Il se trouve qu'un jour Renart,
qui est tellement plein de ruse et de malice
et qui connait beaucoup de tours,
s'en va en courant vers une ferme.
La ferme est dans un bois;
il y a là beaucoup de poules, de coqs,
de canes, de canards, de jars et d'oies.
Et messire Constant des Noues,
un paysan fort bien pourvu,
habite très près de l'enclos.
Sa maison a en abondance
des poules et des chapons.
Il a bien garni sa demeure,
il y a de tout,
de la viande salée, du jambon, et des flèches de lard.
Le paysan est riche avec tout cela,
il est vraiment bien installé,
l'enclos se trouve tout autour.
Il y a aussi beaucoup de bonnes cerises,
de nombreux fruits de maintes sortes,
des pommes, et encore d'autres fruits.
Renart y va pour son plaisir.
Le jardin est bien clos
avec des gros pieds de chênes pointus,
garnis d'aubépines.
Maître Constant a mis ses poules dedans
car c'est comme une forteresse.
Renart se dirige de ce côté,
tout doucement, tête baissée,
il s'en va tout droit vers l'enclos.
Renart est très fort en grande quête
mais la résistance des buissons d'épines
le contrarie dans son affaire
si bien qu'il ne sait à quel saint se vouer.
Il ne peut pas parvenir jusqu'aux poules
ni en forçant ni en sautant.
Il s'accroupit au milieur du chemin
car il craint beaucoup que quelqu'un le voie.
Il se dit que s'il saute
sur les poules et qu'il les rate,
il sera vu, et les poules
se cacheront sous les buissons d'épines.
Il pourrait alors être surpris rapidement
avant qu'il n'aie guère pu s'approvisionner.
Il en ressent une grande inquiétude.
Il veut prendre pour lui des poules
qui vont devant lui picorant.
Renart s'en va en se baissant puis se redressant
quand il découvre à l'angle de la clôture
un pieu brisé; il se met dessus.
Le paysan a planté des choux
là où la clôture est ouverte.
Renart passe de l'autre côté et entre dedans
en se laissant tomber comme une masse
pour que les gens ne le voient pas.
Mais les poules qui tendent le cou
l'ont vu à loisir,
chacune s'empresse de fuir.
Au même moment, seigneur Chantecler le coq,
dans un chemin le long du bois,
est en train de marcher dans la poussière
d'une ornière entre deux pieux.
Il va au devant d'elles très fièrement,
plume au pied, le cou tendu,
puis demande pour quelle raison
elles s'enfuient vers la maison.
Pinte prend la parole, elle qui en sait plus,
qui pond de gros oeufs
et qui juche près du coq, à sa droite.
Elle lui raconte toute l'histoire :
« Je ne sais quelle bête sauvage,
qui pourrait vite nous faire du mal
si nous ne sortons pas de l'enclos,
est rentrée dedans, je vous l'affirme.
— N'ayez pas peur, lui dit le coq,
mais soyez toutes rassurées.
— Par ma foi, dit Pinte, je l'ai vue,
je vous le jure sincèrement
que je l'ai vue parfaitement.
— Et comment l'avez-vous vue ?
— Comment ? J'ai vu la haie s'agiter
et les feuilles du chou trembler
là où s'est allongé celui qui est caché.
— Pinte, fait-il, il n'y a plus rien.
Vous avez rêvé ! Je vous garantis
que par la confiance que je vous dois,
je ne connais ni putois ni renard
qui oserait entrer dans cet enclos.
Ceci n'est qu'une plaisanterie, retournez-vous en. »
Sur ce, il repart vers son tas de poussière.
« N'ayez crainte de quoi que ce soit,
ni d'un renard qui vous fasse du mal, ni des chiens.
N'ayez peur de rien
mais soyez toutes rassurées. »
A ce moment-là, il se conduit très fièrement,
mais il ne sait pas ce qui lui pend au nez.
Il ne redoute rien
car la cour est si bien fermée.
Il ne s'inquiète nullement : comme le fait le sot !
Un œil ouvert et l'autre clos,
une patte repliée et l'autre droite,
il s'est placé à côté d'un toit.
Là où il s'est appuyé,
tel celui qui est las
de chanter ou de rester éveillé,
il commence à s'endormir.
Alors qu'il est en plein sommeil
et qu'il lui est agréable de dormir,
le coq commence à rêver.
Ne me prenez pas pour un menteur,
il rêve, c'est la vérité.
