Interview imaginaire

Ta sincérité


Dans LE PRINCE tu exprimes une philosophie du pouvoir vraiment MACHIAVÉLIQUE. J'ai lu que cette philosophie était contraire à tes convictions et opinions intimes. Si tu l'as soutenue c'était paraît-il pour plaire au Prince et conserver ton poste gagne-pain. Est-ce exact? Si c'est le cas, comment as-tu pu concilier tes propres idées et celles contraires que tu as exprimées?

Serait-ce qu'en réalité ta philosophie intime était bien QUE LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS?


 

 

J'apprécie l'attention que vous portez à mes écrits, ainsi que l'analyse que vous en faites. J'aimerais tout de même savoir si vous considérez la sincérité comme un fait inéluctable invariable ou comme un état d'esprit dans des conditions définies. Vous pouvez être sincère à un moment donné car les circonstances vous poussent à penser intimement ce que vous énoncerez comme étant une vérité, puis, par les hasards de la destinée, être amené à penser tout aussi sincèrement, et je souligne le mot, son opposé.

Pour en revenir aux conseils que j'ai prodigué à mon Prince, ils étaient effectivement sincères car ils étaient ceux que je croyaient comme étant le plus à même de le guider. Qu'ils s'opposent ou non à mes opinions et convictions n'est qu'un détail personnel, ma tâche était d'armer mon Prince et de le préparer à sa tâche, en aucun cas de prendre parti. Le maître d'école qui enseigne la politique à ses élèves va leur transmettre des connaissances avec lesquelles il n'est pas obligatoirement d'accord, mais son métier demande qu'il fasse abnégation de ses croyances profondes pour permettre à la génération suivante de se forger sa propre ligne de conduite.

Or, il s'agit bien ici de politique, qui est un jeu bien tortueux dont le seul but est le pouvoir. Si effectivement j'étais allé à l'encontre de mes idées, j'aurais eu ce pouvoir entre les mains alors que je n'ai fait que transmettre mes observations et mes conclusions afin que d'autres puissent y accéder.

Je pense avoir été très sincère dans mon oeuvre, je n'ai jamais cherché à plaire et que je sois payé en échange de mes leçons est une rétribution somme toute logique.

J'achèverais, mon cher Ludovicus, en vous signalant que cette phrase qui semble être devenu un aphorisme, à savoir: "La fin justifie les moyens" n'est que l'expression de ce que j'ai pu constater, et je suis sûr qu'au moins une fois dans votre vie vous avez dû commettre un acte dont vous n'êtes pas fier parce que le fait de le réaliser pouvait vous apporter quelque chose de plus grand dont vous étiez fier.

 

 

La gestion

 

Vous avez peut-être eu l'occasion de constater, en revenant parmi nous, qu'il existe maintenant de nombreux cours qui traitent du pouvoir, de la façon de l'acquérir, de le garder, etc. Pensez-vous que vous feriez un bon candidat comme professeur en sciences de la gestion et est-ce que cela vous intéresserait?

 

 

 

Au risque de vous décevoir, je ferais un très mauvais professeur, car je n'enseigne pas de science quelle qu'elle soit. Je ne fais que transmettre ma connaissance des hommes, de leurs attentes, de leurs craintes, et le moyen d'en jouer et d'en user. Je ne révèle pas des connaissances immuables, mais un moyen de comprendre les hommes afin qu'eux vous offrent ce que vous désirez. Que cette connaissance soit de plus en plus offerte à tout un chacun n'est pas à mon sens un bienfait car certains «secrets» pourraient être mal employés par des personnes n'ayant pas les facultés d'entrevoir la finalité de leurs actions, et de plus faire une généralisation tend à perdre l'essence de la connaissance pour n'en montrer que la façade.


 

 

Je me présente à toi humblement afin de solliciter ton avis sur un choix qui s'offre à moi. Choix déchirant s'il en est. Pour que tu connaisses celui qui te sollicite, je te dirai que je suis sujet en notre beau Royaume de France et bien que non noble, assez embourgeoisé ma foi. Voici quel est mon dilemme et plaise à toi de pardonner la naïveté de ma question: je suis fort enamouré d'une demoiselle déjà promise à un autre. Or, j'ai le choix: soit lui déclarer ma flamme et la perdre ou me perdre, soit ne rien dire mais alors comment lui expliquer les deux semaines durant lesquelles j'ai refusé de lui écrire ou parler?

 

 

 

Ton choix n'est pas des plus aisés et malheureusement je n'aurais pas la solution idéale. En résumant: soit tu avoues ton amour et tu risques de tout perdre soit tu n'avoues rien mais alors tu dois expliquer pourquoi tu es resté silencieux pendant tout ce temps. Je pense que la meilleure des solutions est la première car au moins tu sauras à quoi t'en tenir. Effectivement, tu risques de la perdre mais en aucun cas tu ne te perdras car tu auras été clair avec toi, et qui sait, peut-être n'attend-elle qu'un signe pour tout changer. Si tu ne lui dis rien, tu ne sauras jamais ce qu'elle peut ressentir et tu auras une amertume qui te suivra toute ta vie.

