pas lu davantage. En donner une analyse détaillée, c’est donc le publier pour ainsi dire. C’est entretenir le plus grand nombre des lecteurs d’un sujet qui, sans leur être nouveau, leur est étranger. C’est satisfaire cette curiosité qu’inspire le nom souvent répété d’un personnage inconnu ; c’est faire peut-être chose agréable à ceux qui aiment à savoir ce dont ils parlent, et qui mettent volontiers une idée sous un mot.
Le Roman de la Rose est l’œuvre de deux auteurs et se compose de deux parties très distinctes. Dans la première, Guillaume de Lorris eut pour but de représenter tous les effets et tous les accidens de l’amour, d’en faire un traité complet sous une forme allégorique, comme l’indiquent les deux vers placés en tête du poème :
Ci est le Roman de la Rose
Où l’art d’amour est toute enclose.
Il ajoute :
La matière est bonne et neuve.
Bonne, soit ; mais neuve, c’est autre chose. L’auteur n’acheva pas son poème, qui, lui mort, fut repris et continué dans un esprit entièrement différent par Jean de Meun.
Ces deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second. Il y a entre l’un et l’autre quarante ans de distance, et tout l’intervalle qui sépare un interprète ingénu des maximes délicates de l’amour chevaleresque encore dans sa fleur au commencement du XIIIe siècle, et un poète de la fin de ce siècle qui met à la place des graces un peu mignardes de son devancier un incroyable mélange de brutalité, de pédanterie et de verve. C’est dans cette seconde partie que le lecteur trouvera ce que je lui ai promis plus haut ; mais, pour y arriver, il faut qu’il ait une idée de l’ensemble, et pour cela il doit consentir à traverser avec moi ce labyrinthe allégorique ; je tâcherai de ne l’arrêter que sur des passages qui lui plairont par la grace de l’expression, ou qui l’intéresseront par la hardiesse de la pensée ou l’audace de la satire.
Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du Roman de la Rose, commence son récit en nous disant qu’au vingtième an de son âge il eut un songe. « Il y a bien cinq ans, dit-il, c’était en mai,
Quand toute chose s’égaie [1],
Quand l’on ne voit buisson ni haie
Qui en mai parer ne se veuille
Et couvrir de nouvelle feuille.
Il me semblait en mon songe être au matin. Je me levai et m’en allai par les vergers en fleurs, écoutant le chant des oiselets. Bientôt je rencontrai une eau qui bruissait claire et fraîche à travers une prairie. Côtoyant sa rive, je vis un grand verger enceint d’un mur à créneaux sur lequel était pourtraites Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Vieillesse. »
Ici j’interromps le récit de l’auteur pour faire une observation que je crois essentielle. Si le poème était composé au point de vue de la morale chrétienne, l’avarice et l’envie se trouveraient en la compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés mortels, l’auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités qui formaient le chevalier accompli : haine, contraire d’amour, félonie de loyauté, vilenie de noblesse, convoitise de tempérance, avarice de largesse, envie de générosité, et enfin vieillesse, qui n’est point un vice, est mise là comme étant le contraire de jeunesse, qui, dans le langage systématique des troubadours, exprimait non-seulement un des âges de l’homme, mais la disposition morale qui le rend propre aux sentimens et aux vertus chevaleresques [2].
A côté des images principales, le poète en a placé deux autres, Papelardie et Pauvreté. Papelardie est synonyme d’hypocrisie. Jean de Meun, dont la satire est l’élément, n’aura garde d’oublier ce personnage et nous y ramènera. Guillaume de Lorris, porté aux sentimens doux et nullement agressif de sa nature, n’a pu se défendre pourtant de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce genre de raillerie que l’on rencontre avec quelque surprise jusque dans les sermons et les légendes, était naturel au moyen-âge, surtout en France. Papelardie est la grand’mère du bon M. Tartufe ; elle dit comme lui ma haire et ma discipline :
Et si avoit vestu la haire.
Guillaume de Lorris, arrivé au pied du mur où les images sont peintes en or et en azur comme dans les vignettes d’un missel, entend d’innombrables oiseaux chanter derrière la muraille du verger. Il voudrait bien la franchir, mais point de pertuis, point d’échelle pour y pénétrer ; enfin il trouve un petit guichet fermé ; quand il a frappé long-temps, une noble et gente pucelle vient lui ouvrir, c’est Oiseuse (Oisiveté),
Qui la gorgette eut aussi blanche
Comme est la neige sur la branche
Quand il a fraîchement neigé.
D’après le nom de la dame, on ne doit pas s’étonner qu’elle soit fort parée, car Oiseuse n’est guère embesoignée, et n’a rien à faire que de s’atourner noblement.
