Le XIVe siècle marque un renversement de situation dans la société médiévale occidentale. L'expansion caractéristique des siècles précédents est ralentie par des conditions climatiques difficiles et l'impression d'un « monde plein » domine.
Dans ces conditions, famines et épidémies se multiplient à travers l'occident médiéval depuis le début du siècle et c'est dans une société déjà fragilisée que l'épidémie de peste la plus ravageuse et la plus traumatisante depuis la peste de Justinien, de 541 à 767 apr. J.-C., fait son apparition. Depuis le foyer asiatique où elle débuta, en Chine en 1337, elle se propage grâce à l'essor du commerce international qui marque le XIIIe siècle et qui favorise son introduction en Italie en 1347 par le biais de rats noirs contaminés introduits dans des navires marchands ayant fait escale dans un comptoir génois. La peste se répand ensuite en France, et dans toute l'Europe jusqu'en Scandinavie. Particulièrement virulente durant les mois chauds, elle se manifeste le plus souvent sous sa forme bubonique, caractérisée par des douleurs musculaires, une forte fièvre, et l'apparition des bubons purulents entraînant la mort parfois en moins de trois jours.
Ce premier retour extrêmement virulent de la maladie en Europe emporte entre un quart et un tiers de la population entre 1347 et 1350, et les XIVe et XVe siècles sont également marqués par des retours, à intervalles irréguliers, de l'épidémie, jusqu'en 1503 où elle disparaît durablement.
Or, la société médiévale ne bénéficie que d'une médecine encore archaïque. Médecins et apothicaires ne connaissent pas les bactéries, ignorent jusqu'aux facteurs de propagation de telles maladies, et se retrouvent confrontés à un problème qu'ils ne sont pas en mesure de gérer. Malgré les rares et faibles effets de la médecine traditionnelle ou naturelle, la confrontation avec la mort devient quotidienne une fois que la peste s'est installée.
Les réactions face à une mort omniprésente et massive sont multiples et différentes, et entraînent une modification de la perception de la vie et des pratiques religieuses.
Impuissante face à ce fléau, la population réagit d'abord par la panique et le mysticisme, puis par une nette augmentation et adaptation des pratiques religieuses, intégrant la mort au quotidien et traduisant la peur qu’elle suggère.
Une population désemparée face au châtiment divin
Le châtiment divin envoyé sur terre sous la forme de maladies, d'épidémies, est récurrent dans la Bible des chrétiens, dans l'Ancien Testament comme dans le nouveau, où Luc présente même la peste comme un signe de la fin des temps. Dans la société médiévale du XIVe siècle, profondément pieuse, l'arrivée d'une nouvelle épidémie de peste extrêmement virulente est donc rapidement perçue comme une manifestation du courroux de Dieu.
La recherche de rédemption des flagellants
L'arrivée de la peste en Italie coïncide avec un tremblement de terre meurtrier, ce qui incite au rassemblement d'un mouvement ascète et rédempteur voyant en ces événements un signe annonciateur de la fin des temps : les Disciples de Jésus Christ. Endormi depuis la fin de l'épidémie de peste ayant sévi en Italie en 1259, le mouvement s’organise rapidement et ses adeptes, nommés désormais les flagellants, se réunissent en processions et commencent ainsi à parcourir l'Italie puis toute l'Europe, voyageant de ville en ville dans le but d'expier les péchés de l'humanité, censés être à l'origine de toutes ces souffrances et de la fin du monde. Tous les volontaires, laïques ou ecclésiastiques, hommes, femmes ou enfants sont admis dans ces processions de trente-trois jours et demi, symbolisant l'âge du Christ lors de sa mort, et durant lesquelles ils se fouettent en public jusqu'au sang tout en chantant des cantiques rappelant le calvaire du fils de Dieu et appelant au pardon divin. Ces processions, décrites avec précision par des chroniqueurs médiévaux tels que Jean de Venette ou Jean le Bel, sont d'abord accueillies avec grand enthousiasme par les populations désemparées, si bien que les flagellants deviennent de plus en plus organisés, prônant l'ascétisme, piété, et pénitence face à un clergé qu'ils pensent corrompu et trop leste et qu'ils critiquent de plus en plus violemment. Aux yeux de l'Église et du Saint Siège, le mouvement dégénère en hérésie et devient donc une menace pour l'ordre établi, tant et si bien que le Pape Clément VI condamne leurs agissements dans une bulle du 20 octobre 1349 et les livre à l'inquisition.
