Différentes monnaies d'or, d'argent et de cuivre circulaient en Gaule à la fin de l'Empire romain. Au temps des rois mérovingiens, descendants de Clovis, ne subsiste guère que la monnaie d'or, sou et surtout tiers de sou, appelé aussi triens ou tremissis (à peine 1 g), imitations plus ou moins réussies des pièces impériales romaines. Le triens d'or devient quasiment espèce unique au début du VIIe siècle.
Du tiers de sou d'or au denier d'argent
L'or provient principalement de la Méditerranée, en particulier des monnaies de l'Empire byzantin. Mais vers 650, la géographie économique et monétaire se modifie au profit du Nord d'où viennent des monnaies d'argent anglo-saxonnes et frisonnes (des Pays-Bas), les sceattas. En outre, l'or se fait plus rare et plus cher après la chute de l'Afrique byzantine et la prise de Carthage. Vers 675, le sou d'or est complété puis remplacé par une pièce d'argent : le denier, du nom de l'ancienne monnaie romaine d'argent. Douze deniers font un sou. Les pièces sont produites un peu partout et revêtent de multiples aspects. Le contrôle des monnaies semble échapper en grande partie au pouvoir royal mérovingien. Les réformes monétaires byzantines et arabes, le succès des monnaies anglo-frisonnes, l'exploitation de nouveaux gisements argentifères et des circonstances politiques internes pérennisent l'adoption de l'étalon argent sous l'égide d'une nouvelle dynastie royale : les Carolingiens.
Le denier d'argent, monnaie unique de l'Empire carolingien
Tandis qu'ils réunifient et étendent à leur profit le royaume des Francs, Pépin le Bref (741-768) et son fils Charlemagne (768-814) reprennent le contrôle de l'activité monétaire. Le pouvoir royal sur la monnaie est réaffirmé par un ensemble de règlements et de contrôles organisant sa fabrication et sa mise en circulation. En 754-755, l'édit de Ver est une première tentative d'uniformiser le poids et l'aspect du denier d'argent franc. En réalité, la marque de l'autorité royale ne figure systématiquement sur la monnaie qu'avec Charlemagne en 793-794.
"Monnaie unique" de l'Empire carolingien, le nouveau denier au poids unitaire d'environ 1,70 g est le modèle, direct ou indirect, du monnayage occidental produit du IXe au XIIIe siècle. La réglementation carolingienne insiste sur la qualité de la monnaie, et cherche à éviter la "fausse monnaie" (en fait, des pièces de moindre qualité produites frauduleusement dans les ateliers officiels), et la thésaurisation ou la transformation en argenterie.
En prescrivant de tailler 240 deniers dans 1 livre d'argent, Charlemagne jette les bases d'un système monétaire et comptable qui persistera en France jusqu'à la Révolution : 1 livre = 20 sous ou 240 deniers ; 1 sou = 12 deniers. En outre est frappée une division du denier, l'obole d'argent, qui correspond à sa moitié.
Du denier carolingien aux deniers féodaux
Principal agent administratif local, le comte surveille et contrôle au nom du souverain l'activité monétaire dans le royaume. Dans la seconde moitié du IXe siècle, les usurpations des comtes se multiplient. Le phénomène s'amplifie à la faveur des problèmes de succession au trône, des conflits intérieurs, puis des raids sarrasins, vikings et hongrois : le pouvoir royal perd peu à peu le contrôle effectif et l'exclusivité de la frappe des deniers. Les comtes commencent d'exercer les pouvoirs régaliens à leur propre profit. Par ailleurs, le souverain concède une part des revenus d'un atelier, parfois sa gestion, à des évêques ou des abbayes. La féodalisation du denier se concrétise au Xe siècle alors que les Robertiens, ancêtres des Capétiens, s'opposent aux Carolingiens. L'aristocratie profite de l'occasion pour se rendre plus indépendante. Le pouvoir affaibli multiplie les concessions officielles, notamment en faveur d'ecclésiastiques. La monnaie est désormais affaire de prélats, de ducs et de comtes, voire de vicomtes, qui peuvent changer titre et poids à leur guise.