Oiseuse est l’amie de Déduit (Plaisir). C’est Déduit, dit-elle, qui a fait planter ce beau jardin, et y a fait apporter des arbres de la terre aux Sarrasins. Le luxe horticole du moyen-âge allait-il donc jusqu’à importer en Europe des arbres exotiques [3] ? Le poète, apprenant que Déduit est là s’ébattant au chant des rossignols, a grande envie d’entrer dans le délicieux verger ; il y entre en effet, et se croit dans le paradis terrestre. Mille oiseaux y chantent ; on dirait des voix d’anges ou de sirènes. Mais sa joie est encore augmentée quand il voit Déduit et sa gent baller mignotement [4]. C’est Liesse qui menait la danse. Courtoisie invite le poète à pénétrer dans le jardin. Au lieu de s’empresser de céder à cette invitation, il se met à décrire les personnages du ballet, car il a la rage de décrire et ne tient que trop ce qu’il a promis.
Tout ensemble dire ne puis,
Mais tout vous conterai par ordre
Que l’on n’y sache que remordre.
Déduit et Liesse formaient un couple charmant. Tous deux bien s’entraînaient, car il était beau, elle était belle,
Bien ressemblait rose nouvelle
A sa couleur…
Elle eut la bouche petitete
Et pour baiser son ami prête.
Enfin le poète aperçoit le dieu Amour portant une robe ouvrée de fleurs ; sur sa tête était une couronne de rose dont les rossignols qui voletaient à l’entour faisaient tomber les feuilles. Auprès du dieu, qui est représenté comme un chevalier, un seigneur féodal, était son écuyer Doux-Regard portant les deux arcs de l’Amour, car il en a deux, et Voltaire n’a pas les honneurs de l’invention pour ce vers qui commence une tirade assez précieuse de Nanine :
Vous le savez, l’amour a deux carquois.
Chacun de ces arcs avait cinq flèches [5]. C’étaient d’une part Doux- Regard, Beauté, Courtoisie, Franchise, etc., de l’autre, Orgueil, Honte, Vilenie, Désespérance et Nouveau-Penser, plus dangereux en amour que tout le reste. Lorris revient ensuite à la troupe dansante, il y découvre dame Beauté :
Tendre eut la chair comme rosée,
Simple fut comme une épousée
Et blanche comme fleur de lis.
A côté de Beauté sont Richesse et Largesse
…Qui n’avoit joie de rien
Comme de pouvoir dire : Tiens !
Franchise, Courtoisie, Jeunesse, et chacune a près d’elle son ami. L’auteur, charmé de tout ce qu’il voyait, s’en allait gaiement par le verger, quand Amour l’aperçoit, ordonne à Doux-Regard de tendre son arc, de lui donner ses cinq bonnes flèches, et il se met à suivre l’arc au poing le pauvre Lorris, qui prend la fuite, mais que son trouble n’empêche pas de décrire en plusieurs pages les beautés du verger. Toujours fuyant, il rencontre sous ses pas la fontaine où mourut le beau Narcisse, ce qui lui donne occasion de raconter l’histoire d’Écho, une haute dame dont Narcissus causa la mort [6], puis il avise près de la fontaine d’amour des rosiers chargés de roses. Un bouton le tente par sa fraîcheur et son parfum ; il étend la main pour le saisir. À ce moment, le dieu Amour, qui l’épiait toujours, lui décoche une flèche qui entre par l’œil et va au cœur. Le blessé ne peut retirer de son cœur la pointe acérée, qui avait nom Beauté. Cependant il s’avance de nouveau vers le bouton, dont la vue et le parfum sans plus allégeaient sa douleur ; mais Amour lui a bientôt lancé successivement quatre autres flèches.
Après avoir épuisé son carquois, Amour s’élance vers son ennemi, accablé de ses coups, et s’écrie : « Vassal, tu es pris ; rends-toi. » L’Amant se rend volontiers à un tel vainqueur. Il fait plus, il se voue à son service corps et ame ; il devient son homme lige et lui promet foi et hommage dans les formes de la féodalité. Amour requiert hostages ; mais l’Amant lui repart : Qu’en avez-vous besoin ? mon cœur est à vous, nul ne peut vous en dessaisir.
Et sur tout ce, si rien doutez,
Faites-y clef et l’emportez.
L’Amour trouve bon l’expédient, car, dit-il,
Il est assez maître du corps,
Qui a le cœur en sa commande (à ses ordres) ;
Outrageux est qui plus demande.
L’auteur nous apprend alors comment Amour ferma d’une petite clé
Le cœur de l’Amant, par tel guise (en telle façon)
Qu’il n’entama point la chemise.
