Il semble bien, en dépit des opinions contraires, qu'il y eut des lépreux dans l'occident de l'Europe au moins depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne (haut Moyen Âge). Il en est question dans les oeuvres des pères de l'Église latine, dans les plus anciennes légendes pieuses, dans les canons des plus anciens conciles et dans les capitulaires des rois francs. Ils paraissent être devenus plus nombreux en France à partir du VIIIe siècle, au contact des populations venues de l'Est de la Méditerranée, où elle a été apportée d'Inde dès l'Antiquité, par les Perses (Les Guerres médiques), puis par les armées d'Alexandre. On rendra ainsi longtemps responsable la diaspora juive, déjà victime de tant d'amalgames, d'avoir apporté ce fléau, mais on peut certainement y ajouter l'effet des invasions sarrasines, et surtout, à partir du XIe siècle surtout les croisades : ce fut depuis lors seulement que la redoutable maladie commença véritablement à envahir toute l'Europe et que les lépreux, sous le nom de mézeaux, ladres, malades, devinrent tellement nombreux qu'ils constituèrent en quelque sorte une classe de la société et furent soumis à une condition particulière.
Souvent confondue avec d'autres maladies de peau, la lèpre a été perçu diversement au cours du temps. A la compassion que l'on a eu d'abord pour les lépreux a succédé l'ostracisme, et parfois les persécutions. Lors des grandes épidémies de pestes, on cherchait souvent un bouc-émissaire chez les lépreux et les juifs, que la croyance populaire voulait forcément unis dans une même culpabilité. Quoi qu'il en soit, la plupart du temps, on isolait les lépreux, on les enfermait dans des hospices spécialisés, appelées léproseries, pour les soigner, pour les cacher, pour s'en préserver. De même qu'un inextricable chaos a régné au Moyen âge, sur le sens véritable que l'on devait donner au mot lèpre, une grande confusion a existé aussi pour les léproseries. Le nom de léproserie, a été donné aux maisons chargés de recevoir les lépreux véritables, mais aussi avec eux, tous les malades porteurs de vieux ulcères, de gales invétérées et même de syphilis.
La maladie appelée aujourd'hui lèpre est causée par une mycobactérie, découverte en 1872 par A. Hansen, le Mycobacterium leprae. C'est une maladie qui se développe sur de longues années, et dont le remède n'a été trouvé qu'au milieu du XXe siècle. Auparavant, elle était incurable, et les nombreuses mentions faites dans les anciens documents à des lèpres guéries montrent que l'on désignaient souvent sous ce mot d'autres maladies de peau, d'ailleurs souvent très difficiles à identifier. On peut quand même s'y retrouver de temps en temps. Ainsi, une part de la confusion faite pendant longtemps paraît venir de ce que l'on n'aura pas su distinguer entre elles deux maladies énoncées dans les textes de la Bible; la première, la lèpre, se rapporte très bien à la manière dont les modernes la considèrent; l'autre, vaguement désignée sous le nom de tsarâth, ne serait autre chose que l'éléphantiasis des Grecs. En effet, Grisolle définit la Lèpre une éruption squameuse caractérisée par des plaques arrondies, élevées sur les bords, déprimées au centre, recouvertes de squames minces, d'un blanc argentin, chatoyant, nacré; d'un autre côté, Cazenave signale une nuance du Vitiligo caractérisée, lorsqu'il siège sur une partie garnie de poils, par la décoloration des poils qui deviennent blancs. Puis le même auteur décrit sous le nom de Psoriasis invétéré (variété de la dartre furfuracée), une nuance dans laquelle les squames se détachent par exfoliations lamelleuses en quantité telle qu'elles inondent les draps du lit.
"Lorsqu'il paraîtra sur la peau une couleur blanche, que les endroits où la maladie parait seront plus enfoncés que la peau, que les poils auront changé de couleur et seront devenus blancs et qu'on verra même paraître la chair vive, on jugera que c'est une lèpre invétérée et enracinée dans la peau. Si la lèpre parait efflorescente et se répand sur la peau et la recouvre en entier, le prêtre jugera que c'est la plus pure de toutes, parce qu'elle est devenue toute blanche. " (Lévitique, chap. XIII).
Ainsi voilà bien, définies et précisées, trois nuances de lèpre que nous retrouvons, dans la dartre furfuracée (Lepra vulgaris de Willan), dans le Psoriasis invétéré et dans le Vitiligo. Que l'éléphantiasis des Grecs ait existé chez les Hébreux, et souvent sur le même individu, cela n'est pas douteux; ainsi quand la chair vive paraîtra dans le lépreux, il sera déclaré impur par le jugement du prêtre, et si la chair vive est mêlée de lèpre elle est impure. La distinction semble relativement simple à établir entre la lèpre et l'éléphantiasis. D'un autre côté, il paraît évident que c'est de cette dernière maladie que Job fut affecté.
Il ôtait, dit la Bible, avec un débris de pot de terre la sanie qui sortait de ses plaies, (Job, chap. II.).
Ce caractère de plaies, de sanie, d'ulcérations que présentait Job, n'a rien de ce qui distinguait la lèpre, dont la plus pure est celle dans laquelle la peau se recouvre d'efflorescences, de squames.