Une multitude de monnaies
Entre les XIe et XIIIe siècles, dans un contexte d'essor économique et commercial tant dans les campagnes que dans les villes, une multitude de derniers féodaux sont frappés régionalement, voire localement, par des seigneurs plus ou moins importants. La monnaie du roi est devenue une monnaie parmi d'autres. Du point de vue du seigneur émetteur, la monnaie constitue une importante source de revenu, un moyen de financer son train de vie et sa politique. Un profit est en effet réalisé sur la frappe de chaque pièce : c'est le droit de seigneuriage. Pour augmenter ce revenu, le seigneur peut procéder à une mutation de sa monnaie, c'est-à-dire modifier certaines conditions d'émission : poids du denier, titre ou teneur en argent fin, cours officiel. La pratique alors la plus courante dans le royaume de France consiste à affaiblir la monnaie en titre de métal fin, une préfiguration des dévaluations contemporaines. Elle engendre de grandes disparités de valeur entre les différentes pièces en circulation et concourt localement à une certaine instabilité monétaire. Les élites féodales et les bourgeoisies urbaines montantes protestent et négocient, obtenant de limiter ces mutations à une seule par règne, ou la stabilisation de la monnaie en contrepartie d'une taxe (monéage).
Restauration de la monnaie du roi
À la faveur des guerres, des mariages et des héritages, Philippe Auguste (1180-1223) étend progressivement son autorité, y compris dans le domaine de la monnaie. Le denier "parisis", est d'abord diffusé dans le nord du royaume, puis à l'est et quelque peu au sud. Après la conquête de la Normandie, de l'Anjou, du Maine et de la Touraine (1204-1205), le roi impose une nouvelle pièce : le denier "tournois". Cette politique volontariste est poursuivie par Saint Louis (1226-1270) au seul profit du tournois et au détriment des monnayages féodaux. À l'exemple des cités italiennes qui frappent de "gros" deniers valant entre 20 et 30 deniers locaux, Louis IX crée un gros tournois, première monnaie de bon argent produite en France, valant 12 deniers. Le gros tournois rencontre un tel succès qu'il est frappé abondamment, rapidement imité, notamment en Provence, et diffusé largement en Italie. Dans le même temps est créé l'écu d'or, première monnaie d'or capétienne. Mais il s'avère un échec commercial et est vite abandonné. Saint Louis laisse à ses successeurs une monnaie apparemment stable.
la fin du Xllle siècle, Philippe le Bel (1285-1314) s'engage dans une politique militaire onéreuse contre l'Aquitaine anglaise et la Flandre. Il doit maintenir son seigneuriage* (revenus monétaires) tout en tenant compte des tensions proprement monétaires liées au marché des métaux précieux. Des réajustements ont déjà rompu la stabilité de la "bonne monnaie" de Saint Louis. En effet, les anciens deniers tournois, encore utilisés, se sont usés et ont perdu de la valeur en argent. De plus, les deniers tournois récents sont frappés avec une certaine "tolérance" quant à leur titre en argent. Les autorités royales doivent pallier l'augmentation régulière du cours des métaux. Elles pratiquent donc des mutations* (dévaluations en série ponctuées de réévaluations partielles) qui affaiblissent la valeur intrinsèque des monnaies et affectent le rapport de valeur entre l'or et l'argent.
Instabilité monétaire
Dans ces circonstances, le gouvernement de Philippe le Bel manipule fréquemment la monnaie, perturbant au quotidien l'économie du royaume. Aux dévaluations (1295-1305) succèdent des réévaluations (1305-1311). Mais le renforcement brutal d'une monnaie faible paralyse les transactions et nécessite de réglementer en particulier l'exécution des contrats. Ainsi le règlement d'un marché sera effectué à la valeur de la monnaie au moment de la passation du marché. Les échéances régulières - cens, rentes ou loyers - doivent être réglées à la valeur de la monnaie au moment du paiement. Mais tout est remis en question si la monnaie devient trop forte. De fait, l'argent se négocie souvent à un cours non officiel en fonction de l'offre et de la demande. On retrouvera avec une autre ampleur les mêmes vicissitudes monétaires du règne de Philippe le Bel durant la première phase de la guerre de Cent Ans.
Les fils de Philippe le Bel tentent, sans grand succès, de revenir à une meilleure monnaie. Ils travaillent surtout à réduire la place des monnayages féodaux. Un reflux des cours des métaux en 1329 permet à Philippe VI de Valois (1328-1350) de stabiliser les cours puis de rétablir une bonne monnaie. Mais le déclenchement d'un conflit généralisé entre la France et l'Angleterre sur le sol français, la peste, les défaites et les crises politiques et sociales mettent à bas tous ces efforts.
