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Lorsque Boccace, A. del Castagno (1313-1375) écrit le Décaméron (1349-1351), il a derrière lui quelques œuvres latines, mais aussi toute une production lyrique et narrative : romans en vers (comme le Teseida, le Filostrato, le Ninfale fiesolano), en prose (le Filocolo, l'Elegia di Madonna Fiammetta) ou en vers et prose (le Ninfale d'Ameto). Le Décaméron marque l'entrée d'un genre nouveau, la nouvelle en prose, dans la littérature européenne en langue vernaculaire. Certes, les récits ou anecdotes ne manquaient pas dans la littérature religieuse en latin ou en vulgaire, notamment dans les sermons, mais ils y jouaient un rôle subalterne d'illustration. À la fin du xiiie siècle, le Novellino, recueil compilé par un Toscan, était destiné à la récréation d'un public ayant « le cœur noble et l'entendement subtil ». Mais ces épures linéaires, habilement réduites à l'essentiel (Boccace leur a emprunté certaines trames), restent plus proches des anecdotes de l'auteur latin Valère Maxime que de la nouvelle moderne, où les motivations et le statut social des personnages jouent un rôle important.
1. La peste à Florence
À l'instar du Canzoniere de son ami Pétrarque (1304-1374), cet ouvrage n'est pas un recueil mais un livre, conçu pour couvrir un vaste terrain sur le plan du récit mais aussi des problèmes sociaux et moraux. Le « cadre » est la relation du séjour à la campagne de sept jeunes femmes et de trois hommes, qui fuient la grande peste de 1348 sévissant à Florence où ils décideront par la suite de rentrer. Une parenthèse donc, dont la séance de contes est chaque jour le moment culminant, suivi de chants et de danses. Cependant la peste, longuement décrite dans l'Introduction, demeure à l'arrière-plan des nouvelles, qui veulent être aussi des leçons de lucidité, d'humour, de sagesse tolérante et de « bon gouvernement » de l'individu dans un monde opaque et violent dont le fléau a révélé la fragilité en brisant tous les liens familiaux, sociaux, et toutes les normes morales : « Car, non seulement les gens mouraient sans une nombreuse assistance féminine, mais beaucoup d'entre eux quittaient cette vie sans témoins, et à un très petit nombre étaient accordées les pitoyables plaintes ou les larmes amères de leurs proches. En échange, on s'habituait généralement à rire, à plaisanter, à festoyer ensemble : les femmes, oublieuses de leur bonté naturelle, avaient fort bien appris ce comportement utile à leur santé. »
Boccace n'a pas inventé le cadre narratif qui préside au Décaméron. Mais chez lui celui-ci est contemporain, et aussi fonctionnel : il institue un point de vue sur le monde raconté, même si le groupe des conteurs reste fortement stylisé. Boccace figure aussi dans le texte comme « auteur », c'est-à-dire compilateur et rédacteur de nouvelles « racontées par d'autres ». La Préface expose ses motivations : il entend apporter une distraction instructive aux dames qui souffrent de l'amour et, à la différence des hommes, ne disposent d'aucun dérivatif. La conclusion de l'auteur prend congé d'elles et expose une défense du livre, sur le plan moral et artistique. Plus inattendue, l'irruption de l'auteur au début de la « IVe Journée », où Boccace revendique la dignité d'une littérature d'agrément qui doit trouver sa place dans la vie civile, à l'ombre de la haute culture latine.
2. Une encyclopédie des récits
À partir de la « IIe Journée » et à l'exception de la « IXe Journée », les nouvelles sont regroupées par thèmes moraux (la Fortune, l'intelligence humaine, la libéralité), schémas narratifs (les mauvais tours), ou exemples de discours (les mots d'esprit) ; les histoires d'amour sont classées selon leur dénouement heureux ou tragique. À l'intérieur de cette structure assez lâche, Boccace s'inspire de la tradition orale et de la chronique contemporaine, de récits latins (Apulée), des romans ou lais en langue d'oïl, des Vidas occitanes, des fabliaux ou même des anecdotes édifiantes. Toutes ces sources, souvent parodiées, peuvent s'entrecroiser dans un même récit. Le critère qui fond l'ensemble est celui de la vraisemblance, associée à une rigoureuse logique narrative, où chaque information trouve sa fonction. Ce qu'on appelle le « réalisme » de Boccace est une savante injection d'éléments référentiels qui fait de chaque trame, même archiconnue, un cas particulier, selon une vision laïque du monde où les forces de la nature et les jeux de la Fortune mettent à l'épreuve l'individu, sans que la Providence daigne se manifester clairement.
Le Décaméron constitue ainsi une encyclopédie des formes de la nouvelle allant du bref apologue au long récit d'aventures, en passant par la comédie familiale ou la farce. Très cicéronienne dans les exordes, l'écriture varie de tempo selon la nature et la rapidité de l'action, et se colore de langue parlée dans les dialogues familiers. Aussi le Décaméron, modèle de langue, fut-il un modèle de situations et de « phrasé » pour la comédie italienne de la Renaissance.
Claudette PERRUS
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