Ysengrin fait moine

Ysengrin fait moine

 

 A présent, Renart est dans sa tour,

ses fils prennent grand soin de lui,

ils lui nettoient bien les jambes.

Puis ils écorchent les anguilles,

les coupent en tronçons,

font deux broches avec des branches

de coudrier, et les enfilent dedans.

Ils allument le feu rapidement,

car ils ont des bûches en abondance,

et ils l'attisent de tous les côtés.

Ils les mettent alors sur la braise

qui restent des tisons consumés.

Pendant qu'ils font cuire

et rôtir les anguilles,

voici monseigneur Ysengrin

qui a parcouru bien des contrées,

depuis le matin jusqu'à cette heure,

sans jamais pouvoir obtenir quelque chose.

Il s'engage alors dans un essart

juste devant le château de Renart.

Et il voit la cuisine fumer,

là où celui-ci a fait allumer le feu,

et où les anguilles, que ses fils tournent

sur les broches, rôtissent.

Ysengrin en sent le fumet

dont il n'est pas coutumier.

Il commence alors à renifler fortement

et à se lécher les babines.

Il irait volontiers se servir

s'ils voulaient bien lui ouvrir la porte.

Il se dirige vers une fenêtre

pour regarder ce que ça peut être.

Il commence à réfléchir

comment il pourrait entrer à l'intérieur;

car Renart est ainsi fait

qu'il ne fera rien pour une prière.

Il s'accroupit sur une souche;

il en a mal à la gueule de tant bailler.

À la fin il se résout

à prier son compère

au nom de Dieu, de lui donner, s'il lui permet,

un peu ou beaucoup de sa viande.

Il appelle alors par un trou :

« Seigneur mon compère, ouvrez-moi la porte !

Je vous apporte de mes nouvelles,

je crois qu'elles vous seront très agréables. »

Renart l'entend, et le reconnait bien,

mais il ne fait rien de tout ça,

et lui fait plutôt la sourde oreille.

Ysengrin s'en étonne beaucoup,

lui qui est dehors, qui souffre beaucoup,

et qui convoite les anguilles.

Alors, il lui dit : « Ouvrez, cher seigneur ! »

Et Renart commence à rire,

et lui demande : « Qui êtes-vous ? »

Celui-ci répond alors : « C'est moi !

— Qui vous ? — Je suis votre compère.

— Nous pensions que c'était un voleur.

— Non, je n'en suis pas un, dit Ysengrin, ouvrez ! »

Renart répond : « Attendez donc

que les moines qui ont pris place

à table aient mangé.

— Comment, fait-il, il y a donc des moines ? »

Renart répond : « En fait, ce sont des chanoines

et ils sont de l'ordre de Tiron.

Et n'en déplaise à Dieu si je mens,

mais je suis entré en religion parmi eux.

— Au nom du Seigneur, dit le loup,

m'avez-vous dit la vérité ?

— Oui, par la sainte Charité.

— Alors, donnez-moi l'hospitalité.

— Vous n'aurez jamais rien à manger.

— Mais dites-moi, n'avez-vous pas de quoi ? »

Renart répond : « Si, ma foi,

mais permettez-moi de vous demander :

êtes-vous venu pour mendier ?

— Non, au contraire je viens vous rendre visite. »

Renart répond : « Ce n'est pas possible.

— Et pourquoi donc, dit le loup ? »

Alors Renart dit : « Ce n'est pas le moment.

— Mais dites-moi : mangez-vous de la viande ? »

Renart répond : « C'est une plaisanterie !

— Que mangent donc vos moines ?

— Je vais vous le dire sans aucun embarras.

Ils ne mangent pas des fromages mous

mais du poisson qui est gras et gros;

Saint Benoît nous recommande

de ne pas avoir de plus mauvaise viande. »

Ysengrin dit : « Je ne m'en doutais pas,

je ne savais rien de tout cela;

mais donnez moi donc l'hospitalité,

je ne saurais où aller à présent. »

Renart répond : « Ne m'en parlez pas !