Il nous fait part ensuite des commandemens qu’Amour lui signifia, car l’Amour avait les siens comme l’église. Ici est un petit traité complet de morale amoureuse. Amour interdit la médisance et prescrit la politesse. « Sers et honore toutes les femmes, dit-il ; garde-toi d’orgueil, et ne néglige pas ton accoutrement. » Le dieu entre à ce sujet dans quelques détails qui peuvent nous éclairer sur la toilette des élégans du XIIIe siècle et sur les travers des beaux d’alors. « Que tes souliers ne soient pas tellement étroits qu’on demande par gausserie comment ton pied y est entré et comment il en sortira. » L’Amour recommande à son serviteur d’être joyeux. Le mot joie, dans le langage établi par les troubadours, exprimait l’exaltation et les vertus chevaleresques [7]. Amour ajoute : « Sois leste à pied et à cheval, brise des lances, chante et danse dans l’occasion ; garde-toi d’avarice, ne divise pas ton cœur, mais place-le tout entier au même lieu, et, quand tu l’auras donné, ne le retire plus ; alors tu connaîtras les peines d’amour ; loin de ta dame, tu enverras ton cœur vers elle ; puis tu la chercheras, et souvent en vain ; si tu es assez heureux pour approcher d’elle, tu n’oseras lui adresser la parole, et, quand elle ne sera plus là, tu te repentiras de ton silence. Alors tu reviendras vers sa demeure, tu tourneras mille fois à l’entour en ayant bien soin qu’on ne te devine. Si tu aperçois ta dame, tu changeras de couleur, tout ton sang frémira, tu demeureras sans voix et sans pensées, et si tu parviens à ouvrir la bouche, sur trois choses que tu voudras dire, tu en oublieras deux. Ce sont les faux amans qui, maîtres d’eux-mêmes, expriment ce qu’ils veulent exprimer ; la nuit venue, ton mal sera encore plus grand,
Car, quand tu penseras dormir,
Tu commenceras à frémir,
A tressaillir, à demener (t’agiter),
Sur le côté à te tourner.
…
Comme fait qui a mal aux dents.
L’Amour continue à peindre à l’amant l’agitation de ses nuits avec assez de vérité et de chaleur. « Puis, ajoute-t-il, ne pouvant dormir, tu te lèveras, tu iras par la pluie ou par la gelée
Vers la maison de ton amie
Qui sera peut-être endormie,
Et à toi ne pensera guère ;
tu resteras à sa porte, tu prêteras l’oreille ; si elle se réveille, n’oublie pas quelle t’entende gémir et te plaindre ; puis, baise la porte et retire-toi avant le jour, de peur qu’on ne te voie. »
On ne peut prescrire une conduite plus exemplaire pour un amant. L’auteur a mis là toute l’essence de la morale galante de son temps. Il l’expose avec le sérieux d’un prédicateur convaincu ; mais, malgré ce sérieux, l’humeur narquoise de la muse française au moyen-âge s’échappe à la fin du morceau dans ces vers railleurs :
Tous ces venirs, tous ces allers,
Tous ces veillers, tous ces parlers,
Font des amans dans leurs houseaux
Cruellement maigrir les peaux.
Il n’en est pas de même des faux amoureux,
Qui vont les dames trahissant,
Qui disent pour les engager
Perdre le boire et le manger,
Et que je vois, les enjoleurs,
Plus gras qu’abbés ou que prieurs.
Le pauvre Amant, tout épouvanté des peines et des tourmens qu’Amour lui annonce, se récrie à ses paroles, et demande
Comment homme, s’il n’est de fer,
Peut vivre un mois en tel enfer.
Amour alors le réconforte en lui annonçant les biens qui solacent ceux qui le servent ; c’est Espérance courtoise, c’est Doux-Penser, Doux-Parler et Doux-Regard. Au sujet de Doux-Parler, le dieu cite deux jolis vers d’une chanson, composée, dit-il, par une dame qui savait d’amour :
Vrai Dieu, celui-là m’a guérie,
Qui m’en parle, quoi qu’il m’en die.
Ce quoi qu’il m’en die est d’une assez grande délicatesse, et n’a d’autre inconvénient que de faire penser au charmant quoi qu’on en die de Trissotin. J’espère cependant qu’on ne confondra pas mon admiration avec celle de Bélise et d’Araminthe.
Ces instructions données, Amour disparaît, et l’Amant recommence à convoiter le bouton défendu par la haie épineuse. Comme il se pourpensait s’il essaierait de la franchir, il vit venir vers lui un beau varlet (jeune homme), on l’appelait Bel-Accueil, et il était fils de Courtoisie. Son nom n’est point trompeur, car il invite l’Amant à franchir la haie pour sentir l’odeur des roses, l’engageant à se garder de folie, et à cette condition lui offrant ses services ; mais un autre personnage moins gracieux déconforte le pauvre Amant. C’est Dangier, dont le nom exprime à la fois l’idée de péril et d’obstacle. Dangier était le gardien, le cerbère des roses, et il avait avec lui Male-Bouche (mauvaise langue), Honte et Peur ; la généalogie de Honte est ingénieuse, elle a Raison pour mère, et pour père Méfait ; Raison n’a jamais laissé Méfait approcher d’elle, mais elle a conçu Honte par la seule vue du monstre. Chasteté ayant fort à faire pour se défendre de Vénus,
Qui nuit et jour souvent lui emble (dérobe)
Boutons et roses tout ensemble,
demanda à sa mère de lui prêter Honte pour les défendre, et lui adjoignit Jalousie et Peur.
