Les Mérovingiens
Les Germains, maîtres des Gaules, adoptèrent la monnaie romaine; ils pensèrent qu'il était de leur intérêt de frapper leurs pièces à l'effigie de l'empereur. Le prestige de l'Empire romain avait sans doute aussi quelque valeur à leurs yeux. Les conquérants se mirent donc à imitier servilement les monnaies du peuple vaincu, de même qu'ils en avaient pris toutes les institutions; et ce ne fut qu'après la conquête de la Bourgogne et de la Provence qu'ils firent l'essai d'une monnaie nationale. Vers le milieu du Vième siècle, Théodebert frappe monnaie à Metz et à Châlons, Childevert à Arles et Clotaire à Marseille. Les barbares avaient modifié dès le commencement du VIIème siècle le poids et le type des monnaies romaines. Le sou d'or était toujours divisé en semis et en triens ou tremissis; mais il pesait beaucoup moins-
On ne connaît pas de pièces de billon de cette époque, ou du moins, le très petit nombre qu'on en a trouvé donne lieu de croire que ce sont des contrefaçons de celles d'or ou d'argent, ou bien des pièces ostrogothiques ou vandales faussement attribuées à la Gaule. On évalue le sou d'or à 90 francs (2° moitié du XIXème siècle). On sait que le denier est le 40ème du sou d'or : ainsi la plus petite monnaie mérovingienne valait 2 francs 25 centimes. En présence de pareils faits, on se demande comment pouvaient s'effectuer les menus achats, qui sont les plus fréquents dans la vie, et l'on est forcé de conjecturer qu'une masse considérable de monnaies de billon, sorties des ateliers romains, circulait encore dans les Gaules et suffisait pour les besoins de chaque instant.
Il reste à décrire le type que les barbares avaient crée pour le substituer au coin de la monnaie romaine. Et d'abord on distingue chez les Mérovingiens deux sortes de monnaies, les unes autorisées par le nom du roi et les autres par le nom du monétaire. Les premières sont rares, tandis que les secondes sont en comparaison assez communes. Cet usage d'inscrire le nom du monétaire est une innovation digne de remarque. Le nombre des monétaires étant extrêmement multiplié, on sent combien il doit être difficile de classer leurs pièces chronologiquement. . Du reste, les espèces royales et celles des monétaires ne diffèrent point entre elles : toutes représentent d'un côté une tête, et au revers une croix ou diverses figures, telles que l'alpha et l'oméga, un calice, des croisettes, etc. On y voit aussi des sigles dont la plupart sont inexpliqués et des chiffres qui ont rapport au poids de la monnaie. La tête est ordinairement représentée de profil, tournée à droite et le plus souvent ceinte d'un diadème ou d'une bande perlée. Les légendes sont écrites en caractères latins. Certaines lettres, le C et l'O, par exemple, affectent quelquefois une forme carrée. Au droit de la monnaie, on lit le nom du roi ou celui du monétaire, N. REX ou N. MONETARIUS; et au revers le nom du lieu où a été frappée la pièce, avec le mot CIVITAS, VILLA ou CASTRUM, le tout accompagné de FITUR, FECIT, ou FIT., lettres renversées, supprimées ou intercalées pour remplir les lacunes font souvent le désespoir de ceux qui cherchent à déchiffrer les légendes mérovingiennes. Les monnaies de ce temps n'offrent jamais les noms des ducs et des comtes, mais quelquefois des noms de saints, comme saint Martin, saint Denis.
Sous les Mérovingiens, le monnayage est extrêmement barbare, et ne se ressent plus de sa belle origine : les artistes ont oublié l'art monétaire que les Grecs et les Romains avaient poussé au plus haut degré de perfection. Le type, devenu partout informe et grossier, est très varié dans le nord de la France, sans doute à cause des invasions incessantes des peuplades germaniques. Dans le sud, il y a plus de stabilité et de simplicité. Les monnaies des Wisigoths, qui occupaient le sud-ouest de la Gaule, méritent une mention spéciale pour plusieurs raisons : le flan en est plus large et plus mince que celui des espèces Mérovingiennes; enfin on y remarque deux têtes, celle du roi et celle de l'empereur. Un fait aussi curieux ne doit pas plus nous étonner que l'alliance des lois barbares avec le droit romain dans le code wisigothique; en effet, personne n'ignore que les traditions romaines ont toujours été plus vivaces dans le midi que dans le nord de la Gaule.
