Histoire de la médecine arabe

 

Constantin l'Africain 

Sa vie.

Tous les auteurs sont d'accord pour dire que l'introduction de la médecine arabe en Occident s'est faite par la traduction en latin de textes grecs, arabes, syriaques ou encore hébreux. Constantin l'Africain joua un rôle de première importance dans ce transfert de la connaissance de la médecine grecque à la médecine occidentale. Toutefois, cet homme reste encore de nos jours un mystère sur des points importants de sa biographie : le premier point est l'histoire de sa vie qui n'est pas complètement éclaircie, le deuxième réside dans la difficulté d'établir dans les textes de ce dernier quelle est la part de traduction et quelle est la part de son propre cru. Mais, sur ce point également, tous les auteurs sont d'accord pour dire qu'il n'a fait que copier et traduire, d'ailleurs plus ou moins bien, la plupart du temps sans citer ses sources. Malgré cette ombre jetée sur l'homme, il n'en demeure pas moins que Constantin reste considéré comme le trait d'union principal entre la médecine grecque et arabe, d'une part, et la médecine européenne, d'autre part.

L'histoire de sa vie nous est rapportée par deux auteurs, Petrus Diaconus (1054-1153) qui en parle dans son De viris illustribus et dans sa Chronique du Mont Cassin, et Matthæus Ferrarius, médecin de Salerne. Pour Diacre, il serait né à Carthage, vers 1010/1015. Constantin fit des études à Babylonia (Le Caire), puis des voyages en Inde et en Éthiopie (non mentionné dans la Chronique du Mont Cassin). Il rentra en Ifriqiya après 39 ans d'études, en repartit rapidement à cause de l'hostilité à son égard, vu son grand savoir, pour arriver à Salerne où il fut accueilli par Robert Guiscard, en 1076 ou 1077, et enfin rentra au monastère du Mont Cassin où il mourut en 1087. C'est pendant ces dix années passées au monastère que, devenu moine, il fit ses traductions.

Pour d'autres historiens, Constantin était marchand et, en visite à la cour lombarde du prince de Salerne en l'an 1054, le prince lombard Gisulf II (1052-1077), étudia avec un clerc médecin de Salerne. Là il constata que la littérature médicale latine était très peu développée par rapport au savoir de son pays, principalement à Kairouan. Cela lui donna l'envie d'entreprendre des études médicales. De retour en Ifriqiya, il étudia la médecine pendant trois ans. Là il rassembla de nombreux textes arabes et il retourna à Salerne. Sur le chemin, il essuya une grosse tempête qui lui fit perdre un grand nombre de manuscrits par le fond. Il débarqua à Salerne en 1076 où, étant musulman, il se convertit et devint moine bénédictin au Mont Cassin. Son appartenance à la religion musulmane et sa conversion ne sont pas si sûres que cela. Le reste de sa vie n'est pas contestable : il traduisit 23 traités d'arabe en latin.

Ses oeuvres

La plupart des textes latins semblent avoir été écrits au Mont Cassin. Deux d'entre eux furent dédiés à son abbé Desiderius, futur pape Victor III, les autres à Johannus Afflacius, moine et musulman converti comme lui.

Les oeuvres principales sont :

- De oculis, traduit de Hunain ibn Ishaq, nestorien.

- Liber de stomacho, dédié à Alphanus I, peut-être la seule oeuvre de Constantin lui-même.

- Pantegni, dédié à Desiderius, traduit de l'oeuvre de Ali ibn al-Abbas al-Magusi, mort en 994.

Deux parties dans ce traité, Technica et Practica dont la traduction ne fut pas terminée. Ce livre fut probablement endommagé lors de son voyage. Il a traduit les chapitres I et III en entier, le IX, ayant trait à la chirurgie, en partie seulement, et le X est peut-être traduit par lui, tout le reste ayant été repris par son élève Afflacius.

- Kitab al-Maleky, traduit de Ali al-Abbas al-Maleky et complété par Johannus Afflaccius, repris ensuite par Étienne de Pise en 1127 sous le titre Regalis dispositio. Ce dernier dit que c'est incomplet mais probablement parce qu'il n'avait pas consulté la version de Johannus Afflacius.