Le mouvement survit partiellement mais sans grande vigueur, alors que la peste quant à elle est toujours aussi virulente. L'expiation des péchés ayant échoué, la population se met donc en quête de responsables.
La recherche de coupables
Perçu depuis le Haut Moyen Âge comme un peuple déicide et assimilé au personnage de Juda Ischariote, archétype du traître dans la religion catholique, le peuple juif est isolé et est régulièrement l'objet de mesures vexatoires de la part du pouvoir temporel. Dans ces conditions et dans le climat d’incertitude qui règne quant au fléau de la maladie, les juifs sont rapidement accusés d'avoir répandu la peste à travers l'Europe en empoisonnant les puits. Ces accusations, encouragées par les flagellants, entraînent une vague de violences à l'encontre de la communauté juive qui se manifestent par des pogroms, bien que le Saint-Siège condamne ces agissements.
Les juifs ne sont pourtant pas les seuls à être tenus pour responsables. Les semeurs sont accusés d’avoir empoisonné les récoltes ; les sorciers et sorcières, dénoncés en tant que tels sont régulièrement livrés aux tribunaux inquisitoriaux. Accusés d'adorer des divinités païennes ou hérétiques, ou pires encore, d'avoir pactisé avec le Satan, les livrer à la justice des représentants de l'autorité divine semble être un moyen de calmer le courroux de Dieu et de faire disparaître l'épidémie, et surtout de calmer l’effervescence des esprits.
La recherche de boucs émissaires à blâmer traduit le besoin de comprendre les raisons de ce qui arrive, de trouver des justifications à un phénomène meurtrier et incompréhensible, et va s’accompagner d’une hausse de la piété et des pratiques religieuses.
L'intérêt croissant pour le culte des saints et des martyrs
La souffrance de la population européenne est également perceptible à travers les pratiques religieuses qui tendent à se perfectionner, encouragées par les arts et la littérature. Le culte des saints et des martyrs, preuve des miracles de Dieu, se généralise ainsi et est rendu accessible à tous de différentes manières.
Une nouvelle iconographie hagiographique émerge rapidement, souvent basée sur la Légende dorée, vaste compilation de vies de saints accomplie par Jacques de Voragine dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Le mot « légende » est à prendre au sens latin du terme, c'est-à-dire « ce qui doit être lu », mais dans une société où la majorité de la population ne sait ni lire ni écrire c'est par l'iconographie que le culte des saints se répand, car leur rendre hommage paraît alors être un excellent moyen de reconnaître les miracles de Dieu et, par conséquent, de ramener ses bienfaits sur terre.
Dans cette période d'épidémie dévastatrice, c'est le culte des saints guérisseurs qui semble avoir le plus de succès, notamment celui de Saint Sébastien, prétendu thaumaturge du IIIe siècle apr. J.-C., condamné à mort en 288 par l'empereur Dioclétien. Ayant survécu aux blessures causées par de multiples flèches, il est sanctifié en 680 et invoqué pour délivrer Rome de la grande peste. Il est, avec Saint Roch, un autre saint guérisseur, au cœur de l'iconographie qui se développe dès l'expansion de la peste noire.
Pour augmenter encore la piété et les méditations sur l'œuvre de Dieu, l'ordre franciscain est, quant à lui, à l'origine de la transposition de chemins de croix, implantés aux abords des églises ou cimetières, ou tout simplement représentés sur des vitraux. Les grandes étapes de la passion du Christ y sont représentées sous la forme de peintures ou de sculptures dans le but de les rendre accessibles à tous pour venir se recueillir, compatir, et sans doute expier le fait que l'humanité ait crucifié le fils de Dieu. Les pèlerinages se multiplient également, ainsi que la recherche et l'adoration des reliques, tout ceci dans un but de rédemption.
