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Messieurs,vous avez entendu de nombreux contes
que beaucoup de conteurs vous ont racontés,
comment Pâris ravit Hélène,
les maux et la peine qu'il en eut,
l'histoire de Tristan que la Chèvre a écrite
qui est fort bellement racontée,
et des fables et des chansons de geste,
des romans sur lui et sa lignée,
et beaucoup d'autres contes par nos contrées.
Mais vous n'avez jamais entendu parler de la guerre
qui fut extrêmement dure
entre Renart et Ysengrin,
qui dura tant et fut si acharnée.
Ces deux seigneurs, c'est la pure vérité,
ne s'aimèrent jamais,
il y a eu maintes querelles et maintes batailles
entre eux, c'est la vérité.
Je vais maintenant commencer l'histoire
de leur tapage et de leur dispute.
Vous allez entendre à présent le début,
le pourquoi et par quelle embrouille
il y a eu entre eux deux un manque de confiance.
Écoutez donc si cela ne vous ennuie pas,
je vais vous raconter pour le plaisir,
comment ils apparurent,
ainsi que je l'ai appris en lisant,
qui furent Renart et Ysengrin.
J'ai trouvé jadis dans un reliquaire
un livre, qui avait pour nom Aucupre.
Je trouvais là de nombreux récits
sur Renart, et d'autres choses
dont on doit bien parler, et j'ose.
A coté d'une grande lettre vermillon
je trouvais là maintes merveilles.
Si je ne l'avais pas trouvé dans le livre,
j'aurais tenu pour ivre
quiconque aurait dit une telle aventure;
mais on doit croire les écritures.C'est à bon droit qu'il meurt de honte,
celui qui n'aime pas les livres ni ne les croit
Seigneurs,oyez moult contes/Que maint conteres vos raconte,/Conment Paris ravi Helayne,/Les maux qu'il en ot et la paine,/De Tristram qui La Chievre fist,/Qui assez belement en dist/Et fables et chançons de geste,/Romanz de lui et de sa geste,/Maint autre conte par la terre./Mes onques n'oïstes la guerre/Qui mout fu dure de grant fin,/Entre RenardetYsengrin,/Qui mout dura et mout fu dure./Des deus barons ce est la pure,/Onques ne s'entramerent jor./Mainte mellee et maint estor/Ot entr'eus deus, ce est la voire.Des or/conmenceré l'estoire/Et de la noise et del content./Or orrez/le conmencement/Par qoi et par quel mesetance/Fu entre eus deus la desfiance./Or oez, si ne vos anuit,/Je vos/conteré par deduit/Conment il vindrent en avant,/Si con je l'ai trové lisant,/Qui fu Renart et Ysengrin./Je trovai ja en un escrin/Un livre, Aucupre avoit non./La trovai je mainte reson/Et de Renart et d'autre chose/Dont l'en doit bien parler et ose./A une grant letre vremeille,/La trovai je mainte mervoille;/Se je ne la trovasse el livre,/Je tenisse celui por yvre/Qui dite eüst tele aventure;/Mes l'en doit croirel'escripture./A desenor muert a bon droit/Qui n'ainme livre ne ne croit.
(qu'il soit béni de Dieu celui qui lui a fait mettre !)
comment Dieu chasse hors du paradis
Adam et Ève
parce qu'ils ont transgressé
ce qu'il leur a ordonné.
Il les prend alors en pitié, et leur donne
une verge. Puis il leurs explique
que lorsqu'ils auront besoin de quelque chose,
ils devront frapper dans la mer avec la verge.
Adam tient la verge dans sa main,
et frappe dans la mer devant Ève.
Aussitôt après avoir frapper dans la mer,
une brebis en jaillit.
Adam dit alors : « Madame, prenez
cette brebis, puis gardez la;
elle vous donnera beaucoup de lait et de fromage.
Nous en tirerons de la nourriture à suffisance. »
Ève pense au fond du cœur
que si elle en avait encore une,
plus belle serait la compagnie.
Elle saisit aussitôt la verge,
et frappe violemment dans la mer :
un loup en jaillit qui prend la brebis,
et s'en va en fuyant à grand train
et grand galop dans le bois.
Quand Ève voit qu'elle a perdu
sa brebis et qu'elle ne peut être secourue,
elle se lamente et crie très fort : « Ha ! Ha ! »
Adam reprend la verge,
il frappe de colère dans la mer :
un chien en jaillit hâtivement.
Quand il voit le loup, il court à bride abattue
vers la brebis qu'il veut délivrer.
Il la réclame : avec beaucoup de mauvaise grâce
le loup lui laisse là la brebis;
mais il ferait bien de même demain
s'il la tenait en un bois ou une plaine.