Cet ouvrage a été publié sous le nom de Constantin.

- Isagoge, traduit de Ishaq al-Israili et cité par Constantin.

- De urinis

- De febribus

- De dietis universalibus, tous trois traduits de Ishaq al-Israili

- Afforisme

- Pronostica, de Galien

- Megatechne, de Galien également

- Viaticum, traduit du Zadal musafir de Ibn al Jazzar, mort en 1009

- De coitu, qui est peut être une partie de Zad al musafir

- Antidotarium, dérivé du Pantechne, peut-être de Constantin lui-même

- De melancholia, traduit de Ishaq ibn Imran.

Son influence

Elle fut très importante au XIIe siècle à Salerne car ses traductions donnèrent un élan considérable à la connaissance médicale. D'autre part son influence se fit sentir également par ses deux disciples Johannus Afflacius et Azo, qui fut pendant quelques temps le chapelain de l'impératrice Agnès.

Son oeuvre devint le centre des études médicales de l'école de Salerne et influença considérablement la philosophie salernitaine. D'ailleurs Constantin lui-même a bien insisté sur le fait que la médecine est un constituant fondamental de la philosophie dans la partie Theorica de Pantechne.

De plus, la qualité des textes se marie parfaitement avec le côté pratique de la médecine salernitaine.

 

ESSOR DE LA MÉDECINE ARABE EN ESPAGNE

Averroès ou Abul Walid Mohammad ibn Ruchd (Cordoue 1126-Marrakech 1198), dont les pensées, très libres vis-à-vis des croyances religieuses, furent combattues par les imams, négligées par les juifs et condamnées par les chrétiens, est considéré aujourd'hui comme un des esprits les plus universels de l'époque. Ses oeuvres furent condamnées par la Sorbonne en 1240 et, plus tard, par le pape Léon X, en 1513. La pensée d'Averroès fut une étape vers les sciences expérimentales.

Ibn al Khatib (Grenade 1313-Fez 1374) et Ibn Khaldoun (Tunis 1332-1406) contribuèrent, eux aussi, à la renommée de la médecine arabe nord-africaine. Il ne faut pas négliger l'importance des médecins juifs dans ces contrées et dans tout le bassin méditerranéen, car ceux-ci font partie intégrante du monde arabe en général et de l'histoire de la médecine arabe en particulier. Entre le XIIIe et le XVe siècle, les juifs, chassés d'Espagne par l'Inquisition, émigrèrent en Afrique du nord, en Europe ou dans la partie orientale du bassin méditerranéen.

Le plus célèbre médecin juif d'Afrique du Nord fut Moïse ibn Maïmoun plus connu sous le nom de Maïmonidès ou Maïmonide (Cordoue 1135-Égypte 1204).

Averroès comme Maïmonidès, nés tous deux à Cordoue seront les plus célèbres de la médecine arabe en Espagne.

La médecine arabe en Espagne

En Espagne, principalement dans la région de Cordoue, mais également à Séville, Tolède et Murcie, les califes omeyades avaient reconstitué une cour où les médecins arabes furent nombreux. Parmi eux, il y en eut qui furent très marquants dans l'histoire de la médecine en général et de la dentisterie en particulier. C'est le calife Abd-er-Rahman qui fonda l'École de médecine de Cordoue, dont la biliothèque devint la plus riche du monde occidental. C'est dans cette ville que Sulaïman ibn Hassan, dit ibn Juljul, écrivit une Histoire de la médecine et que Arib al-Wateb al Kurtubi publia en 950 un livre d'obstétrique et de pédiatrie.

Rappelons qu'au XIe siècle Cordoue comptait 1 000 000 d'habitants et 16 écoles de médecine, et qu'à Tolède, les savants espagnols, qu'ils soient d'origine wisigothe, arabe ou juive, accueillaient des médecins venus de France, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, ou du nord de l'Europe, pour confronter leurs idées et leur transmettre leur savoir. Que ce soit en Septimanie, territoire de la septième légion romaine (province de l'ancien royaume wisigoth recouvrant les départements français actuels de l'Aude, du Gard, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales) ou en Italie, ou en Espagne, les médecins juifs de ces contrées commencent à traduire les textes arabes en hébreu. Lunel, Montpellier et Béziers deviennent des centres médicaux importants, mais surtout des centres culturels.

