La ballade des pendus

 		YouTube 				- Villon - Ballade des pendus (Gérard Philipe)

 

 

 

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La Ballade des pendus est le poème de François Villon le plus connu. Il est communément admis, même si ce fait n'est pas clairement établi, que Villon le composa lors de son incarcération en l'attente de son exécution suite à l'affaire Ferrebouc où un notaire pontifical fut blessé au cours d'une rixe.

 

Titre

Dans le manuscrit Coislin, cette ballade n'a pas de titre et, dans l'anthologie Le Jardin de Plaisance et Fleur de rethoricque imprimé en 1501 par Antoine Vérard, elle est juste appelée Autre ballade. Elle est titrée Épitaphe Villon dans le manuscrit Fauchet et dans l'édition de 1489 de Pierre Levet, Épitaphe dudit Villon dans le Chansonnier de Rohan et Clément Marot dans son édition commentée de 1533 la nomme : Épitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy & pour ses compaignons s'attendant à estre pendu avec eulx. Le titre moderne doit quant à lui être attribué aux romantiques et pose problème dans le sens où il dévoile trop tôt l'identité des narrateurs et compromet l'effet de surprise souhaité par Villon.

 

Le titre Épitaphe Villon et ses dérivés est impropre et porte à confusion, car Villon s'est déjà rédigé un véritable épitaphe à la fin du Testament (vers 1884 à 1906). De plus, ce titre (et notamment la version de Marot) implique que Villon a composé l'œuvre en attendant sa pendaison, ce qui est toujours sujet à caution

 

Les historiens et commentateurs de Villon se sont pour la plupart aujourd'hui résolus à désigner cette ballade par ses premiers mots : Freres humains, comme il est de coutume lorsque l'auteur n'a pas laissé de titre.

 

 

Circonstances

Il est souvent dit que Villon composa Frères humains à l'ombre de la potence qui lui fut promis par le prévôt de Paris suite à l'affaire Ferrebouc. Gert Pinkernell, par exemple souligne le caractère désespéré et macabre du texte et en conclut que Villon l'a surement composé en prison. Cependant, comme le souligne Claude Thiry : "C'est une possibilité, mais parmi d'autres : on ne peut tout à fait l'exclure, mais on ne doit pas l'imposer". Il remarque en effet que ce n'est pas, loin s'en faut, le seul texte de Villon qui fasse référence à sa peur de la corde et aux dangers qui guettent les enfants perdus. Les ballades en jargon, par exemple, recèlent de nombreuses allusions au gibet, et il serait plus qu'hasardeux de les dater de cet emprisonnement. De plus, Thiry montre aussi que Frères humains, pour peu que l'on fasse abstraction du titre moderne qui fausse la lecture, est un appel à la charité chrétienne envers les pauvres plus qu'envers les pendus, et que contrairement à l'immense majorité de ses textes, celui-ci n'est pas présenté par Villon comme autobiographique. De même, le caractère macabre de la ballade se retrouve aussi dans son évocation du charnier des innocents des huitains CLV à CLXV du Testament.

 

Fond

Ce poème est un appel à la charité chrétienne, valeur très respectée au Moyen Âge (Car, si pitié de nous pauvres avez, / Dieu en aura plus tost de vous merciz., car si vous avez pitié de nous/Dieu aura plus vite pitié de vous-aussi'). La rédemption est au cœur de la ballade. Villon reconnaît qu'il s'est trop occupé de son être de chair au détriment de sa spiritualité. Ce constat est renforcé par la description très crue et insupportable des corps pourrissants (qui fut probablement inspirée par le spectacle macabre du charnier des innocents) qui produit un fort contraste avec l'évocation des thèmes religieux. Les pendus exhortent d'abord les passants à prier pour eux, puis dans l'appel, la prière se généralise à tous les humains.

 

Forme

Il s'agit d'une grande ballade (3 dizains, 1 quintil, vers décasyllabiques)

Tous les vers du poème comportent 10 syllabes (décasyllabes). 

Répétition du dernier vers dans chaque strophe (car c'est une Ballade).
Les trois premières strophes comportent 10 vers, et la dernière en comporte 5.
Les rimes reviennent aux mêmes endroits dans chacune des strophes.
Présence de nombreux enjambements.

 

Texte de la ballade et transcription en français moderne

 

   
 Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les coeurs contre nous endurciz,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre!

 

 

 

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

 

 

 

La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz:
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

 

 

 

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.
(Transcription : Lagarde et Michard)
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard,
Car si vous avez pitié de nous, pauvres,
Dieu aura plus tôt miséricorde de vous.
Vous nous voyez attachés ici, cinq, six:
Quant à notre chair, que nous avons trop nourrie,
Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poussière.
De notre malheur, que personne ne se moque,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

 

 

 

Si nous vous appelons frères, vous n'en devez
Avoir dédain, bien que nous ayons été tués
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous les hommes n'ont pas l'esprit bien rassis.
Excusez-nous, puisque nous sommes trépassés,
Auprès du fils de la Vierge Marie,
De façon que sa grâce ne soit pas tarie pour nous,
Et qu'il nous préserve de la foudre infernale.
Nous sommes morts, que personne ne nous tourmente,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

 

 

 

La pluie nous a lessivés et lavés
Et le soleil nous a séchés et noircis;
Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais un seul instant nous ne sommes assis;
De ci de là, selon que le vent tourne,
Il ne cesse de nous ballotter à son gré,
Plus becquétés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

 

 

 

Prince Jésus qui a puissance sur tous,
Fais que l'enfer n'ait sur nous aucun pouvoir :
N'ayons rien à faire ou à solder avec lui.
Hommes, ici pas de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.

 

 

 



Vers 4 : merciz : "miséricorde" (à rapprocher de l'anglais "mercy" qui en a conservé le sens). Le 'z' final (qui équivaut à un 's') a été rajouté par Villon par analogie du cas sujet du type li murs (comme cela était admis dans la versification médiévale) pour faciliter la rime

Vers 6, 7 et 8 : nourrie (...) pourrie (...) pouldre : ces trois rimes se retrouvent au huitain CLXIV du Testament qui décrit le charnier des innocents et qui par ailleurs se termine par : "Plaise au doulx Jesus les absouldre!".

Vers 7 : dévorée : peut signifier "mangée (par les oiseaux)", mais aussi et c'est le sens premier : "décomposée"

Deuxième strophe : Villon dévoile enfin la cause du décès des corps parlant (par justice), après avoir laissé le doute dans la première strophe pour laisser le lecteur les prendre en horreur et en pitié.


Postérité

Frères Humains a été l'objet d'adaptations en chanson, généralement sous le titre La ballade des pendus. Léo Ferré, Serge Reggiani, Bernard Lavilliers et Jacques Douai en ont donné des interprétations différentes. Il a également inspiré à Rimbaud le "Bal des pendus" selon Denis Hüe (Magazine Littéraire)

 

Sources

 Jean Favier, François Villon, Fayard, Paris, 1982 ;
François Villon, Poésies complètes, éditée et commentée par Claude Thiry au Livre de poche, Paris, 1991, (ISBN 2253057029) ;
A

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Commentaires (2)

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