Vous pouvez le trouver dans le récit,
qu'il voit je ne sais quelle chose
à l'intérieur de la cour bien close,
qui le voit au milieu et qui vient vers lui,
à ce qu'il lui semble.
Il en ressent une très grande frayeur.
Elle a une pelisse rousse
dont la bordure est faite d'os,
et elle lui met de force sur le dos.
Il avint qu'un jour,/ Qui tant est plain d'engin et d'art,/Et qui mout set de mainte guile,/ S'en vint corant a une vile./La vile seoit en un bos, / Moult i ot gelines et cos, / Anes, malarz et jars et oes. / Et mesire Costant des Noes, / Uns vilain qui mout ert garniz,/ Manoit mout pres du plaiseïz. / Plenteïve estoit sa meson / De gelines et de chapons : / Bien avoit garni son ostel, / Assez i avoit un et el, / Char salee, bacons et fliches, / De ce estoit li vilains riches; / Et mout estoit bien / herbergiez, / Tout environ ert li plaisiez. / Moult i ot de bonnes cerises, / Et plusors fruiz de maintes guises, / Pomes i ot et autre fruit. / Renart i va por son deduit. / Son jardin estoit mout bien clos / De piex de chiesne aguz et gros, /Hordez estoit d'aubes espines. / Dedenz avoit mis ses gelines / Dant Costant por la forteresce. / Et Renart cele part s'adresce : / Tout coiement, le col bessié / S'en va tot droit vers le plessié. / Moult fu Renart en grant porchas, / Mes la force des espinars / Le trestorne de son afere / Si qu'il n'en set a quel chief trere; / Ne por luitier ne por saillir / As gelines ne puet venir. / Acroupiz s'est en mi la voie, / Moult se doute que l'en nel voie. / Porpense soi que se il saut / As gelines et il i faut, / II ert veüz, et les gelines / Se repondront soz les espines, / Si porroit estre tost sorpris / Ainz qu'il eüst gueres porquis. / Moult par estoit en grant esfroi. / Des gelines velt trere o soi / Qui devant li vont pasturant, / Et Renart se va chan levant, / El retor del paliz choisist / Un pel froissié, dedens se mist. / La ou li paliz fu desclos / Avoit li vilain planté chos. / Renart i entre, outre s'en passe, / Chaoir se laisse a une masse / Por ce que la gent ne le voient, / Mes les gelines en coloient / Qui bien l'ont veü en sohaite, / Chascune de foïr s'esploite. / Quant sire Chantecler li cos / En une sente lez le bos, / Entre deus piex en la croerre / Estoit alez en la poudriere. / Moult fierement lor vint devant, / La plume el pié, le col tendant, / Si demande par quel reson / Eles s'en fuient en meson. / Pinte parla qui plus savoit, / Cele qui les gros oes ponnoit; / Et pres du coc juchoit a destre, / Si li a conté tout son estre :/ Je ne sai quel beste sauvage / Qui tost nos puet fere donmage / Se ne vidions le pourpris. / Il est ceains, jel vos plevis, / Ce dist li cos, n'aiez peür, / Mes soiez trestoute aseür. : Dist Pinte, par ma foi jel vi, / Et loiaument le vos afi / Que je le vi tout a estrous. / Et conment le veïstes vous ? / Conment? Je vi la soif branler / Et la fueille du chol trembler : Ou cil se gist qui est repus, / Pinte, fait il, il n'i a plus. / Treves avez, je vos otroi, / Que par la foi que je vos doi / Je ne sai putois ne gorpil /C'osast entrer en cest porpris, / N'est se gas non, tornez ariere. / A tant revet en sa poudriere. / N'aiez peor de nule riens / Que vos face gorpil ne chiens. / De nule riens n'aiez peür, / Mes soiez trestoute aseür. / Moult se contient or fierement, / Mes il ne set c'a l'oil li pent; / II se doutast d'aucune chose, / Mes la cort est si bien enclose, : Riens ne douta, si fist que fox / L'un oil overs et l'autre clox, / L'un pié crapi et l'autre droit, /S'est apostez delez un toit. / La ou cil estoit apuiez / Conme cil qui ert anuiez / Et de chanter et de veillier, / Si conmenca a sonmeillier. / El sonmeillier que il fesoit, / Et el dormir qui li plaisoit, / Conmenca li cos a songier. / Ne m'en tenez a mensongier, / Que il sonja, ce est la voire, / Trover le pouez en l'estoire / Que il veoit ne sai quel chose / Laieins dedenz la cort enclose, / Qui li venoit en mi le vis, / Einssi con li estoit avis. / Si en avoit mout grant friçon, / Et avoit un rous peliçon / Dont les goules estoient d'os, /Si li vestoit a force el dos.