Cependant l’Amant, encouragé par Bel-Accueil, raconte les terribles blessures qu’Amour lui a faites et son grand désir de s’emparer du bouton de rose ; Bel-Accueil l’écoute gracieusement, lui donne même une feuille du rosier, mais n’a garde de lui accorder ce qu’il demande. Tout à coup Dangier s’élance, pareil à ces géans hideux qui, dans les romans de chevalerie, veillent à la garde d’une belle. Il tance rudement Bel-Accueil, qui s’enfuit, puis chasse l’Amant et le repousse en dehors de la haie. Celui-ci commence à éprouver ces peines qu’Amour lui a promises. A cette heure, dame Raison descend de sa tour, et débite à l’Amant un sermon dans lequel elle lui reproche d’avoir suivi Oiseuse et d’avoir écouté Amour. Elle le menace de Dangier et de Honte, de Peur et de Mauvaise-Langue. C’est la thèse contraire à la thèse chevaleresque. Au lieu d’être principe de tout bien, Amour est ici cause de tout mal.
Qui aime ne sçauroit bien faire
…
La peine en est démesurée,
Et la joie a courte durée ;
Qui joie en a, bien peu lui dure,
Et l’avoir c’est grande aventure.
…
Or, mets l’amour en nonchaloir
Qui te fait vivre et non valoir.
Ces derniers vers sont énergiques, ils seraient bien placés dans la bouche de don Diègue parlant à Rodrigue.
Mais l’Amant ne se laisse point persuader, et maintient les saines doctrines amoureuses. Il a baillé hommage au dieu Amour ; il lui appartient, il doit lui demeurer fidèle ; il voudrait mourir avant qu’Amour l’accuse de fausseté et de trahison ; il s’écrierait volontiers comme le Cid :
L’infamie est pareille et suit également
Le guerrier sans courage et le perfide amant.
Raison est obligée de se départir, car elle voit bien qu’elle ne gagnera rien par ses discours.
L’Amant tout affligé se souvient alors qu’Amour lui a dit de chercher un compagnon pour lui confier ses peines ; il le trouve, ce compagnon loyal qui s’appelle Ami. C’est le type du confident, de ce personnage obligé des romans de chevalerie, et qui, comme tant d’autres choses, a passé de ces romans dans notre tragédie, où sa présence, quelquefois assez fastidieuse, ne s’explique et ne se justifie un peu que par cette origine. Dans le roman de Cléopâtre, le prince Tiridate ne fait jamais un pas sans être accompagné de ses deux confidens.
Ami relève le courage de l’Amant en lui donnant l’espoir qu’il pourra attendrir le terrible Dangier. Bien humblement il s’en va vers le félon, qu’il trouve l’air farouche et menaçant,
En sa main un bâton d’épine.
L’Amant lui crie merci, proteste qu’il ne fera jamais rien qui lui déplaise ;
Souffrez que j’aime seulement.
Dangier a de la peine à s’adoucir, enfin il répond brusquement :
Si tu aimes que m’en chaut,
Ça ne me fait ni froid ni chaud.
Aime tant qu’il te plaira, mais n’approche pas de mes roses. — Les choses vont ainsi pendant quelque temps ; l’Amant regarde les roses par-dessus la haie qu’il n’ose franchir ; ses plaintes et ses soupirs n’attendrissent point l’impitoyable gardien.
Cependant voilà que de fortune Dieu amène deux personnes disposées à venir en aide à l’Amant : c’est Franchise et Pitié. Elles supplient Dangier de se relâcher un peu de sa rigueur et de permettre que le pauvre déconfit ait encore compagnie de Bel-Accueil. Tout farouche qu’il est, Dangier ne peut rien refuser à des dames, ce serait trop grande vilenie. Aussitôt Franchise va chercher Bel-Accueil et le ramène. Bel-Accueil prend de nouveau l’Amant par la main et le conduit dans le pourpris d’où il avait été chassé. Il retrouve la Rose plus épanouie qu’elle n’était avant et plus vermeille ; il voudrait bien en avoir un baiser savoureux. Bel-Accueil, qui a peur de Chasteté, refuse, mais Vénus vient à son aide. Dame Vénus était au moyen-âge autre chose qu’un être mythologique. En Allemagne, frau Venus [8] était un personnage populaire ; espèce de diable féminin, Circé moderne, type des Alcines et des Armides, elle avait sa montagne, Venus-Berg, et dans cette montagne un séjour enchanté vers lequel on était attiré par des chants délicieux, et d’où l’on ne pouvait plus sortir après qu’on s’était hasardé d’y pénétrer [9]. Vénus figure ici parmi les personnages allégoriques du Roman de la Rose, et peut passer elle-même, ainsi qu’Amour, pour un personnage allégorique. Elle prend le parti de l’Amant, et Bel-Accueil octroie le baiser désiré ; mais Mauvaise-Langue, qui représente les médisans dont se plaignent si souvent dans leurs poésies lyriques les troubadours et les trouvères, Mauvaise-Langue va réveiller Jalousie, qui se lève furieuse et gourmande Bel-Accueil de ses complaisances. Aussitôt Honte survient, portant voile comme un nonnain, et parlant bas à cause de son trouble ; elle dit à Jalousie de ne pas croire légèrement Mauvaise-Langue, parce qu’il est coutumier
De raconter fausses nouvelles.