La guerre de Cent Ans
C'est la succession du trône de France, laissé vacant en 1328 par la mort sans héritier de Charles IV (1322-1328), fils de Philippe le Bel et dernier des Capétiens mâles en ligne directe, qui est à l'origine de la guerre de Cent Ans. Deux prétendants sont alors en lice : Philippe de Valois, le plus proche héritier de la lignée masculine, et le roi d'Angleterre Édouard III (1327-1377), petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Arguant une prétendue loi franque, dite "salique", qui excluait de la succession au trône de France la descendance par les femmes, Philippe de Valois devient donc roi de France sous le nom de Philippe VI. Édouard Ill, qui possède la Guyenne, doit lui faire allégeance pour ce fief français. Mais Philippe VI lui dispute cette province et l'annexe en 1337 : commencent alors cent seize années de conflits qui feront alterner des périodes de guerre et de trêve.
Les premières années de guerre sont désastreuses pour le royaume de France qui enchaîne les défaites militaires. Dès 1340, la flotte française est anéantie dans le port de L'Écluse, en Flandre, laissant à l'Angleterre la maîtrise de la mer. Malgré la supériorité numérique des Français, les fantassins et les archers anglais écrasent les cavaliers français à Crécy en 1346. La défaite est totale. Édouard III fait alors le siège de Calais. Après onze mois de résistance, la ville capitule et devient possession anglaise durant près de deux siècles.
Loin d'offrir un répit aux campagnes dévastées par les Anglais, les périodes de trêve aggravent encore la situation du royaume. Les soldats démobilisés s'organisent en bandes pour piller les villages et sèment la terreur dans toutes les provinces. Entre 1347 et 1351, une terrible épidémie de peste s'abat sur la France et décime en quelques années une population aux abois.
En 1355, le fils d'Édouard Ill, le prince de Galles dit le Prince Noir (1330-1376), débarque à Bordeaux avec ses troupes. Il dévaste toute la région jusqu'à Narbonne, puis le Languedoc, et oblique vers le Nord pour une nouvelle expédition. En septembre 1356, l'armée du roi Jean le Bon, successeur de Philippe VI, tente de l'arrêter près de Poitiers. Le désastre est tel que le roi de France lui-même se trouve prisonnier.
Effondrement de l'économie et troubles civils
Les mutations monétaires ont recommencé au début de 1337, quelques mois avant le début officiel de la guerre franco-anglaise, et s'amplifient après les défaites militaires. Pas moins de 85 mutations sont effectuées entre 1337 et 1360 ! Spectaculaires et choquantes, ces opérations sont très mal vécues par la population et provoquent l'indignation des acteurs économiques. L'administration royale et sa monnaie sont plus ouvertement contestées. À la suite d'une échauffourée avec des pillards, un soulèvement de paysans se propage autour de Paris, en Champagne et en Normandie. Révoltés par des années de disette et de soumission, les paysans brûlent et pillent les châteaux avec une extrême violence. À peine la Jacquerie est-elle écrasée que le prévôt des marchands, Étienne Marcel, soulève Paris contre le dauphin Charles, régent du royaume durant la captivité du roi son père.
Charles restaure difficilement son autorité sur la capitale quand une armée anglaise débarque à Calais. La France est exsangue, en crise politique, économique et sociale. L'arrêt de la guerre est devenu indispensable, sans parler de la libération du roi. La paix est conclue à Brétigny le 8 mai 1360 contre des concessions territoriales considérables et une rançon de 3 millions d'écus... soit 12,5 tonnes d'or !À la fin du Xllle siècle, Philippe le Bel (1285-1314) s'engage dans une politique militaire onéreuse contre l'Aquitaine anglaise et la Flandre. Il doit maintenir son seigneuriage* (revenus monétaires) tout en tenant compte des tensions proprement monétaires liées au marché des métaux précieux. Des réajustements ont déjà rompu la stabilité de la "bonne monnaie" de Saint Louis. En effet, les anciens deniers tournois, encore utilisés, se sont usés et ont perdu de la valeur en argent. De plus, les deniers tournois récents sont frappés avec une certaine "tolérance" quant à leur titre en argent. Les autorités royales doivent pallier l'augmentation régulière du cours des métaux. Elles pratiquent donc des mutations* (dévaluations en série ponctuées de réévaluations partielles) qui affaiblissent la valeur intrinsèque des monnaies et affectent le rapport de valeur entre l'or et l'argent.