A cause de ce qu'il a vu
pendant qu'il sommeille.
Il s'étonne de cette pelisse
dont l'encolure est à l'envers,
et qu'il a vêtue de travers.
L'encolure est tellement étroite
qu'il en est tout angoissé,
et il se réveille en peur.
Mais il est plus étonné encore parce que
le ventre est blanc dessous,
et qu'on l'enfile par l'encolure,
si bien que la tête passe par le bas
et la queue par le collet.
Il est bouleversé par ce songe
car il croyait vraiment être mal-en-point.
À cause de la vision qu'il a eue
il a eu une grande frayeur.
Le coq reprend ses esprits,
puis il dit : « Saint-Esprit !
préserve-moi aujourd'hui de la capture
et mets-moi sous ta protection. »
Il s'en retourne alors à grande allure
tel celui qui n'est pas rassuré,
et arrive en criant vers les poules,
qui sont sous les buissons d'épines.
Il va jusqu'à elles sans s'arrêter.
Il appelle Pinte en qui il a beaucoup confiance,
et la prend à part :
« Pinte, inutile de le cacher,
je suis malheureux et déconcerté.
J'ai grand peur d'être pris en traîte
par un oiseau ou une bête sauvage
qui pourrait me faire beaucoup de mal.
— Holà !, dit Pinte, mon très cher seigneur,
vous ne devriez pas dire cela,
vous avez tort de nous inquiéter ainsi.
Je vais vous dire quelque chose, approchez-vous.
Par tous les saints que l'on prie,
vous ressemblez au chien qui crie
avant que la pierre ne lui soit tombée dessus.
D'où vous vient une telle peur ?
Dites-moi donc ce que vous avez.
— Quoi ?, fait le coq, vous ne le savez pas
mais j'ai fait à l'instant un rêve étrange.
À coté du trou près de cette grange,
j'ai eu une vision très désagréable,
c'est pourquoi vous me voyez si pâle.
Je vais vous raconter mon rêve en entier,
je ne vous en cacherai aucun détail.
Sauriez-vous me conseiller ?
Il m'a semblé dans mon sommeil
qu'une bête venait vers moi,
qui portait une pelisse rousse
bien faite sans coup de ciseaux,
qu'elle me fit enfiler de force.
La bordure était faite d'os,
toute blanche, mais elle était très dure.
Le poil était tourné vers l'extérieur.
La pelisse était ainsi arrangée
que j'y suis entré par l'encolure,
mais je ne suis resté dedans qu'un petit peu.
J'ai donc mis la pelisse comme ça,
et après je l'ai retirée
à cause de la queue qui était dessus.
Puis je me suis réveillé il y a un instant,
et j'arrive ici tout déconcerté.
Pinte, ne vous étonnez pas
si mon corps en tremble encore,
mais dites-moi ce que vous en pensez.
Je suis très tourmenté par ce songe.
Par la confiance que vous me devez,
savez-vous ce qu'il signifie ? »
Pinte, à qui il se fie volontiers, lui répond.