Elle convient que Bel-Accueil est trop obligeant, sa mère Courtoisie lui a enseigné à bien accueillir les gens, mais il n’a aucune intention coupable. Jalousie ne se laisse pas désarmer, et proteste qu’elle fera élever une forteresse pour défendre les rosiers et les roses, qu’elle y placera une tour, et dans cette tour enfermera prisonnier le traître Bel-Accueil. Peur tremble, comme on peut croire, et avec Honte sa cousine va réveiller Dangier, qui commençait à sommeiller ; elles lui reprochent sa négligence et sa paresse, et le pauvre Amant voit devant lui une perspective plus triste que jamais.
Or (maintenant) reviendront pleur et soupir
Et longue pensée sans dormir.
En effet, Jalousie construit sa forteresse, qui est décrite avec détail et accompagnée de tous les accessoires d’une place forte du moyen-âge. Jalousie y met garnison ; Honte, Peur, Mauvaise-Langue, gardent les portes ; Bel-Accueil demeure prisonnier dans la tour, où une vieille surveillante l’épie et le guette incessamment, et l’Amant se désespère.
Ici s’arrête le récit de maître Guillaume de Lorris. On ne saurait nier qu’en dépit de la fadeur inévitable dans un récit de galanterie allégorique, celui-ci n’offre un assez grand nombre de traits ingénieux et délicats. A ceux que j’ai cités dans le courant de la narration on pourrait en ajouter d’autres, par exemple, la peinture d’Avarice, près de laquelle étaient suspendues son voile et sa robe, qui avait bien vingt ans, et qu’elle tardait à mettre de peur de l’user, tandis qu’elle nouait bien fort sa bourse de manière qu’il fallût beaucoup de temps pour l’ouvrir.
L’ordre dans lequel les divers incidents du poème se succèdent est heureux : il y a de la finesse dans le rôle de Bel-Accueil, qui encourage et qui retient, de Dangier, que désarment Franchise et Pitié, mais qui, réveillé par Jalousie, revient plus redoutable ; de Honte, qui blâme tout bas Bel-Accueil en l’excusant. L’apparition de Raison est bien placée dans le moment où l’Amant lui donne beau jeu par sa déconvenue. C’est l’heure des réflexions. Enfin Vénus arrive assez à propos pour attendrir et enflammer un peu Bel-Accueil. Ces êtres allégoriques ont assez de vie et d’individualité. On peut voir en eux comme les types des différens personnages des romans de chevalerie. Bel-Accueil enfermé dans sa tour n’est-il pas semblable à une chatelaine sensible et opprimée ? et Dangier, le brutal Dangier, avec son visage terrible et sa massue, n’est-il pas le gardien farouche de la captive ou son époux félon ? Mauvaise-Langue et Jalousie ne sont-ils pas aussi des personnages obligés des romans de chevalerie ? ne représentent-ils pas ces déloyaux qui troublent presque toujours par leur malice le bonheur des amans ? On peut donc considérer cette première partie du Roman de la Rose comme une sorte de résumé allégorique et abstrait des poèmes chevaleresques du moyen-âge. Les mêmes types se sont conservés ensuite non-seulement dans la littérature romanesque, mais dans la littérature dramatique. Dangier est l’idéal des tuteurs depuis le seigneur de la Souche jusqu’au docteur Bartolo. Ami n’est-il pas, comme je l’ai dit, le confident obligé de tous les héros tragiques de notre scène ? et serait-ce trop pousser les choses de dire que Bel-Accueil s’appellera un jour Célimène ?
Mais, sans aller si loin, il est certain que cette manie de mettre l’amour en allégorie ne s’est pas arrêtée là. Le poème de Guillaume de Lorris n’est rien, à cet égard, en comparaison de l’Horloge amoureuse de Froissart. Dans cette allégorie technique, les êtres moraux représentés par les personnages du Roman de la Rose sont figurés par les diverses parties de l’horloge. Doux-Penser, Doux-Parler sont des pièces d’horlogerie. Désir est une roue ; Beauté, un plomb ; Plaisance, une corde. La tradition de l’amour chevaleresque, un peu surannée à la fin du XIVe siècle, s’engrène, pour ainsi parler, assez étrangement dans les progrès que faisait la mécanique au pays tout mercantile et à l’époque déjà un peu industrielle de Froissart.
Enfin plus tard la science de la galanterie a été figurée par une allégorie d’un nouveau genre, par une allégorie géographique dans la fameuse carte de Tendre de Mlle Scudéry. Il y a déjà dans le Roman de la Rose quelque peu de cette géographie allégorique. Ami enseigne à l’Amant la marche à suivre pour s’emparer du chastel où Bel-Accueil est enfermé :
Le chemin a nom Trop-Donner,
Folle Largesse le fonda.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Largesse laisserez à destre (droite),
Et tournerez à main senestre (gauche).
