Le Chevalier de la Charrette est avant tout la quête initiatique de Lancelot pour parvenir à délivrer la reine Guenièvre, qui a été enlevée. C’est aussi un roman de l’amour adultère entre Lancelot et la reine, un amour impossible pour lequel Lancelot est prêt à tous les sacrifices. Chrétien de Troyes n’a pas entièrement inventé le sujet, que l’on retrouve dans des légendes ou traditions antérieures. Un récit gallois, la "Vita Gildae" de Caradoc de Lancarfan évoque déjà l’enlèvement de Guenièvre. Dans "l’Historia regum Britanniae" de Geoffroy de Monmouth ou bien encore dans le "Roman de Brut" de Wace, qui sont les deux textes fondateurs de la légende arthurienne, l’histoire se termine là aussi par une sorte de double trahison, Mordred s’emparant du trône et de l’épouse du Roi. Enfin, un roman en vieil allemand, le "Lanzelet" d’Ulrich von Zatzikhoven raconte comment Lancelot a été enlevé par une fée des eaux, puis est devenu à la cour d’Arthur, le champion de Guenièvre. En faisant de Lancelot, l’amant de la Reine, Chrétien innove.
Le roman commence par l’arrivée de Méléagant à la cour du Roi Arthur. Il lance un défi au Roi dont l’enjeu est la libération des habitants du royaume de Logres qu’il détient comme captifs sur ses terres, à condition qu’un de ses chevaliers à qui sera confieé la reine parvienne à le vaincre. Le sénéchal Keu ne parvient pas à relever le défi, la reine Guenièvre est donc enlevée par Méléagant en pays de Gorre. Le chevalier Lancelot qui aime Guenièvre, part à sa recherche, et subit de multiples épreuves. Il subit d’abord l’humiliation de la Charrette, puis remporte avec succès toute une série d’épreuves : le lit défendu, le gué périlleux, le cimetière futur, le combat contre le chevalier orgueilleux ; il franchit enfin le terrible Pont de l’Epée. Motivé par l’amour, Lancelot défait Méléagant et délivre Guenièvre. Après d’intenses turpitudes amoureuses, Lancelot et Guenièvre passe une nuit passionnel ensemble. Lancelot repart ensuite vers de nouvelles aventures mais il est trahi et emprisonné. Il parvient malgré tout à participer en secret au tournoi de Noauz où il se distingue par son courage, sa vaillance et son implacable soumission à la reine. Il est ensuite emmuré vivant dans une tour par Méléagant. Une tour dont il parvient finalement à s’échapper pour effectuer un retour triomphal à la cour du roi Arthur et d’affronter Méléagant dans un dernier combat. Un combat de haute lutte qu’il remporte en le décapitant froidement.
Chrétien de Troyes a parsemé son œuvre de signes qui étaient parlant pour ses contemporains, qui disposaient, par tradition, de tout un jeu de correspondances que nous avons perdu. Cette œuvre comme toutes les grandes œuvres médiévales avait un sens, une orientation profonde, car au Moyen Age, la littérature, comme l’univers, est « orientée ». Longtemps on a vu dans ce roman qu’une glorification de la "fine amor", de l’amour courtois en somme mais il est intéressant de s’attarder sur la place de la violence dans ce roman. Car même si la violence fait partie du décor habituel des romans médiévaux, Chrétien lui donne une place prédominante et l’aborde sous de nombreux angles. Il y a fort à penser que cette violence est là pour satisfaire les besoins et les attentes de son public, non pas de la comtesse Marie de Champagne mais des jeunes nobles, futurs chevaliers à qui il présente un Lancelot, modèle de vertu et parangon des valeurs chevaleresques. A travers ce roman, nous allons donc voir comment se manifeste la violence au Moyen Age et la manière dont elle est perçue.
