Histoire de la médecine arabe:avant et après l'hégire

 

L'âge d'or de la médecine arabe couvre une très grande période allant du VIle siècle, plus exactement de 622, date de l'Hégire, au XIIIe siècle, siècle charnière entre la médecine antique et la médecine européenne, puisque c'est au cours de ce XIIIe siècle que les grandes universités européennes vont naître et ensuite se développer de façon spectaculaire. Il est classique de situer le point de départ historique de la médecine arabe au 16 juillet 622, soit le jour de la fuite de Mahomet à Médine, qui est le point zéro de la datation de tous les pays musulmans.

Deux précisions sont à faire : tout d'abord le mot arabe peut induire en erreur. En effet cette médecine arabe n'est pas l'oeuvre d'Arabes seulement, puisque on compte parmi les plus grands savants "arabes" un grand nombre de Persans et autres. De plus, même si cela se passe dans l'Empire musulman, elle n'est pas l'oeuvre de musulmans exclusivement, mais également de chrétiens et de juifs. Ce que l'on entend par médecine arabe, c'est la médecine écrite en arabe. Une deuxième précision est à faire : le cadre temporel VIIe-XIIIe siècle est tout à fait schématiquecar nous allons parler également de médecine pré-islamique et de médecine arabe des XIVe et XVe siècles, alors qu'elle était déclinante.

L'étude de la médecine arabe offre pour nous un intérêt majeur pour l'analyse de l'histoire de notre propre médecine, car elle nous permet de repérer et de discerner les apports grecs des apports arabes. En effet, la médecine grecque est parvenue en Europe occidentale principalement, mais pas exclusivement, par le canal des médecins arabes qui ont transmis ce savoir par deux voies : l'Espagne et la faculté de médecine de Montpellier, d'une part, et Salerne et la Sicile, d'autre part.

Rappel de quelques dates :

- 711 : invasion de l'Espagne par les Arabes

- 717 : sous les murs de Constantinople

- 732 : Poitiers

- 751 : Talas aux portes de la Chine

- 827 - 842 : occupation de la Sicile

Avec cette expansion territoriale, les arabes vont étudier les textes grecs puis les traduire en arabe ou (et) en latin. Les maîtres grecs qui ont écrit en grec ou même en latin et qui furent les plus traduits sont sans conteste Hippocrate, Galien et Dioscoride. Mais il faut citer également Aristote, Théophraste d'Érèse, Mithridate, Sextus Niger, Celse, Pline, Alexandre de Tralles, Paul d'Égine et d'autres moins connus.

 

État de la médecine occidentale avant les arabes

Puisque les Arabes eux-mêmes pensent que, avant Mahomet (570-632), c'est la période d'ignorance El Djahlia, et que tout part de 622, date de l'Hégire, nous allons dans un premier temps faire un état de la médecine européenne avant 622. Certains textes grecs ont été, soit rapportés, soit écrits à Rome où les médecins grecs, avec le début du déclin de l'école d'Alexandrie, commencèrent à affluer. On peut y noter la présence d'Archatagos, dès 219 avant JC. Ces médecins étaient soit des esclaves déjà médecins, soit des esclaves devenus médecins, soit des affranchis comme Antonius Musa, médecin d'Auguste (66 avant -14 après JC), soit encore des hommes libres comme Galien (né en 131 après JC). Plus tard, Asclépiade, né à Pruse en 124 de notre ère, arriva à Rome où il fonda l'école méthodiste et publia une vingtaine d'ouvrages.

Rome devient alors une plaque tournante où de nombreux auteurs arrivent à publier des ouvrages importants comme Celse, contemporain de l'empereur Tibère (14-37) avec son De medicine, Pline (23-79), son Histoire naturelle, Scribonius Largus, contemporain de l'empereur Claude (41-54) et son Compositiones medicamentorum. Citons encore Dioscoride (Ier siècle) qui rédigea De materia medica et qui avait voyagé en Numidie, en Espagne et en Gaule, et qui avait même séjourné à Alexandrie, Galien qui nous laissa de nombreux traités, passé lui aussi, par l'école d'Alexandrie, Oribase (325-403), Cælius Aurelianus (Ve siècle ?), Ætius d'Amide (502-575), Alexandre de Tralles (525-605) ou encore Paul d'Égine (625-690). Ils servirent tous de trait d'union entre la médecine grecque et la médecine européenne occidentale.

À l'âge des invasions barbares en Occident, alors que tout savoir est oublié, on peut dire qu'au Ve siècle, non seulement la médecine, mais encore les sciences, les lettres et l'architecture sombrèrent dans un anéantissement intellectuel extrêmement grave : on peut parler de délabrement culturel.

En ce Ve siècle, l'empire romain est divisé en deux parties : l'empire romain occidental et l'empire romain oriental où le grec reste encore une langue de première utilisation. L'effondrement de l'empire romain occidental a lieu en 476 et ainsi la langue grecque disparaît petit à petit de cette région.

En 529, en même temps que l'école de philosophie d'Athènes se fermait pour toujours, Saint Benedict fondait le monastère du Mont Cassin en insistant bien sur le fait qu'il fallait un hôpital pour soigner les malades pauvres. C'est dans ce contexte que Cassiodore (490 environ-580) va donner un élan aux activités de traductions dans le monastère de Vivario qu'il a fondé sur ses terres, en Calabre, au milieu du VIe siècle. Cassiodore préconisait d'ailleurs, dans son ouvrage De institutio divinitas lettera (544), de lire Dioscoride, Hippocrate, Galien ou encore Cælius Aurelianus, De institutione divinarum et humanorum litterarum. Rappelons que Cassiodore était un des ministres de Théodoric, roi des Ostrogoths. Ravenne constituait également un centre privilégié pour les traductions des textes grecs, grâce à ses rapports étroits avec Constantinople et Alexandrie aux Ve et VIe siècles. Là furent traduits Hippocrate, Galien, Oribase et Alexandre de Tralles. C'est donc en ce VIe siècle, où la langue grecque était en train de disparaître en Italie, que furent traduits en latin un grand nombre de textes ayant trait à la médecine et à la philosophie.

 

État de la médecine orientale avant les Arabes (jusqu'au VIIe siècle)

Pendant qu'en Occident on constate que la civilisation vit sur des cendres culturelles, il existe en Orient une civilisation tout à fait organisée dans tous les compartiments de la vie sociale, y compris en médecine.