Les premières années de guerre sont désastreuses pour le royaume de France qui enchaîne les défaites militaires. Dès 1340, la flotte française est anéantie dans le port de L'Écluse, en Flandre, laissant à l'Angleterre la maîtrise de la mer. Malgré la supériorité numérique des Français, les fantassins et les archers anglais écrasent les cavaliers français à Crécy en 1346. La défaite est totale. Édouard III fait alors le siège de Calais. Après onze mois de résistance, la ville capitule et devient possession anglaise durant près de deux siècles.
Loin d'offrir un répit aux campagnes dévastées par les Anglais, les périodes de trêve aggravent encore la situation du royaume. Les soldats démobilisés s'organisent en bandes pour piller les villages et sèment la terreur dans toutes les provinces. Entre 1347 et 1351, une terrible épidémie de peste s'abat sur la France et décime en quelques années une population aux abois.
En 1355, le fils d'Édouard Ill, le prince de Galles dit le Prince Noir (1330-1376), débarque à Bordeaux avec ses troupes. Il dévaste toute la région jusqu'à Narbonne, puis le Languedoc, et oblique vers le Nord pour une nouvelle expédition. En septembre 1356, l'armée du roi Jean le Bon, successeur de Philippe VI, tente de l'arrêter près de Poitiers. Le désastre est tel que le roi de France lui-même se trouve prisonnier.
Le 5 décembre 1360 : la naissance du franc
C'est sous le règne du roi de France Jean le Bon, qui a régné entre 1350 et 1364, que le Franc a été créé. Cette nouvelle monnaie, appelée à prendre une place exceptionnelle dans l'histoire de France, a vu le jour dans des circonstances particulièrement troublées dont voici le détail.
Le Franc n'est pas né au cours d'une époque de richesse et de prospérité, mais pendant une des périodes les plus dramatiques de l'histoire de France, la Guerre de Cent Ans. A partir de 1328 les désastres politiques, militaires, économiques et sociaux accablent la France, plongeant le pays dans un profond désespoir.
La Guerre de Cent Ans débute par un problème dynastique. En 1328, Charles IV, qui est le dernier fils du roi Philippe le Bel (roi de 1284 à 1314) meurt sans laisser d'héritier. Cette date marque la fin de la descendance mâle directe de la dynastie des Capétiens qui régnait sur la France depuis plus de trois siècles. Cependant Isabelle, la fille de Philippe le Bel, a épousé le roi d'Angleterre à qui elle a donné un fil, Edouard III. Naturellement celui-ci considère qu'il est l'hériter légitime du trône de France. Mais c'est sans compter avec la Noblesse française qui refuse une telle éventualité. Les grands seigneurs de France réunis à Paris déclarent ceci : "Femme, ni par conséquent son fils, ne peut succéder au Royaume de France". Edouard III étant ainsi écarté du trône, les grands seigneurs féodaux résolvent la vacance du pouvoir en désignant l'un d'eux : Philippe de Valois. La légitimité de ce seigneur à l'esprit chevaleresque n'est pas plus forte que celle d'Edouard III. Les Flamands, par exemple, ne sont pas dupes et qualifient ainsi Philippe de Valois : "roy trouvé, c'est-à-dire roy de rencontre". Quoiqu'il en soit, Philippe de Valois est le premier de la nouvelle dynastie royale française, tandis que le roi d'Angleterre ne peut renoncer sans réagir au Royaume de France. Le contentieux est né, il est à l'origine d'une guerre qui ne s'achèvera qu'un siècle plus tard (1453) par la victoire définitive de la dynastie des Valois.
Les Valois sont aventureux, chevaleresques et sans programme politique
La dynastie des Valois a eu beaucoup de mal à s'imposer car ses représentants étaient de grands seigneurs féodaux habités d'un idéal chevaleresque aventureux qui contraste singulièrement avec le réalisme dont ont souvent fait preuve les Capétiens. Un seul exemple suffit pour comprendre la nature de l'idéologie qui anime les premiers Valois. En 1351 Jean Le Bon créée un nouvel ordre de Chevalerie baptisé "l'Ordre de l'Etoile". L'Ordre, installé à Saint-Ouen, rassemble les "500 plus suffisants chevaliers du Royaume"; tous les ans, ceux-ci se réunissent pour raconter leurs exploits, les plus honteux comme les plus honorables. Leur modèle, ce sont le Roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Le problème c'est que les membres de l'Ordre de l'Etoile prêtaient serment et qu'il s'engageaient en particulier à respecter une clause militaire absurde : "Et leur convenait jurer que jamais ils ne fuiraient en bataille plus haut que quatre arpents de leur advis, ainsi mourraient ou se rendraient pris". La chevalerie française a malheureusement mis en pratique cette disposition qui limitait singulièrement ses possibilités tactiques pendant les batailles.