Pour les médecins grecs, et entre autres pour Hippocrate, le mot lèpre est la désignation générique des affections squameuses de la peau. Les modernes la considèrent de même, et Cazenave regarde le Psoriasis comme une de ses variétés. C'est donc depuis les Grecs jusqu'à ces derniers temps que la confusion a régné, et cela vient surtout de la manière dont les ouvrages des Arabes ont été traduits, et c'est depuis Willan et Batemann, au début du XIXe siècle, que cet aspect de la question a été élucidé. (Batemann, Tableau pratique des maladies cutanées, d'après la classification du Dr Willan; en anglais, Londres, 1814.)
Un phénomène de société
Plus de deux cents ans avant les croisades, plusieurs maisons avaient été fondées pour recevoir toutes espèces de maladies réputées contagieuses, mais particulièrement des lépreux et même, dans la suite, des pauvres, des mendiants. Jusqu'au temps de la première croisade, l'Église ne s'était guère occupée des lépreux (et des autres malades qu'on leur assimilait) que pour les recommander à la charité et à la pitié publique, pour imposer aux évêques la charge de veiller sur eux, de les nourrir et de les vêtir; la législation civile n'avait édicté que de rares et vagues prescriptions pour les isoler. Il n'en est pas moins vrai que longtemps les lépreux, qui appartenaient alors à toutes les conditions sociales, continuèrent à vivre dans le monde. Mais après la première croisade, au commencement du XIIe siècle, le nombre des lépreux augmenta et devint un vrai phénomène social. De nombreux malades revinrent d'Orient affectés de maladies causées par la misère, les privations, le climat, etc., particulièrement la lèpre et l'éléphantiasis; il fallut créer de nouvelles maisons pour les recevoir, et bientôt leur nombre allait devenir considérable.
La maladie touchait même les plus puissants. Le roi Baudouin IV mourut lépreux en 1185 sur le trône de Jérusalem, bien que les extrémités de ses membres tombassent en putréfaction; le comte Raoul de Vermandois, au XIIe siècle, Robert Bruce au siècle suivant, vécurent et moururent lépreux sans avoir été jamais déchus de leur dignité. Les chartes prouvent qu'il fut longtemps loisible aux lépreux d'hériter, d'acquérir; d'ester en justice, de se marier, d'exercer le commerce et même celui des denrées alimentaires. Nombre de textes littéraires se joignent aux documents diplomatiques pour témoigner que, jusqu'au XIIIe siècle inclusivement, la terrible maladie, « ki n'espargne ne roi ne conte », inspira surtout des sentiments de charité, de compassion et de pieuse sollicitude. En 1119 fut créé à Jérusalem l'ordre hospitalier et militaire de Saint Lazare, dont les membres recrutés exclusivement d'abord parmi les gentilshommes lépreux se consacrèrent au soin des ladres et à la défense de la Terre sainte : ils vécurent aussi librement que les chevaliers du Temple ou de l'Hôpital, et plusieurs d'entre eux, attachés en Orient à la personne de saint Louis, l'accompagnèrent en France à son retour.
Des chevaliers non lépreux entrèrent à leur tour dans l'ordre et partagèrent la vie de leurs confrères atteints de la maladie. Cependant le fléau ne cessait de faire des progrès effrayants; surtout dans les milieux urbains, dans les classes pauvres, parmi les déshérités, les mendiants, les vagabonds, les nomades si nombreux au Moyen âge. La nécessité de préserver de la contagion en isolant les lépreux se fit sentir de plus en plus : asiles, hôpitaux spéciaux se fondèrent en grand nombre dans toute l'Europe sous le nom de léproseries, ladreries, maladreries, maladières, misellaria, mézelleries, lazarets, etc. On évalue leur nombre à plus de 20 000 en Europe, 2000 ou environ pour la France. Là ou il n'y avait pas de léproserie, le lépreux avéré fut contraint d'habiter loin des habitations, le long d'un chemin, une borde, c -à-d. une cabane, une espèce de hutte isolée.
La criminalisation d'une maladie
La crainte de la contagion triompha bientôt des sentiments de pitié qu'avaient d'abord inspiré les pauvres malades. La charité se contenta de multiplier et de doter partout des léproseries, mais les malades devinrent un objet d'horreur, de dégoût et de haine. Les léproseries furent des asiles, plutôt que des hôpitaux; sauf exceptions, les malades y furent parqués plutôt que soignés; beaucoup d'entre elles se composèrent, outre une chapelle, d'un assemblage de cabanes ou chaque lépreux habitait individuellement. L'Église institua des cérémonies pour séparer les lépreux du monde, et beaucoup de coutumes les considérèrent comme morts civilement. Tout individu suspect fut soumis à l'épreuve, dévolue presque partout à l'autorité ecclésiastique. Un certain nombre désignés: l'anesthésie locale, la nature de l'urine, l'aspect léonin de la face, le son de la voix, l'aspect des poils arrachés à la tête, devaient déceler à un praticien expert les premiers symptômes de la maladie : déclaré lépreux, le malheureux était condamné par sentence de l'official à la séquestration.