Deux grands empires rivaux coexistent : l'empire Perse avec la dynastie des Sassanides depuis 226 et l'empire Byzantin qui correspond à l'ancien empire Romain oriental. Byzance-Constantinople, appelée à être la deuxième Rome, ne va pas, et de loin, tenir un rôle important sur le plan culturel, et donc sur le plan médical. En médecine comme en bien d'autres domaines de l'esprit, Byzance s'installe dès le début dans la décadence, et cette décadence va se poursuivre durant huit siècles, plus exactement jusqu'en 1453, date historique de l'invasion de la ville par Mehmet II, qui marque également la fin du Moyen Âge. Quelques villes sont des centres culturels importants : Alexandrie, en Égypte, Antioche, Édesse, Harran et Ras el Aïn, en Syrie, ainsi que Gundisabur, en Perse. Les manuscrits laissés par les Grecs y sont étudiés, commentés et traduits.

 

Alexandrie

Alexandrie est une ville phare où les étudiants arrivent en masse, venant de tous les pays voisins. La médecine, mais également la philosophie, le droit, la grammaire et les mathématiques y sont enseignés. En médecine, c'est Galien qui est le plus étudié. L'école de médecine d'Alexandrie était très importante dés la fin du IVe siècle avant JC, sous le règne du premier des Ptolémée. En 46 avant JC, un premier incendie va détruire une partie de la grande bibliothèque.

Plus tard, en 395, les Byzantins s'emparent de la ville. Au VIe siècle, Alexandre de Tralles (525- 605), médecin byzantin formé à Alexandrie, le plus jeune des cinq fils de Stephanos, a probablement participé à l'élaboration du Canon, des seize livres ou traités de Galien qui ont servi de base à toutes les études médicales postérieures. Alexandre a beaucoup voyagé pour finir à Rome. Son ouvrage principal, d'inspiration hippocrato-galénique, a pour titre Therapeutica, où toute la pathologie du corps et sa thérapeutique sont décrites.

Jean Philopon, dit Jean le grammairien, qui vivait entre 500 et 550, fit des commentaires sur les textes d'Aristote. Paul d'Égine (625-690), qui fut étudiant puis médecin à Alexandrie, nous laissa un Epitome, compilation de divers textes grecs, principalement d'Oribase. Contemporain de Paul, Ahrun, prêtre d'Alexandrie, écrivit les Pandectes, traité rédigé en grec, puis traduit en arabe. C'est le texte le plus ancien en arabe qui nous soit parvenu. Alexandrie va subir le deuxième incendie de sa bibliothèque, en 640, où de 400 000 à 700 000 rouleaux de manuscrits furent détruits. Pour ce dernier incendie, il faut préciser que ce ne fut pas accidentel, mais voulu : le général Amrou, ayant reçu l'ordre de tout détruire, donna ces précieux rouleaux aux étuviers d'Alexandrie et du Caire pour qu'ils s'en servent de combustible. À ce sujet, il faut rappeler également que les bibliothèques étaient à cette époque régulièrement détruites par les envahisseurs, puisqu'elles étaient presque toujours dans l'enceinte de palais dont les princes ou rois avaient favorisé l'essor de la connaissance en général. L'école d'Alexandrie va donc disparaître, petit à petit, après le deuxième incendie. Mais l'enseignement médical et philosophique va se poursuivre longtemps après l'invasion arabe : la preuve en est que Hunain ibn Ishaq (né en 808) pouvait encore travailler sur des manuscrits grecs ayant échappés à la destruction. Cela se passait au milieu du IXe siècle.

 

Les autres cités

Antioche et Édesse ont également joué un rôle très important dans la transmission du savoir grec. À Édesse au Ve siècle, des savants qui sont à la fois clercs, philosophes et médecins, venus pour quelques-uns d'entre eux de Constantinople, fondent une école. Elle acquiert en quelques années une très grande audience dans tout le monde oriental. Les maîtres qui l'animent se passionnent dans beaucoup de domaines et, en bons byzantins qu'ils sont, entrent tout naturellement dans les querelles religieuses qui déchirent l'Orient chrétien. La plupart d'entre eux se veulent nestoriens. Au lendemain du concile d'Éphése en 431, les thèses de Nestorius sont condamnées et l'empereur Zénon décide alors de fermer l'école d'Édesse. Plutôt que de se soumettre, les médecins philosophes d'Édesse quittent la Syrie, emportant avec eux tous leurs manuscrits et s'installent à Nisibe, Gundisabur et Ctesiphon dans le royaume sassanide voisin.

Les manuscrits étaient rédigés en syriaque et cette langue restera très utilisée dans tout l'Orient médical jusqu'au XIIIe siècle, bien après la conquête arabe.

Autres lieux ayant une grande activité intellectuelle : ce sont les monastères chrétiens jacobites disséminés dans tout le Proche-Orient. Le sommet de leur influence furent les VIe et VIIe siècles.

Citons principalement Sévère Sebokht, évêque du couvent de Kenneschre, sur les bords de l'Euphrate avec ses disciples Athanase (mort en 686) et son élève Georges. N'oublions pas Jacques d'Édesse (mort en 708) et Sergius, médecin et prêtre jacobite, élève de l'école d'Alexandrie, qui travailla à Ras el Aïn et qui traduisit en syriaque vingt cinq ouvrages de Galien dont le Canon ainsi que les douze livres d'Hippocrate, avant de mourir à Constantinople en 536.

 

L'empire Sassanide

C'est avec l'avènement de l'empereur Khosroes Anusirwan en 531 que vont se développer les activités intellectuelles, principalement dans la capitale Ctesiphon. Rappelons que les nestoriens au Ve siècle sont en grande partie à Ctesiphon, Nisibe et Gundisabur où les étudiants en médecine utilisent les textes syriaques de Sergius et Joseph, donc utilisent les textes d'Hippocrate, Galien, Dioscoride et Paul d'Égine. Autre influence non négligeable, celle de la médecine indienne puisque Khosroes envoya en Inde son médecin Burzoe pour recopier des manuscrits médicaux indiens. De plus, des déportés et des esclaves grecs et byzantins, victimes de persécutions religieuses s'étaient fixés à Gundisabur avec leur savoir médical.