Les Carolingiens
Sous la première race ( = sous les Mérovingiens), on avait frappé surtout des monnaies d'or, mais il serait inexact de croire que le fondateur de la deuxième race ( = les Carolingiens) a volontairement remplacé l'or par l'argent - Le changement s'est opéré peu à peu ; les saigas parurent et, se transformant progressivement, devinrent les deniers que la race carolingienne a frappés en si grand nombre. Certaines pièces semblent appartenir à cette période de transition.
La rareté des espèces d'or sous la dynastie carolingienne, d'origine germanique, est un fait curieux à signaler, surtout si l'on rappelle que les anciens Germains préféraient les monnaies d'argent à celles d'or-
Les nouveaux souverains, plus solidement assis sur leur trône, apportèrent de grands changements dans l'organisation monétaire.
Plus de monnayers ; les monnaies portent seulement le nom du souverain et celui de la localité où elles ont été frappées.
Nous trouvons cependant quelques noms de particuliers inscrits sur les monnaies -
Certains auteurs ont pensé que ces noms indiquaient des monnayeurs analogues à ceux de l'époque mérovingienne. D'autres ont cru y trouver une marque d'indépendance de certains comtes ou ducs inamovibles. Les spécialistes sont disposés à y voir le signe d'une concession faite par le souverain à des comtes ou marquis . La question, comme tant d'autres dans la numismatique carolingienne, ne paraît pas avoir encore reçu de solution certaine.
Depuis l'avènement de Pépin (752), jusqu'à l'avènement de Louis le Débonnaire (814), la monnaie de l'empire d'Occident peut être considérée comme ayant appartenu véritablement aux souverains : mais, à dater de cette dernière époque, le nombre des ateliers royaux diminue.
Les évêques et les monastères se faisaient concéder les ateliers établis dans leurs villes. Voulant à la fois jouir des prérogatives que la munificence royale leur accordait, et se servir d'un type religieux, ils adoptèrent celui de xpistiana. religio, que Louis le Débonnaire tenait de son père, et qu'il avait commencé à naturaliser en Gaule-
1° les évêques, plus à portée de se soustraire au contrôle des missi dominici et des comtes, et qui avaient obtenu la plénitude des bénéfices du droit de monnayage, continuèrent à se servir du nom de Louis le Débonnaire, même après sa mort, soit par reconnaissance, soit par un autre motif;
2° ceux qui étaient dans le cercle d'action du monarque, ou qui étaient moins favorisés, eurent soin de changer le nom à chaque mutation de règne.
Les premiers rois capétiens
Les premiers rois capétiens ont fait forger des espèces tout à fait disparates dans les différentes villes de leur domaine. Philippe-Auguste essaya de centraliser la monnaie, en la ramenant à un type uniforme. Il fit frapper des deniers parisis, non pas seulement à Paris, mais dans un grand nombre de villes qui étaient sous son autorité ; toutefois, afin de ne pas établir trop brusquement sa réforme, il usa d'un moyen terme, et respecta les noms locaux sur les parisis qui sortaient des ateliers de Montreuil, d'Arras, de Saint-Omer et de Péronne.
De plus, quoiqu'il eût acquis le monnayage de Saint-Martin de Tours, il n'osa pas y importer le parisis, et se contenta peut-être de décréter que le denier tournois serait reçu dans les provinces situées au delà de la Loire. Ainsi la monnaie royale se trouva soumise à un double système ; et cette diversité était d'autant plus fâcheuse, que les deux sortes de monnaies n'avaient pas la même valeur : il fallait 25 deniers tournois pour faire une livre parisis, tandis qu'il suffisait de 20 deniers parisis. La sage réforme commencée par Philippe-Auguste fut continuée par ses successeurs.
Les monnaies sous le règne de Saint Louis et ses successeurs
Saint Louis contribua plus que tout autre à établir la suprématie de la monnaie royale ; il en commanda l'usage exclusif aux barons qui ne jouissaient pas du privilège monétaire , et interdit expressément aux autres l'imitation de son type. Par une ordonnance de l'an 1262, il établit que la monnaie des seigneurs n'aurait pas cours hors de leurs terres, au lieu que celle de la couronne serait reçue par tout le royaume. Enfin, il fit disparaître de ses pièces les noms locaux, à l'exception de Paris et Tours, et conserva aux deniers parisis l'empreinte qu'ils avaient dès la fin du règne de Louis VI, et aux deniers tournois celle que leur avait donnée Philippe-Auguste, laquelle subsista jusqu'au règne de Charles VI.