Du songe qui si le demainne / Endementiers qu'il someillot, / Et du peliçon se merveillot / Dont la chevesce ert a envers, / Et si li vestoit du travers. / Estroit en estoit la chevesce / Si qu'il en ert en grant destresce, / Et de peor s'est esveilliez. / Mes de ce est plus merveilliez / Que blans estoit desoz le ventre, / Et que par la chevesce i entre / Et que la queue est en la faille, / Et la teste en la cheveçaille. / Por le songe est tressailliz, / Que bien quide estre maubailliz. / Por l'avision qu'a veüe / Dont il a grant peor eüe. / Esveilliez s'est et esperiz, /Et dist : li cos, Sainz Esperiz, / Garis hui mon cors de prison / Et met a sauve garison. / Lors s'en torne grant aleüre / Con cil qui pas ne s'aseüre, / Et vint criant vers les gelines / Qui estoient soz les espines. / Dusqu'a eles ne s'arestoit. / Pintain apele ou mout se croit, / A une part l'a apelee : / Pinte, n'i a mestier celee, / Mout sui dolenz et esmarriz, / Grant peor ai d'estre traïz :D'oisel ou de beste sauvage / Qui trop me puet fere domage. / Avoi! dist Pintain, biaus doz sire, / Ce ne devriez vos pas dire; / Mal fetes qui nos esmaiez. / Si vos diré, ça vos traiez. / Par trestouz les sains que l'en prie, / Vos resemblez le chien qui crie / Ainz que la pierre soit cheüe. / Dont avez tel peor eüe ? / Or me dites que vos avez. / Qoi ? fait li cos, vos ne savez, / Orains songé un songe estrange. / Delez le trou de cele granche / Vi une avision mout male / Par qoi vos me veez si pale, / Tout le songe vos conteré, / Ja riens ne vos en celeré. / Savrïez m'en vos conseillier ? / Avis me fu el sonmeiller / Que une beste me venoit / Qui un rous peliçon portoit : Bien fet sanz cisel et sanz force, / Sel me fesoit vestir a force. / D'os estoit fete l'orleüre / Toute blanche, mes mout ert dure. / Le poil avoit defors torné / Le peliçon si atorné / Que par mi le ventre i entroie, / Mes mout petit i arestoie. / Le peliçon vesti ainssi / Et puis aprés le desvesti / Por la queue qui ert deseure. / Lors m'esveillié a icele heure, / Ça sui venuz desconseilliez. / Pinte, ne vos en merveilliez / Se li cors me fremist et tremble, / Mes dites moi que vos en semble. / Mout sui par le songe grevez. / Par cele foi que me devez / Savez vos que il senefie ? / Pinte respont ou mout se fie.
Vous m'avez,dit-elle raconté votre songe
mais, n'en déplaise à Dieu, c'est un gros mensonge !
Néanmoins, je veux bien vous l'expliquer
car je me sens fort capable de vous répondre.
Cette chose que vous avez vue
pendant votre sommeil,
qui portait une pelisse rousse,
et qui vous a ainsi décontenancé,
c'est le renard, j'en suis sûre.
Vous pouvez bien vous en rendre compte
à la pelisse rousse
qu'il vous a enfilée de force.
Le collet en os, ce sont ses dents
avec lesquelles il vous avalera.
L'encolure qui n'était pas droite
mais étroite, et qui vous faisait mal,
c'est la gueule de la bête
avec laquelle il vous serrera la tête.
C'est par là que vous y entrerez,
vous le verrez à coup sûr,
la queue sera alors sur le dessus.
Il en sera ainsi, puisse Dieu me conforter.
C'est bel et bien le renard qui vous prendra
en travers du cou quand il viendra.
Ni argent ni or ne vous protégeront.
Et le poil sera tourné vers l'extérieur,
c'est bien sûr, car il porte toujours son pelage
à l'envers même quand il pleut à verse.
Vous venez d'entendre sans aucun doute
la signification de votre songe.
Je vous le dis avec assurance
qu'avant que midi soit passé
il viendra, c'est la vérité.
Si seulement vous vouliez me croire !
Nous retournerions sur nos pas, sinon !
Mais il est caché là derrière
dans ce buisson, j'en suis sûre,
pour vous tromper et vous prendre en traîte. »
Vit m'avez,fet ele,le songe / Mes, se Dieu plet, ce ert mençonge. / Neporqant jel vos voil espondre, / Que bien vos en savré respondre. / Cele chose que vos veïstes / El someillier que vos feïstes, / Qui le rous peliçon portoit / Qui einsi vos desconfisoit, /C'est li gorpiex, jel sai de voir. / Bien le poez aparcevoir / Au peliçon qui rous estoit / Et que par force vos vestoit. / Les goules d'os erent les denz / A qoi il vos metra dedenz. / La chevesce qui n'estoit droite, / Qui si vos ert male et estroite, / Ce est la goule de la beste / Dont il vos estraindra la teste. / Par ileques i enterrez, / Sanz faille que vos le verrez, / Lors sera la qeue deseure, / Einssi ert, se Diex me seceure. / C'iert li gorpil qui vos prendra / Par mi le col quant il vendra, / Ne vos garra argent ne ors. / Et le poil ert tornez defors : / C'est voir que tot jors porte enverse / Sa pel quant il plus pluet et verse. / Or avez oï sanz faillance / Du songe la senefiance. / Tot seürement le vos di / Que ainz que soit passé midi / Vos avendra, ce est la voire. / Mes se vos me voulïez croire, / Nos retornerions ariere, / Car il est muciez ça deriere / En cel buisson, jel sai de voir, / Por vos traïr et decevoir.