Abulcasis (936-1013)

C'est à Cordoue que vécut le très illustre Abulcasis ou Abulqasis ou Abu'l Qasim Khakaf ibn'Abbas (al-Zahrawi) ou encore connu sous le nom de Alzaharavius (936 -1013). Né près de Cordoue, à Zahara, ou al-Zahra, fondée par Abd-er-Rahman III en l'honneur de sa favorite Zahara (fleur), il est encore connu sous d'autres noms : Alcoran Buchasis Benaberazerius ou Aboul Kassem-Khalef-ben Abbas Ezzaharaoui, ce qui veut dire Khalef père de Kassem et fils d'Abbas de Zahara. Il écrivit une encyclopédie médicale en trente volumes intitulée Al-Tasrif ou Tasrif Li-Man' Agaza'An al-Ta'Lif ou Etteesrif Limen'Adjaz'An Ettalif (La pratique pour celui qui ne peut compter).

Il décrivit pour la dentisterie de nombreux instruments pour les extractions, des grattoirs pour le détartrage, des cautères pour le traitement des fistules, des dents mobiles et des inflammations gingivales. Toutes les techniques d'extraction et de détartrage sont décrites avec de très nombreux détails sur les positions respectives du patient et du praticien. Il déconseille l'éclatement des dents, comme l'avait préconisé Rhazès, en insistant sur le fait que la racine, en restant en place, crée encore plus de douleurs et d'inflammations. Il insiste également sur le brossage à l'aide de bâtonnets (siwak) et de poudres dentifrices. Il donne des formules de mastics pour obturer les caries. Celles-ci, sont assez proches de celles de Rhazès. Il fut le premier à préconiser la spécialisation de "dentistes" pour pratiquer au lieu de chirurgiens de métier. Abulqasis étant un auteur capital dans l'histoire de la dentisterie, il nous a paru intéressant d'analyser son oeuvre :

- Livres 1 et 2 : ces deux premiers livres furent traduits par Che-Tobb et Mechoulam au milieu du XIIIe siècle et édités pour la première fois en latin en 1490 à Augsbourg. Deux autres éditions de ces livres suivirent, traduits par Ricius et édités également à Augsbourg en 1519 et 1530. Le premier, inspiré de Galien, est une introduction générale à la médecine. Le deuxième traite de l'étiologie, du diagnostic et de la thérapeutique : il est inspiré des médecins grecs et arabes et principalement de Rhazès.

- Livres 3 à 27 : pharmacologie générale.

- Le livre 26 est consacré au régime et le livre 27 aux médicaments et aliments ; ce dernier fut traduit par Chem Tobb.

- Livres 28, 29 et 30 : Semtov ben Isaac de Tortose, médecin juif établi à Marseille, en fit la traduction en Hébreu en 1258.

- Le 28e livre, qui traite de la préparation et de la conservation des aliments, fut également traduit, à la fin du XIIIe siècle, en latin par Abraham et Simon de Gênes, et édité pour la première fois en 1471 à Venise.

- Le 29e livre traite des poids et mesures, des synonymies et des succédanés.

- Le 30e livre est, pour nous, le plus intéressant, puisqu'il est entièrement consacré à la chirurgie et plus particulièrement aux instruments. Il fut détaché des autres volumes sous le titre Liber Acaragus de Chirurgia et traduit en latin vers le milieu du XIIe siècle par Gérard de Crémone, puis diffusé par l'École de médecine de Salerne. Ce livre arriva à Paris dans la seconde moitié du XIIIe siècle et fut diffusé par des savants venant de Salerne qui imposèrent les doctrines d'Abulqasis jusqu'à la fin du Moyen Âge. Ce livre fut édité à Venise en 1497, 1500, 1502 et 1520, à Strasbourg en 1532, à Bâle en 1541, le tout en latin. Canning publia en 1778 à Oxford une édition arabe avec traduction latine. Puis Leclerc fit une édition française à Paris en 1861. Il existe dans les musées et bibliothèques quelques exemplaires manuscrits et richement illustrés, et, de plus, parfaitement conservés. Un seul exemplaire de l'oeuvre complète d'Abulqasis est connu et conservé à la bibliothèque Boldéïenne en Angleterre.