Deniers parisis : au droit FRANCO, en légende bilinéaire, entourée du nom du roi. R/ PARISlUS CIVIS, pour « civitas », autour d'une croix. Denier tournois : le nom royal autour d'une croix à branches égales, R/ Un temple altéré, qui prit le nom de châtel, avec la légende TURONUS CIVIS. Le châtel du denier tournois fut vulgairement appelé pile. Nous avons, d'autre part, signalé l'apparition de la croix à branches égales sur les monnaies carolingiennes : cette manifestation pieuse fut depuis adoptée, non seulement par les rois, mais encore par les barons du royaume ; elle devint un signe indispensable de la monnaie, à un tel point que l'on dit encore croix et pile pour distinguer les côtés d'une pièce.
Sous le règne de saint Louis parurent deux espèces nouvelles, l'agnel et le gros tournois, que l'on frappa dans tous les ateliers royaux. L'agnel, appelé depuis mouton d'or, valait 10 sous parisis ; il tirait son nom de l'agneau qui était gravé sur l'un des côtés, avec la légende AGNUS DEI QUI TOLLIS, etc. Cette monnaie, qui était de très-bon aloi, eut cours par toute l'Europe, et dura jusqu'au règne de Charles VII inclusivement. La monnaie d'or était tombée en désuétude depuis l'époque mérovingienne ; saint Louis est le premier roi Capétien qui l'ait fait revivre, et c'est par erreur que Le Blanc et Lelewel ont attribué des pièces d'or à quelques-uns de ses prédécesseurs. Quant au gros tournois, « grossus denarius » ou « grossis turonensis », qui était la plus forte monnaie d'argent, il valait 12 deniers tournois : le sou cessa ainsi d'être une monnaie nominale. II y avait encore, en fait de menues monnaies, le demi-denier, autrement dit obole ou maille, et le quart de denier, qui portait les noms de pile, poitevine ou pougeoise, parce qu'on la forgeait originairement à Melle en Poitou.
Philippe III renouvela et suivit tous les règlements que son père avait faits sur la monnaie. La livre devint, sous Philippe le Bel, une monnaie réelle; elle fut représentée par le «gros royal», pièce d'or qui valait 20 sous parisis. Au commencement de son règne, Philippe le Bel ne s'écarta pas du système de saint Louis ; mais bientôt, pour remédier à l'épuisement de ses finances, il affaiblit les monnaies. Cet affaiblissement commença en 1295 ; il fut porté si loin qu'un denier ancien en valait trois nouveaux. La monnaie forte, remise en vigueur en 1306, fut de nouveau affaiblie en 1310.
Des changements aussi funestes amenèrent la ruine du commerce et de nombreuses séditions dans le royaume. Louis X, voulant mettre fin à ce désordre, fit revivre les règlements monétaires de saint Louis; de plus, comme l'altération des monnaies avait fait surgir de faux monnayeurs de toutes parts, il publia, en 1315, une ordonnance qui prescrivait aux prélats et aux barons le titre, le poids et la marque de leurs monnaies. Cette ordonnance eut pour effet, comme l'a très bien remarqué M. Duchalais, de paralyser en beaucoup d'endroits la fabrication des espèces seigneuriales. La politique constante de nos rois, depuis saint Louis, était de maintenir autant que possible une séparation complète entre leur empreinte et les empreintes locales. Il est vrai que le plus souvent leurs prescriptions à cet égard étaient vaines. Les plus puissants seigneurs du royaume ne faisaient pas difficulté d'imiter les pièces d'or et d'argent frappées par le roi, et notamment la monnaie blanche connue sous le nom de gros.