Aussitôt qu'il a entendu la réponse
sur son rêve comme je viens de vous l'exposer,
il dit : « Pinte, vous êtes complètement folle,
vous avez tenu des propos insensés.
Vous croyez que je puisse être surpris,
que la bête est dans l'enclos,
et qu'elle s'emparera de moi par force ?
Maudit soit cinq cents fois celui qui verra ça !
Vous ne m'avez rien dit qui me soit utile.
Je ne crois pas qu'il m'arrivera du mal,
ni qu'un tel songe me porte malheur.
— Seigneur, fait-elle, que Dieu vous l'accorde !
Mais s'il n'en est pas ainsi que je vous l'ai dit,
je vous promets sans conteste
de ne plus être votre amie.
— Belle, dit-il, ce n'est pas du tout cela,
mais ce songe tourne au ridicule. »
Sur ces mots, il s'en retourne
sur son tas de poussière au soleil.
Il commence à cligner de l'œil,
sans s'inquiéter qu'un renard s'en prenne à lui.
Mais Renart, qui en a dupé plus d'un,
aussitôt qu'il entend du bruit,
baisse la tête et se tient coi.
Chantecler se sent en sûreté.
Renart est très calme
et étonnamment avisé.
Quand il voit que celui-ci sommeille,
il s'approche de lui sans retard.
Renart, qui trompe tout son monde
et qui joue tant de mauvais tours,
avance pas à pas, sans se hâter,
la tête baissée.
Si Chantecler reste là jusqu'à
ce qu'il puisse le tenir entre ses dents,
il lui fera sentir son insouciance.
Quand Renart voit Chantecler à sa portée,
il cherche s'il peut le happer.
Puis Renart, qui est leste, bondit,
mais Chantecler saute de côté.
Il avait vu Renart, et l'avait bien reconnu.
Il s'arrête sur un tas de fumier.
Quand Renart se rend compte qu'il l'a raté
il en est fort marri .
Alors il commence à se demander
comment il pourra tromper Chantecler,
car s'il fait encore un mouvement,
il perdra sa proie.
« Maître Chantecler, lui dit Renart,
ne fuyez pas, n'ayez aucune crainte.
Je suis très content que vous soyez en forme,
car vous êtes mon cousin germain. »
Chantecler se sent alors rassuré
et de joie, entame une chanson.
Renart dit à son cousin :
« Te souviens-tu encore de Chanteclin,
le bon père qui t'a engendré ?
Jamais un coq n'a aussi bien chanté,
avec une voix si forte et un ton si clair
qu'on l'entendait à une lieue.
Et il chantait d'un seul souffle,
les yeux clos et la voix sûre.
On l'entendait d'une bonne lieue
quand il chantait son refrain. »
Quant il ot oï la réponse / Del songe que ge vos espons : / Pinte, fait il, mout par es fole, / Mout as dite fole parole : / Cuidiez que je soie sorpris / Et que la beste est el porpris / Qui par force me conquerra ? / Dahez ait cinq cent quel verra ! / Ne m'as dit riens ou ge gaaingne, / Je ne croi mie mal m'en viengne, / Ja n'avré mal por itel songe. / Sire, fet ele, Diex le donge ! / Mes s'ainsi n'est con je ai dit, / Je vos otroi sanz contredit / Que ne soie mes vostre amie. / Bele, fet il, ce n'i a mie, / A fable ert le songe tornez. / A cest mot s'en estoit tornez / En la poudriere au souleil, / Et conmença a cliner l'oil, / Ne doute que gorpil s'i mete. / Mes Renart qui le siecle abete, / Si tost con il oï la noise, / Besse la teste, si s'acoise; / Chantecler s'est aseürez. / Mout fu Renart amesurez / Et vezïez a grant merveille. / Et quant il voit que cil someille, / De lui s'aprime sanz demeure / Renart qui tot le mont aqeure / Et qui mout sot de maves tors : / Pas avant autre, sanz escors, / S'en va Renart le col bessant. / Se Chantecler par atent tant / Que il le puisse as denz tenir, / Il li fera son gieu puïr. / Quant Renart choisi Chantecler, / Il le vodra, s'il puet, haper; / Renart sailli qui est legiers, / Et Chantecler saut a travers, / Renart choisi, bien le conut, / Desor un fumier s'arestut. / Quant Renart vit qu'il ot failli, / Si en fu mout forment marri / Lors se conmence a porpenser / Conment il porra Chantecler / Engingnier, quar s'el se remue / Dont a il sa proie perdue. / Dant Chantecler, ce dist Renart, / Ne fuïez pas, n'aiez regart, / Mout par sui liez quant tu es sains, / Que tu es mes cosins germains. / Chantecler lors s'aseüra, / De la joie un sonet chanta. /Ce dit Renart a son cousin : /Membre vos mes de Chanteclin / Le bon pere qui t'engendra ? /Onques nus cos si ne chanta; / Tele voiz ot et si cler ton / Que d'une lieue l'ooit on, / Et mout chantoit a longue alaine / Les deus eulz clos et la voiz saine. / D'une grant lieue l'en l'ooit / Quant il chantoit et refrenoit.