Un environnement âpre et violent
Dès le début du texte, Chrétien de Troyes nous dépeint un monde violent. On a l’impression que la violence débarque dans le Royaume de Logres jusqu’ici pacifié avec l’intrusion de Méléagant, fils du roi Bademagu du royaume de Gorre. Dans ce roman, Logres et Gorres sont séparés par une rivière presque infranchissable, frontière humide traditionnelle dans la mythologie celtique,
seuls deux ponts redoutables permettent de la franchir. Et la violence envahit le royaume de Logres dès la première scène, une violence verbale et gestuelle avec l’attitude de Méléagant. Ce dernier se permet de défier le roi « sans le saluer » nous dit-on . Son manque de politesse contraste très nettement avec le raffinement et la courtoisie de la société de cour du roi Arthur, en particulier avec les conversation des « belles dames courtoises habiles à parler en langue française » L’insolence de Méléagant est sans limite lorsqu’il s’adresse au Roi : « Sache le bien, tu mourras sans jamais pouvoir leur venir en aide »
Ces propos irrévérencieux sont déjà un premier défi lancé au Roi, Méléagant veut montrer qu’il ne craint personne. Chrétien de Troyes montre aussi la différence entre quelqu’un de civilisé et une autre dont le comportement se rapproche plus de celui d’un barbare. Méléagant va propager cette macule qu’est la violence un peu partout, dès lors, dès que dans la narration, on se rapprochera de sa personne, il y aura des traces de brutalités, d’affrontements ou d’emportements. Lorsque l’on retrouve la trace du sénéchal Keu : « Tandis qu’ils approchaient ainsi de la foret, ils en voient sortir le cheval de Keu, qu’ils ont reconnu. Ils ont aussi vu que les rênes de la bride étaient rompues toutes deux. Le cheval venait tout seul, l’étrivière tachée de sang, et à l’arrière de la selle, l’arçon brisé était en triste état. » et « Il retrouva mort le cheval qu’il avait donné au chevalier et vit le sol tout piétiné par les chevaux et, tout autour, un amas de lances et d’écus brisés. De toute évidence, une grande bataille avait pris place entre plusieurs chevaliers… » . Chrétien de Troyes prend la peine de détailler chaque élément, les traces de sang, la position de l’arçon, les marques au sol comme pour accentuer le réalisme de la scène, comme pour mieux nous acclimater à l’atmosphère de violence que nous allons connaître par la suite dans le royaume de Gorre. La violence ne tient pas de l’exceptionnel comme le prouve la Charrette. Sa présence montre qu’il y a des « criminels » , des « assassins » à châtier. Mais cela démontre aussi, que les gens sont habitués à côtoyer la violence puisque la Charrette est un instrument de torture répandue « dans chaque bonne ville ». Lorsque le nain fait déambuler Lancelot attaché à la Charrette, on voit que la foule y est habituée, elle se met à l’injurier de manière naturelle et pose au nom toutes sortes de questions comme pour connaître le spectacle qui allait avoir lieu, « Le chevalier s’entend dire bien des injures et des paroles de mépris. Tous demandent : « A quel supplice livrera t-on ce chevalier ? Sera-t-il écorché ou bien pendu ? Noyé ou brûlé sur un bûcher d’épines ? Dis-nous nain, dis, toi qui le traînes : de quel crime l’a-t-on trouvé coupable ? » . Chrétien de Troyes a voulu dépeindre cette permanence de la violence, malgré l’affermissement du pouvoir royal, il y a toujours un risque de razzia, les paysans sont jamais pleinement en sécurité.