Une effrayante cérémonie suivait la sentence. Nombre d'anciens livres ecclésiastiques en ont conservé le rituel qui ne variait guère d'un diocèse à l'autre; c'était, après une brève exhortation du prêtre à se montrer résigné à la volonté de Dieu, une messe funèbre; à genoux sous un drap mortuaire le lépreux assistait vivant à ses obsèques, après lesquels il était conduit processionnellement à la maladrerie ou dans la borde qui devait être son dernier asile. Là, nouvelle cérémonie : agenouillé, le lépreux recevait sur la tête une pelletée de terre en même temps que le prêtre lui déclarait qu'il était mort au monde. On lui donnait une robe de ladre de couleur particulière pour qu'on pût le distinguer à première vue, des sandales, une cliquette ou crécelle dont le bruit devait faire fuir ceux qui se trouveraient sur son chemin, des gants sans lesquels il lui était défendu de toucher à rien, un barillet, une écuelle de bois et une panetière; on lui lisait les prescriptions relatives aux lépreux défense d'entrer dans une église, un couvent, un moulin, une taverne; défense d'aller dans une foire ou dans un marché; défense de sortir déchaussé et sans habit de ladre et sans faire entendre sa cliquette tous les cinq ou six pas; défense de se laver ou de boire ailleurs qu'à son puits et avec son écuelle; défense de toucher à quelque chose avant de l'avoir achetée; défense d'acheter du vin autrement qu'en le faisant verser dans son barillet; défense de parler à quelqu'un sans se mettre sous le vent; défense de circuler dans les ruelles et les chemins étroits; défense de boire et de manger en compagnie sinon d'autres lépreux et autrement qu'avec son écuelle. Après quoi on l'abandonnait.
Si beaucoup de maladreries étaient dotées de façon à fournir aux hospitalisés la nourriture et même quelques soins, si quelques-unes d'entre elles étaient en quelque sorte des établissements aristocratiques réservés à qui pouvait y payer largement son séjour, il semble bien que dans la plupart les malades ne trouvaient, avec un asile, que les objets indiqués ci-dessus, un misérable mobilier et des secours religieux. Pour le reste, ils devaient s'adresser à la charité publique, mendier leur nourriture, ou la menue monnaie qui pouvait leur permettre de se la procurer. C'était le cas particulièrement de ceux qui étaient établis dans des bordes isolées. Nombre de coutumes admirent que le lépreux ainsi séparé du monde était mort civilement; que son mariage était rompu (et l'Église malgré quelques protestations admit souvent cette doctrine), que ses héritiers devaient entrer en possession de ses biens.
Les règlements de police, les ordonnances municipales furent pour les lépreux de la dernière rigueur : sous les peines corporelles les plus sévères, on interdit l'accès des maisons, des lieux publics, voire même des villes, sauf à certains jours, à ces malheureux qui cependant ne pouvaient vivre qu'en sollicitant la charité publique. Quoi d'étonnant que dans ces conditions les lépreux (et parmi eux devaient se confondre beaucoup de malades atteints d'autres maladies de peau, sans parler des simples suspects) ne soient venus à former comme une caste particulière de parias, qu'aigris par le malheur, par la misère, ils aient conçu une haine violente contre cette société qui les avait chassés, et qui, au moindre méfait, au moindre soupçon, les pendait, les brûlait ou les arquebusait sans pitié. Beaucoup de maladreries devinrent au XVe et au XVIe siècle des repaires de la délinquance et du crime, où les aubaines de la charité donnaient lieu à toutes sortes d'orgies, où les liaisons entre ladres formaient d'ignobles associations. La langue française en a conservé le souvenir; il n'est pas besoin de dire quelles maisons ont emprunté leur nom vulgaire, via le mot bordeau, aux petites bordes des lépreux (La criminalité au Moyen Âge).
Au XIVe siècle Ambroise Paré écrivait encore :
« Tous les ladres deviennent trompeurs, furieux, lubriques. »
Des légendes populaires se formèrent, de terribles accusations pesèrent sur eux. C'était, dès le XIIe siècle, une croyance universelle (on la trouve mentionnée dans des oeuvres littéraires et dans des vies de saints) que la lèpre pouvait être guérie par un bain de sang humain. Une pareille croyance donne à croire que les crimes dont les lépreux furent accusés ne furent pas tous imaginaires. Enlever les enfants pour les égorger, empoisonner les fontaines, se livrer aux pratiques de la sorcellerie, entretenir commerce avec le démon, telles furent les accusations que subit la caste maudite des lépreux. En temps d'épidémie surtout, elles se réveillèrent terribles, excitèrent contre eux l'opinion publique et déchaînèrent contre eux d'abominables persécutions. En 1321 notamment, il en périt un grand nombre, victimes de la fureur populaire, et à plusieurs reprises l'autorité législative édicta en France contre eux de nouvelles mesures de rigueur (ordonnances du 18 août 1324, de février 1371, du 3 juin 1404, du 7 mars 1407, du 25 mai 1413, etc.).
Cependant, d'une part, les progrès de l'hygiène restreignaient sensiblement, dès la XIVe siècle, le nombre des cas de lèpre dans la classe aisée, et, d'autre part, dès le siècle suivant, l'isolement rigoureux des malades, ainsi que les persécutions et l'horreur dont ils étaient l'objet, produisaient une diminution sensible de cette classe de malheureux. Enfin, le nombre croissant et l'amélioration des léproseries, les libéralités dont elles étaient l'objet, les dotations dont elles jouissaient et l'attrait de la vie oisive qu'on y menait eurent cette conséquence singulière que nombre de misérables, de vagabonds, de mendiants essayèrent de se faire passer pour lépreux afin d'y être admis, et qu'il fallut dépister les faux ladres avec tout le soin qu'on avait mis autrefois à rechercher les véritables. Au milieu du XVIe siècle, le fléau pouvait être considéré comme vaincu en Europe; les maladreries, presque désertes, entretenaient grassement avec de rares lépreux un plus grand nombre de « prébendiers ladres », qui, pour la plupart, n'avaient aucune atteinte du mal. Les derniers lépreux disparurent des léproseries au commencement du XVIIe siècle, et en France un édit de Louis XIV, en décembre 1672, les donna avec tous leurs biens à l'ordre restauré de Saint-Lazare et du Mont-Carmel. Aujourd'hui le souvenir des léproseries ou maladreries est seulement resté attaché à quelques rues, à quelques localités, à quelques maisons Isolées aux portes des villes, etc.