Chantecler dit : « Renart, mon cousin,
Cherchez-vous à m'attraper par ruse ?
— Certainement pas, lui répond Renart.
Mais chantez donc en fermant les yeux.
Nous sommes d'une même chair et d'un même sang;
j'aimerais mieux perdre une patte plutôt
que de vous faire le moindre mal,
car vous êtes mon très proche parent. »
Chantecler dit : « Je ne vous crois pas.
Éloignez-vous un peu de moi,
et je chanterai une chanson.
Il n'y aura aucun voisin dans les environs
qui n'entendra pas bien ma voix de fausset. »
Cela fait sourire Renardet,
et il dit : « Chantez, cousin,
je saurai bien reconnaitre si Chanteclin,
mon oncle, y a été pour quelque chose. »
Alors, Chantecler commence à haute voix,
puis il pousse un cri;
un œil fermé et l'autre ouvert.
Comme il craint beaucoup Renart,
il regarde fréquemment de son côté.
Renart lui dit : « Tout cela est en vain !
Chanteclin chantait autrement,
tout d'un trait, les yeux fermés,
si bien qu'on l'entendait au-delà des enclos. »
Chantecler croit qu'il dit vrai,
alors il recommence sa mélodie,
les yeux fermés, avec une grande ardeur.
Mais Renart ne veut pas attendre d'avantage :
il saute par-dessus un chou rouge,
il l'attrape par le cou,
et s'en va en fuyant tout content
d'avoir pris sa proie.
Pinte s'aperçoit que Renart l'emporte,
elle est triste, elle se sent abattue.
Elle se met à se lamenter,
à cause de Chantecler qu'elle voit partir.
Puis elle crie : « Seigneur, je vous l'avais bien dit,
mais vous n'avez cessé de vous moquer de moi,
et vous m'avez prise pour une folle.
Le discours que je vous avais tenu
s'avère juste à présent.
Votre orgueil vous a trahi.
J'ai été stupide de vous avertir
car seul le fou ne redoute rien jusqu'à ce qu'il soit pris.
Renart vous tient et vous emporte.
Pauvre malheureuse que je suis ! Ah, je suis morte !
Car en perdant ainsi mon seigneur,
j'ai perdu mon amour. »
Volez me prendre par engin ? / Certes, ce dist Renart, non voil, / Mes or chantez, si clingniez l'oil. / D'une char somes et d'un sans, / Miex vodroie estre d'un pié manc / Que vos mesface tant ne quant, / Que tu es trop pres mon parent. / Dist Chantecler : pas ne te croi, / Un poi detrai en sus de moi, / Et je diré une chançon. / N'avra voisin ci environ / Qui bien n'entende mon fauset. / Lors s'en est souris Renardet, / Et dist Renart : chante, cousins, / Je savré bien se Chanteclins / Mes oncles s'il vos fu noient. / Lors en conmence hautement, / Chantecler et jere un bret; / L'un oil ot clos et l'autre overt, / Car mout forment cremoit Renart, / Sovent regarde cele part. / Ce dist Renart : ce n'est noient, / Chanteclin chantoit autrement / A un lonc tret a eulz cligniez, / C'on l'ooit d'outre les plessiez. / Chantecler quide que voir die, / Lors conmence sa melodie / Les eulz clingne par grant aïr. / Lors ne volt plus Renart soffrir, / Par de desus un rouge chol / Le prent Renart par mi le col, / Fuiant s'en va et fet grant joie / De ce qu'il a encontré proie. / Pinte voit que Renart l'enporte, / Dolente est, mout se desconforte. / Mout se conmence a dementer / Por Chantecler qu'en voit porter, / Et dist : sire, bien le vos dis, / Et vos me gabïez tout dis, / Et si me tenïez por fole. / Mes ore est voire la parole / Dont je vos avoie garni : / Vostre orgoil si vos a traï. / Fole fui quant le vos apris, / Que fox ne crient tant qu'il soit pris. / Renart vos tient qui vos enporte, / Lasse dolente ! con sui morte ! / Quant je ainssi pert mon seignor, / Trestoute ai perdue / m'amor.