À Athènes, comme cela s'était produit à Édesse, l'école de médecine va être fermée, par Justinien en 529. Les médecins païens de cette école, platoniciens pour la plupart, vont eux aussi se réfugier en Perse, et principalement à Gundisabur. Ainsi cette mosaïque d'hommes va faire de Gundisabur un centre de pensée médicale au moins aussi important dans l'histoire de la médecine que Cos ou Alexandrie. Ce sera la première ville où l'on trouve des hôpitaux-écoles : ces hôpitaux sont bâtis sur le principe de ceux de l'empire byzantin, mais ont en plus des textes à étudier, grecs, latins, syriaques ou persans.

 

LA MÉDECINE ARABE EN ORIENT

La médecine arabe du temps de Mahomet (570-632)

Le premier médecin véritablement arabe, non pas musulman mais bien arabe, est Harets Ben Caladah, né à Thaïef au VIe siècle. Il fit ses études à Gundisabur où il eut probablement comme professeur Bourzouih, médecin persan. Ce médecin, spécialiste de l'hygiène, recevait des malades envoyés par Mahomet lui-même, avec qui il entretenait des relations. Cela explique les connaissances étendues en médecine qu'avait le prophète. Le fils de Harets, Ennardhr, cousin de Mahomet, médecin lui-même, entre en conflit avec le prophète et, après le combat célèbre de Bedr en 624, est condamné à mort.

Un chirurgien contemporain de Mahomet fut lui aussi célèbre, c'est Ebn Abi Ramitsa. Mais autour de Mahomet gravitent également un certain nombre de médecins populaires comme Abou Nouaïm, sans doute l'auteur d'une partie des 300 Hadits ou traditions médicales arabes. Mahomet, lui-même fit appel à Absy Ben Kab, qui lui faisait de temps à autre des cautérisations et des saignées. Lorsqu'il se fractura accidentellement une incisive, c'est sa fille Fathma qui lui appliqua des cendres de papyrus brûlé pour stopper l'hémorragie.

 

La médecine arabe après Mahomet

Si, du vivant de Mahomet, son audience avait été faible, vite, très vite sous l'impulsion de ses héritiers directs, Ali son gendre et Abou Rer son oncle, les arabes vont en quelques années arriver à constituer un empire gigantesque s'étendant de l'Espagne à l'ouest, à la Transoxiane à l'est, où ils prirent Samarcande.

1 - Les khalifes combattants (632-660)

Les quatre premiers khalifes, Abou Bakr, Omar, Osman et Ali, furent des conquérants :

636 : prise de Jérusalem et de Gundisabur

640 : Antioche

641 : l'Égypte

644 : effondrement de l'empire Sassanide.

Ainsi les deux empires d'Orient, le byzantin et le perse, tombèrent rapidement dans les mains des arabes. C'est au cours de la campagne d'Égypte, comme nous l'avons vu, qu'Alexandrie fut prise et sa bibliothèque brûlée.

Les victoires militaires par des bédouins fédérés se faisaient sur des civilisations tout à fait évoluées mais en proie à des querelles religieuses. Les Arabes trouvèrent un Empire byzantin tout à fait organisé et civilisé, mélange de peuples, d'ethnies, ainsi que de religions et de langues tout à fait différentes. Ils découvrirent, entre autres, les médecins et leur pratique remarquable par rapport à la leur, faites d'empirisme et de dévotion, mais également pourvue de quelques remèdes. La médecine arabe de cette époque avait édifié des règles d'hygiène et de régime alimentaire. Il faut dire que le Coran et la tradition islamique sont empreints de ce type de règles.

Dans l'entourage de Mahomet, Al-Harit, originaire de At-Ta'if en Arabie, et ayant étudié la médecine à Gundisabur, a contribué à édifier ces règles d'hygiène issues des Grecs. Cela a abouti à un recueil de conseils pratiques d'hygiène réunis dans un ouvrage connu sous le nom de Médecine du Prophète.

Paul d'Égine, qui étudia et pratiqua la médecine à Alexandrie après 640, date de l'invasion arabe, rédigea son Epitome Medicæ Libris Septum qui est une compilation de textes grecs et dont le premier chapitre est consacré aux règles générales d'hygiène en s'appuyant sur le principe des quatre humeurs (Empédocle d'Agrigente). Ce texte est inspiré d'Oribase, lui-même inspiré de Galien. Avec Paul d'Égine nous pouvons citer le prêtre Ahrun son contemporain, qui nous laissa de nombreux textes médicaux.

2) Khalifes omeyades (660-750)

Tout en continuant leur expansion géographique, les premiers omeyades organisèrent leur pouvoir en commençant par se fixer à Damas. On voit naître là deux catégories d'élite : une aristocratie bédouine militaire et les Hakim (en arabe : sagesse et science) qui s'occupent de médecine et de science en général. Pas ou peu de noms de ces médecins nous sont parvenus: seuls les noms du traducteur Masarganaih, juif de Basra, qui traduisit le Canon d'Arun que le khalife Umar Ibn Abd al Aziz (717-720) possédait dans sa bibliothèque, et le nom d'un certain Ibn Qustantin.

3 - Essor de la médecine arabe : l'âge d'or abbasside (et après) (750-1055)

I - Orient

Dès son avènement le premier khalife abbasside choisit comme capitale Baghdad, proche de Ctesiphon. Ainsi les Omeyades avec Damas subissaient une influence plutôt byzantine, alors que les Abbassides vont subir une influence plutôt persane tout en poursuivant l'islamisation des populations. Il se créa par là une unité à la fois religieuse et linguistique sur toute l'étendue des territoires conquis permettant à tout un chacun de voyager facilement.

Les khalifes, depuis les premiers combattants, ont beaucoup évolué et font preuve d'un penchant très net pour tout ce qui est culturel. Les intellectuels furent favorisés et eurent de grandes facilités pour poursuivre leurs travaux.

a - Le rôle des khalifes

Un très bon exemple est celui de Al-Mamoun qui régna de 813 à 833, et qui fit construire à Baghdad une maison de la sagesse et de la science, Bait Al -Hikmd, où les savants pouvaient travailler en toute quiétude. C'est dans cette maison que le Khalife laissait ses livres. On y trouvait tous les grands noms de la philosophie ou de la science grecque : Aristote, Platon, Hippocrate, Galien, Ptolémée, Dioscoride ou encore Euclide.