Entre le 11ème et le 15ème siècle, le nombre de cas de lépreux est en hausse, comme en atteste la forte présence des références de la maladie dans les documents de l’époque. La lèpre a impressionné les contemporains par la déchéance physique qu’elle entraîne. Les esprits en sont très frappés.
C’est une maladie qui n’est pas héréditaire. Elle est infectieuse chronique ( incubation longue : de 6 mois à 20 ans )-La progression de la maladie est prolongée. « Elle est multiforme dans ses symptômes et capricieuse dans son évolution », selon les termes médicaux. Il existe trois grands types de lèpres
tuberculoïde (ou tuberculose de la peau) :
- les lésions cutanées sont plus ou moins étendues, elles sont le siège d’anesthésies plus ou moins grandes-
- elle infiltre les filets nerveux et paralyse les membres; dans les cas extrêmes, elle peut déboucher sur l’amputation des doigts, des membres…
- c’est la plus stable et la moins riche en bacilles-
- c’est la moins grave du point de vue vital-
- elle n’est pas contagieuse-
lépromateuse
- elle est beaucoup plus dangereuse-
- les lésions cutanées atteignent tous les membres : apparition de nodules lépromateux ou lépromes sur le visage, le tronc, les membres. Elles touchent aussi les muqueuses (forte toux) et le larynx (aphonie)-
- les lésions touchent aussi les fonctions vitales, des complications s’ensuivent, qui peuvent aller jusqu’à la mort du malade; cette forme de peste est beaucoup plus rare mais elle est très contagieuse, par voie respiratoire notamment ( contamination directe : promiscuité…, contamination indirecte : objets…)
type intermédiaire
- plus bénin , plus répandu,
- apparition de taches sur le corps du malade C’est une maladie impressionnante, mais peu contagieuse. Certains sujets résistent assez bien à l’infection -
La lèpre frappe d’avantage quand le milieu s’y prête ( cas de sous-alimentation)
Mais d’où vient-elle ?
Elle serait née aux Indes, du moins elle a été essaimée de là. Dès l’Antiquité elle a touché la Méditerranée. Les soldats de Darius, Xerxès et Alexandre le Grand, ainsi que les Grecs, Romains et Phéniciens ont diffusé la maladie. Elle est présente en Gaule dès le 2ème siècle après J.-C., le médecin Soranos parle de lépreux en Aquitaine. Grégoire de Tours parle d’une léproserie au 5ème siècle de notre ère. Une idée courante veut que se soient les Croisés au 11ème siècle qui ont ramené cette maladie en Europe occidentale. Cela est faux, elle était déjà connue dans l’Antiquité. Cependant, les Croisades ont accru le phénomène. Le 12ème et le 13ème siècles en sont le pic, tandis que le 14ème et le 16ème siècles en voient le déclin car c’est peut-être à ce moment-là qu’apparaissent de nouvelles maladies ; les maladies vénériennes se développent, telle la syphilis, appelée mal de Naples
Au Moyen-âge, elle touche surtout les basses catégories sociales, mais aussi de hauts dignitaires (le roi Alphonse (Portugal), le roi Henri III (Angleterre) , Baudouin IV de Jérusalem qui abdique en 1182 à cause de la lèpre). Les évêques touchés par la lèpre doivent abandonner leur charge -
Comment luttait -on contre la lèpre?
Les écrits les plus populaires font état de remèdes de grand-mère, de bonne femme (étymologiquement cette expression provient de fama,ae,f. : la renommée, la réputation en latin) à l'efficacité limitée -Les solutions sociales vont être la seule thérapie appliquée, c'est-à-dire l'exclusion et l’enfermement des lépreux -
Dans un texte de Vincent de Beauvais, le Speculum Majus (le Grand Miroir) sorte d'encyclopédie de tous les savoirs, la lèpre y est longuement évoquée : "voix rauque, chute des poils, respiration difficile, abondante sueur…" Les remèdes sont vagues, on pratique surtout la saignée. Mais elle n'est pas signe d'un savoir spécifique. Elle est universelle, "bonne pout tout". On administre aussi des bouillons à base de vipères des montagnes. Les castrations, les bains à base de sang humain sont aussi de mise. Nous retrouvons des mentions de remèdes particuliers dans certains manuscrits du 13ème siècle : soins à apporter dans l'alimentation, recours à des poissons gras (huile de flétan) et du lard frais , utilisation d'une plante universelle, l'élébore et à la scabieuse (fleur bleutée dont le recours reste encore inconnu) ,recours à de la chaux vive, scarifications, utilisation de ventouses, sangsues pour nettoyer le sang- Il s'agit donc ici plus de "magie" que de véritable médecine.