Cela dit, je ne suis pas un expert dans les relations amoureuses et c'est au plus profond de toi que tu dois trouver la solution. Mais je terminerais en citant cette phrase célébre: «le véritable ami d'une femme, c'est celui qui n'a jamais déclaré sa flamme ou l'a déclarée trop tard».

 

Machiavélique

 

Quand vous voyez que votre nom, transformé en épithète qui, à tout le moins à notre époque, a pris un sens on ne peut plus péjoratif, est utilisé à toutes les sauces et rarement dans le sens politique, que pensez-vous des «princes» modernes et de leur façon d'exercer et de conserver le pouvoir? Sont-ils vraiment des «princes»?

 

 

Ma position en recul par rapport à votre époque me permet de voir et d'analyser en toute quiétude les évolutions de la société et de ses soi-disant princes. Avant tout, je me permettrais de vous répondre sur l'emploi de mon nom en tant qu'épithète: L'être humain est prompt à dénigrer tout ce qu'il envie, tout ce qu'il ne peut atteindre afin de se «faire une raison». Beaucoup n'ont pas compris que mes conseils aux dirigeants s'appliquent à tous, dans tous les actes journaliers. Leur ressentiment vient du fait que les effets ne s'en font sentir qu'à long terme, et surtout lorsque l'on a une position influente. Mais avoir un raisonnement «machiavélique» n'est qu'un moyen d'influencer le «destin» par des moyens détournés, ce que toute personne cherche à faire. Seul le but de cette influence peut être mauvais, et malheureusement mes conseils sont suivis avant tout par des hommes froids, calculateurs et n'ayant que leur ego comme objectif.

J'en arrive donc à vos «princes» actuels, car ils sont ceux que j'ai décrits précédemment. Aucun d'eux ne cherche le bien-être de ses contemporains, ils sont toujours à la recherche de la notoriété, du pouvoir et de l'argent, choses qui vont de pair. Il arrive parfois que les masses se comportent telles des individus, et dans ce cas un pays cherchera à affermir son pouvoir sur les autres. Mais de plus en plus, la diplomatie et l'échange humain sont troqués avec l'argent, seules les relations économiques comptent. Lorsque vos dirigeants comprendront que la force d'un peuple est dans ceux qui le composent et non dans la masse monétaire qu'il génère, que les idées vont bien au-delà du pouvoir, alors ils deviendront des princes. Certes, l'argent permet de mettre en application les idées, mais il y a un autre facteur qui entre en ligne de compte: le temps. Aucun ne pense réellement au futur, chacun veut que tout soit exécuté pendant son «règne» sans se soucier de ce qu'il adviendra plus tard. Vous vivez désormais dans un monde pressé, dans lequel l'adage «le temps est de l'argent» se vérifie tous les jours. Et vos dirigeants sont ceux qui vous insufflent cette idée, vous l'ancrent tel un mode de vie. Ils sont devenus vos esclavagistes.


 

Républicain?

 

Eh bien, Nicolas, que d'embarras dans tes réponses! Habiter les Républiques de Florence ou de Venise ne rend pas républicain: citoyen, tout au plus. Et professer, comme tu t'y complais tant dans «Le Prince», une doctrine aussi impitoyable du «pouvoir pour le pouvoir», ne peut faire espérer de trouver en toi l'once de l'âme d'un républicain. Ou bien, c'est jouer sur les mots: faire du peuple sa chose... Et avec du talent, cela confinerait à l'art. Mais cela demeurerait de la tyrannie.

 

 

Je n'ai jamais prétendu être républicain, ni ne pas l'être. Mes idées personnelles ne sont pas toujours celles que j'enseigne, de même que pour reprendre un exemple que j'avais déjà utilisé dans une de mes précédentes correspondances, «le maître d'école qui enseigne la politique à ses élèves va leur transmettre des connaissances avec lesquelles il n'est pas obligatoirement d'accord».

 

On peut être républicain et vivre en tyranie, de même que l'on peut avoir l'âme d'un tyran et diriger une république. D'ailleurs, il n'y a aucune différence entre une république et un état dictatorial, le pouvoir se retrouve toujours aux mains d'une élite. Quelle différence faites-vous entre un tyran et un groupe menant un pays? Si vous trouvez une réponse, alors ce groupe qui ne cherche que «le pouvoir pour le pouvoir» vous dirige avec talent, considérez-vous cela comme de l'art?

 

 

 

Pour vous, quel est le sens du terme «Désobéir en citoyen»? Votre réponse me sera d'une importance capitale dans mes études.

 

Ce terme peut avoir plusieurs significations, mais d'une manière générale, il signifie de ne pas suivre un ordre ou une loi car celui-ci ou celle-ci n'est pas compatible avec le bien-être de la société.

 

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