Le 30e volume, celui qui fut détaché du reste, peut-être consulté à la Bibliothèque nationale à Paris dans trois versions différentes, une arabe, copiée au Maroc au XVIe siècle, une hébraïque de Semtov, illustrée dans la première moitié du XVe siècle et une latine, plus ancienne, du XIIIe siècle, de l'école de Salerne. La faculté de médecine de Montpellier possède une version non datée, mais qui présente au bas de la première page un écusson armorié du célèbre Gaston Phoebus, comte de Foix, vicomte de Béarn, mort en 1391. Les enluminures du manuscrit, le style de l'écusson et le type de l'écriture viennent confirmer la datation de cette version du 30e volume de l'encyclopédie, qui est rédigée en dialecte toulousain du Bas-Pays de Foix.

Le 30e volume comprend trois sections :

- cautérisations

- chirurgie

- fractures et luxations.

Les cautérisations sont faites avec une canule protectrice, comme l'avait conseillé Ali ibn al- Abbas, contre les problèmes gingivaux et contre les douleurs dentaires. Il décrit trois méthodes de cautérisations: avec de l'huile chaude, avec un fer chaud ou avec un fer chaud et de l'huile froide.

Ces méthodes furent appliquées en Europe pendant des siècles.

Dans le chapitre 28 de la deuxième section, il décrit les techniques d'excision des épulis, en s'inspirant de Paul d'Égine. Il ne fait pas, comme les Grecs, de distinction entre les épulis et les abcès dentaires.

Le chapitre 29 est consacré aux calculs et aux dents décolorées, qui sont la cause de formation de pus.

Le chapitre 30 traite entièrement des extractions dentaires : Abulcasis est opposé aux extractions prématurées comme Scribonius Largus. Toutefois il admet que, en cas extrême, et pour éviter des complications générales, il vaut mieux extraire, utilisant les mêmes sources que Celsus. Laissons-le décrire la technique d'extraction qu'il employait : "Une fois que vous êtes bien certain de l'identité de la dent douloureuse, il faut inciser tout autour avec un bistouri d'une certaine force et écarter la gencive de tous côtés. Vous agirez ensuite sur la dent avec le doigt ou avec des pinces légères, petit à petit, jusqu'à ce qu'elle branle. Saisissez-la solidement avec de fortes pinces après avoir placé la tête du malade entre vos genoux et l'avoir fixé de manière qu'il ne puisse remuer. Tirez sur la dent dans le sens de la longueur pour ne pas risquer de la rompre. Il est possible qu'elle sorte; sinon, introduisez un instrument en dessous, de tous les côtés et avec soin, puis essayez de l'ébranler comme la première fois. Si la dent est percée ou cariée, vous remplirez la cavité avec un linge que vous pressez fortement avec la pointe d'un stylet fin, afin qu'elle ne se laisse pas pénétrer quand vous la saisirez avec les pinces."

Il s'intéresse également aux malpositions qu'il corrige par divers moyens, limages ou déplacements selon les techniques de Galien. Il décrit les techniques de consolidation des dents mobiles à l'aide de fil d'or.

Dans le chapitre 33, Abulqasis nous montre qu'il exécutait des prothèses en utilisant l'os de boeuf resculpté en forme de dents humaines. Guy de Chauliac s'inspira de cette technique.

Averroès (1126-1198)

Au début du XIe siècle, des troubles éclatent en Espagne musulmane : c'est la guerre civile (Fitna) à partir de 1031. Déposition du dernier calife de Cordoue. Un grand nombre de petits états allaient se développer, le royaume des Taïfas. Cordoue n'est plus le seul grand centre culturel :

Grenade, Séville, Aleria, Murcie, Tolède s'illustrent.