Pour connaître le savoir médical de l'époque, il faut consulter l'ouvrage d'un médecin, Gui de Chauliac (1298-1368). Il a écrit la Magna Chirurgia (1363), une synthèse des connaissances médicinales antiques, arabes et occidentales. Ce savoir restera inchangé jusqu'à Ambroise Paré (1509-1590), célèbre chirurgien et anatomiste. Selon Gui de Chauliac, la corruption de l'air, le fait de toucher le malade, l'hérédité, et l'alimentation sont vecteurs de la peste. Il procède à une brillante description des symptômes (pour l'époque) - Concernant les soins à prodiguer, Chauliac reste plus vague : saignées, frictions, onctions… Mais il recommande de la sollicitude envers les patients, leur rappeler que la lèpre est le Purgatoire sur Terre, avec cette souffrance, ils préparent leur salut dans l’au delà.
Dans la pratique seul un système d’exclusion et d’enfermement est conçu, et ce dès le Haut Moyen-âge. Des mesures répressives sont instaurées -
Le lépreux devient un mort civil :
la loi des Bavarois (748): la lèpre donne lieu à une possibilité de rupture de fiançailles (la maladie est donc considérée comme sérieuse). Toujours selon cette loi, si un esclave est atteint de lèpre, l’acheteur peut se retourner contre le vendeur ;le 3ème concile œcuménique de Latran (1179) impose à chaque lépreux de s’engager à se faire examiner, soigner et enfermer ; dès 1265 l’excommunication est de mise si l’on ne va pas se faire soigner dans un lazaret, en contrepartie la société s’engage à l’entretenir-
Une croyance de l’époque est que la lèpre est contagieuse. Il est rare que les lépreux se dénoncent, ou que leur famille le fasse donc la rumeur publique enfle rapidement, conduisant à de nombreux abus. Généralement, il s’agit de l’évêque ou le représentant ecclésiastique du lieu (l’official) qui instruit l’affaire; les dénonciations sont favorisées-
Si la personne est reconnue lépreuse, on procède à la confiscation de ses biens. Il y a souvent conflits de compétence ; le sujet est traduit devant les ecclésiastiques, des échevins, des clercs et des magistrats civils…de même que des malades. En effet, on n’a pas assez confiance dans les connaissances des biens portants, bien que les malades n’en sachent pas forcément plus. D’autant que les lépreux n’ont pas intérêt à le reconnaître malade car cela ferait un pensionnaire supplémentaire pour la léproserie, donc moins d’argent pour les malades ; le suspect fait l’objet d’un examen plus ou moins poussé (de sang et d’urine dissoute avec trois morceaux de sel…) ; mais cet examen est peu médical, les opérations ayant seulement une apparence scientifique; tant qu’il n’y a pas de médecin dans ces jurys, la sentence est claire : oui ou non.
Mais lorsque le nombre de médecins va en s’accroissant dans les jurys, les réponses sont plus mitigées, le nombre d’ajournements va en grandissant, tout comme les cas d’appel et de contestation. A Saint Omer (Pas-de-Calais), au moins 10% de ceux qui sont en procès pour lèpre sont reconnus indemnes -
Notons aussi le trafic de certificat de bonne santé -Si l’accusé est jugé malade, il y a exclusion du monde. Il est placé dans une léproserie, le malade est congié selon une expression du 13ème siècle.
Quelques exemples célèbres : C’est ce qui est arrivé à Jean Bodel (qui a vécu au début du 13ème siècle), auteur de la plus ancienne pièce de théâtre en langue vulgaire. Dans ses poèmes," les Congès", il décrit le mal qui le ronge. Il entre dans une léproserie en 1205. Il insiste sur la honte d’avoir cette maladie. Il demande à Dieu de le guérir de cette souffrance et de cette honte. Il pense que c’est une maladie divine, selon lui elle est une étape vers le Salut.
Baude Faustoul réagit différemment, à l’inverse même. Pour lui, cette maladie est une bénédiction. Il se met du côté des rieurs en se moquant de sa maladie. Son Congé se finit mal. Il prend conscience de sa maladie ; l’entrée dans une léproserie est signe de désespoir. Les cérémonies de retrait, d’exclusion sont lugubres : sis mortum mundo vivens iterum deo : « sois mort au monde, vivant par l’action de Dieu »-
Les malades itinérants sont nombreux, tout comme les faux lépreux qui recherchent la charité et l’accès aux léproseries.
Le nombre des lépreux
On manque de chiffres, ils sont ponctuels dans l’espace et limités dans le temps. A Arras, en 1300, il y avait 30 lépreux pour 15 000 habitants, soit 2%. A Lens, en 1311, le taux est d’environ de 2 à 3 ‰. A la fin du 12ème siècle - début du 13ème siècle, il est possible que ce taux soit un peu plus élevé. Le cas des lépreux forains échappe aux statistiques. Mais au 14ème siècle, les cas de lèpre sont en nette baisse En 1351, seuls 35 lépreux sont comptabilisés à Paris (il faut préciser que la peste a fait de nombreux ravages) -Au 15ème siècle beaucoup de médecins écrivent qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de voir des lépreux, uniquement par le biais de la connaissance livresque-
En moyenne, les lépreux représentent environ 2 à 4 % de la population. Il n’y a pas d’explication valable à ce recul ( remplacement par d’autres maladies , bacille peut-être moins virulent ,plus d’hommes que de femmes (60% - 40%) ,frappe plus les adolescents et les enfants que les personnes d’âge mûr-) Il est rare de retrouver toute une famille de lépreux. Les cas d’enfermement et de séparation sont alors encore plus douloureux.
Léproseries
Ce n’est pas un lieu de soin, ni de cure. L’on n’y est pas traité. C’est un endroit où l’on s’efforce de vous garder pour éviter que vous alliez ailleurs. Elle n’a pas vocation d’assistance aux lépreux, mais d’assistance contre les lépreux. Elle vise à lutter contre la lèpre. Ce n’est pas un hôpital, mais un mouroir, un ghetto.