Les premières réactions aux attaques de la peste noire sont donc le reflet de la peur de l’inconnu et de la mort et entraînent rapidement une modification des mentalités et des pratiques religieuses. La hausse de la piété traduit, quant à elle, le besoin qu’a la population de se rassurer quant au sort qui lui sera destinée après la mort.
L'omniprésence de la mort confrontée à l'angoisse de mourir
La peste emporte donc à une vitesse fulgurante une population désemparée et ne bénéficiant que d'une médecine archaïque ou naturelle. Le courroux divin, invoqué en premier lieu par certains, ne semble pas s'apaiser, et la peste se propage et fait des ravages. La mort s'installe donc dans le quotidien et modifie en conséquence la perception même de la vie.
L'intégration de la mort dans le quotidien
Outre l'accroissement de la piété et du culte des saints, l'obsession que représente la mort ne tarde pas à se retrouver dans de nombreux aspects de la vie quotidienne.
On assiste avant tout à une personnification de la mort de plus en plus récurrente et véhiculée grâce aux enluminures illustrant les ouvrages littéraires et surtout les livres d'heures, recueils de bases pour la pratique de la religion catholique. Dans leur forme initiale, ces livres d’heures ne rassemblent que des textes liturgiques, mais la mort y est désormais représentée de manière explicite grâce, sous la forme d'un cadavre ou d'un squelette en train d'accomplir son œuvre.
Par ailleurs, la fréquentation des cimetières se modifie. La peur ressentie face à la mort transforme ce qui était un lieu de sociabilité en un endroit effrayant, à la source de nouvelles croyances telles que celles des morts vivants, des revenants
Les pratiques et l'architecture funéraires se modifient. Les sculptures de transis, par exemple, commencent à remplacer les gisants. Alors que ces derniers donnent à voir une vision idéalisée du défunt, mettant en évidence un corps en paix et serein, les transis exposent un corps en putréfaction, crispé, rongé par les vers, et insistent donc sur l'aspect horrifique de la mort. Un des exemples les plus frappants est le transi du Cardinal de La Grange, réalisé en 1402. Bien que ces pratiques ne soient que peu répandues, elles illustrent avec force la fixation qui s'installe par rapport au thème du cadavre, désormais présent dans tous les aspects de sa décomposition dans tous les arts.
L'architecture change également, passant du style gothique traditionnel au style gothique flamboyant, lourd, imposant, et au programme iconographique largement axé sur la thématique de la mort, marquant une sorte de transition vers le style baroque qui émerge au XVIe siècle. Des représentations de l'apocalypse deviennent fréquentes, comme en témoignent les vitraux de la cathédrale de York, réalisés en 1405, ou les tapisseries de l'Apocalypse d'Angers, réalisées par Nicolas Bataille au XIVe siècle.
L'égalité devant la mort : la naissance des danses macabres
Continuité les Vado Mori, images et poèmes versifiés représentant un défilé de personnages dans l'ordre hiérarchique et marchant vers la mort, les danses macabres sont des fresques illustrant un cadavre décharné ou un squelette, couplé avec un représentant d'une classe sociale, et légendées par des vers grâce auxquels la mort s'adresse à sa victime, souvent avec sarcasme. L'homme sur le point d'être fauché lui répond généralement par d'autres vers, exprimant sa peur de mourir et son repentir. Même si le terme de danse macabre était employé avant les attaques de la peste en occident, la danse macabre du cimetière des Innocents de Paris, peinte en 1424, marque le point de départ de cette tradition qui se répand dans toute l'Europe durant le XVe siècle.