En 1340 Edouard III anéantit la flotte française et prend un sérieux avantage statégique
La France connaît à partir de 1340 une série de désastres militaires ininterrompus. C'est la bataille navale dite "de l'Ecluse", le 24 juin 1340, qui ouvre cette série de sévères défaites. Ce jour là, devant l'estuaire du Zwin qui mène à Bruges, la flotte d'Edouard III anéantit la flotte française. Les chefs français commettent des erreurs tactiques et seuls trente navires sur 200 parviennent à échapper au désastre. Le Parlement Anglais, conscient de l'importance de cette victoire qui marque le début de la domination maritime anglaise, salue Edouard III du titre de "Roi de la Mer". C'est à l'occasion de cette bataille navale qu'Edouard III fait frapper une nouvelle monnaie, le "Noble" dont la symbolique est particulièrement explicite : le Roi est représenté l'épée en main debout sur un navire voguant pavillon déployé. La légende "Henri, par la Grâce de Dieu Roi de France et d'Angleterre, seigneur d'Irlande et d'Aquitaine" rappelle très clairement les prétentions dynastiques d'Edouard III.
Cette défaite marque le début d'un avantage stratégique majeur du Roi d'Angleterre : désormais il peut envahir le territoire français sans craindre un débarquement en Angleterre. C'est sur le sol français que la Guerre de Cent Ans va se dérouler.
Quelques années après, en 1346, la France subit l'écrasante défaite de Crécy : la chevalerie française, fougueuse et courageuse mais irréaliste et indisciplinée, se fait tailler en pièce par les archers anglais. En 1356, nouvelle bataille, nouveau désastre. Cette fois-ci c'est Jean Le Bon, fils de Philippe de Valois, qui est battu à Maupertuis, non loin de Poitiers. Ses compagnons appliquent les principes pour lesquels ils ont prêté serment dans le cadre de l'Ordre de l'étoile : ils ne reculent pas, et se font tuer sur place ou capturer. L'armée française est taillée en pièce et le Roi lui même est fait prisonnier et conduit à Londres. Sa captivité durera 4 ans. La France, qui n'a plus d'armée, est aux mains du Dauphin, le futur Charles V, qui n'est alors âgé que de 18 ans. Face à l'idéalisme chevaleresque français, les Anglais imposent un réalisme ravageur et prennent l'ascendant au début de la Guerre de Cent Ans.
La guerre permanente
Les Anglais utilisent aussi la méthode des grandes chevauchées à travers le territoire français, au cours desquelles ils pillent, ravagent, détruisent et affaiblissent durablement l'ennemi. Le cas le plus célèbre est probablement la grande chevauchée du Prince Noir, qui est le fils aîné du Roi d'Angleterre, dans le midi de la France en 1355. Cette grande chevauchée le conduit de la Guyenne à la Méditerranée et lui permet de ramener à Bordeaux un butin considérable. Lors de son retour dans cette ville, il lance la fabrication de Léopards d'Or et de Gros d'argent, qui, comme les Nobles d'Edouard III, sont des émissions économiques et politiques : le léopard était bien connu comme un symbole Anglais et le Prince Noir mettait ainsi la marque de son pays sur l'Aquitaine.
Mais les chevauchées et les batailles rangées ne sont pas tout. Entre deux batailles entre les armées royales, les soldats se regroupent en bandes et saccagent des régions entières. Ces groupes de soldats incontrôlables portent le nom de "Grandes Compagnies" ou de "routiers", car ils parcourent le pays en quête de butin. A leur sujet, le chroniqueur Froissart rapporte ceci : "Il dévalait des gens de tous côtés au point que tout le pays en était mangé et perdu; au plat pays tout demeurait à l'abandon, à moins de payer rançon. Les pauvres laboureurs qui avaient recueilli leurs grains n'en avaient plus que la paille, et, s'ils en parlaient, ils étaient battus ou tués; les viviers étaient pêchés, les maisons abattues pour faire du feu. Les Anglais s'ils fussent arrivés en France, n'auraient pu faire plus grand ravage que les routiers des Français qui disaient : "Nous n'avons point d'argent maintenant, mais nous en aurons assez au retour; alors nous vous paierons tout au comptant". Les pauvres gens les maudissaient, qui les voyaient emporter leur bien et ils n'osaient sonner mot, mais chantaient une note entre leurs dents tout bas : "Allez-vous en, orde (ordures) crapaudaille, que jamais ne puissiez revenir !"