Au Moyen-âge, les léproseries étaient aussi nommées maladreries ou maladières (en référence aussi à Sainte Madeleine), où maladie est synonyme de lèpre. Nous retrouvons aussi le nom de lazaret, faisant référence au texte biblique Dans l’Occident médiéval, le pauvre Lazare est classé comme lépreux, alors que dans la Bible il n’y aucune référence à la lèpre. Le lépreux est donc celui qui est pauvre et couvert d’ulcères. Saint Lazare va devenir le patron des lépreux. Le lazaret est donc une maladrerie. Le ladre (synonyme d’avare) est le lépreux.
En 1180, le roi Louis VII a confié la gestion des léproseries à l’ordre des Chevaliers Hospitaliers de Saint Lazare de Jérusalem. Il y eut alors beaucoup d’abus : on mettait dans les léproseries de gens qui ont des biens pour pouvoir les confisquer.
Les léproseries sont extrêmement nombreuses, elles se développent dès le 12ème siècle ( en 1225, dans le testament de Louis VIII, il est question de donner telle ou telle somme d’argent à 2000 léproseries, donc à cette date il y a au moins 2000 léproseries au travers du royaume français )
- Il y a peu de malades dans ces léproseries. Une léproserie qui abrite 50-100 malades est déjà considérée comme une grande léproserie.
La lèpre ne touche pas une part importante de la population - Il s’agit d’éviter la contagion et de cacher les malades (aspect extérieur impressionnant voire répugnant). La création d’une léproserie se fait par charité chrétienne. On entretient les malades qui n’ont pas le droit d’exercer de métier. Ces buts sont explicitement énoncés par les chartes de fondation des léproseries. Les principaux fondateurs de léproseries appartiennent à l’ordre seigneurial, et peu à l’ordre religieux. Les municipalités sont aussi à l’origine de fondations car elles sont concernées par ces problèmes.
Il y a 3 conditions qui définissent la raison d’être d’une léproserie :
- être en dehors de la ville pour éviter les contacts. Mais du fait d’une croissance urbaine grandissante, les léproseries se retrouvent rapidement en ville. Ce qui a pour conséquence d’entraîner leur déplacement. Malgré tout elles ne doivent pas être trop à la périphérie car si elles sont trop loin, leur ˝clientèle˝ (c’est-à-dire les lépreux) diminue et de plus la ville veut contrôler l’établissement. Donc dans les faits, il y a une proximité relative par rapport à l’agglomération
- être retranchée du monde : le retranchement n’est pas exclusif car un des moyens de subsistance des lépreux est l’aumône, la charité
- être aux abords d’une rivière ou d’une source : car un des seuls thérapeutiques envisagés est les bains-
Comment se présente une léproserie ?
On a souvent trop schématisé.
Première distinction : entre léproseries du Nord et du Sud du royaume de France -Au Nord, elles se présentent sous forme d’un bloc,au Sud, elles sont dans des villages Cette distinction n’est pas pertinente. La léproserie sera fonction des moyens financiers de la ville. Dans les petits villages, ce sont souvent des constructions insignifiantes. Donc les restes sont minimes -Dans les villes, les léproseries sont rattrapées par la croissance urbaine. Donc là aussi les restes sont peu nombreux -
Deux grands types de léproseries sont à distinguer : bâtisse unique, groupes de bâtiments qui jouxtent les habitations individuelles avec quelques immeubles collectifs Mais dans les deux cas, nous retrouvons un vaste domaine entouré de bois, de murs… La léproserie de Boulogne-sur-Mer donne une idée précise de ce qu’est une léproserie. Elle fait parti de l’ordre des Chartreuses. Elle est construite à l’image d’un monastère.
Schéma d’une léproserie
Le chapelain siège dans la chapelle. Ces léproseries ont des règles, des statuts, accordés par l’autorité fondatrice Ces statuts correspondent à ceux des hospices et hôpitaux -Les pensionnaires sont appelés à y passer de longues années . Ce sont des permanents, intégrés à la vie de la communauté de la maison -La léproserie diffère donc d’un hôpital où les malades ressortent -
A côté de la léproserie, il existait une maison, un refuge appelé à accueillir les lépreux de passage, notamment les lépreux forains. En principe, seuls les habitants de la ville ayant fondée la léproserie y sont accueillis, ceux de l’autorité fondatrice , les étrangers en sont exclus-
Restrictions fondatrices
A Paris, au 14ème siècle, à Saint Lazare, la plus grande léproserie du royaume de France, pour accueillir les lépreux, il faut qu’ils soient nés à Paris et que leurs parents résident dans la capitale- Mais la réalité est différente, des passe-droits restent possibles, tout comme des dérogations dues à des bienfaiteurs ;quand une place reste vacante, on peut toujours accueillir un étranger à titre onéreux -
De quoi vivait une léproserie ?