Les médecins sont grassement payés : par exemple, le khalife Al-Mansour fit un don de dix mille dinars or à Gurgis qui le guérit de sa dyspepsie. Gurgis était un chrétien originaire de Gundisabur et qui s'installa à Damas où pendant 250 ans ses descendants, les Bugitisu, s'illustrèrent ainsi qu'à Baghdad.

Rappelons aussi ce que le khalife Haroun-Er-Rachid (766-809) répondit quand on lui reprocha de trop payer son médecin Gabril : "Le sort de l'empire dépend du mien et le mien de Gabril".

Les khalifes eurent le mérite d'attirer dans leurs cours artistes et savants d'Inde ou de Perse ainsi que des familles savantes juives ou chrétiennes. Dès le VIlle siècle, ils introduisirent dans ces contrées le papier (inventé au XIe siècle avant JC en Extrême-Orient) et se débarrassèrent par là des parchemins. Le papier ne fit son apparition qu'au XIIe siècle en Espagne puis, par la suite, à Montpellier. Nous pouvons mesurer ici l'avance technique de ces contrées sur l'Europe.

b - Le rôle des traducteurs

1 - Un document extraordinaire nous permet de nous rendre compte de l'importance du nombre de textes médicaux de cette époque et de la proportion de traductions, en notant bien que même les textes arabes originaux sont la plupart du temps issus des textes grecs. Ces textes arabes peuvent être soit inspirés des textes grecs, soit en sont des copies approximatives. Ce document est un catalogue de tous les textes arabes Al Fihrisf (l'index) écrit en 987-988 par Ibn An Nadim,connu encore sous le nom de Mohammed Ben Ishaq En-Nadim, qui est le fils d'un grand libraire de Baghdad. Il recensa tous les textes scientifiques en arabe.

Dans le 3e chapitre du IIIe livre, on trouve les textes médicaux : 430 titres, dont 174 étaient des traductions. Ces traductions venaient principalement du grec, mais aussi du sanscrit, du pehlvi et du syriaque. Galien représente 125 des 174 titres, le reste se répartissant entre Hippocrate et Rufus d'Éphése pour la plupart. Les 256 ouvrages écrits en arabe se répartissent ainsi :

144 de Rhazès ou Ar-Razi

33 de Qusta Ben Luqa

30 de Hunain Ibn Ishaq

19 de Yuhanna Ibn Masawaih.

Les trois derniers auteurs étaient nestoriens de la première moitié du IXe siècle. D'après An-Nadim, le khalife Al Mamounjoua un rôle capital dans la traduction des textes grecs.

2 - Autres sources :

L'Égyptien Djemal Ed Din ou El-Khotfi (1172-1248), qui rédigea le Kitab El-Hokama (le livre des savants), le syrien Ibn Ab Ossaiba (1203-1269), le Oyoun El-Anba Fi Tabaqat El-Attiba (sources de renseignements sur les différentes classes de médecins) et le turc Hadji Khalfa (1608-1657), le Kachf Ez-Zonoun (grande encyclopédie des livres et des sciences).

L'école de traducteurs venus de Gundisabur fut la plus prolifique. Il faut tout d'abord citer Abu Zakariya Yahya Ibn Masuyah dit Jean Mesue, médecin chrétien né à Khuz prés de Ninive en 776 et mort à Bagdad en 855, et qui fut le médecin personnel du khalife Haroun Er Rachid. Il eut comme élève Hunain Ibn Ishaq dit Johannitius (808-877) qui fut le plus grand traducteur de cette époque. Chrétien né à Hira, il fit ses études de médecine à Baghdad avec Yuhanna Ibn Masawaih,puis fit des voyages et étudia le grec. Il revint se fixer à Baghdad où il travailla comme traducteur et comme médecin sous neuf khalifes successifs de Al Mamoun (813-833) à Al Mutamid (870- 892). Il fut le médecin particulier d'un certain nombre d'entre eux. Jeté en prison à la suite d'intrigues de palais, il rédigea un opuscule qui nous explique bien le cheminement des textes grecs et le travail de traduction.

Cet opuscule a pour titre Missive de Hunain Ibn Ishaq à Ali Ibn Yahya sur les livres de Galien qui ont été traduits, à sa connaissance, et sur quelques-uns de ceux qui n'ont pas été traduits. Il y explique le cheminement de 129 traités de Galien et la méthodologie de ses traductions. Disons en gros que la plupart des textes de Galien furent traduits du grec en syriaque et du syriaque en arabe, très peu du grec en arabe.

Hunain Ibn Ishaq eut des disciples : son fils Ishaq Ibn Hunain et son neveu Hubais Ibn Al-Hasan et bien d'autres comme Tabit Ibn Qura (836-901), Qusta Ben Luqa (chrétien, mort en 923), de l'école de traducteurs de Harran.

Autre traducteur fort connu : Ali Ibn Sahl Rabban At-Tabari (800-870), de Harran également. Hunan Ibn Ishaq était nestorien comme Qusta Ben Luqa, tandis que Tabit Ibn Qura ne l'était pas, quant à At-Tabarari il était probablement chrétien mais peut-être juif.

Les auteurs grecs traduits étaient en tout premier Galien, mais aussi Hippocrate, Rufus d'Éphése, Philagrius, Dioscoride, dont le De Materia Medica fut traduit par Istafan Ibn Basil. Les compilateurs byzantins comme Oribase, Ætius d'Amide, Alexandre de Tralles ou Paul d'Égine furent également traduits en arabe.

c - Les oeuvres originales

II faut absolument citer quelques oeuvres originales importantes comme le Kunnas par Yuhanna Ibn Sarabiyun, rédigé en syriaque en 873 et traduit au XIIe siècle en latin par Gérard de Crémone, An Nawadir At-Tibbiya de Yuhann Ibn Masawaih (777-857) ou Mesue, et le Kitab Al-Masa ' II Fi TTibb (le livre des questions sur la médecine) par Hunain Ibn Ishaq. Ces oeuvres furent des sources très importantes pour la médecine médiévale en Orient, mais également en Occident dans leur version latine. Notons ici que Hunain s'inspire de Galien pour ce qui est de la théorie des quatre humeurs.

d - L'organisation

Dés la première moitié de VIlle siècle, Walid I, khalife omeyade, avait fondé un hôpital au Caire, mais c'est sous les Abbassides que le nombre d'hôpitaux construits fut très important. Haroun er Rashid (786-809) créa le premier hôpital de Bagdad où on en compta huit en l'an mil. Ibn Touloud fit construire le deuxième hôpital du Caire en 872.