Le récit donne l’impression que le danger peut survenir de n’importe où, comme par exemple lorsque Lancelot est attaqué dans son lit : « A minuit, des lattes du toit, une lance jaillit comme la foudre, le fer pointé en bas dans la visée de coudre par les flancs le chevalier à la couverture, aux draps blancs et au lit, là où il était couché ! ». De même le climat d’insécurité demande donc une attention permanente, lorsque Lancelot près du gué pense à la Reine Guenièvre, il est attaqué : « Il lance alors son cheval au galop, puis le pousse au grand galop, et vient le frapper au point de l’abattre, tout à plat au beau milieu du gué. » -
Il y a l’idée d’une attaque gratuite, non motivée et non légitime puisque son assaillant a un statut inférieur : « Vassal, lui cria t-il, pourquoi m’avez-vous frappé, dites le moi, alors que je ne vous savais pas devant et que je ne vous avais causé aucun tort ? » . Nous pouvons noter également que deux types de violences se conjuguent, la violence verbale faite d’injures, de manque de politesse et de respect qui sert bien souvent de déclencheur à la violence gestuelle. La violence verbale précède donc la violence gestuelle. Le défi et les injures annoncent un combat arbitraire, sans motif légitime. Au moment de franchir, le Passage des Pierres, Lancelot est accueilli par des « termes injurieux » que rien ne semble justifier : cette agressivité à l’état pur fonctionne comme un écho aux forces du mal qui dominent le pays où a pénétré notre héros. On peut aussi ajouter l’épisode , où un chevalier dispute la possession d’une jeune fille à Lancelot. Par l’utilisation répété du pronom personnel « je », il se met en avant, et assène à Lancelot, une provocation verbale, avant enfin d’en venir aux armes. Face à cette assurance excessive, le héros incarne la mesure, la tempérance. « Sans se vanter », il relève le défi en invitant son adversaire à modérer son langage : « Evitez de parler en l’air et gardez plus de retenue dans vos propos » . Lancelot répond dans un style impersonnelle, où le « je » s’efface devant le droit , il légitime son intervention.
Le mauvais usage de la violence
La violence mal employée provient d’une incapacité à se maîtriser. L’orgueil en est souvent le responsable. Au Moyen Age, la colère est considérée comme une des manifestations de Satan, c’est un piège que le diable tend aux hommes pour les faire chuter. Le recours à l’injure et à la violence gratuite traduit une faiblesse morale, à laquelle même les meilleurs chevaliers ne résistent pas toujours. On le voit à la fin du roman, Lancelot est incapable de retenir sa « haine » et cède à la violence verbale : « Venez par là, je vous défie ! » . La violence gestuelle qui naît souvent de l’orgueil prive l’homme de toute dignité et le rabaisse à l’animalité. Incapable de limiter ses pulsions, il assouvit son instinct de violence à la manière des bêtes, sans le contrôle de la raison.
Chrétien suggère cette animalisation avec le mot « rage ». Une rage qui entraîne « la colère » , la « folie » et toute forme « d’égarement ». Aveuglé par sa fureur, Méléagant refuse de cesser le combat lorsque la reine Guenièvre le lui demande, il doit être « éloigné » de force , maîtrisé comme un animal rebelle. Bien plus, au cours de son dernier duel avec Lancelot, Méléagant, qui a perdu sa main et plusieurs dents n’implore pas sa grâce, la violence mal employée se retourne contre celui qui l’exerce. Il y a des hommes qui font usage de leur force pour contraindre les femmes.
Chrétien de Troyes l’évoquait abondamment dans le Conte du Graal, il le fait également dans le Chevalier de la Charrette. On le voit avec la complainte d’une femme : « A l’aide ! A l’aide ! Chevalier, tu es mon hôte ! Si tu ne me débarrasses de cet homme sur le champ,je ne trouverai personne pour le faire, et si tu ne te portes vite à mon secours, il me déshonorera sous tes yeux. C’est bien toi seul qui dois te coucher avec comme tu m’en as donné l’assurance. Celui-ci va-t-il donc faire sa volonté de moi, sous tes yeux, et me forcer ?... » .