La mort est ainsi désormais personnifiée avec de plus en plus de réalisme. La menace qu'elle représente est renforcée par des attributs tels que des instruments de musique, rappelant des mythes tels que le joueur de flûte de Hamelin, ou encore le chant des sirènes, évoquant le pouvoir séducteur et diabolique de la musique. La faux lui est également attribuée puisque c’est à cette période qu’émerge la vision de la mort faucheuse. Certaines fresques exhibent même la personnification de la mort chevauchant un animal chimérique ou mythologique, telle la manticore, par exemple.
En Espagne, la danse macabre est également présente sous la forme de huitains à travers lesquels la mort s’adresse à trente-trois personnages de toutes classes sociales, mais il n’existe pas de représentations peintes ou sculptées de ces poèmes.
Cette mise en scène macabre, quel que soit le support grâce auquel elle est transmise, symbolise avant tout l'égalité devant la mort. Elle représente un avertissement pour les puissants qui ne sont pas mis à l'écart de sa menace, et un réconfort pour les pauvres, et surtout, constitue un exemple remarquable du processus d'assimilation et d'exhibition de la mort dans le quotidien.
À la fin du XVe siècle, bien qu'elles n'aient rien de religieux ni de catholique, des représentations théâtrales des danses macabres sont données sur le parvis des églises.
Mais cette récurrence de la mort dans toutes les représentations artistiques et dans tous les aspects de la vie ne suffit pas à rassurer les populations livrées à leur sort et à apaiser l’angoisse de plus en plus pesante qui s’installe dans les esprits.
L'accès au purgatoire, ou la quête du salut des âmes
Malgré le fait que la peste s'installe durablement dans tout l'occident médiéval, la population reste dans son ensemble très pieuse et attachée aux saints sacrements. Mais dans un contexte où la mort est fortement présente, la question du salut de l'âme devient rapidement fondamentale.
En effet, puisque la peste peut emporter un adulte en moins de trois jours, nombreux sont ceux qui ne peuvent recevoir l'extrême onction, et ce phénomène est d'autant plus accentué par le fait que de plus en plus de prêtres refusent désormais de se déplacer auprès des malades pour éviter la contagion.
La mort devient donc de plus en plus angoissante et la généralisation des pratiques testamentaires ne suffit pas à rassurer les gens quant au salut de leur âme et à l'absolution de leurs péchés. L’Église choisit alors d'y remédier en popularisant la notion de purgatoire. Issu du terme latin « purgare », signifiant purifier, le purgatoire représente l'étape intermédiaire permettant le rachat des âmes qui n'ont pas pu se voir accorder les derniers sacrements. Son existence est précisément définie lors du concile de Florence, entre 1439 et 1445. L’existence de ce royaume a ainsi pour double effet de rassurer le mourant, mais aussi sa famille et ses proches qui peuvent continuer de prier pour l’âme du défunt en attendant que celle-ci ne soit suffisamment pure pour rejoindre Dieu.
Des pratiques domestiques se développent aussi en parallèle à cette adaptation rassurante du pouvoir spirituel. En l'absence de curé, les membres de la famille tentent de reproduire les rites de l'absolution des péchés, ce qui aboutira notamment, en 1515 et 1540, à la rédaction de deux textes intitulés Ars Moriendi, ou l'art de bien mourir, sorte de manuel de préparation à la mort, dont la popularité ira en grandissant grâce à l'essor de l'imprimerie, inventée en 1453.
L'arrivée de la peste noire, qui sévit en Europe de 1347 à 1350, est d’abord perçue comme un châtiment divin à l'encontre d'une humanité corrompue, ce qui entraîne une forte recrudescence des pratiques religieuses. Les réactions laissent d'abord place à la panique de certains, à l'origine du développement de processions expiatoires et à la persécution de boucs émissaires accusés à tort d'avoir propagé l'épidémie. Mais la maladie s'installe malgré tout dans tout l'occident médiéval et revient régulièrement jusqu'à la fin du XVe siècle, conduisant à l'intégration de la mort dans le quotidien par le biais des pratiques religieuses et des arts funéraires et religieux, à une augmentation des pratiques testamentaires et à l'adaptation de l'Église au problème que représente alors le salut des âmes. La mort est désormais personnifiée, pesante, omniprésente, et inéluctable.