Des collèges médicaux furent construits à Kufa et Bassora en Irak, Damas (Syrie) et Boukhara (Ouzbekhistan actuel), Rayy et Maqw (peut-être). Au XIe siècle, ce fut à Wasit, Mayyafariqin, Alep et Antioche.

Depuis longtemps déjà, l'Orient byzantin connaissait l'hôpital médical : le Narokemeïa. Toutes les grandes villes en possédaient. Ces établissements recevaient les malades pour les soigner mais servaient également d'écoles de médecine. Il faut préciser que ces Narokemeïa avaient remplacés dans l'empire byzantin les Xylocheïa des grecs dont la fonction était de recevoir les voyageurs. Ils étaient l'équivalent des Xenodochion syriaques. La fonction hôtelière de l'hôpital a précédé celle de soigner les malades.

Édesse avait un ou plusieurs de ces hôpitaux et les khalifes, comme nous venons de le dire,avaient joué un grand rôle dans l'essor de ces établissements. Le célèbre hôpital de Bagdad,construit en 980 par le vizir Adud Ad-Dawla (949-983) qui avait chargé Rhazès de cette tâche est un modèle du genre Bimaristan-Hôpital. Cet hôpital se nommait Bayt al Hikma, c'est à dire enseignement et soins. Vingt-quatre médecins dont certains étaient des spécialistes y étaient attachés et étaient des ophtalmologistes, des chirurgiens ou des orthopédistes, sans oublier le Tabbib al Asnani (Sinun = dent).

Cet hôpital était divisé en sections suivant le type de maladie. Tout y était luxueux grâce à l'ampleur des dons : salles de soins, salles des malades, bibliothèques, salles de cours, salles de prières.

Le développement de l'enseignement médical aboutit à une législation réglementant l'exercice médical. En 931, à Baghdad, le kalife Al Muktadir charge Sinan Ben Tabit de réunir un collège de médecins chargés de veiller à la qualité des soins dispensés par leurs condisciples. De plus ce collège a pour mission de tester par un examen les connaissances des futurs médecins et de leur donner la licence ou Ijaza. Le collège nomme également un certain nombre d'archiatres (de arkos chef et iatros médecin), médecins de l'administration municipale, pour soigner les pauvres et les indigents. Le khalife met sur pied un corps d'infirmeries ambulantes avec médecins et médicaments pour soigner les malades dans les campagnes, jusque dans les coins les plus reculés.

Citons Al Muktadir lui-même : " J'ai pensé que les campagnes doivent avoir aussi des malades et qu'il n'y a pas de médecin pour leur porter aide. Il faut en envoyer et il faut qu'ils soient pourvus de médicaments. Ils séjourneront dans chaque localité le temps qu'il faudra et ils visiteront tout le pays. Ils iront vers tous les malades où qu'ils se trouvent". Les soins étaient gratuits et le khalife termine sa lettre par : "Les médecins exercent une activité favorable au bien public, ils doivent être payés par l'état".

À la fin du Xe siècle, on cite toujours l'opposition entre l'enseignement théorique prôné par Ibn Ridwan et l'enseignement pratique clinique prôné par Ibn Butlan. Mais lisons ce que dit Haly Abbas : "Parmi les choses qui incombent à l'étudiant, il doit être constamment présent dans les hôpitaux, apporter une attention soutenue aux conditions dans lesquelles se trouvent les malades, les interroger fréquemment sur leur état et leurs symptômes, enfin conserver à l'esprit ce qu'il a lu sur les variations de ces symptômes, et les indications qu'on peut en tirer, soit en bien, soit en mal.

Si l'étudiant agit ainsi, il atteindra un haut degré de perfection dans son art". Plus loin : "S'il suit ces préceptes, ses thérapeutiques seront couronnées de succès, les gens auront confiance en lui et seront bien disposés à son égard. Il gagnera leur affection et leur respect, ainsi qu'une bonne réputation, enfin il ne manquera pas non plus de bénéficier des profits et avantages qui s'ensuivront". Ici le khalife fait allusion aux médecins libéraux qui ne gagnaient bien leur vie que s'ils avaient suivis un bon enseignement et avaient leur Ijaza en poche.

e - Les grands hommes

At Tabari

Ali Ibn Sahl Rabban At-Tabari, contemporain du Hunayn Ibn Ishaq. Né d'une famille de savants chrétiens syriaques en 780 ou en 810 au Tabaristan. Secrétaire du prince persan Mazyar en révolte contre les khalifes abbassides, il s'enfuit à Ray. Une fois la rébellion matée et de retour à la cour de Baghdad où il se convertit à l'islam et, après avoir rédigé un traité religieux, il écrit le fameux Firdaws Al-Hikma (Le Paradis de la sagesse) en 850. C'est le premier traité en arabe inspiré d'Oribase et Paul d'Égine. Son originalité réside dans l'incorporation de matières orientales et surtout indiennes, auxquelles un chapitre entier est consacré. At Tabari, comme Hunayn Ibn Ishaq (avant ou après ?), s'appuie sur la théorie de humeurs de Galien dont le créateur est Empédocle d'Agrigente.

At Tabari est le médecin personnel du khalife al Mutawakil (847-886). Dans ses écrits, il dresse un portrait du médecin idéal en s'inspirant d'Hippocrate : "II choisira le meilleur et le plus juste. Il ne sera pas intrépide, verbeux, léger, orgueilleux ni dénigrant. Il ne sentira pas mauvais du corps mais ne sera pas précédé par le parfum, ni vulgaire, ni affecté par ses vêtements, il ne sera pas infatué de lui-même en se plaçant au-dessus des autres, il n'aimera pas s'étendre sur les fautes des gens qui exercent son art, mais il couvrira plutôt leurs erreurs". "Ces natures, dit encore At Tabari, sont mutuellement hostiles et antagonistes, et avec le plus de violence quand cet antagonisme provient simultanément de deux côtés ou aspects, par exemple, dans le cas du feu, qui est antagoniste à la fois, par sa chaleur et sa sécheresse, du froid et de l'humidité de l'eau, ou dans le cas de l'air qui s'oppose à la fois, par sa chaleur et son humidité, au froid et à la sécheresse de la terre. Mais si l'antagonisme n'existe que d'un côté seulement, il est moins prononcé. Par exemple, dans le cas de l'air qui est opposé à l'eau par sa chaleur, mais s'accorde avec elle par son humidité. Ainsi Dieu a fait de l'air une barrière entre l'eau et le feu et de l'eau une barrière entre la terre et l'air..."