La violence traduit bien évidemment, elle aussi, une pulsion mal contrôlée. Le viol est une réalité qui parcourt la société médiévale, il est « fréquent » et même parfois réalisé « en public pour que la femme soit ensuite répudié en raison de son déshonneur » . Dans un monde essentiellement masculin et guerrier, la femme est une proie à la merci de l’homme. Chrétien de Troyes montre les failles et les ombres de l’amour courtois où la femme domine son vis-à-vis. Le chevalier réclame la demoiselle comme un objet, « Monseigneur le chevalier, voyez vous cet homme qui vient à notre rencontre tout en armes et prêt à la bataille ? Il croit pouvoir sans faute m’emmener sur l’heure avec lui, sans résistance aucune » Si la présence de Lancelot l’empêche de passer à l’acte, il n’en est pas de même un peu plus tôt : « droit devant lui, il a le spectacle de la demoiselle renversée par un chevalier qui la tenait en travers du lit, amplement retroussée » et « Il voit de quelle façon ignominieuse l’autre tenait la demoiselle dénudée jusqu’au nombril. » Cela provoque chez Lancelot de la honte et l’oblige à intervenir. Il y a une sorte de fascination des romanciers médiévaux pour ces scènes de viol. Il ne faut pas y voir un voyeurisme malsain mais plutôt un procédé scénaristique qui permet au héros d’intervenir. Les femmes doivent être attaqués pour que des chevaliers s’illustrent en les défendant. Le viol est un leitmotiv pour le chevalier au même titre qu’un défi. Cette violence illégitime justifie et rend licite l’intervention du héros. D’ailleurs pour le second cas , on apprend qu’il s’agit d’un simulacre pour jauger la vaillance de Lancelot.
Un autre acte est cité et décrit par Chrétien de Troyes, il s’agit du suicide. Certes il peut être légitimé mais il est condamné par l’Eglise et il est considéré comme un acte irréfléchi. Dans le roman, ce sont les deux amants qui sont tentés par cette entreprise. D’abord Guenièvre croyant que Lancelot est mort : « Elle a manqué de se donner la mort au moment même où sur Lancelot elle apprend la nouvelle mensongère mais qu’elle croit véritable » . Ce qui est intéressant, c’est la raison pour laquelle la reine veut se donner la mort. Elle se sent responsable de ce qui est arrivé car elle a accueilli froidement Lancelot, elle est dès lors : « prête à se tuer sans retenue, souvent elle se prend à la gorge » . Chrétien de Troyes montre ironiquement la violence que peut engendrer l’amour avec les monologues de la Reine : « Je lui ai sur l’heure, arraché la vie avec le cœur. Voila les deux coups qui l’ont tué, aucun autre soudard ne l’a tué » . Il nous montre que tout sentiment non canalisé même le plus pur, peut amener au plus grand désastre.
Les qualités d’un bon chevalier, c’est avant tout, la tempérance et la maîtrise de soi. Une maîtrise que Lancelot a du mal lui aussi à trouver quand il croit que la Reine s’est donné la mort : « Il fut désespéré au point de prendre en dégoût sa vie et de vouloir sans tarder se tuer » et : « J’espère ainsi que la Mort en sera réduite malgré elle à m’ôter la vie », « Il ne veut pas vivre une heure de plus » . Cette violence retournée contre soi-même va à l’encontre de la morale chrétienne. Mais l’auteur ne semble pas la condamner du point de vue religieux. Pour lui, le suicide viole plutôt la morale civique car c’est un acte égoïste, c’est une fuite en avant sans égard pour son entourage.
La reine Guenièvre manque de solidarité envers son peuple et devant les efforts consentis pour la libérer. Lancelot priverait quand à lui, le roi Arthur d’un de ses chevaliers et il manquerait à ses obligations de vassal. Le suicide est donc condamné car il trop irréfléchi. La société médiévale est une société de la justification, toute entreprise politique ou martiale doit être fondée sur des arguments viables. On peut voir que dans les combats entre chevaliers, il y a là aussi besoin d’une justification pour engager le conflit. Sans cela, il n’y a pas de raison de combattre comme on le voit lors du passage des pierres : « Les soldats bondissent avec leurs haches mais ils le manquent volontairement, car ils n’ont aucune envie de faire du mal à son cheval ou à lui-même. » et Lancelot passe sans avoir recours à la violence, « aussi néglige t-il de tirer son épée » .
