Le poisson des charretiers

Renart fait le mort

 

 

Messieurs,ce fut à cette époque

où le doux temps de l'été prend fin

et la saison de l'hiver revient.

Renart est dans sa maison.

Il a consommé toutes ses provisions,

c'est une cruelle déconvenue.

Il n'a rien à donner, ni à dépenser,

il ne peut même pas rembourser ses dettes,

il n'a rien à vendre, ni de quoi acheter,

il n'a plus de quoi se réconforter.

Par nécessité il se met en route,

sans bruit afin que nul ne le voie,

il s'en va à travers une jonchère

entre le bois et la rivière.

Il a tellement cherché et marché

qu'il arrive sur un chemin empierré.

Renart s'accroupit sur le chemin

et tourne la tête de tous les côtés,

il ne sait où trouver des provisions,

et la faim le tiraille en permanence.

Il ne sait quoi faire, il s'inquiète beaucoup.

Alors il se couche le long d'une haie

et attend ici sa fortune.

Voici qu'arrivent à grande allure

des marchands qui transportent du poisson;

ils viennent du coté de la mer.

Ils ont des harengs frais en abondance

car la bise avait soufflé presque

tout le long de la semaine.

Ils ont aussi des bons poissons d'autres sortes

en quantité, des gros et des petits,

dont leurs paniers sont bien remplis.

Ils ont acheté dans les villes

autant de lamproies que d'anguilles,

la charrette est bien chargée.

Et Renart qui trompe tout le monde

est éloigné d'eux d'environ une portée d'arc,

quand il voit la charrette chargée

d'anguilles et de lamproies.

S'enfonçant et se cachant parmi les haies,

il court au devant pour les tromper.

Avant qu'ils ne puissent s'en apercevoir,

il se couche alors au milieu de la route.

Écoutez maintenant comment il les a eus.

Il se vautre dans l'herbe

et fait le mort.

Renart qui trompe tout le monde,

ferme les yeux, montre les dents en grimaçant,

puis retient son souffle.

Avez-vous déjà entendu parler d'une telle traitrise ?

Il reste là étendu.

Et voilà les marchands

qui ne se doutent de rien.

Le premier le voit, l'observe,

puis interpelle son compagnon :

« Regarde là un goupil ou un blaireau. »

L'autre le voit et s'écrit :

« C'est un goupil, va, attrape-le, va !

Fils de pute, prends garde qu'il ne t'échappe !

C'est vraiment qu'il en saura beaucoup en ruse,

ce Renart, s'il n'y laisse pas la peau. »

Le marchand court de toutes ses forces,

et son compagnon le suit.

Quand ils sont près de Renart,

il trouve le goupil à la renverse.

Il le retourne dans tous les sens,

il lui pince le cou, puis les côtes,

il n'ont pas peur d'un tel hôte.

L'un d'eux dit : « Il vaut quatre sous. »

L'autre répond : « Il en vaut bien plus,

au contraire il vaut cinq sous et c'est bon marché.

Nous ne sommes pas trop chargés,

jetons-le dans notre charrette.

Regarde comme il a la gorge blanche et nette. »

Seignors,ce fu en cel termine

Que li doz tens d'esté define

Et yver revient en saison,

Que Renart fu en sa maison.

Sa garison a despendue,

Ce fu mortel descovenue :

N'ot que donner ne que despendre,

Ne ses detes ne pouet rendre,

N'a que vendre ne qu'acheter,

Ne s'a de coi reconforter.

Par besoing s'est mis a la voie,

Tot coiement que nus nel voie

S'en vet par mi une jonchiere

Entre le bois et la riviere.

A tant fet et tant a alé,

Qu'il entre en un chemin ferré.

El chemin se croupi Renarz,

Si coloie de toutes parz;

Ne set sa garison ou querre,

Et la fain li fet sovent guerre,

Ne set que fere, si s'esmaie.

Lors s'est couchiez lez une haie,

Ilec atendra aventure.

A tant es vos grant aleüre

Marcheanz qui poisson menoient,

Et qui devers la mer venoient.

Harenz fres orent a plenté,

Que bise avoit auques venté

Trestoute la semainne entiere;

Et bons poissons d'autre maniere

Orent assez granz et petiz

Dont lor paniers furent garniz.

Que de lanproies que d'anguilles

Qu'il orent acheté as villes

Bien fu chargie la charrete.

Et Renart qui le monde abete,

Fu bien loing d'eus pres d'une archie,

Qant vit la charrete chargie

Des anguilles et des lanproies.

Fichant muçant par mi ces haies

Cort au devant por els deçoivre.

Ainz ne s'en porent aparçoivre,

Lors s'est couchiez en mi la voie.

Or oez conment les desvoie.

En un gason s'est touoilliez

Et conme mort apareilliez

Renart qui tot le mont engingne,

Les eulz clot et les denz rechingne,

Si tenoit s'alaine en prison.