Rhazès, ou le Galien arabe.

Le premier maître de la médecine arabe orientale fut Abu Bakr Muhammed ibn Zakaria ar Razi ou Rhazès (né en 865 à Ray et mort en Perse en 923). Il fut l'élève de At Tabari et chef de l'hôpital de Ray, prés de Téhéran, puis de l'hôpital de Baghdad. Il écrivit plusieurs traités qui furent réunis par ses élèves dans le Totum Continens ou Kitab El Hawi (le livre qui contient tout) en 70 volumes où les douleurs dentaires sont décrites avec précision. Il préconise comme traitement de ces douleurs l'éclatement des couronnes. L'hygiène dentaire y est également abordée : on doit utiliser des bâtonnets, ou siwak, et poudres dentifrices. Les obturations sont également recommandées et elles sont faites avec des résines de lentisque (arbuste de la famille du pistachier, appelé encore arbre à mastic) et d'alun. Ces ouvrages furent traduits en 1279-1282, par le juif Maître Faraj, entouré de huit scribes et deux peintres sous les ordres de Charles d'Anjou, roi de Naples. Le Totum continens fut encore traduit au XV° siècle par Jean Actuarios, dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque nationale à Paris. À la fin du XVIe siècle, Hieronimus Surianus en fit une traduction latine où l'on peut relever :

"Faites macérer des racines de coloquinte dans du vinaigre très fort, nettoyez les dents, et frottez avec ce mélange pendant trois à quatre jours, et elles éclateront. Si vous employez le salpêtre, elles éclateront au bout de trois jours. Si vous faites infuser du salpêtre bien trituré dans du vinaigre très fort, et que ce mélange soit mis sur la dent pendant une heure ou deux, les racines éclateront. Il faut avoir la précaution d'enduire les dents voisines de cire".

Rhazès avait, comme tous les médecins arabes de son temps, un culte aveugle pour la médecine des Anciens (surtout grecque) : "On ne peut se former une bonne opinion du médecin, si l'on n'est point certain qu'il a lu et examiné les livres des anciens médecins. La pratique personnelle est une qualité secondaire qui doit passer après la connaissance de ce qu'ont écrit les Anciens. Il est impossible qu'un homme, quand bien même il vivrait de longues années, puisse jamais arriver à la perfection dans une science comme la médecine, à moins qu'il ne marche constamment sur les traces des Anciens. Si l'on vient une fois à négliger la lecture des anciens, que peut espérer faire une personne seule ? Quels que soient ses talents, quelles proportions peut-il y avoir entre le résultat de ses efforts personnels et ces trésors immenses accumulés chez les Anciens ?". Rhazès prescrit l'opium comme Gabriel et les cautérisations comme Yusuf Sahir. Il est contre les extractions comme Galien et utilise le periodontitis comme Hunain. Il décrit également l'anatomie dentaire :

16 dents par maxillaire,

- 2 incisives centrales,

- 2 incisives latérales,

- 2 canines,

- 10 molaires.

II publia également un traité en 10 livres, le Kitab At-Tibb Al Mansuri : l'anatomie, les tempéraments, les aliments, les médicaments, l'hygiène, les régimes, la chirurgie et les poisons font l'objet de son étude.

Citons également le Kitab Al-Mudhal lia Sina At At-Tibb, ou introduction à l'art médical réservé aux principes galéniques. Ou encore les Aphorismes (Al- Fusul) et le livre du guide (Kitab Al- Mursid), la médecine spirituelle (Kitab At-Tibb Ar-Ruhani), le traité sur le calcul dans les reins et la vessie et le très célèbre traité de la variole et de la rougeole, qui ne fut traduit qu'aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe.

L'oeuvre totale de Rhazès se compose de :

61 traités de médecine,

46 traités de logique -philosophie- théologie,

33 traités de science naturelle,

21 traités d'alchimie,

11 traités d'astronomie et mathématiques,

12 traités divers.

Avicenne

Une autre très grande figure de la médecine arabe est Avicenne ou Ibn Sina, ou plus précisément Abu Ali al Husain ibn'Abdallah ibn Sina (Boukhara 980-Ispahan 1037). Philosophe, mathématicien, astronome, physicien, médecin, poète, il fut très productif et ne nous laissa pas moins de 156 ouvrages authentifiés, écrits en arabe ou en persan, en prose ou en vers. Toute sa vie se déroula en Perse, entre Boukhara, Ray, Isfahan et Hammadhan.

L'oeuvre médicale maîtresse d'Avicenne est le Quanun Fit'Tibb ou Canon medicinæ (Lois de la médecine). Cet ouvrage fut très rapidement connu et enseigné dans la plupart des facultés européennes (la faculté de Louvain l'enseigna jusqu'au XVIIIe siècle). C'est une description de toutes les maladies répertoriées à l'époque, y compris la psychiatrie, en rappelant que l'amour était considéré comme une maladie mentale. La thérapeutique combine les notions d'astrologie et de psychologie ainsi que de croyances diverses. Les principes sont loin de ceux enseignés par Rhazès qui étaient fondés sur l'observation clinique. Cette philosophie eut beaucoup de succès dans le monde occidental chrétien. Elle était inspirée de Farabi (philosophe turc mort en 950) et d'Aristote. Les oeuvres d'Avicenne furent traduites en latin 150 ans après sa mort par Gérard de Crémone (1114 -1187). Ces manuscrits furent copiés et illustrés de nombreuses enluminures. La Bibliothèque nationale, à Paris, en possède quelques exemplaires de la fin du XIIIe siècle et un de 1320, ainsi qu'un manuscrit hébraïque du XIVe siècle. Il en existe d'autres copies, une à la bibliothèque Vaticane et une à la bibliothèque municipale de Laon.

Avicenne consacra de nombreuses pages à la dentisterie en insistant sur l'hygiène et la prophylaxie, et donna beaucoup de détails sur les traitements des douleurs dentaires : "Celui qui veut avoir ses dents en bon état doit observer huit principes :

1 - II doit éviter beaucoup de manger des aliments décomposés et l'eau dans l'estomac, d'abord parce qu'il y a des denrées périssables qui deviennent rapidement avariées, comme le lait, le poisson salé, et ensuite parce qu'il y a des régimes incorrects, ce qui sera discuté plus loin.