N’est-ce pas comme les recommandations faites à ceux qui voyagent dons le pays du Tendres ? « Prenez bien garde et consultez soigneusement la carte, car, si vous vous trompiez de chemin, et si, au lieu de passer par le village de Petits-Soins, qui est à droite, vous passiez par celui de Négligence, qui est à gauche, vous pourriez vous trouver tout à coup au bord du lac d’Indifférence. »
Si nous ne savons rien de Guillaume de Lorris, dont l’œuvre vient de passer devant nos yeux, nous n’en savons pas beaucoup plus sur Jean Clopinel, son continuateur, né à Meun-sur-Loire. Une anecdote grossière d’après laquelle, menacé de la vengeance des femmes qu’il avait outragées dans ses écrits, il ne leur aurait échappé qu’en disant à la moins chaste de frapper la première, n’a aucune authenticité, et a été prêtée à différens personnages [10] qui n’y ont peut-être pas plus de droit les uns que les autres. Il semble que ce ne soit rien autre chose qu’une parodie de la scène sublime de l’Évangile dans laquelle Jésus-Christ sauve la pécheresse en disant à ceux qui la voulaient lapider : « Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre. Attribuée à Jean de Meun, cette réponse prouve seulement l’opinion qu’on avait de sa présence d’esprit et de son mépris pour les femmes.
On raconte aussi qu’en mourant Jean de Meun laissa aux jacobins de Paris, sous la condition d’être enterré par eux, un coffre qui était censé contenir tout son avoir, et que, l’enterrement fait, le coffre, ayant été ouvert, se trouva ne renfermer que des ardoises couvertes de figures de géométrie, dernière espièglerie faite par notre poète aux moines, qu’il avait tant attaqués dans ses vers. Tel était l’homme, telle était du moins l’opinion qu’on avait de lui. Fausses ou vraies, ces deux anecdotes montrent ce dont on le croyait capable. Jean de Meun était donc un gausseur sans respect pour les femmes et pour les religieux. Il y paraîtra dans son livre.
De plus, Jean de Meun était un homme docte. Guillaume de Lorris, par le tour de ses idées, se rattache aux trouvères des XIIe et XIIIe siècles, dont il a recueilli les traditions de galanterie ingénieuse et délicate. Jean de Meun appartient déjà à la classe des versificateurs érudits du XIVe siècle. Le XIVe siècle, aube de la renaissance dont le XVe siècle fut l’aurore, vit naître en France un assez grand nombre de traductions des auteurs latins. Jean de Menu traduisit entre autres ouvrages, la Consolation de Boëce et le traité de Végèce sur l’Art militaire, souvent traduit et mille fois copié au moyen-âge, probablement à cause de son titre et parce que de re militari se rendait par livre de chevalerie. Il a composé aussi un poème théologique intitulé le Trésor, et un poème moral et satirique intitulé le Testament [11].
Tout cet ensemble de compositions et de traductions place Jean de Meun auprès des poètes savans du XIVe siècle. On doit s’attendre à trouver dans son œuvre l’alliance de la satire, à laquelle le portait son naturel, avec le savoir, ou du moins la prétention au savoir, qu était dans ses habitudes. Tel sera en effet le double caractère de la continuation du Roman de la Rose. Cette continuation paraît avoir été une des premières productions de son auteur. On peut y reconnaître un amusement de la jeunesse d’un savant grivois [12].
Le style de Jean de Meun forme un parfait contraste avec celui de Guillaume de Lorris. Autant celui-ci était coulant, parfois faible à force d’être doux, languissant à force d’être langoureux, autant le langage de Jean de Meun est rude, vif, emporté, en quelques endroits âpre, lourd, obscur. Le mérite de la première partie du Roman de la Rose, c’était la grace et la finesse ; le mérite de la seconde, c’est la vigueur et l’audace. C’est un joyeux moine qui prend la parole après un troubadour dameret. On croit voir l’aimable Jehan de Saintré remplacé ainsi qu’il le fut dans le cœur de la Dame des Belles Cousines par un rival robuste et gaillard comme Damp abbé.
Je vais continuer l’analyse du Roman de la Rose. Les difficultés augmentent en avançant, car Jean de Meun, au lieu de suivre comme son devancier le fil du récit, s’en écarte sans cesse pour aller chercher une foule de narrations, d’enseignemens, de digressions épisodiques ; bien souvent il oublie son sujet pour traiter de tous les sujets ; il intercale des allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires [13]. Jean de Meun a dit :
Bon fait prolixité fuir.
Jamais auteur n’observa plus mal son propre précepte ; mais, parmi cette multitude d’épisodes, nous trouverons des passages beaucoup plus curieux et même des morceaux de poésie beaucoup mieux frappés que tout ce qu’a pu nous offrir le doucereux Guillaume de Lorris. Selon M. Leroux de Lincy, ce dernier avait terminé le poème et lui avait donné un dénouement heureux. Amour emblait les clés de la tour où nous avons laissé Bel-Accueil et les remettait à l’Amant [14]. S’il en est ainsi, Jean de Meun a retranché le dénouement pour pouvoir continuer à sa manière l’œuvre de Lorris, ou plutôt pour rattacher un poème de sa façon à un poème dont la renommée était établie ; il a fait comme ces empereurs romains qui coupaient la tête à une statue d’Apollon et de Mars et la remplaçaient par leur propre effigie.