Cette intégration de la mort au quotidien peut également s’apparenter à la « catharsis » du théâtre grec, c'est-à-dire que l’on exhibe la mort de façon suffisamment explicite pour purger les passions et le sentiment de peur et de répulsion qu’elle inspire.
La relation de l’homme avec la mort a donc profondément changé durant les XIVe et XVe siècles pour se transformer en un mélange de peur et de fascination, peut être dans le but de dédramatiser cette confrontation omniprésente à une mort brutale.
La mortalité.
Toutes les épidémies de peste qui se sont succédées au Moyen Âge ont entraîné une mortalité considérable; est-il possible a l'aide des documents contemporains de se faire une idée exacte de ces ravages? Sans doute pas; l'imagination se donne ici libre cours. Lorsqu'il s'agit de contrées éloignées la Chine, la Perse, l'Asie Mineure, on jongle avec les millions. En ce qui concerne l'Europe, les dizaines et les centaines de mille se pressent sous la plume des écrivains. Encore doit-on s'estimer heureux lorsque les erreurs de copie ou les rimes ne se mettent pas de la partie; témoin ces cinq vers d'origine bourguignonne :
En mil trois cent quarante-huit
A Nuits de cent restèrent huit.
Et pour la ville de Beaune :
En mil trois cent quarante-neuf
De cent ne demeuraient que neuf.
Dans nombre de chroniques, les évaluations sont des plus approximatives; parfois même, quand l'auteur cherche à préciser, il se trouve qu'il y a plus de décédés que d'habitants! Au XIe siècle (1006, 1008, 1016, 1017), des narrateurs nous parlent de la pestilence qui frappe l'Europe, notamment l'Italie, et ici encore selon leurs récits le nombre des morts dépasse le chiffre des survivants. Il est question de 43 000 décès à Anvers, 34 000 à Gand, 28 000 à Bruxelles, etc. A Rome, en 1233, on sauve difficilement dix pour cent des personnes atteintes. Quelques années plus tard (1242-1243), s'il faut croire certains chroniqueurs, il subsiste à peine dans les contrées envahies un dixième de la population! Florence perd, dit-on, plus de 15 000 habitants en 1340, et 4000 en 1347. Ce n'est rien comparativement aux données concernant la peste noire. S'agit-il de cette cité de Florence, 600 décès par jour, au total 60 000; de cinq individus existant au début du fléau, trois meurent. La proportion est de sept sur dix à Pise. Marseille voit disparaître les deux tiers de sa population; à Rome, la mortalité est incalculable :« ebbe perdita incalcolabile », dit Frari. Venise en quatre mois est privée de soixante pour cent de ses citoyens. A Gênes, 40 000 morts; à Naples, 60 000. La ville de Trapani (Sicile) reste complètement déserte.
L'Espagne, de 1347 à 1349, fait des pertes importantes, il en est de même à Paris, à Sienne, à Strasbourg, en Allemagne. A Vienne, 40 000 personnes sont enlevées en peu de temps. Sur trois cents dominicains résidant à Marseille et à Montpellier sept seulement survivent. Dans la chartreuse de Montrieux en Provence, de 35 religieux il ne reste que Gérard, frère de Pétrarque. A Bâle, trois ménages demeurent indemnes; 14 000 habitants meurent. A Paris, dans l'hospitale ad opus pauperum mulierum de nove conversarum, le personnel des Filles-Dieu tombe de cent trente-six à cent quatre. Pendant l'année 1349, de Pâques à la saint Remi, le total des repenties passe de cent deux à quarante. Presque tous ces chiffres, fournis par divers auteurs, sont exagérés.