Oïstes mes tel traïson ?

Illeques est remés gesanz.

A tant es vos les marcheanz,

De ce ne se prenoient garde.

Le premier le vit, si l'esgarde,

Si apela son compaingnon,

Vez la ou gorpil ou tesson.

Li uns le voit, si s'escria,

C'est un gorpil, va, sel pran, va,

Filz a putain, gart ne t'eschat.

Or savra il trop de barat

Renart s'il ne lesse l'escorce.

Li marcheant d'aler s'esforce,

Et ses conpains venoit aprés.

Quant il furent de Renart pres,

Le gorpil trovent enversé,

De toutes parz l'ont reversé,

Pincent le col et puis la coste,

Il n'ont pas peor de tel oste.

Li uns a dit, quatre sols vaut,

Li autre a dit, assez plus vaut,

Ainz valt cinc sols a bon marchié.

Ne somes mie trop chargié,

Jetons le en nostre charete.

conme Renart manja le poisson aus charretiers (2)

 

Mes services secrets, Souvenirs d'un agent de l'ombre
Par Pierre-Henri Bunel

Les James Bond que les films nous présentent existent-ils ? Oui, répond Pierre-Henri Bunel, tout en précisant que leur quotidien est fort différent. Car ce commandant, qui a participé à de nombreuses opérations internationales durant ses treize années d'officier de renseignement, ne cache rien de ses services très secrets. Notes et photos à l'appui, cet agent de l'ombre explique pourquoi il a choisi d'entrer en renseignement, comment ses premières missions en Jordanie et à l'ONU sur la zone du conflit israélo-arabe l'ont conduit à participer à la guerre du Golfe, raconte l'action de la France en Somalie et au Ruanda et les découvertes qu'il a faites durant ses missions dans les Balkans au sein de l'Otan. Des dessous de la capture de trois soldats français en Arable Saoudite à certaines opérations de guerre électronique dans le Golfe et en Bosnie-Herzégovine, en passant par la guerre des SCUDs, le syndrome de la guerre du Golfe, les motifs parfois surprenants des guerres humanitaires mais aussi ses étonnantes couvertures et son quotidien de tous les dangers, Pierre-Henri Bunel ne cache rien. Notamment pas comment certains services français ont pris l'habitude d'agir dans l'illégalité. Grâce à lui, c'est toute une partie méconnue et mystérieuse de l'histoire récente qui est dévoilée.



419 pages
Editeur : Flammarion (1 janvier 2001)
ASIN: B003BPJNJU

 

 

 

Sur ces mots ils prennent les devants,

 ils le chargent dans la charrette,

puis se mettent en route.

L'un et l'autre s'en font une grande joie,

ils se disent déjà ce qu'ils feront de lui,

et que ce soir dans leur maison

ils lui retourneront le paletot.

Ce ne sont là que des bavardages

et cela fait sourire Renart,

car il y a loin entre le dire et le faire.

Il se couche à plat ventre sur les paniers;

puis en ouvre un avec ses dents,

et, sachez le bien, il en retire

plus de trente harengs.

Il vide presque le panier

car il les mange très volontiers.

Il ne réclame ni sel ni sauge,

et plutôt que de s'en aller

il va jeter son hameçon ailleurs,

sans la moindre hésitation.

Il s'attaque à l'autre panier,

il y met son museau, et ne manque pas

d'en extraire des anguilles.

Renart qui connait tant de tours,

met trois chapelets autour de son cou.

Pour ce faire, Renart ne fait pas le sot :

il passe son cou et sa tête au travers

des chapelets, et les arrange

sur son dos pour qu'il soit bien couvert.

Désormais il peut abandonner l'entreprise.

Il lui faut maintenant chercher un moyen

pour redescendre à terre.

Il ne trouve ni planche ni marchepied.

Il s'agenouille tout exprès

pour examiner à son gré

comment il peut sauter par terre.

Alors il s'avance un petit peu

et se lance les pattes en avant

de la charrette sur le milieu du chemin.

Il emporte son butin autour de son cou.

 Sur ces mots se sont avancié

 En la charete l'ont chargié,

Et puis se sont mis a la voie.

Li un a l'autre en font grant joie

Et dient ja n'en feront el,

Mes enquenuit a lor ostel

Li reverseront la gonnele.

Or ont il auques la favele,

Mes Renart n'en fet que sourire,

Que mout a entre fere et dire.

Sor les paniers se gist adenz

Si en a un overt as denz,

Et si en a, bien le sachiez,

Plus de trente harenz sachiez.

Auques fu vuidiez li paniers,

Qu'il en menja mout volentiers.

Onques n'i quist ne sel ne sauge,

Encor ançois que il s'en auge

Getera il son ameçon,

Il n'en ert mie en soupeçon.

L'autre panier a asailli,

Son groing i mist, n'a pas failli

Qu'il n'en traisist fors des anguilles.