Au moment où commence le récit de Jean de Meun, l’Amant est au pied de la tour où Bel-Accueil est enfermé. Ce ne sont plus les molles effusions et les tendres désespoirs auxquels Lorris nous avait accoutumés ; Jean de Meun s’annonce par un accent plus résolu. Le désespoir ne va point à l’humeur délibérée du joyeux continuateur ; au contraire, il se réconforte par l’espérance. Sur ces entrefaites reparaît Raison, personnage qui semble de son goût plus qu’il n’était du goût de Lorris. Il l’appelle l’avenante, la belle, et l’écoute avec beaucoup de complaisance et de patience, car elle parle longtemps. Raison, qui discourt comme un scolastique, étale une longue suite d’antithèses sur l’amour et conclut par ces deux vers d’une concision énergique :
Si tu le suis, il te suivra,
Si tu le fuis, il te fuira.
L’Amant, au lieu de défendre Amour attaqué par Raison, se borne à prier celle-ci de le définir, et Raison répond par une dissertation sur toutes les sortes d’amour. Évidemment Jean de Meun ne laisse accuser l’Amour que parce qu’il faut bien suivre la donnée du poème ; attendez un peu, il montrera plus que de l’indulgence à cet égard. Du reste, à ce propos, il parle de l’amitié, de la fortune, des vers dorés de Pythagore, des marchands, des médecins, des mauvais prédicateurs, des avares, et paraît beaucoup moins occupé d’attaquer le dieu Amour que de conseiller la modération des désirs et une sagesse pratique dans le goût d’Horace. La Raison est ici le bon sens profane et positif exposant des maximes sensées, qui n’ont rien à faire ni avec la théologie d’une part, ni de l’autre avec la morale chevaleresque. Il y a des vers spirituels sur l’argent, sur Pécune, qui se venge
Des serfs qui la tiennent enclose ;
En paix se tient et se repose,
Et fait tous les méchans veiller
Et soucier et travailler.
Il y a des vers hardis sur le roi, qui n’est pas le maître de ses hommes, mais plutôt est leur, qui leur appartient :
…Car, quand ils voudront,
Leur aide au roi retireront ;
Et le roi tout seul restera
Sitôt que le peuple voudra.
Raison revient à parler de l’amour, mais cet amour n’est pas le dieu de Guillaume de Lorris ; c’est l’amour universel, l’amour abstrait. Il faut l’entendre un peu largement, dit Raison ; et, usant des termes de l’école, il faut, dit-elle, aimer en généralité et laisser spécialité. Une véritable discussion scolastique s’engage entre Raison et l’Amant, devenu dialecticien. — Lequel vaut mieux, dit-il, de cet amour dont vous parlez ou de la justice ?
RAISON. : La bonne amour mieux vaut.
L’AMANT. : Prouvez.
RAISON. : Volontiers.
Et l’argumentation s’engage dans les formes. Raison fait son syllogisme, et l’Amant dit encore :
Prouvez, avant d’aller plus loin.
Raison finit par engager l’Amant à la prendre pour son amie. Il sera comme les philosophes de l’antiquité, comme Socrate, qu’Apollon déclara le plus sage des hommes, comme Héraclite et Diogène. Il sera au-dessus des caprices de la fortune. Raison parle de Néron, de Crésus, de Mainfroi et de Conradin, de Priam, de Darius et de Sisigambis. Le souvenir de la Rose n’apparaît que de loin en loin au milieu de toute cette érudition. Mais l’Amant se lasse bientôt des discours de Raison et le lui confesse ingénument. Raison, piquée, le quitte ; il se ressouvient alors d’Ami, son confident. Ami, qui a de l’expérience, lui promet qu’il reverra Bel-Accueil :
Puisque tant s’est abandonné,
Que le baiser vous fut donné,
Jamais prison ne le tiendra.
Ami conseille à l’Amant de rendre ruse pour ruse, car la morale de Jean de Meun ne connaît guère les scrupules. Voici de ses maximes : « On doit mener en l’embrassant son ennemi pendre et noyer par de douces paroles, par des caresses, si on n’en peut venir à bout autrement. » Et plus loin :
Promettez fort sans délayer (tarder)
Comment qu’il aille du payer.
« Agenouillez-vous, dit-il, les mains jointes, et pleurez ; et si vous ne pouvez pleurer véritablement, simulez les larmes, écrivez, gagnez les portiers du castel. » La suite des conseils d’Ami est pleine de décision et d’énergie, l’auteur n’a rien d’un Céladon transi. Souvent il traduit l’Art d’aimer d’Ovide et lui emprunte par exemple la recommandation que fait celui-ci d’avoir soin de perdre quand on joue avec ce qu’on aime. En somme, ses leçons sont fort différentes des enseignemens délicats que le dieu Amour donnait à Guillaume de Lorris. L’Amant résiste un peu à ces doctrines, il rougirait de montrer une déférence hypocrite pour ses ennemis ; il veut les combattre en face. Mais Ami lui propose d’autres moyens de succès, qui peuvent se ramener aux argumens irrésistibles de Basile, dont la théorie, comme on voit, est ancienne. Nous n’en sommes pourtant pas revenus aux vertus chevaleresques parmi lesquelles nous avons vu, dans la première partie, Largesse, comme il convenait, figurer au premier rang. Ami conseille une générosité très prudente : faites, dit-il, de beaux petits dons raisonnablement ; ces beaux petits dons, qui ne ruinent pas, sont par exemple des fruits dans leur primeur, et si vous les avez achetés dans la rue, ajoute le subtil conseiller, dites qu’ils vous ont été donnés et qu’ils viennent de bien loin. Ami ajoute : Il ne faut pas trop se fier à la beauté, car, comme le dit Jean de Meun, avec une grace qui ne lui est pas ordinaire, beauté ne dure guère.