La monnaie royale du XIIIème au XIVème siècle
Du milieu du XIIIème siècle au milieu du XIVème siècle le type local disparut presque entièrement, chassé qu'il fut soit par l'imitation des espèces royales, soit par les conquêtes, les confiscations, les héritages et les acquisitions de tout genre que faisait la couronne, soit enfin par l'influence étrangère des nations voisines. A cette époque, le type des pièces provençales se trouve soumis à une triple tendance perturbatrice, de la part de l'Aragon, de l'Italie et de la France. Dans plusieurs provinces de l'ouest on rencontre l'empreinte anglaise. Depuis la réunion des vastes Etats du comte de Toulouse à la France, la monnaie de la couronne fait de grands progrès dans le midi. La Lorraine et l'Alsace restent allemandes; mais les caractères particuliers de la monnaie de ces pays s'effacent peu à peu. Nous avons oublié de mentionner une autre cause qui contribua à dénaturer le type local, nous voulons parler de l'introduction des armes sur l'empreinte : cet usage commença vers le milieu du XIIIème siècle, et devint dans la suite fort à la mode.
En résumé, depuis saint Louis la plupart des espèces seigneuriales ont disparu, et celles qui restent ne vivent généralement que d'emprunt; la monnaie de l'Etat, au contraire, a gagné du terrain de tous côtés, et par suite le style monétaire est devenu plus uniforme. Mais hâtons-nous de revenir à la monnaie royale. Philippe le Long acquit plusieurs monnaies importantes : il avait résolu d'établir l'unité de monnaie, de poids et de mesure, afin que, disait-il, « sous une monnoyé, un poids et une mesure convenable li peuple marchandast plus heurement. » Ce prince, prévenu par la mort, ne put mettre son beau projet à exécution. Charles le Bel décria toutes les monnaies d'or, à l'exception de l'agnel qu'il faisait frapper pour 20 sous tournois. Vers 1322, il affaiblit la monnaie, qui ne fut remise sur l'ancien pied que huit ans plus tard, par Philippe de Valois. Ce dernier prince fit paraître plusieurs nouvelles espèces d'or et d'argent, parmi lesquelles nous citerons le denier d'or à l'écu, le parisis d'or, valant 20 sous parisis, et le parisis d'argent, qui représentait un sou ou douze deniers.
La monnaie fut affaiblie à deux reprises, par Philippe de Valois; et lorsqu'en 1350 on revint pour une seconde fois à la monnaie forte, le sou de saint Louis fut diminué d'un quart. Pendant le règne désastreux da roi Jean, le cours des monnaies fut livré à des fluctuations continuelles. En 1360, ce prince, de retour d'Angleterre, s'appliqua à régler le système financier, et créa une espèce qui mérite d'être signalée, parce que son nom s'est conservé jusqu'à présent; c'est le franc d'or ou franc à cheval, qui valait une livre ou 20 sous tournois, et par conséquent 16 sous parisis. Avant de monter sur le trône, Charles V frappa, dans le Dauphiné, des pièces d'or et d'argent, en qualité de dauphin ; ce que ses successeurs firent aussi. Devenu roi, il maintint la monnaie forte, et veilla avec beaucoup de soin à la police du monnayage. Il fit forger le florin d'or aux fleurs de lis, autrement dit franc à pied qui était de la même valeur que le franc à cheval. Charles VI inventa l'écu à la couronne, qui a été en usage jusqu'à Louis XIII. Depuis l'apparition de cette pièce on ne grava plus que trois fleurs de lis sur l'écu de France. Les guerres que Charles VI et Charles VII eurent à soutenir contre les Anglais les forcèrent à altérer la monnaie, Pendant ce temps-là, les rois d'Angleterre, maîtres d'une grande partie de la France, y frappaient monnaie à leur coin. Après l'expulsion des Anglais, qui eut lieu en 1454 on put enfin remédier au désordre du système monétaire.
Louis XI remplaça l'écu d'or à la couronne par l'écu au soleil ou écu-sol, qui tirait son non du soleil gravé au-dessus de la couronne ; il émit aussi des blancs et des demi-blancs au soleil. Il fixa le cours des monnaies étrangères en France et chercha à restreindre les privilèges monétaires des grands vassaux. Cependant il permit la fabrication des monnaies d'or et d'argent au duc de Guyenne, son frère, au duc de Bretagne et au prince d'Orange, dont la principauté relevait alors du Dauphiné. Sous son règne, la France étendit ses limites, le nombre des monnaies seigneuriales fut beaucoup réduit, et l'on vit notamment cesser le monnayage de Provence et de Bourgogne. Après la conquête du royaume de Naples par les Français, on frappa monnaie en Italie au nom de Charles VIII, qui prit le titre de roi de Sicile et de Jérusalem.
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