À Séville, Avenzoar ou Abu Marwan Abd al Malik ibn Zuhr publie le Kitab Actaisir Fi l'Mudawat Wa-t-Tadbir, où il commente les leçons des anciens par rapport à son expérience de médecin. Il meurt en 1162.

Averroès ou Abu-l-Walid Muhammad ben Ammad ben Muhammad ibn Ruchd, dit le jeune (Al- Hafid) pour le distinguer de son juriste de grand père, est né à Cordoue en 1126 et mort en 1198.

Juriste lui-même, mais aussi philosophe et médecin. Il fit un concentré des oeuvres d'Ibn Sina et un traité sur les généralités de la médecine (Al-Kulliyaf). Son Colliget fit partie de l'Articella (somme de plusieurs ouvrages nécessaires à la culture médicale dès le XIIIe siècle à l'École de Salerne et dénommé ainsi par les éditions de la Renaissance)

II publie en tout 127 ouvrages dont 84 sont sûrement de lui. 55 nous sont parvenus dans leur intégralité et 8 en partie.

Il vécut à Marrakech.

Maïmonide (1135-1204)

II fut probablement l'élève d'Averroès Rabbi Moshe Ben Maymun ou Rambam Maïmonide est né en 1135 à Cordoue où il fit ses humanités arabes et hébraïques. À cause de menaces militaires sur la ville de Cordoue, la famille de Maïmonide partit vivre deux ans à Grenade (1149-1150), puis à Almeria, Fez (1160), à Saint Jean d'Acre (Akko), en Palestine (1165), puis Alexandrie et Le Caire (1168) où il devint médecin de la cour de Salem Ed Din. Il fut nommé prince (Naggid) de la communauté juive du Caire.

C'est entre 1185 et 1200 qu'il écrivit ses oeuvres, le Dalalat al Ha'Irin (Le guide des égarés), en arabe, et mourut en 1204 après avoir laissé deux traités médicaux :

- Traité des venins et poisons

- Traité Afdalien (Rissalât El Afdhalia) traduit par Almangand sous le nom de Regimen sanitatis.

 

Le rôle de la médecine arabe dans l'Occident médiéval

Tout au long de ce Moyen Âge, les médecins se sont heurtés à des difficultés importantes pour imposer leur science, difficultés d'ordre religieux principalement. En effet, il leur fallait contrer les croyances islamiques qui remettaient le sort de chaque être vivant entre les mains de Dieu. Mais il leur fallait également imposer une vérité autre que celle qui était jusqu'ici en vigueur et, de plus, il leur fallait se passer des dissections, pratique nécessaire à la connaissance de l'anatomie.

Cette médecine arabe est issue de la philosophie de Platon et d'Aristote et de la médecine d'Hippocrate. Tous les apports proviennent de l'observation, que ce soit pour la médecine, pour la pharmacologie ou pour la chirurgie. Rappelons que, grâce à de savants mélanges de plantes, les médecins pouvaient obtenir une anesthésie locale ou générale : ils utilisaient principalement l'opium et, pour les dents, la jusquiame et la mandragore qu'ils introduisaient dans la chambre pulpaire. Leurs thérapeutiques faisaient appel au monde végétal, minéral et animal. Les médecins arabes avaient des règlements bien établis et la chasse aux charlatans commença très tôt dans l'Histoire, puisqu'on 931 le calife Al Muqtadir instaura l'obligation du diplôme pour exercer. Cet exercice se faisait en privé ou à l'hôpital, ou, pour les plus distingués, dans un palais comme médecin d'un prince ou d'un calife.

Très tôt, ils construisirent des hôpitaux : Walid Ier, calife omeyade (705-715), fit construire le premier hôpital au Caire. Ibn Touloun, gouverneur turc de l'Égypte abbasside vers 870, indépendant de Baghdad, fit construire le deuxième en 872, au Caire également.

L'explosion de la science médicale n'était pas un phénomène isolé, puisque aussi bien en algèbre et trigonométrie (Al Khwarizmi mort en 870) qu'en géographie et astronomie : Abd el Rahman (903-986), Ibn al Haytam (965-1039), Arzachel (1019-1087), qu'en chimie (avec le grec Geber, vivant parmi les arabes), ou en connaissance encyclopédique : Al Birumi (973-1048), les progrès furent tout à fait remarquables.