Sitôt a faite sa vesprée (soirée),
Comme florettes en la prée (la prairie).
Il faut avoir du sens ; le sens fait compagnie à l’homme jusqu’au bout, et s’accroît avec les ans. Ici est intercalée sans beaucoup d’à-propos une peinture de l’âge d’or toute païenne, et dans laquelle sont nommés comme des êtres réels
Zéphirus et Flora sa femme,
Qui des fleurs est déesse et dame.
Alors l’amour était libre et le mariage n’existait pas. De là Jean de Meun prend occasion d’attaquer le mariage, et allègue l’autorité de plusieurs auteurs, entre autres d’Héloïse refusant à Abeilard de l’épouser. L’humeur misogyne de Jean de Meun, après s’être ainsi déployée à grand renfort d’exemples, finit par se résumer dans ces deux vers :
Mieux m’eût valu m’être allé pendre,
Le jour où je dus femme prendre.
Cette déclamation anti-féminine se soutient avec assez de verve pendant environ neuf cents vers. Elle est placée dans la bouche d’un mari jaloux, et se termine par une grêle de coups. Ami, continuant son discours et revenant à l’âge d’or, dont l’imprécation du jaloux contre les femmes l’a beaucoup écarté, raconte l’origine de la royauté dans ces vers assez crus :
Un grand vilain entre eux élurent
Le plus ossu de quant qu’ils furent,
La hardiesse tant vantée du vers de Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux,
doit s’humilier devant celle de Jean de Meun. Au fond c’est la même idée. Par la bouche du confident, le poète continue à donner aux hommes des conseils sur la manière de s’assurer le cœur des femmes, tous dictés par le même esprit satirique ; il affirme, il est vrai, ne point parler des bonnes, mais il ajoute qu’il n’en a pas encore trouvé une. L’immense discours d’Ami se termine enfin, et l’Amant se met en campagne pour aller pratiquer le conseil qu’on lui a donné de s’aider de Richesse ; Richesse le reçoit d’un air superbe, comme une dame accoutumée à commander, et lui fait une peinture du château de Folle-Largesse et de ceux qui l’habitent, que termine assez spirituellement cette pensée : Je les y convoie joyeusement, dit Richesse ;
Mais Pauvreté les reconvoie
Froide, tremblante et toute nue ;
J’ai l’entrée, et elle a l’issue.
Richesse fait aussi une peinture affreuse de Pauvreté, et de Faim, sa chambrière, qui éveille Larcin, son fils, quand il sommeille, et l’excite au mal. C’est le male suada fames de Virgile traduit par une allégorie qui ne manque pas de vigueur. L’Amant, qui est brouillé avec Richesse, ne peut rien obtenir d’elle, et il est de nouveau prêt à se désespérer, quand Amour vient lui rendre courage. Mais il commence par tancer son vassal, qui a prêté l’oreille à Raison, son ennemie. L’Amant se hâte de promettre qu’il ne l’écoutera plus ; Amour, content de lui, promet d’entreprendre le siége du château où Bel- Accueil est enfermé. En effet,
Toute sa baronnie il mande,
Les uns prie, aux autres commande.
Distinction qui devait trouver son application dans les mœurs féodales.
Avec les personnages obligés qui accompagnent toujours Amour, comme Oiseuse, Noblesse-de-Cœur, Franchise, Largesse, Courtoisie, paraissent ici quelques personnages nouveaux, Bien-Céler, Abstinence-Contrainte, Faux-Semblant, qui les amène, et Barat (le Dol), qui eut pour mère Hypocrisie. Ces personnages sont odieux à l’auteur, et Amour a de la peine à les souffrir en sa présence. Ils sont entièrement étrangers aux idées de galanterie sur lesquelles roulait la donnée primitive du poème ; mais Jean de lfleun, qui se soucie peu de galanterie, et qui a maille à partir avec l’église, a eu soin de les introduire, et ne les oubliera pas.
Amour harangue ses barons, et, dans cette harangue, Jean de Meun fait prédire la composition du Roman de la Rose et sa propre naissance ; les barons répondent aux exhortations de leur chef en exposant le plan de la bataille. Faux-Semblant et sa compagne attaqueront la porte de derrière, que Mauvaise-Langue tient et garde avec ses Normands, ou ses Flamands, selon les inimitiés nationales des copistes du manuscrit. Courtoisie et Largesse montreront leur prouesse contre la vieille qui garde Bel-Accueil ; Délit et Bien-Céler, c’est-à-dire Plaisir et Mystère, iront briser la cervelle à Honte ; mais surtout que Vénus soit présente à l’assaut.
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