Puisque le loup a perdu,
il s'enfuit dans le bois tout honteux
(Bien aitCome Diex ot de paradis/Et Adam et Evain fors mis/Por ce qu'il orent trespassé/Ce qu'il lor avoit conmandé./Pitiez l'en prist, si lor dona/Une verge, si lor mostra/Quant il de riens mestier auvroient,/De cele verge en mer ferroient./Adam tint la verge en sa main,/En mer feri devant Evain./Sitost con en la mer feri,/Une brebiz fors en sailli./Lors dist Adam, dame, prenezCeste brebiz, si la gardez;
Tant vos donra let et fronmage./Assez i avrons compenage.
Evain en son cuer porpensoit/Que s'ele encor une en avoit,/Plus bele estroit la compaignie./Ele a la verge tost saisie,/En la mer feri roidement :/Un leus en saut, la brebiz prent,/Grant aleüre et grant galos/S'en va li leus fuiant au bos.
Qant Eve vit qu'ele a perdue/Sa brebiz, s'ele n'a aüe,/Bret et crie forment, ha ! ha !/Adam la verge reprise a,/En la mer fiert par mautalent,/Un chien en saut hastivement./Qu'il voit le leu, si lesse corre/Por la brebiz qu'il velt rescorre./Il li resquest : moult a enviz/La laisse li leus la brebiz;/Si feroit il encor demain S'il la tenoit a bois n'a plain./Por ce que mesfet ot li leus,/Au bois s'en foui tot honteus.
Adam a son chien
il en ressent grand bonheur et grand plaisir.
Selon l'opinion exprimée dans le livre,
ses deux bêtes ne peuvent pas du tout vivre
ni résister longtemps,
si elles ne sont pas avec des hommes.
Vous ne sauriez imaginer de bête
qui puisse s'en priver d'avantage.
Chaque fois qu'Adam frappe
dans la mer, et qu'une bête en sort,
ils gardent cette bête,
quelle qu'elle soit, et ils l'apprivoisent.
Celles qu'Ève en fait sortir,
ils ne peuvent jamais les retenir;
aussitôt qu'elles sortent de la mer,
elles vont dans le bois à la suite du loup.
Celles d'Ève deviennent sauvages,
et celles d'Adam s'apprivoisent.
Entre autres en sort
le goupil, qui devient sauvage.
Il a le poil roux comme Renart,
il est très habile et âpre au gain :
par son intelligence il trompe
toutes les bêtes, autant qu'il en trouve.
Ce goupil là signifie pour nous
Renart, celui qui sait tant de sciences.
Tous ceux qui sont portés sur la ruse et la malice
sont désormais tous appelés Renart,
à cause de Renart et à cause de goupil.
Celui-ci et celui-là en connaissent énormément;
si Renart sait se jouer des gens,
le goupil sait tromper les bêtes.
Vraiment, ils sont bien de la même race
avec les mêmes mœurs et les mêmes désirs.
Adam ot son chien et sa beste/ Si en ot grant joie et grant feste./Selonc la sentence del livre,/Ces deus bestes ne puent vivre/Ne durer mie longuement,/S'eles n'estoient avec gent.
Ne savez beste porpenser/Miex ne s'en puisse consievrer.
Toutes les foiz c'Adam feri/En la mer, que beste en issi,
Cele beste si retenoient,/Quele que fust, et aprivoient.
Celes que Eve en fist issir,/Ne pot il onques retenir;/Si tost con de la mer issoient,/Aprés le Leu au bois aloient./Les Evain asauvagisoient,/Et les Adam aprivoisoient./Entre les autres en issi/Le gorpil, si asauvagi./Rous ot le poil conme Renart,
Mout par fu cointes et gaingnart :/Par son sens totes decevoit
Les bestes qanqu'il en trovoit./cil gorpil nos senefie/Renart qui tant sot de mestrie./Touz ceus qui sont d'engin et d'art/Sont mes tuit apelé Renart./Por Renart et por le gorpil/Moult par sorent et cil et cil./Se Renart set genz conchïer;/Le gorpil bestes engingnier./Moult par furent bien d'un lignage/Et d'unes meurs et d'un corage.
Tout pareillement, Ysengrin est d'autre part
l'oncle de Renart :
le loup fait du goupil son neveu,
et le goupil du loup son oncle.
Ainsi comme je vous le dis,
ils sont entre eux parents et amis;
ils ne sont proches d'aucune autre manière,
si mon bon livre ne me ment point.
Parce que le goupil dit,
quand il va avec le loup :
« Bel oncle, que voulez-vous faire ? »,
il veut gagner son amour.
Le loup parle très amicalement
au goupil, à l'égard de qui il n'a aucune haine.
Par amitié, ils s'appellent
oncle et neveu quand ils se voient.
On peut facilement comprendre de Renart
la grande intelligence, à qui veut bien l'entendre;
or ce Renart représente pour nous,
ceux qui sont plein de mauvaise vie,
qui n'arrêtent pas de chercher
comment ils peuvent tromper autrui.
Mais le félon ne sera pas content
le jour où il ne trompera pas autrui.