La bonne dame de la ferme
ouvre la porte de son jardin,
car le soir arrive, et elle veut
mettre ses poules à l'abri.
Elle appelle Pinte, Bisse et Roussette,
mais elle n'aperçoit ni l'une ni l'autre.
Quant elle voit qu'elles n'arrivent pas,
elle se demande ce qu'elles font,
et elle appelle son coq à en perdre le souffle.
Mais elle voit Renart le maltraiter.
Elle s'avance pour le secourir,
et Renart se met à courir.
Quand elle réalise qu'elle ne le sauvera pas,
elle se demande ce qu'elle peut faire.
« A l'aide ! » s'écrie-t-elle à plein gosier.
Les paysans sont en train de faire une soule,
quand ils entendent ses cris.
Ils arrivent aussitôt à ses côtés,
et lui demandent ce qu'elle a.
Elle leur raconte en soupirant :
« Hélas ! il m'est arrivé un grand malheur.
— Comment !, font-ils, qu'avez-vous ?
— C'est mon coq que ce renard emporte !
— Sale vielle putain, lui dit Constant !
Qu'avez-vous fait pour ne pas l'attraper ?
— Maître, qu'est-ce-que vous dites ?
Par tous les saints, je n'ai pas pu le prendre
car il n'a pas voulu m'attendre.
— Et si vous l'aviez frappé ? — Je n'avais pas de quoi.
— Et avec ce bâton ? — Je n'ai pas pu
car il s'en va à si grand trot
que ni chien ni braque ne l'attraperaient.
— Et par où s'en va-t-il ? — Par ici, tout droit. »
Les paysans courent avec ardeur,
et tous crient : « Par là ! Par là ! »
Renart, qui est devant, les entend.
Alors il bondit si haut,
qu'il retombe durement sur le cul.
Mais ils entendent le saut qu'il a fait,
et tous s'écrient : « Par ici ! Par ici ! »
Constant leur dit : « Tous après lui ! »,
et les paysans courent d'un seul élan.
Constant appelle son mâtin
que l'on appelle Malvoisin.
Grâce à la course qu'ils ont faite,
ils aperçoivent Renart.
Tous s'écrient : « Regardez le renard ! »
Renart est maintenant en grand danger,
et le coq aussi s'il ne trouve pas une astuce.
« Comment ! fait-il, seigneur Renart,
n'entendez-vous pas quelles injures ils vous disent,
et tous ces paysans qui crient si fort après vous ?
Constant vous suit de près,
lancez-lui donc une de vos plaisanteries
en sortant, après cette porte.
Quand il dira : 'Renart l'emporte !',
vous pourriez lui répondre : 'Malgré vous !'
Vous ne pourrez pas mieux le déconfire. »
La bonne dame del menil / A overt l'uis de son cortil, / Que vespres ert, et si voloit / Ses gelines metre en son toit. / Pinte apela, Bisse et Rousete, / Ne l'un ne l'autre ne repere. / Quant voit que venues ne sont, / Mout se merveille qu'eles font, / Son coc rehuche a longe alainne, / Renart voit qui si mal le mainne; / Avant passe por lui rescorre, / Et Renart conmenca a corre. / Quant el voit qu'el ne rescorra, / Porpense soi qu'ele fera. / Harou ! s'esçrie a plainne goule, / Et vilains qui sont en la çoule, / Quant il oent que cele bret, / Tantost se sont cele part tret, / Si li demandent que ele a. / En soupirant lor aconta : / Lasse ! trop m'est mesavenu. / Conment, font il, c'avez eü ? / Mon coc que cil gorpil enporte. / Ce dist Costant, pute vielle orde, / C'avez vos fet que nel prëistes ? / Sire, que est ce que vos dites ? / Par les sains Dieu je nel poi prandre, / Ne il ne me volt pas atendre. / Sel ferissiez?, je n'oi de qoi. / De cel baston; et je ne poi, / Car il s'en va le grant troton, / Nel prendroient chien ne braon. / Par ou s'en va ? Par ci tout droit. / Li vilain corent a esploit, / Et tuit crient : or ca, or ça ! / Renart l'oï qui devant va. / Quant Renart l'ot, si sailli sus, / Si qu'a terre ne fiert li cus. / Le saut c'a fait ont cil oï, / Tuit s'escrient : o ci, o ci. / Costant lor dist : or tost aprés, / Les vilains corent a eslés. / Costant apeloit son mastin / Que l'en apeloit Malvoisin. / A corre c'ont fait l'ont veü, / Et Renart ont aparçeü. / Tuit s'escrient : vez le gorpil. / Or est Renart en grant peril / Et le coc se il ne set d'art. / Conment, fet il, sire Renart? / N'oez vos quel honte il vos dient / Cil vilain qui si fort vos huient ? / Costant vos siut plus que le pas, / Car li lanciez un de voz gas / A l'issue de cele porte. / Quant il dira Renart l'enporte, / Mau gré vostre, ce poez dire, / Nel porriëz miex desconfire.