Nul, s'il n'est pas moine ou ermite,

ne peut être hébergé ici.

Éloignez-vous à présent, il n'en va pas autrement. »

  Si filz li font moult grant ator;

Bien li ont les jambes torchies,

Et les anguilles escorchies,

Puis les couperent par tronçons,

Deus hastiers firent de plançons

De codre, et enz les ont boutez,

Et li feus fu tost alumez,

Qu'il orent buche a grant plenté,

Puis l'ont de totes parz venté.

Lors les ont mises sor la brese

Qui des tisons lor fu remese.

Endementiers que il cuisoient

Les anguilles et rostissoient,

Es vos mon seignor Ysengrin

Qui erré ot des le matin

Jusque a cele heure en mainte terre,

Et onques n'i pot riens conquerre.

Lors s'en torna en un essart

Droit devant le chastel Renart,

Et vit la cuisine fumer

Ou il ot fait feu alumer,

Ou les anguilles rostissoient

Que si fil es hastes tornoient.

Ysengrin en sent la fumee

Qu'il n'avoit mie acostumee.

Adonc conmença a fronchier

Et les barbes a delechier :

Volentiers les alast servir

S'i li vosissent l'uis ovrir.

Il se tret vers une fenestre

Por esgarder que ce puet estre;

Il se conmence a porpenser

Conment porra laiens entrer,

Car Renart est de tel maniere

Qu'il ne fera riens por proiere.

Acroupiz s'est sor une çouche,

De baaillier li delt la bouche :

A la parfin se porpensa

Que son conpere proiera

Et por Dieu li doint, s'il conmande,

Ou poi ou grant de sa viande.

Lors apele par un pertuis,

Conpere sire, ovrez me l'uis,

Je vos aport de mes noveles,

Je quit que moult vos seront beles,

Renart l'oï, sel connut bien,

Mes de tot ce ne li fu rien,

Ançois li a fet sorde oreille,

Et Ysengrin moult s'en merveille

Qui defors fu moult angoisseus

Et des anguilles covoiteus.

Si li a dit, ovrez, biau sire,

Et Renart conmença a rire,

Si demande, qui estes vos ?

Et cil respont, ce somes nos.

Qui vos ? Ce est vostre compere.

Nos cuidions ce fust un lerre.

Non sui, dist Ysengrin, ovrez.

Renart respont, or vous soufrez

Tant que li moine aient mengié

Qui as tables sont arengié.

Conment, fet il, sont ce dont moine ?

Renart respont, ainz sont chanoine

Et sont de l'ordre de Tiron,

Ja, se Dieu plet, n'en mentiron,

Et je me sui renduz o euls.

Nomini dame, dist li leus,

Avez me vos dit verité ?

Oïl, par sainte charité.

Donques me fetes herbergier.

Ja n'ariez vos que mengier.

Dites moi donc, n'avez vos qoi ?

Renart respont, ouil par foi.

Or me lessiez dont demander,

Venistes vos por truander ?

Nenil, ainz ving veoir vostre estre.

Renart respont, ce ne puet estre.

Et porqoi dont, ce dist li leus ?

Et dist Renart, n'est ore leus.

Or me dites, mengiez vos char ?

Ce dist Renart, ce est eschar

Que menguent donc vostre moine ?

Je vos diré sanz nule essoine.

Ne menjuent fromages mos,

Mes poisson qui est cras et gros,

Saint Beneoist le nos conmande

Que nos n'aion peor viande.

Dist Ysengrin, ne m'en gardoie,

Ne de tot ce mot n'en savoie;

Mes car me fetes osteler,

Huimés ne saroie ou aler.

Renart respont, mes ne le dites,

Nus, s'il n'est moines ou hermites,

Ne puet ceenz avoir ostel,

Mes alez outre, il n'i a el.

Comment Renart fit Ysengrin moine Si conme Renart fist Ysangrin moine (3)

La tonsure

 

Ysengrin  entend bien

que quoiqu'il puisse dire

il n'entrera pas dans la maison de Renart.