Renart qui sot de tantes guiles,

Troi hardiaus mist entor son col.

De ce ne fist il pas que fol :

Son col et sa teste passe outre,

Les hardeillons mout bien acoutre

Desor son dos que bien s'en covre :

Des or puet il bien lessier ovre.

Or li estuet enging porquerre

Conment il vendra jus a terre.

N'i trove planche ne degré.

Agenoilliez s'est tot de gré

Por esgarder a son plaisir

Conment il puisse jus saillir.

Lors s'est un petit avanciez,

Des piez devant s'estoit lanciez

De la charete en mi la voie,

Entor son col porte sa proie.

Renart s'échappe

 

 

Après avoir fait son saut

 Renart dit aux marchands : « Que Dieu vous préserve;

ces chapelets d'anguilles sont à moi,

et le reste est à vous. »

Quant les marchands entendent ça

ils en sont tout ébahis,

ils s'écrient : « Regarde le goupil ! »

Ils sautent dans la charrette

où ils pensent prendre Renart

mais celui-ci n'a pas voulu les attendre.

Le premier dit, en regardant autour de lui :

« Que Dieu me vienne en aide ! nous avons

manqué de vigilance, il me semble. »

Tous deux se frappent les paumes :

« Hélas !, dit-l'autre, quel grand dommage

avons-nous subi par notre faute !

Nous avons été sots et étourdis

tous les deux d'avoir cru Renart.

Il a bien soupesé les paniers

et les a également bien allégés,

car il a emporté deux grandes anguilles.

Qu'une sale colique lui torde les boyaux ! »

« Hélas !, font les marchands, Renart,

vous êtes vraiment de mauvaise engeance;

qu'elles puissent vous faire bien du mal ! »

Renart leur dit en retour :

« Vous direz ce qui vous plaira,

Je suis Renart, et sur ce je me tairai. »

Les marchands lui courent après,

mais ils ne l'attraperont pas aujourd'hui,

car sa monture est trop rapide.

Il ne s'arrête même pas au milieu du vallon

et continue jusqu'à à son enclos.

Alors les marchands le laissent,

ils se sentent comme deux malheureux idiots,

s'avouant vaincus, ils s'en retournent.

Celui-ci continue d'un pas rapide,

lui qui s'est sorti de tant de mauvais pas,

et arrive tout droit vers son logis

où l'attend sa maisonnée.

Sa femme, Hermeline, dame sage

qui est si courtoise et si noble,

se jette à sa rencontre.

Puis, Percehaie et Malebranche

les deux frères,

se lèvent à l'arrivée de leur père,

qui arrive par petits bonds,

gros et rassasié, joyeux et content,

les anguilles autour de son cou.

Et quand bien même quiconque le prenne pour fou,

il ferme la porte derrière lui

à cause des anguilles qu'il rapporte.

 Pres quant il ot fet son saut

 As marcheanz dist, Diex vos saut;

Cil hardel d'anguilles sont nostre,

Et li remanant si est vostre.

Et qant li marcheant l'oïrent,

A merveilles s'en esbaïrent,

Si escrient, vez le gorpil.

Cil saillirent au charretil

Ou il cuiderent Renart prendre,

Mes il ne volt pas tant atendre.

Li premier dist, qant se regarde,

Si m'aïst Diex, mauvese garde

En avomes pris, ce me semble.

Tuit fierent lor paumes ensemble,

Las ! dist li uns, con grant domage

Avons eü par nostre outrage !

Moult estion fol et musart

Trestuit qui creïon Renart.

Les paniers a bien soufaichiez,

Si les a auques alegiez,

Que deus granz anguilles enporte :

La male passion le torde !

La ! font li marcheant, Renart,

Moult par estes de male part :

Mau bien vos puissent eles fere !

Et Renart li prist a retrere,

Vos direz ce qu'il vos plera,

Je sui Renart qui s'en taira.

Li marcheant vont apres lui,

Mes il nel bailleront mes hui,

Car il ot trop ignel cheval.

Ainz ne fina parmi un val

Tant que il vint a son plaissié.

Lors l'ont li marcheant lessié

Qui por mauves musart se tienent,

Recreant sont et si s'en vienent,

Et cil s'en va plus que le pas,

Qui passé ot maint mauves pas,

Et vint a son ostel tout droit

Ou sa mesnie l'atendoit.

Encontre lui sailli sa fame

Hermeline la preude dame,

Qui moult estoit cortoise et franche,

Et Percehaie et Malebranche

Qui estoient ambedui frere.

Cil se lievent contre lor pere

Qui s'en venoit les menuz sauz,

Gros et saous et liez et bauz,

Les anguilles entor son col;

Mes qui que le tiegne por fol,

Apres lui a close la porte

Por les anguilles qu'il enporte.

A suivre

Pierre-Henri Bunel

 

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