N'est point sage qui ne s'est jamais trompé.
Renart, qui trompe tout le monde,
le sera lui-même cette fois ci.
Il se met donc à crier d'une voix forte :
« Malgré vous !, lance-t-il à Constant,
j'emporte ma part avec celui-ci,
et c'est bien malgré vous qu'il est enlevé. »
Le coq, qui est comme mort,
lorsqu'il sent les mâchoires se relâcher,
bat des ailes et se tire de là.
Il arrive en volant sur un pommier.
Renart, quant à lui, reste à terre,
fâché, marri, et soucieux,
à cause du coq qui lui a échappé.
Chantecler éclate de rire :
« Renart, fait-il, quel est votre avis sur
tout cela ? Qu'en pensez-vous ? »
Le gourmand frémit, tremble,
puis lui répond avec méchanceté :
« Maudit soit la bouche, dit-il,
de celui qui s'occupe à faire du bruit
à l'heure où il devrait se taire.
— Et moi je veux, dit Chantecler,
que la male goutte crève l'œil
de celui qui se met à s'endormir
alors qu'il doit rester éveillé !
Cousin Renart, continue Chantecler,
personne ne doit se fier à vous.
Je vous rends votre cousinage,
car il a failli me causer du tort.
Renart, traître, allez-vous en !
Si vous restez ici plus longtemps,
vous y laisserez votre pelisse. »
Renart n'a aucun intérêt pour ce bavardage.
Il ne veut pas en dire plus, et s'en retourne
plutôt que rester ici d'avantage.
Affamé, il se met en route.
Renart s'en va à travers la plaine,
puis passe par un chemin.
Il est malheureux et se lamente beaucoup
à cause de ce coq qui lui a échappé,
dont il ne peut plus se rassasier.
N'est si sage qui ne foloit / Renart qui tot le mont deçoit, / Ert deceüz a ceste foiz, / Car il cria a haute voiz :/ Mau gré vostre, ce dist Renart, / Enpor ge de cestui ma part, / Mau gré vostre en ert il portez. / Li cos qui ert touz amortez, / Quant il senti lascher la bouche, / Bati ses eles, si s'en touche, / Et vint volant sor le ponmier, / Et Renart fu seur le terrier, / Grains et marriz et trespensez / Du coc qui li est eschapez. / Chantecler a gité un ris : / Renart, fet il, que vos est vis / De cest siecle ? que vos en semble ? / Li lechierres fremist et tremble, / Si li a dit par felonie : / La bouche, dist il, soit honnie / Qui s'entremet de noise fere / A l'eure qu'il se devroit tere. / Fait Chantecler, et je le voil, / La male goute li criet l'oil / Qui s'entremet de someillier / A l'eure que il doit veillier! / Cosin Renart, dist Chantecler, / Nus ne se doit en vos fier. / Je vos rent vostre cosinage, / Il me dut torner a donmage; / Renart traïtre, alez vos ent ! / Se vos estes ci longuement, / Vos i lerez cele gonnele. / Renart n'a soing de la favele, / Ne volt plus dire, ainz s'en retorne, / Que illeques plus ne sejorne. / Besoigneus met le plus au mains, / Renart s'en va par mi uns plains, / Renart s'en va toute une sente, / Mout est dolent, mout se demente / Du coc qui li est eschapez, / Que il ne s'en est saoulez.
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