En ce qui touche la France, une proportion d'un quart de décès sur la population totale, indiquée par Chauliac, paraît se rapprocher de la vérité, tout en restant énorme. En 1361, la peste revient à Avignon, on accuse 17 000 inhumations; nombre d'évêques et de cardinaux succombent. Le rôle des chefs de famille imposables à Saint-Flour (Auvergne) descend brusquement de 473 à 199. Milan, épargnée lors de la peste noire, perd 75 000 personnes! Florence revoit les mauvais jours de 1349; on y compte de 300 à 400 victimes par jour (1382-1383). A Raguse, de 1399 à 1410 les listes funéraires comprennent 160 patriciens et au moins 5000 citoyens. D'avril à octobre 1399, Florence est de nouveau atteinte; en 1417, cette ville voit disparaître une forte partie de sa noblesse. L'année suivante (1418), le bourgeois parisien écrit dans son journal : « en moins de cinq sepmaines trespasse en ville de Paris plus de L mil [cinquante mille] personnes. » Pour cette année, Monstrelet donne un chiffre encore plus élevé : « A Paris on se mouroit d'épidémie très merveilleusement dedans la ville car comme il fut trouvés par les curés des paroisses, il y mourut cette année oultre le nombre de quatre-vingts mille personnes. » Pour l'épidémie de 1438-1440, le même auteur donne le chiffre de 43 000 décès; à Bâle, où se tient le Concile, c'est un horrible massacre, « orrendo stragio ».
Les années 1478 à 1485 comptent encore parmi les époques meurtrières; à Florence, 2000 défunts sont enterrés dans un seul cimetière, et pour Milan (1485) certains auteurs parlent de 137 000 morts! Frari ajoute que cela lui semble un peu exagéré : « crede qualche altro autore essere questo numero esagerato. »
En résumé, la mortalité est terrible lors de ces épidémies si fréquentes, mais la peur faisant office de verre grossissant contribue à enfler les chiffres fournis par les chroniqueurs. La réalité demeure néanmoins effrayante et l'on conçoit que la peste noire amène des perturbations économiques profondes. Les remèdes et moyens préventifs. Bien souvent les populations cèdent à la terreur en présence de maladies mystérieuses contre lesquelles aucun remède n'a d'efficacité. Les médecins eux-mêmes se laissent quelquefois entraîner par le torrent et abandonnent leurs malades.Chauliac, qui « afin d'éviter l'infamie n'ose s'absenter », le déclare expressément à propos de la peste de 1348 : « La peste, dit-il, fut inutile et honteuse pour les médecins, d'autant qu'ils n'osoient visiter les malades de peur d'être infectés; et quand ils les visitoient ny faisoient guères et ne gagnoient rien; car tous les malades mouroient, excepté quelque peu sur la fin. » Un autre praticien n'hésite pas à déclarer ce mal sans remède : « curationem omnem respuit pestis confimata. »
Cette méconnaissance des devoirs de la profession médicale n'est pas générale, et lors des différentes épidémies on trouve souvent la mention de médecins et de chirurgiens payés par les villes et se chargeant du soin des malades. A Clermont-Ferrand on accorde à un barbier franchise de taille sa vie durant et quarante sous par mois de traitement. A Dijon il y a aussi des héridesses (femmes soignant les malades et faisant les lessives) et des mangogets chargés de veiller les personnes atteintes du fléau, et d'inhumer les trépassés. A côté de défaillances, l'histoire enregistre nombre de dévouements admirables; celui de saint Roch est connu; sainte Catherine de Sienne va au plus fort de l'épidémie soutenir le courage des mourants, et saint Bernardin de Sienne pousse jusqu'à l'héroïsme l'esprit de sacrifice; à l'âge de vingt ans, en 1400, il se voue au service des pestiférés. Les soeurs de l'Hôtel-Dieu parisien meurent sur la brèche et trouvent immédiatement des remplaçantes; les Filles-Dieu agissent de même à Angers. A Westminster (1349) il reste une seule des personnes desservant l'hôpital Saint James (Brethren and Sisters), les autres sont mortes à leur poste.