La guerre la famine et la peste plongent le pays dans une profonde misère
On se doute que de telles conditions d'insécurité généralisée ont des conséquences économiques et sociales désastreuses : le commerce est de plus en plus difficile, la production agricole connaît une diminution massive; la misère généralisée et des famines s'installent. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, une sévère épidémie de Peste Noire apparaît en 1347-1348; Froissart prétend qu'à cause de cette épidémie foudroyante "la tierce partie du monde mourut", mais ce chiffre est encore en dessous de la réalité : parfois c'est la moitié de la population qui périt. A Avignon par exemple, après le passage de la Peste en 1348, 7000 maisons sont vides, 11000 corps ont été inhumés dans un nouveau cimetière acheté spécialement par le pape à cet effet; il n'y a plus assez de cercueils pour enterrer les morts (cf. lettre du chanoine Louis de Boeringen écrite à Avignon en 1348).
Les trois fléaux, la guerre, la famine et la peste, qui s'abattent sur des populations déjà afflaiblies s'enchaînent dans un cercle vicieux qui place la France dans un abîme complet.
En 1360, lors de la signature du Traité de Brétigny avec l'Angleterre, la France n'est plus que l'ombre d'elle-même : elle a perdu la Guyenne, la Gascogne, la Saintonge, le Rouergue, l'Angoumois, le Poitou, le Limousin, l'Agenais, le Ponthieu, Montreuil, Calais et Boulogne.
Le roi Jean II le Bon n'ignore pas la situation. Dans l'ordonnance qui donne naissance au Franc, il dit ceci :
"Si nous avons considéré l'état de notre Royaume pour le temps passé, présent et à venir, entre autres maux, nous avons trouvé que en nostre Royaume il y a eu plusieurs divisions et rébellions, vols, pillages, incendies, larcins, occupations de biens, violences, oppressions extorsions, exactions et plusieurs autres cruels maléfices et excès."
C'est donc dans un contexte particulièrement troublé au niveau politique, militaire, économique, social et même moral que le Franc a été créé.
Impôts et monnaies avant la création du Franc : désordre et instabillité
Sur un plan fiscal et monétaire, la première moitié du XIVème siècle a été particulièrement instable. En effet, les rois de France, à commencer par Philippe le Bel (roi de 1285 à 1314) ont très fréquemment utilisé leurs pouvoirs régaliens sur la monnaie pour en tirer profit. Ces profits sur les monnaies pouvaient avoir lieu de trois manières différentes. Le roi pouvait modifier la valeur des monnaies par une ordonnance : les pièces, en effet, ne portaient pas de valeur faciale. On pouvait donc décréter qu'un sou valait quinze deniers et non plus seulement douze... De telles modifications, on s'en doute, provoquaient de forts mécontentements dans la population. Le roi pouvait aussi décider de modifier le titre du métal fin employé pour frapper la monnaie : moins de métal mais même valeur officielle... Il pouvait enfin modifier le poids des monnaies, sans changer leur valeur en monnaie de compte. Enfin, il était possible d'effectuer en même temps chacune de ces modifications, ce qui multipliait d'autant les bénéfices de la Monnaie Royale.
Ces "remuements" monétaires étaient très lucratifs pour le Trésor Royal, mais provoquaient de fortes perturbations économiques et commerciales en plus d'entraîner un doute sur l'honnêteté des rois qui furent parfois qualifiés de faux monnayeurs à cause de leurs incessantes manipulations des monnaies. Pour bien mesurer l'ampleur de l'instabilité monétaire qui règne au XIVème siècle, on peut rappeler qu'entre 1337 et 1360 la monnaie a connu pas moins de 85 mutations, soit plus de trois par an ! On comprend qu'en 1360, le peuple français aspirait à plus de stabilité monétaire.