Les ressources sont diverses :rentes, dîmes, terres à labourer , quêtes dans les églises voisines- L’administration d’une léproserie est aux mains de l’autorité fondatrice : municipalité…; il y a souvent conflit d’intérêt entre évêque et municipalité-
Le personnel d’une léproserie
Il est logé sur place. En 1455, à Saint Omer (Nord-Pas-de-Calais), un mouvement revendicatif éclate dans une léproserie. Dans les régions du Nord et de Belgique, le personnel féminin est appelé mesquine. Le personnel est regroupé avec les malades au sein d’une confrérie, mais le personnel et les malades ne se mélangent pas, ils ne font que se croiser. C’est une vie parallèle sans jonction. En général, il n’y a pas de médecin dans une léproserie; le 1er médecin attaché à une léproserie, l’est en 1464, à Fribourg (Suisse) - Le malade est soumis à une réglementation dure : séparation par rapport au monde ; il doit prêter un serment (rappelons que la société médiévale repose sur le serment) et jure sur les obligations à faire ( jurer obéissance au maître , accepter les peines, les amendes s’il désobéit , faire pénitence s’il ne respecte pas cela, c’est-à-dire être privé d’eau et de pain, mis dans un cachot , il risque l’expulsion en cas de non respect.
Cette sanction est très redoutée par les malades ; donc certains voyaient dans l’accueil dans une léproserie une consolation (cela vaut mieux que d’être un lépreux errant) En entrant, le malade doit donner une somme d’argent ; il n’y a pas de petit profit. Le lépreux doit venir avec un véritable ˝trousseau˝ : draps… En Normandie, le lépreux ou méseul doit se dépouiller de tous ses biens en entrant, d’où le nom de ladre. La léproserie n’est pas un milieu clos, cela entre en contradiction avec l’idée selon laquelle une léproserie doit être fermée au monde. Certaines léproseries représentent un refuge, elles ont même un établissement pour les lépreux forains. L’isolement des lépreux est donc un mythe. C’est un va-et-vient continuel dans l’établissement. D’ailleurs, les lépreux doivent sortir pour les quêtes. Mais ces sorties sont réglementées par les autorités municipales, relayant celles de la léproserie;les lépreux doivent porter un habit spécial, un manteau avec capuchon, l’esclavine; ils doivent signaler son approche par un cliquet ,un autre signe distinctif qu’il doit porter est un drap blanc ou rouge sur la tête( il y a une idée d’hygiène derrière cela; le souci de cacher les lépreux, de les soustraire à la vue des autres).
Cette volonté de cacher est caractéristique de nombreuses classes de marginaux ;à certains horaires, ils doivent suivre un certain itinéraire ( règlement de Carpentras (Vaucluse) dans lequel il est énoncé que les lépreux n’ont pas le droit de stationner à côté des étales des bouchers)-
Les lépreux ont une restriction de droit : ils ne peuvent pas pratiquer de métier;ils sont exclus des sacerdoces : ne peuvent pas devenir prêtres ; ils ne sont pas citoyens à part entière : en justice, le témoignage d’un lépreux ne vaut rien ; ils n’ont pas le droit de se marier, ou seulement avec une lépreuse ; si quelqu’un est marié et qu’il contracte la lèpre, cela devient une cause de divorce, à la mort du lépreux, la léproserie garde ses biens (mais pas sur les terres qu’il possède en dehors) ; ils doivent être enterrés dans le cimetière de la léproserie -
Voilà pour la théorie, mais en réalité, les règles sont souvent détournées, il est possible de passer entre les mailles. L’isolement est relatif, mais la prophylaxie (ensemble des méthodes qui permettent de protéger un individu ou une population contre la diffusion de certains maux épidémiques) pas toujours. Les moines dans les monastères échappent à la léproserie : un endroit peut leur y être consacré, mais ils ne sont pas livrés à la léproserie. Certains grands de ce monde, bien qu’ils soient lépreux, échappent aussi à la léproserie (quelques uns y vont tout de même). D’autres lépreux y échappent en allant dans un lieu caché, isolé. D’autres se marginalisent, en vagabonds par exemple, pour ne pas entrer en léproserie.
Léproseries
Cezy, dans le diocèse de Sens (département de l’Yonne, Bourgogne-Champagne). Elle est fondée au début du 13ème siècle, et tant spirituellement que temporellement, elle relève de l’archevêque de Sens (il est Père de France, donc haut placé). En 1334, l’archevêque de Sens la donne aux chanoines de Notre-Dame de Paris. En 1336, ils font un inventaire, un mémoire. Cette dernière est dirigée par la confrérie dont les membres vivent dépendants de la Maison, elle-même dépendante de l’archevêque. Cette Maison est réduite, elle comprend un prêtre , un châtelain , une sœur , un closier directeur (c’est-à-dire un gérant)- Elle est donc peu de chose. En 1336, il y a une lépreuse. En 1414, un lépreux demande à être admis dans cette léproserie. Une enquête sérieuse est menée pour savoir s’ils avaient le devoir de l’accepter, car ils n’en sont plus sûrs. Cela montre bien que la maladie est en forte diminution. Au total, ces sont 11 bouches à nourrir, dont un malade. Cette léproserie subvient à ses moyens. Au 15ème siècle, elle devient bénéfice (prébande) comme les autres léproseries. Elle a une superficie d’environ 40-50 hectares, sur lesquels est élevé du bétail, 1/10ème est consacré à de la vigne. Des céréales y sont aussi récoltées. Une fois par an, autour de cette léproserie, se tient une foire avec des marchands. La tonlieux (l’impôt sur les échanges) est perçue à cette occasion. Les comptes de l’établissement sont équilibrés, mais pas au-delà. La signification de cette léproserie est perdue, cela signifie bien qu’aux 14ème et 15ème siècles, le déclin de la lèpre est évident.