Une violence codifiée et légitimée
Nous avons vu combien le royaume de Gorre se distinguait dans le récit par l’abondance des scènes de violence en tout genre, bien souvent injustifiée. Le royaume d’Arthur est lui aussi marqué par la violence mais une violence justifiée et codifiée par le droit coutumier et les lois judiciaires. Il faut bien comprendre que la violence en tant que telle n’est pas considérée comme négative. Les chevaliers ont besoin de la violence et y ont recours. Il faut cependant qu’elle soit légitimée, la justice médiévale autorisant le recours à la violence pour punir la violence. Et dans ces interventions, Lancelot justifie toujours son intervention. Il est profondément surpris quand il est attaqué sans raison sur le gué. L’institution de Paix de Dieu mise en place à l’initiative des évêques d’Aquitaine à partir du concile de Charroux en 989 est là pour régulariser les situation de violence, conséquence de la « crise châtelaine » du XIeme siècle.
Les pillages à l’étranger (ost) font désormais place à des guerres entre seigneurs. Les pillages sont détournés à l’extérieur de la chrétienté, la prédication de la croisade est la suite logique de ce mouvement.. On voit donc l’importance que requiert la justification de la violence. Chrétien de Troyes se base sur les acquis et les codes de la tradition épique. L’usage des armes n’est pas toujours chevaleresque bien au contraire. Comme dans le Conte du Graal, Chrétien de Troyes montre que la chevalerie loin de combattre la violence, y est souvent intimement liée. Lancelot rencontre sur son chemin des personnages qui enfreignent les valeurs et les codes de la chevalerie. Ce sont des anti-modèles tel Méléagant par exemple que Lancelot véritable parangon des valeurs chevaleresques parvient à vaincre car son combat est légitime et ses valeurs morales véritables.
La chevalerie a une propension à se dégrader, à ne pas être accomplie correctement, c’est en ce sens que l’on comprend l’objectif du roman, poser les bases d’une chevalerie épurée de ces défauts. Une chevalerie qui maîtrise et canalise la violence et non pas le contraire. Mais ce qui est également très intéressant et sur lequel s’étend largement Chrétien, c’est la codification des affrontements. Chaque combat obéit à un rituel précis dans les récits de notre auteur, tout commence d’abord à la lance et, celle-ci rompue, se poursuit à l’épée. La chute de cheval n’est jamais dégradante : elle témoigne seulement de la violence du combat. « Ils foncent alors l’un sur l’autre de toute la vitesse de leur chevaux. Celui qui devait défendre le gué est le premier à porter l’attaque et il le frappe avec une telle violence que sa lance, est à coup sur, mise en pièces. Mais le coup qu’il reçoit en retour l’expédie dans le gué, tout à plat, au fond de l’eau, qui se referme sur lui ! » Le combat à la lance par la vitesse et la charge des chevaux décuplent la violence du choc et bien souvent, les lances n’y résistent pas. Par contre quand la lance n’est pas contrée, elle peut être fatale à l’opposant : « Le chevalier se lança aussitôt en direction de la mêlée. Il rencontre un chevalier qui vient sur lui, il engage la joute et l’atteint dans l’œil d’un coup si violent qu’il l’abat mort. »
Le second exemple suit lui aussi le même scénario mais Chrétien s’attache scrupuleusement à décrire, les coups portés par l’un et l’autre. La « mort », le « sang » mais aussi les termes « violent », « cruel » sont autant d’éléments que l’on retrouve pour décrire l’intensité de l’affrontement. : « Aussitôt qu’ils se voient tout deux, ils piquent à bride abattue l’un vers l’autre, et ils s’attaquent avec impétuosité en se portant avec leurs lances de tels coups qu’elles se sont pliées en arc et qu’elles volent tous deux en éclats. A coups d’épées ils dégrossissent leurs écus, leurs heaumes, leurs hauberts, ils fendent les bois, brisent les fers, s’infligeant de multiples