Le vrai problème des rois de France à cette époque, c'est qu'ils ont les plus grandes difficultés à trouver des ressources pour financer durablement leurs besoins liés aux guerres mais aussi les dépenses courantes. Et c'est là que se situe le coeur du problème : la couronne ne possède pas un système fiscal efficace. La création du franc va modifier la situation.
La création du Franc
Le traité de Brétigny a été signé le 8 mai 1360 entre Edouard III d'Angleterre et Jean le Bon. Il permet une trêve de neuf ans dans la guerre de Cent Ans et met fin aux quatre ans de captivité à Londres de Jean Le Bon. Le Roi de France est libéré contre une rançon considérable : il doit verser 3 millions d'écus d'or, ce qui représente pas moins de 12,5 tonnes d'or ! Edouard III ne libère son précieux otage qu'après que les premiers chariot d'or aient bien été déposés dans le monastère de Saint-Omer, qui se trouvait alors sous domination anglaise. Jean le Bon est de retour à Calais le 25 octobre; paradoxalement, il fait une entrée triomphale à Paris le 13 décembre; c'est entre ces deux dates, le 5 décembre, que l'ordonnance stipulant la création du Franc est adoptée à Compiègne. L'Ordonnance royale précise ceci : "Nous avons ordonné que le Denier d'Or fin que nous faisons faire à présent et entendons à faire continuer sera appelé Franc d'Or". La nouvelle monnaie présente à l'avers le roi armé sur un cheval au galop; il est équipé d'un heaume surmonté d'un grand lys (celui de la légende); il porte par dessus sa cotte de mailles une tunique fleurdelisée, tandis que le caparaçon du cheval est brodé de fleurs de lys; le roi tient la bride articulée d'une main et de l'autre brandit une épée. La monnaie porte les inscritions circulaires suivantes : "Jean roi des Francs par la Grâce de Dieu" (Johannes Dei Gratia Francorum Rex); cette légende "Francorum Rex" n'est pas une nouveauté dans les monnaies royales françaises. Ce qui est nouveau, par contre, c'est le nom de cette monnaie. A ce sujet, l'Ordonnance du 5 décembre précise ceci : "Nous avons été délivré à plein de prison et sommes franc et délivré". Le nom de la nouvelle monnaie fait donc référence à la récente libération du roi qui est de nouveau "franc", c'est-à-dire "libre". Le succès du nom de la nouvelle monnaie s'explique probablement par l'adéquation entre le nom du peuple français et le nom de la nouvelle monnaie. On peut noter que le Franc est rapidement baptisé, conformément aux usages de l'époque, du nom de "Franc à Cheval", qui est le symbole principal de cette nouvelle monnaie.
Le Franc marque le retour à la stabilité monétaire
Physiquement, le Franc se présente comme une pièce d'or pur (24 carats) de 3,88 grammes. Il est taillé à 63 pièces dans un marc de Paris (lingot de 244,75 grammes). Le Franc a été conçu d'emblée comme une monnaie forte. A ce sujet, l'Ordonnance du 5 décembre précise ceci : "le roi est résolu à tenir et garder forte monnaie". Le modèle de la nouvelle monnaie est semble-t-il le "Noble d'or" anglais, qui était alors une monnaie forte et particulièrement réputée. Le Franc s'inspire d'une monnaie étrangère mais cette création a un but politique précis : il s'agit de restaurer l'indépendance monétaire de la France, ainsi que la stabilité monétaire particulièrement mise à mal au cours des années précédentes. On peut observer que la même Ordonnance qui créée le Franc met en place en même temps des impôts permanents (en particulier la Gabelle); ces impôts correspondent à la mise en place d'un système fiscal permanent qui permet désormais à la monarchie de se financer sans modifier perpétuellement le cours des monnaies. La création du Franc marque une inflexion majeure dans la politique monétaire française : le roi créée une monnaie stable en échange d'impôts permanents.
C'est sans doute à Nicole Oresme (1325-1382), proche conseiller de Charles V, que l'on doit ce changement important : Nicole Oresme considère en effet que la monnaie doit être "comme une loi, un ordre ferme". Sous Charles V, la France connaît une belle période de reprise et de stabilité. C'est sans doute le souvenir de cette période de récupération Nationale, qui contraste avec l'abîme qu'a connu le pays au cours des années précédente, qui a durablement imposé le Franc comme une bonne monnaie dans l'esprit du peuple français.
.
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.
Créer un site gratuit avec e-monsite.com - Signaler un contenu illicite