Imaginaire
Le lépreux est considéré comme le malade par excellence. L’effroi provoqué par cette maladie est plus grand que la maladie elle-même. . En dépit du grand nombre de référence à la lèpre, les descriptions précises sont assez rares. Cela prouve que la maladie est si grave qu’on n’en parle pas. C’est tabou.
La description la plus détaillée, la plus horrible, se trouve dans un roman en vers provençal (plus de 10 000 octosyllabes) de 1225 - Jaufré, le héros, rencontre une femme dont l’enfant a été enlevé par un lépreux. Il se lance à sa poursuite, le menant jusqu’à la demeure du lépreux, et en assomme un autre au passage (qui agressait une fille). Le héros découvre la vérité : le lépreux a l’habitude d’enlever les enfants, de les immoler et de se servir de leur sang pour guérir de la lèpre. Le héros n’intervient pas ; une tempête vient détruire la maison du malade, sauvant ainsi l’enfant - c’est une description crue de la lèpre, d’un fort réalisme ; cela révèle bien l’imaginaire de l’époque ; la lèpre est une souillure, une culpabilité ou punition divine dont il faut se purifier;on fait culpabiliser la malade, en proie au mal; le lépreux est une sorte de monstre cherchant la Belle
Thème du bain
“Bain de sang d’un enfant“, où l’enfant est l’être le plus innocent qui soit : ce thème fait référence à la Bible ; le roi Naaman, chef de l’armée syrienne, atteint de la lèpre, doit se baigner dans les eaux du Jourdain pour se purifier ,de même l’empereur Constantin guérit de la lèpre en se plongeant trois fois dans une source ;ce thème du bain fait écho jusqu’en Inde ancienne
Thème du sang régénérateur
Légende germanique selon laquelle l’on se baignait dans du sang de dragon Ces thèmes sont à mi-chemin entre les croyances folkloriques et la science-Lastrologue de l’empereur Frédéric II, Scot prescrit des bains dans du sang de jeune enfant- La médecine du Moyen-âge est celle des contraires, elle souffle le froid et le chaud… La peur panique qu’à pu susciter la lèpre est compréhensible ici -
Mais quand la lèpre va décroître aux 14ème et 15ème siècles, les mesures contre les lépreux seront toujours aussi dures -La peur survit largement à sa cause : on continue à avoir peur de la lèpre. Nous n’avons pas de données disponibles pour chiffrer la mortalité de la lèpre-
Moins d’1% de la population est touchée par la lèpre-
La létalité (mortalité) pour la lèpre est d’environ ⅓. Il n’y a pas d’incidence démographique véritable. De plus l’incubation est très lente, donc on ne peut mesurer les effets de la lèpre sur la mortalité.
La lèpre frappe les esprits donc l’attitude de certaines personnes vise à frapper ces mêmes esprits
Le lépreux est le type même de marginal. Prenons une image de Jacques Le Goff (célèbre médiéviste) pour éclairer cette affirmation : celle du chat et de la souris. On a peur du lépreux mais il sert à fixer les craintes ; il est utile car il sert de bouc émissaire : en 1321, sous Philippe V dit le Long, de mauvaises récoltes frappent le royaume et le contexte politique est des plus dégradés. Le roi est dans le Poitou et on l’informe qu’en Guyenne des puits sont empoisonnés par des lépreux. Cela n’est pas fondé, c’est une simple rumeur. Un chroniqueur, Guillaume de Nangis, affirme que de la poudre noire est trouvée sur les doigts d’un lépreux ; on l’a jeté dans le feu, et il n’a pas brûlé. Les lépreux arrêtés font un aveu : les rois de Tunis et de Grenade fomenteraient un complot. On soupçonne les Juifs, mais ces derniers les orientent vers les lépreux.
Nous retrouvons ici un cocktail de marginaux : Infidèles – Juifs – lépreux - Nous pouvons nous reporter aux confessions de Guillaume Agassa, dont nous avons retrouvé son interrogatoire -Il y a confusion entre toutes les forces du Mal. Dans cette affaire, on a voulu trouver un bouc émissaire, alors qu’il s’agissait probablement d’une épidémie de choléra ou de typhus dans la région. Une répression brutale va s’abattre sur ces marginaux ( bûchers…) - Dans cette affaire, un mécanisme se met en place, c’est le processus de marginalisation : les lépreux font peur , on les enferme ; si on les enferme c’est qu’ils représentent un danger ; s’ils sont un danger, c’est qu’ils sont coupables.
Les lépreux sont des marginaux physiques, mais leur difformité physique n’explique pas leur marginalité ; leur marginalité est sociale, contrôlée par le centre Cette marginalité physique peut déboucher sur du vagabondage -
Von Ave Haenrich, le beau, fier chevalier. Toutes les vertus se concentrent sur lui. L’orgueil se présente, la lèpre va le toucher pour le châtier, à l’instar de Job (juste châtiment pour devenir meilleur).Il y a exclusion physique, sociale ; il se retire de la vie, des honneurs ; le pauvre Henri devient Henri le pauvre ;il est ensuite accueillidans une honnête famille travailleuse de lépreux ; il tombe amoureux de la fille de la famille ; elle va donner son sang pour qu’il puisse guérir, acceptant même de mourir pour le sauver, mais au dernier moment il refuse;Dieu l’entend et le guérit et se mariera avec cette jeune fille -Cet exemple est illustratif : la lèpre lui a permis de prendre conscience de ses défauts.
M. Mehl : "Les marginaux et la marginalité au Moyen-Age".
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