2 - II ne doit pas vomir, surtout s'il doit vomir de la nourriture acide.

3 - Il doit éviter de mâcher des choses dures, surtout si elles sont douces comme les figues.

4 - Il doit éviter d'écraser les choses dures.

5 - Il doit éviter les narcotiques.

6 - Il doit éviter les aliments très froids, particulièrement après du chaud, et les aliments chauds immédiatement après du froid.

7 - Il doit nettoyer régulièrement ses dents (mais pas trop), même avec ardeur et en répétant souvent l'opération, tout en évitant d'abîmer le tissu maxillaire ou le tissu entre les dents, ou de repousser ce tissu ou de mobiliser ses dents.

8 - Il doit éviter les choses qui abîment les dents par leur nature même comme les poireaux.

C'est tout, parce que le dommage des dents ou des gencives est grand et nous en avons parlé en détail".

Tous ces préceptes se rapprochent de ce qu'a dit at-Tabari pour la mauvaise haleine, Hunain, rapporté par ar-Razi, sur la qualité des aliments ingérés, et al-Gazzar pour le chaud et le froid.

Avicenne étudie particulièrement l'étiologie des douleurs et les colorations des humeurs :

- humeurs jaunes = bile,

- humeurs blanches = pus,

- humeurs rouges = sang,

- humeurs noires = bile noire,

et avait comme grand principe qu'il faut trouver la cause pour soigner la maladie.

Les remèdes sont divers : purges, cautérisations et médications diverses soit en applications locales, soit en fumigations. Avicenne conseille également les extractions quand cela est absolument nécessaire ; sinon, il faut obturer les caries avec des mélanges divers à base de mastic, myrrhe, noix de galle, opium, poivre, camphre, entre autres ingrédients. Il faisait appel à l'arsenic pour calmer la douleur ou soigner la carie par destruction des tissus atteints. Il prescrit, comme al-Gazzar, des applications locales sur les dents atteintes à base de lait de femme et d'arsenic ou alors des trépanations dentaires pour laisser aérer les tissus dentaires décomposés.

Avicenne décrit les fractures de maxillaires et les luxations ainsi que leur traitement. Il pensait que la mandibule était constituée de deux parties reliées à la symphyse. À ce sujet, Abd al-Latif, entre autres, remarquait en 1200 environ à Bagdad, dans son Rapport sur l'Égypte, que "tous les anatomistes sont d'accord pour dire que la mandibule est formée de deux os, qui sont très fortement réunis à la symphyse. Quand ici je dis tous les anatomistes, c'est actuellement comme je dis que Galien est absolument seul, parce que lui, de lui-même, il a réformé les investigations anatomiques. L'observation de cette partie du cadavre m'a convaincu que l'os mandibulaire est un et qu'il a seulement un joint. Nous avons répété cette observation de nombreuses fois sur plus de deux cents têtes. Nous avons utilisé tout ce qui est possible pour nous assurer de cette vérité, et nous n'avons jamais trouvé plus d'un os".

Ainsi, l'erreur faite par Hippocrate et répétée par Galien fut corrigée. Comme ar-Razi et Ali ibn al-Abbas il donnera le nombre exact de dents (32). L'enluminure illustrant la traduction latine du texte d'Avicenne montre l'examen de la bouche d'un malade par un chirurgien qui est probablement un moine. Le style peut nous permettre de dire que ce manuscrit date de la fin de XIIIe siècle.

Le Canon fut résumé par Ibn Sina lui-même et mis en vers : c'est l'Urgaza Fi T-Tibb. Vers 1316, ce poème est divisé en deux parties : théorie et pratique. Les premiers vers sont une merveilleuse définition de la médecine : "La médecine est l'art de conserver la santé et éventuellement de guérir les maladies survenues dans le corps".

Les ouvrages sont rédigés en arabe sauf le Danish-Nameh, traité du pouls sur la philosophie et les sciences.

 

LA MÉDECINE ARABE AU MAGHREB ET EN OCCIDENT

ESSOR DE LA MÉDECINE ARABE AU MAGHREB

Depuis le IXe siècle, les écoles médicales d'Afrique du Nord furent célèbres: Fez et Marrakech avec les juifs, Jahiah (prince marocain) qui transforma son palais en académie, Abdallah ibn- Hadschab, poète qui attira par sa personnalité de nombreux savants à Tunis, Kairouan où vécurent les juifs Ishaq ibn Imran ou Ishaq Al-Israeli, connu également sous le nom de Isaac Israeli ou Isaac Judæus.

Kairouan

Fondée en 670, c'est la capitale de l'Ifriqiya, qui correspond à la Tunisie actuelle plus le Constantinois, soit l'ancienne province d'Afrique des Romains. En 800, Ibrahim Ibn Agiab en est le gouverneur, dirigée par le khalife de Baghdad Harun Er-Rashid. Plusieurs centaines de milliers d'habitants, et une solide armée, permettent de conquérir la Sicile en 827 aux dépens des Byzantins, comme l'avait été la conquête de l'Ifriqiya. En même temps que cette conquête sicilienne, Kairouan voit construire sa première mosquée alors que Ziyadat Allah en est l'émir (817-838). Y vivent des communautés de juifs, de chrétiens et de musulmans. Kairouan devient la capitale juridique de l'empire arabe occidental et, de là, partent 57 disciples pour répandre les lois juridiques en Espagne.

C'est Ziyadat Allah III (903-909) qui fit venir Ishaq ibn Imran et Ishaq Al Israeli à Kairouan, tous deux juifs formés en Orient. Ishaq Ibn Imran publia son Traité sur la Mélancolie inspiré de Rufus d'Éphèse.

Exemple de traitement établi par Ishaq ibn Imran pour un malade ayant une molaire cariée :

trèfle épineux-graines de roses y ajouter une partie de graines de jusquiame, et 1/2 partie de graines de poireau. Pulvériser et malaxer avec du goudron; en faire des boulettes molles à appliquer sur la partie douloureuse.

Cette formule a été appliquée avec succès.

Ishaq al Israeli, d'inspiration hippocrato-galénique écrivit plusieurs traités dont le Kitab al Hummayat (Traité des fièvres), le Kitab al-Bawl (Traité de l'urine), et le Kitab al-Agdiya (Livre sur la diététique) et un Isagoge.