blessures ; dans leur rage, les coups dont ils se payent semblent obéir aux termes d’un contrat ! Mais très souvent leurs épées en glissant, atteignent la croupe des chevaux où elles s’abreuvent de gorges de sang car ils les enfoncent jusque ans les flancs, les abattant tous deux morts. Après leur chute sur le sol, ils vont s’attaquer à pied l’un l’autre et ils se haïraient à mort qu’en vérité ils ne se livreraient pas d’assauts plus sauvages à coups d’épée…Il n’y avait pas de coups ratés mais de vrais coups et un combat farouche, impitoyablement cruel ! » . Enfin lors du combat contre Méléagant : « Piquant des deux, dans l’élan ils enfoncent de deux bons bras leurs lances dans les écus, si bien qu’elles volent en éclats et se brisent comme du menu bois »
Pour récapituler, on peut dire que dans cette violence codifiée, rien n’est laissé à l’arbitraire, deux phases se succèdent. La première charge où les adversaires montés sur leurs chevaux, s’affrontent de leurs lances, qui est suivie, lorsque celles-ci sont brisées, d’une lutte à terre au moyen d’épées. L’affrontement final contre Méléagant est encore plus marquant en ce sens, car les propos sont parfois très crus et ne sont pas sans être teintés d’une certaine ironie : « Il fonce sur lui, croyant le surprendre mais Lancelot a bien pris garde avec son épée bien tranchante, il l’entame d’un tel coup de taille qu’avril et mai passeront avant qu’il se remette. Il lui rentre dans le nasal dans les dents, dont trois se trouvent brisées ». La description de Chrétien est donc parfois en elle-même violente par l’emploi de termes durs, incisifs et marquants : « bien certain de lui fendre en deux le crâne jusqu’aux dents ». On sent qu’il n’y a pas de scrupules à décrire les scènes avec le maximum d’authenticité, peut être pour accroître la véracité du récit mais surtout pour mettre en valeur les qualités du héros. Et lorsque le combat s’éternise, Lancelot se sent honteux et tente d’abréger au plus vite l’affrontement : « Il sort du fourreau son épée d’acier, et l’autre se lève d’un bond, tire la sienne toute flamboyante et bonne, et ils viennent, l’un contre l’autre, au corps à corps…Les épées sont à l’ouvrage sans avoir de repos, ni de cesse. Ils n’ont pas peur de donner des coups terribles. La bataille en vient au point qu’en est rempli de honte le cœur du chevalier de la charrette » . Lancelot, du moment que son affrontement est motivé, n’a aucun remords à avoir, c’est le sentiment que le récit donne. Lorsqu’aux la fille lui décrit la réputation du chevalier orgueilleux : « Tranche la tête au plus déloyal qu’ai connu l’empire ou le royaume et donne-la moi, noble chevalier », il s’exécute rapidement : « Il frappe et la tête vole au milieu de la lance, le corps s’écroule, la jeune fille est très satisfaite. Le chevalier saisit la tête par la tresse et la tend à la pucelle qui en est remplie de joie ».
Le combat contre Méléagant est lui, on ne peut plus motivé et justifié, « Lancelot fond aussitôt avec violence sur Méléagant, qui était l’objet de toute sa haine » et dans ce cas là, il se montre sans pitié : « Lancelot vient, il lui délace le heaume et lui tranche la tête : il ne peut plus s’y dérober » . Mais Lancelot en bon chevalier, sait aussi pardonner quand la victime fait preuve d’humilité comme le chevalier du gué .La règle est qu’un chevalier doit obligatoirement accordé la grâce à un vaincu qui l’implore. Le vaincu n’a par contre droit qu’à une seul chance, s’il il est défait une seconde fois, il meurt - Lancelot par son comportement est un modèle qui influence grandement son environnement. La violence vise à la sauvegarde du droit, à la défense du bien contre les forces du mal. Elle a une utilité pour les chevaliers, c’est un test de vaillance, nécessaire à leur ascension. C’est un devoir social pour eux, le Roi Bademagu l’a bien compris et déclare que Lancelot est « venu en quête de gloire ».