Ils sont égaux devant le trompeur :
intimes, étrangers, et amis.
Il n'en épargnera jamais un seul,
même un ami très cher ne le sera pas.
En plus de cette félonie
il a le cœur tout plein d'envie,
et l'envie est cette racine
d'où tous les maux prennent leur origine.
Avec la félonie et l'envie
la pingrerie est leur amie,
et la pingrerie est cette chose
que d'avoir toujours la bourse close.
La pingrerie est un vice
qui aime beaucoup l'avarice.
L'avarice s'est emparée du monde par surprise,
on est déclaré pauvre malheureux,
si on n'a pas de rente, si on ne prête pas à usure.
Mais j'ai dépassé la mesure,
car c'est ceux qui ont de grandes rentes,
qui causent de grands maux.
On peut en parler d'avantage avec mépris,
mais je prendrais soin de n'en conter plus.
Tout ensement de l'autre part/Ysengrin li oncles Renart :/Le leu fet du gorpil neveu,/Et le gorpil oncle du leu./Sifaitement con je vos di,/Sont entre eus parent et ami;/Ne s'apartienen autrement/Se mes bons livres ne me ment,/Por ce que le gorpil disoit,/Qant il avec le leu aloit,/Biaus oncles, que volez vos fere ?/Le voloit a s'amor atrere./Li leus disoit par amor fine
Au gorpil vers qui n'ot haïne,/Par amistié s'entrapeloient
Oncle et neveu quant se voient./A Renart puet on bien aprendre/Grant sens qui bien i velt entendre,/Car cil Renart nos senefie:Ceus qui sont plain de male vie,/Qui ne finent del agaitier/Con puissent autrui engingnier;/Ne ja le fel liez ne sera/Le jor q'autrui n'engingnera./A l'engingnier li sont honi
Privé, estrange et ami./Ja un sol n'en espargnera,/Ja si chier ami ne sera./Et avec cele felonie/A il le cuer tot plain d'envie,
Et envie est cele racine/Ou touz li max prenent orine./Avec felonie et envie/Escharsetez est lor amie,/Et escharsetez est tel chose/Que tout jors a la borse close./Escharsetez est une vice/Qui forment aime avarice./Avarice a le mont sorpris,
Cil est clamez dolent chaitis,/Se rente n'a, se il n'usure./Or ai passé outre mesure,/Que cil qui les granz rentes ont,/Ce sont cil qui grant mal en font./Moult en puet l'en vilment parler,/Mes je n'ai soing de plus conter.
Vous ne devez pas vous étonnez
si j'ai mis dans mon récit
que j'ai commencé sur Renart,
des propos sur d'autres personnes,
comme vous pouvez entendre là
au sujet de maître Renart et Ysengrin.
Nos voisins racontent en effet
qu'une ânesse qu'un prophète montait,
parlait jadis.
Je les ai entendu l'appelée Balaam,
c'est pourquoi je sais la nommer ici.
Bellaac, un roi, l'avait poussé
tant il lui avait promis et donné,
à maudire tout le peuple d'Israël
avec grand courroux et colère.
Notre Seigneur ne voulait pas le permettre,
il fit venir son ange au devant.
Avec son épée bien tranchante
il barra le chemin à celui-ci.
Le prophète piqua l'ânesse avec son aiguillon
par derrière sur la croupe,
il la forçait avec ses éperons,
et la frappait avec son licol.
L'ânesse n'osait pas avancer,
à force elle finit par parler,
car Dieu voulait qu'elle parle,
et elle dit au prophète :
« Allez, fait-elle, laisse moi tranquille,
Dieu ne me laisse pas avancer. »
Ce même Dieu, ainsi qu'il lui passe par l'esprit,
peut bien à cette heure accorder
aux bêtes sauvages de parler,
et rendre les usuriers généreux.
Ne vos devez esmerveillier/Se j'ai mis en cest mien traitié/Que de Renart ai conmencié,/Si con l'en parole/d'autrui,/Con vos porroiz oïr encui/De dant Renart et d'Ysengrin,/Car ce content nostre voisin/Que une anesse parla ja/Que un prophete chevaucha./Balaam l'oï apeler,/Por ce le sai ici nomer./Bellaac un roi l'ot mené,/Tant li ot pramis et donné/Par mautalent et par grant ire,/Tout le pueple Israel maudire./Nostre sire nel volt soufrir,/Son ange fist devant/venir,/A une bien trenchant espee/La voie a a celui veee./Cil point l'asne del aguillon/Par derriere seur le crepon,
Des esperons le destraingnoit,/Et du chevestre le feroit./L'asne n'osoit avant aler,/Par force li covint parler,/Et Diex le volt qu'ele parla,/Et le prophete raconta :/Di va, fait il, lesse m'ester,/Diex ne me lesse avant aler./Cil Diex, si li vient a plaisir,/Puet encore bien consentir/A parler les bestes sauvages,/Et les usuriers fere larges.
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