Quand les croisés prirent Jérusalem en 1099, ils arrivèrent avec leurs médecins qui durent consulter avec des médecins arabes certains malades et constatèrent alors combien les arabes leur étaient supérieurs en connaissance. Mais c'est dans le bassin méditerranéen occidental que le transfert de cette connaissance s'est effectué : l'école de Salerne (XIe siècle) et la faculté de Médecine de Montpellier (créée en 1220) furent les creusets où les sciences médicales arabes purent engendrer les sciences médicales européennes.

En conquérant la Sicile (1130), les Normands s'aperçurent combien ce pays était riche en intellectuels arabes, puisque jusqu'à cette date, c'étaient les Sarrasins qui l'occupaient. Les échanges furent favorisés par les Normands, puis par la dynastie Souabe des Hohenstaufen instaurée par Conrad III (1093 ou 1094-1152) en 1137 et se terminant avec Frédéric II (1272- 1337), roi de Sicile de 1296 à 1337. Il faut rappeler qu'à l'arrivée des Normands la Sicile était encore sous l'influence des cultures arabe, grecque et latine.

Il ne faut pas oublier le rôle des traducteurs qui, du XIe au XIVe siècle, transcrirent les livres arabes en latin, principalement Michel Scott et Hermann le Dalmate (sous Frédéric II), Robert de Chester, Gérard de Crémone (1114-1187), Arnaud de Villeneuve (1245-1315), qui, tous, passèrent de longues années en Espagne. D'autres intellectuels, comme Constantin l'Africain, musulman né à Carthage en 1015, contribuèrent à ce transfert des connaissances. Constantin est considéré comme l'introducteur de la science médicale arabe dans la science latine. Il voyagea beaucoup à travers le monde (entre autres pays, en Inde et en Éthiopie), puis il se convertit et, accueilli par le Normand Guiscard (surnom de Robert de Hauteville, duc de Pouilles et de Calabre, mort en 1085), vient à l'école de Salerne et il meurt en 1087 au monastère du Mont Cassin.

Faradj ben Salem, ou Faragut, fut un traducteur très prolifique et travailla sous Charles II d'Anjou dit le Boiteux (1248-1309), prince de Salerne (1271) et roi de Sicile (1285-309). Dés le XIIIe siècle, ces érudits connaissaient parfaitement l'arabe, le grec, l'hébreu et les langues romanes, ce qui fait que les grands ouvrages médicaux que nous avons cités furent traduits. Ainsi, jusqu'au XIIIe siècle, c'est par la médecine arabe que le savoir grec est transmis, puis, après la prise de Constantinople par les croisés en 1204 et le reflux des Grecs sous la pression ottomane, ce sont les textes originaux qui parvinrent jusqu'en Occident. Le savoir grec a été transmis par les Arabes mais leur apport original fut très important, notamment par Abulqasis, Avicenne, Rhazès, Avenzoar et Averroès, qui jouèrent un grand rôle dans le développement de la médecine occidentale.

La pensée d'Aristote arriva en Occident par l'intermédiaire de l'école de Salerne et également par l'Espagne et Averroès, qui façonnèrent la pensée de personnages comme Albert le Grand, saint, théologien et savant allemand (v. 1193-1280), Thomas de Cantimpré (v. 1200-1280) ou Vincent de Beauvais, conseiller de saint Louis (v. 1190-1264). Ainsi, nous pouvons mieux mesurer l'influence des médecins arabes dans l'histoire de la médecine médiévale.

 

Source

JACQUART Danielle, MICHEAU Françoise - La médecine arabe et l'Occident médiéval. Paris. Maisonneuve et Larose. 1996.

Commentaires (1)

1. Dr Pierre Baron 25/01/2012

J'ai été étonné de voir un texte que j'ai rédigé (avec quelques fautes) et qui est sur le site de l'Académie Nationale de Chirurgie Dentaire SANS que mon nom apparaisse comme AUTEUR. Ce serait bien de le rajouter

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