Lancelot se bat pour transformer le monde extérieur mais aussi pour accroître son renom, la demoiselle l’a bien compris : « Soyez capable de me défendre et je dirai sans avoir à mentir, que vous êtes un brave et que grande est votre valeur ». Si l’on réfléchit bien, on note qu’il n’y a pas de héros pacifiste au Moyen-âge, la violence est un moyen d’intégration sociale, elle est nécessaire. C’est un art de vivre, un signe de ralliement de la noblesse. Si Chrétien de Troyes insiste tant sur l’esthétique des affrontements, c’est qu’il y trouve une certaine beauté dedans. Lancelot se montre intraitable face à ceux qui bafoue les valeurs chevaleresques, ceux qui manquent de loyauté : « Au milieu de gens déloyaux qui sont pires que les Sarrasins » ou qui sont lâches, le terme « Lâcheté » est répété à deux reprises . Sa maestria sert d’exemples pour les autres : « Ses faits d’armes étaient tels qu’à lui seul, il les mettait tous en déroute, et ses deux compagnons aussi savaient bien se comporter. » .
Par son attitude, il peut intensifier leur engouement, leur haine et leur ardeur. Son comportement violent a une incidence sur les chevaux par exemple, « Les chevaux affolés errent en tout sens. L’un se met à ruer et l’autre à mordre, prêt tout deux à s’entretuer ». La violence peut aussi être légitimé par un intérêt, « Le jeune fils met pied à terre, il s’empare du cheval et de l’armure du chevalier, dont il s’arme ».
Il reste un pan dans la violence légitime que nous n’avons pas évoqué, ce sont les tournois et c’est pourtant ce qui clôture le roman. Lorsque les chevaliers n’utilisent pas la violence dans un but utilitariste, ils s’exercent aux armes, en « imitant la guerre » . Le tournoi protège la société contre la violence des hommes d’armes que l’interruption des combats réduit à l’oisiveté. Le tournoi est un sport dangereux malgré tout, qui permet de gagner de l’argent grâce aux rançons. Les tournois apparaissent peu après 1120 en France du Nord, leur multiplication est liée à la raréfaction des guerres féodales, réprimées par les rois et les princes territoriaux. Le tournoi se déroule en rase campagne et dure généralement trois jours. Le tournoi est une fête social où il est bon de se montrer, Chrétien s’attarde longuement sur le luxe des armoiries . Le tournoi est un jeu réservé aux nobles chevaliers, il manifeste leur cohésion. Le luxe des étoffes, l’éclat des armures, habille la violence selon les goûts de la société courtoise. Les femmes trouvent dans ces tournois, l’occasion d’exercer leur domination sur les hommes car c’est sous leurs regards que se déploient les combats, et c’est à elles que revient l’attribution des récompenses- Dans le tournoi de Noauz auquel participe Lancelot, le but est de permettre à des jeunes filles de se choisir un mari. La violence ne débouche donc pas forcément sur la mort mais également sur l’amour. Mais les tournois sont très violents malgré l’apparat déployé -« Le coup est violent, dur et appuyé ». A partir du concile de Latran de 1139, l’Eglise a voulu les interdire et les restreindre.
Il n’existe pas une violence mais des violences, qui ne sont pas toutes perçues de la même manière. Ceux qui en font mauvais usage, par le viol, la brutalité sans justification ou contre eux même, par le suicide, sont très mal considérés. Mais la violence est avant tout, codifiée et légitimée. Chrétien de Troyes le cycle arthurien cherche à réhabiliter l’errance des chevaliers, substituant à la "vagatio" la quête d’une "peregrinatio". La violence reposant sur des valeurs chevaleresques bien ancrées dans les esprits, les hommes du Moyen Age lui donne une valeur éthique, esthétique et parfois ludique avec les tournois. Lancelot n’est pas un héros négatif car il tire sa force du bon usage qu’il fait de la violence. Cette dernière revêt une fonction salvatrice et non destructrice. L’amour légitime souvent la violence, et la quête de Lancelot à mi chemin entre amour courtois et heurts violents est donc pleine d’ambiguïtés ne choquant personne car « il reçoit du même visage, le bien comme le mal… »
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