Al-Gazzar

Ibn el-Gazzar (plus précisément, Abu Ga'Far Ahmed ibn Ibrahim Abi Halid al-Gazzar) vivait à Kairouan, en Ifriqya. Il naquit à la fin du IXe siècle ou au début du Xe et mourut entre 961 et 1009. Il publia 27 ouvrages de médecine dont le Zad Al Musafir inspiré des notes d'Hippocrate et de Galien, mais plein d'idées personnelles. Il cite Rufus, Platon, Aristote, Paul d'Égine, et plus rarement Dioscoride. Parmi les médecins arabes, il cite Mesue, Bukhtyesclu, et Qusta ben Luqa. Ce dernier écrivit le livre très célèbre Kitab zad al-musafir wa qui al-hadir (Provisions pour le voyageur et nourritures pour le sédentaire). Ce livre fut traduit au XIe siècle par Constantin à Salerne sous le titre Viaticum, et copié en sept volumes. Le texte est principalement inspiré des écrits d'Hippocrate, Galien, et Rufus d'Éphèse.

Le deuxième volume comprend six chapitres sur les problèmes bucco-dentaires (16e au 24e chapitre) et particulièrement leur étiologie selon les principes d'Hippocrate : les caries et les problèmes gingivaux sont principalement dus aux excès d'humeurs de la tête et de l'estomac.

Considérant que les dents sont très importantes pour la mastication, mais également pour la parole, de ce fait elles doivent être conservées le plus longtemps possible. Les douleurs dentaires sont soignées selon le type de douleur, au chaud, au froid, ou à la mastication; les remèdes sont principalement à base de plantes et de massages de gencives avec du miel et du gingembre (selon Galien). Al-Gazzar recommande également d'obturer les caries avec des mélanges à base de noix de galle, résine de cèdre, miel, racines de coloquinte et d'autres ingrédients. Il préconise aussi les fumigations et l'arsenic pour le traitement des caries. Il conseille l'utilisation de dentifrices et il demande de combattre la mauvaise haleine (comme at-Tabari). Il prépare les extractions avec des mélanges à base de lait et de vinaigre fort et il cautérise les gencives enflammées.

Le Viaticum est régi par la théorie des quatre humeurs de Galien. Rappelons que les quatre éléments Terre, Eau, Air, Feu, sont en proportions différentes dans les constituants ingérés ou circulant dans le corps. Ces éléments ont la propriété de rendre froides, chaudes, humides ou sèches différentes parties du corps.

En général, un ou deux éléments dominent et le corps peut être froid et humide ou sec et chaud. Les médicaments vont modifier ce déséquilibre parce qu'ils sont eux-mêmes chauds ou froids, secs ou humides. Le corps humain renferme quatre humeurs principales : sang, pituite, bile jaune, bile noire ou atrabile. L'équilibre n'est que rarement réalisé et les médicaments sont utilisés pour traiter les excès.

Certains chapitres du Viaticum intéressent les chirurgiens dentistes :

Ch. 16 - Des altérations des lèvres

Ch. 17 - Paralysie de la langue et troubles de la parole.

Ch. 18 - De l'odontalgie.

Ch. 19 - De l'effritement des dents ou de l'altération de leur couleur.

Ch. 20 - De l'ébranlement des dents.

Ch. 21 - Des dentifrices qui blanchissent les dents.

Ch. 22 - Des gencives.

Ch. 23 - De la mauvaise haleine.

Ch. 24 - Des maladies qui surviennent dans la bouche.

Au chapitre 16 : "Les lèvres peuvent être le siège de pustules, de boutons dus à des troubles del'état général. Dans ce cas il faut prendre : Cire blanche,Huile de violettes,Huile de rosés, Huile de girofle,

Tiédir à feu doux et enduire les lèvres."

Pour les lèvres ulcérées, le texte donne des formules de mélanges avec les proportions et les poids exacts et précise que le malade guérit si Dieu le veut.

Au chapitre 18 : "Les dents ont une grande importance parce qu'elles ont été créées pour la beauté de l'homme et pour la mastication des aliments qui sont indispensables à la santé du corps. Elles contribuent aussi à une élocution claire. Tout ceci, quand elles ne sont ni malades, ni endolories, ni abîmées."

Pour comprendre mieux la théorie des quatre humeurs : "Si la douleur des dents est accompagnée de douleurs de l'estomac et d'éructations acides, le mal provient de déchets de l'estomac."

"Si l'odontalgie a pour origine le froid, nous prescrivons au malade…" : il donne de très nombreuses formules de bains de bouche contre les douleurs dentaires, masser ses dents avec du miel ou du gingembre. "Si le froid est accompagné d'humidité, nous lui ordonnons des bains de bouche avec du vinaigre et du sel..."

Au chapitre 19, "De l'effritement des dents et de l'altération de leur couleur", nous relevons : "Traitement établi par Ishaq Ibn Inrah, pour un malade ayant une molaire cariée :

- prendre du trèfle épineux,

- des graines de rose,

- y ajouter une partie de graines de jusquiame,

- 1/2 partie de graines de poireau.

- pulvériser et malaxer avec du goudron, ou faire des boulettes molles à appliquer sur la partie douloureuse.

Cette formule a été essayée avec succès."

Il conseille l'extraction dans le cas où la douleur persiste malgré le traitement et donne des formules à appliquer sur la dent pour faciliter l'extraction.

Au chapitre 20, consacré à l'ébranlement des dents, on peut lire : "Les dents peuvent devenir mobiles au point qu'il en résulte des conséquences désastreuses, l'ébranlement peut être provoqué par l'excès d'humidité au niveau des racines."

Là aussi, il donne des recettes de traitement, par exemple :"Noix de galle,Alun du Yémen,Arille du gland, Ballauste

Piler, tamiser, en application sur la gencive des deux côtés, interne et externe, fortifie la racine des dents branlantes."

Au chapitre 21 : Des dentifrices qui blanchissent les dents, il donne plusieurs formules de dentifrices, par exemple :

"Farine d'orge,Sel, Malaxer avec du miel, conserver dans une enveloppe de papier, ou avec une décoction;pulvériser, se brosser les dents avec."

À la lecture du Viaticum de Al-Gazzar traduit par Constantin, on retrouve donc le principe des quatre humeurs cher à Galien. On retrouve également la jusquiame comme calmant. Les formules de dentifrices pour blanchir sont également très proches de celles de Scribonius Largus-

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