Que voulez-vous ? Il devra s'en passer,

néanmoins il lui demande

un morceau de viande :

« Allez, donnez-moi juste un tronçon,

je ne le demande pas seulement pour goûter,

mais quel bonheur d'avoir pêché

et écorché ces anguilles

si vous consentez à en manger. »

Renart, qui sait fort bien flatter,

prend deux tronçons d'anguille

qui rôtissent sur les charbons.

Elle est tellement cuite qu'elle s'émiette,

et toute la chair se détache.

Il en mange un, et apporte l'autre

à celui qui est à la porte.

Alors il dit : « Compère, approchez

un peu, et prenez ainsi

de cette pitance, par charité,

de la part de ceux qui ont toute confiance

que vous serez moine un jour. »

Ysengrin dit : « Je ne sais pas encore

ce que je serai, ça peut bien se faire;

quant à cette pitance, très cher maître,

donnez la moi vite. »

Renart lui donne, et il la prend

et s'en acquitta aussitôt;

il en mangerait bien plus encore.

Renart lui dit : « Comment ça vous semble ? »

Le glouton frémit et tremble,

il brûle de gourmandise :

« Vraiment, fait-il, seigneur Renart,

vous serez bien récompensé pour cela,

donnez m'en donc encore un,

très cher compère, pour m'encourager

à rentrer dans votre ordre.

— Par mes bottes, lui dit Renart,

qui est tellement plein de malice,

si vous vouliez devenir moine,

je ferais de vous mon maître,

car je sais bien que les seigneurs

vous éliraient comme prieur

avant la Pentecôte, voire comme abbé.

— Me dites-vous la vérité ? »

Renart répond : « Oui, cher seigneur,

sur ma tête, j'ose bien vous le dire,

vous feriez un bel ecclésiastique,

une fois que vous auriez revêtu la robe

par dessus votre pelisse grise.

Il n'y aurait pas de si beau moine dans l'église.

— Aurai-je suffisamment de poisson

jusqu'à ce que je sois rétabli

de ce mal qui m'a abattu ? »

Et Renart lui répond :

« Mais autant que vous pourrez en manger.

— Alors faites-moi tonsurer. »

Renart dit : « Plutôt, raser et tondre. »

Ysengrin se met à grogner

quand il entend parler de raser :

« S'il n'y a pas d'autre moyen, fait-il,

compère, rasez-moi vite. »

Renart répond promptement :

« Vous aurez une couronne grande et large,

si ce n'est que l'eau doit être chauffée. »

Vous allez maintenant entendre un joli tour.

Renart met l'eau sur le feu,

et la fait bien bouillir.

Puis il revient vers lui

et lui fait passer la tête

par un trou à côté de la porte.

Ysengrin tend le cou.

Renart qui le prend vraiment pour un sot,

lui renverse l'eau bouillante

d'un coup sur la tête.

Il en a vraiment trop fait, quelle sale bête !

Alors Ysengrin secoue la tête,

montre les dents, fait mauvaise mine,

se retire à reculons,

puis s'écrit : « Renart, je suis mort,

qu'un malheur vous arrive aujourd'hui même !

Vous m'avez fait une trop grande tonsure. »

Renart lui tire une langue

d'un bon demi pied hors de la gueule :

« Seigneur, vous n'êtes pas le seul à l'avoir

car tout le couvent l'a pareillement. »

Ysengrin dit : « Je crois que vous mentez.

— Non, seigneur, ne vous tracassez pas,

mais en cette première nuit

il convient de vous mettre à l'épreuve,

comme le saint ordre nous le commande. »

Ysengrin dit tout bonnement :

« Je ferai tout ce qui relève de l'ordre,

n'en ayez aucune crainte. »

Renart a maintenant la garantie

qu'il ne lui fera aucun mal,

et qu'il se comportera selon ses conseils.

Renart l'a si bien manœuvré

qu'il l'a complètement dupé.

Alors il va tout droit vers Ysengrin,

qui se plaint fortement

parce qu'il est rasé de trop près,

et que ni poil ni cuir n'est resté.