Les remèdes conseillés sont de peu d'importance. La Faculté de Paris, dans sa consultation, s'attache principalement aux moyens préventifs : air pur, viandes légères, bon vin, exemption de fatigues et de soucis. A noter que, d'accord en cela avec nos modernes hygiénistes, les médecins du XIVe siècle recommandent, si l'on n'a pas sous la main une eau irréprochable, de la faire bouillir ou distiller, avant de la boire. L'isolement des malades, la purification de l'air à l'aide de feux continuels, d'aromates, sont des moyens couramment en usage. Les rapports entre pestiférés et individus sains demeurent défendus par les règlements des villes. Parfois les immeubles contaminés se trouvent signalés à l'attention publique par une croix blanche ou un drapeau noir. Les malades sont répartis fréquemment dans des loges ou cabanes situées en dehors de la cité et brûlées ensuite. Nombre de localités appliquent la même mesure radicale aux habitations privées. Nous trouvons à Compiègne (1499) mention de « deux escus de Roy » délivrés à «-ung bon homme a quy on a brullé sa maison, où ses enffans sont morts. ». Le Conseil de ville de Troyes fait livrer aux flammes un petit bâtiment dans lequel un homme et ses quatre enfants viennent de mourir. On expulse les pauvres ou on les renferme. A signaler aussi des hécatombes de chiens et de chats comme étant susceptibles de transmettre la peste, mais les rats, vecteurs plus certain de la maladie, ne sont pas inquiétés. Les villes de l'Adriatique : Venise, Raguse, plus particulièrement exposées au fléau en raison de leur commerce avec l'Orient, recourent aux quarantaines, dès l'année 1403. Des lazarets appropriés reçoivent les voyageurs suspects et les marchandises. Ce système est appliqué à Marseille et à Lyon. On en rencontre des traces à Villefranche lors de l'épidémie de 1468.
Ce n'est pas tout. A partir du XIIIe siècle apparaissent de nombreuses ordonnances des magistrats prescrivant des mesures d'assainissement dans les centres populeux, si insalubres au Moyen âge, avec leurs rues étroites, leurs maisons aux étages surplombants qui arrêtent les rayons du Soleil. Il faut y joindre l'accumulation de fumiers, matières fécales, etc. On songe alors à imposer le nettoyage des rues, le transport au loin des immondices : « Que nul barbier, disent les coutumes de Lunel (1367), quand il fera une saignée n'ose tenir en dehors de la porte de sa boutique plus de deux écuelles de sang... » Il est prescrit de n'élever dans les villes « aucuns bestiaux qui causent de l'infection ». Une ordonnance du Prévot de Paris - 16 novembre 1510, « enjoint de plus à toutes personnes qui ont été malades de la contagion et à toutes celles de leur famille, de porter à leur main en allant par la ville, une verge ou bâton blanc, à peine d'amende arbitraire. » Toutes ces mesures sont impuissantes à enrayer des fléaux qui tiennent à des causes plus générales. Le meilleur préservatif est l'isolement, il faut autant que possible éviter les localités contaminées.
Le duc de Savoie Amédée VIII (plus tard anti-pape sous le nom de Félix V) ne manque pas lorsqu'il doit se déplacer d'envoyer un médecin pour s'assurer « de certain s'il n'y a aucune infection d'aer ne aultre maladie. » En 1492 le roi de France, devant se rendre à Compiègne, députe son maréchal des logis « pour savoir et avoir oppignion si il n'y a aucun dangier pour la personne dudit Seigneur touchant la malladie de la peste »; une assemblée est convoquée à l'hôtel de ville en vue d'entendre les dépositions. Quelques cas suspects sont signalés. « Et pour ce que Mondit Seigneur le Mareschal a dit que on ne recélast point la chose que c'estoit sur la vie de ceulx qui le recelleroyent, a esté conclud de aller par devers Monseigneur le Bailly de Senlis, pour illec mander les curez, prieur de l'Ostel Dieu, médecins et barbiers dudit Compiègne, afin d'en savoir plus amplement la vérité. » Ces enquêtes marquent bien les inquiétudes qui envahissent l'esprit au seul mot de peste et l'impression profonde laissée par la mort noire, venant au milieu du XIVe siècle bouleverser l'état social des peuples en les décimant. (Léon Lallemand).
M. VOVELLE, La mort et l'Occident, de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 1983
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