Sans en dire plus ni s'attarder,

tous deux s'en vont d'ici

Renart devant et l'autre après,

jusqu'à ce qu'ils arrivent près d'un étang.

  Qu'en la meson Renart por rien

Qu'il puisse dire, n'enterra,

Et que volez ? si souferra,

Et neporqant il li demande

Un seul morsel de sa viande,

Car m'en donez un sol tronçon,

Nel di se por essaier non,

Mes bon fussent eles peschies

Les anguilles et escorchies,

Se vos en daingniez mengier.

Renart qui bien sot losengier,

Prist des anguilles deus tronçons

Qui rostissent sor les charbons.

Tant fu cuite que toute esmie,

Et dessoivre toute la mie.

L'un en menja, l'autre en aporte

A celui qui est a la porte :

Lors dist, compere, ça venez

Un poi avant, et si tenez

Par charité de la pitance

A ceus qui bien sont a fiance

Que vos serez moines encore.

Dist Ysengrin, je ne sai ore

Quel je seré, bien porra estre;

Mes la pitance, biau doz mestre,

Que me bailliez isnelement.

Renart li baille, et il la prent

Qui moult tost en fust delivrez,

Encor en menjast il assez.

Ce dist Renart, que vos en semble ?

Li lechierres fremist et tranble,

De lecherie esprent et art :

Certes, fet il, sire Renart,

Cil vos ert bien guerredonez,

Encore un seul car m'en donez,

Biau doz conpere, por amordre

Tant que je fusse de vostre ordre.

Par nos botes, ce dist Renart

Qui moult fu plains de males ars,

Se vos voliez moines estre,

Je feroie de vos mon mestre,

Car je sai bien que li seignor

Vos esliroient a prior

Ainz Pentecoste, ou a abé.

Avez me vos dit verité ?

Renart respont, ouil, biau sire,

Par mon chief je vos os bien dire

En vos aroit bele persone

Qant avriez vestu la gone

Par desus la pelice grise :

N'auroit si biau moine en l'iglise.

Auroie je poisson assez

Tant que je fusse respassez

De cest mal qui m'a confondu ?

Et Renart li a respondu,

Mes tant con vos poriez mengier.

Donques me faites rooignier.

Et Renart dit, mes rere et tondre.

Ysengrin conmença a grondre

Qant il oï parler de rere :

Or n'i a plus, fet il, compere,

Mes reez moi isnelement.

Renart respont hastivement,

Aurez coronne grant et lee

Ne mes que l'eve soit chaufee.

Oïr poez ici biau gieu;

Renart mist l'iave sor le feu,

Et la fist trestote boillant,

Puis li est revenuz devant,

Et sa teste encoste de l'uis

Li fet bouter par un pertuis,

Et Ysengrin estent le col.

Renart qui bien le tint por fol,

L'eve boillant li a gitee

Desus la teste et reversee :

Moult par a fet que male beste.

Et Ysengrin escout la teste

Et rechine et fet lede chiere,

A reculons se tret ariere,

Si s'escria, Renart, mort sui,

Male aventure aiez vos hui !

Trop grant coronne m'avez faite.

Renart li a la langue traite

Bien demi pié fors de la geule.

Sire, ne l'avez mie seule.

Que autresi l'a li covenz.

Dist Ysengrin, je cuit que menz.

Non faz, sire, ne vos anuit,

Mes iceste premiere nuit

Vos covient il metre en esprove,

Que la sainte ordre le nos rove.

Dist Ysengrin moult bonement,

Feré ce que a l'ordre apent,

Ja mar en serez en doutance.

Renart en a pris la fiance

Que par lui mal ne lor vendra,

Et a son los se maintendra.

Tant a fet et tant a ovré

Renart, que bien l'a asoté,

Et vint a Ysengrin tot droit

Qui durement se conplaingnoit

De ce qu'il estoit si pres res

Que cuir ne poil n'i est remés.

N'i ot plus dit ne sejorné,

Andui se sont d'ilec torné

Renart devant et cil apres,

Tant qu'il vindrent d'un vivier pres.

 

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