Les joutes


Comparaison entre les joutes et les jeux sportifs contemporains.

Les joutes : racines oubliées des jeux sportifs contemporains

 

Chrétien de Troyes écrivait dans Le Chevalier de la Charrette que : « Granz deporz est de veoir / con fet trabuchier et cheoir / chevax et chevalier ansanble... ». Sa manière de raconter comment Lancelot renverse successivement tous les chevaliers au tournoi de Noauz préfigure les jeux sportifs d'aujourd'hui.

 

La plupart des historiens attribuent au sport une date de naissance très récente, autour de la fin du XVIIIe siècle. Elle correspondrait à l'émergence et à la diffusion des normes de la révolution industrielle jusque dans les loisirs corporels, sans lien avec les pratiques physiques des siècles précédents. La seule connexion généralement acceptée du sport avec un passé lointain est celle des Jeux Olympiques modernes avec ceux de l'Antiquité.

L'objectif de cet article est de montrer que les pratiques sportives actuelles - dont la dimension ludique est essentielle - présentent de telles similitudes avec certains jeux physiques du Moyen Âge qu'on ne peut exclure une filiation. Défoulement, délassement, détente, distraction, répit, amusement, divertissement, plaisir, réjouissances et fêtes caractérisent les jeux corporels médiévaux bien avant de s'appliquer aux rencontres sportives actuelles. La mise en « jeu » du corps dans des pratiques physiques ludiques n'est ni spécifique aux sociétés médiévales ni à celles d'aujourd'hui. En revanche, on peut retrouver dans ces deux périodes des activités ayant une logique, un code et un esprit du jeu semblables.

D'emblée, avant de mesurer l'influence des jeux physiques médiévaux sur les pratiques sportives contemporaines, un détour par le Moyen Âge s'impose. La critique essentielle faite à cette période est de présenter des jeux beaucoup trop primitifs pour être comparés aux activités sportives actuelles. Pourtant, le seul exemple des joutes semble indiquer le contraire. Les descriptions de combats courtois que nous offrent les chroniqueurs ou romanciers du XVe siècle en révèlent la complexité.

 

Les premiers tournois clairement identifiés remontent au XIIe siècle. Ils opposent deux groupes de cavaliers, armés de lances, ayant pour but de renverser l'un des adversaires pour le capturer puis le rançonner. Au fil des siècles, cette forme de base de combat va évoluer, se structurer, se diversifier et être de plus en plus réglementée. Un inventaire des différents types de combats à la lance et à cheval commodément regroupés sous l'appellation « tournoi » montre une diversité étonnante : joutes, behourds, tables rondes, courses de planchons, commençailles, essais, pas d'armes, emprises d'armes, épinettes, ahatines, assemblées, cembels, dereis, estors, mêlées, poigneiz, presses, pardon d'armes, trespignées, tupineis, bourdeis. La perception actuelle des combats chevaleresques est donc très réductrice.

La joute se distingue du tournoi car elle oppose un individu à un autre plutôt que d'être une confrontation entre deux groupes. À la fin du Moyen Âge, en dehors du clergé, tous les groupes sociaux pratiquent cet exercice. Les bourgeois des villes du Nord de la France organisent annuellement des joutes, comme à Lille pour les fêtes de l'Épinette. Certains paysans s'affrontent également, munis d'un bâton de bois, sur une mule ou sur des tonneaux. Les joutes nautiques connaissent aussi leurs adeptes... Initialement réservées aux guerriers et rapidement adoptées par la noblesse, les joutes se sont ainsi diffusées à l'ensemble de la population avec quelques simples adaptations. L'engouement pour cette pratique est sans frontières et touche tous les royaumes d'Europe. Partout on joute, de temps à autre avec des spécificités locales, comme pour les jeux de cañas en Castille, la Rennen et la Gestech dans les villes de l'Empire germanique, jusqu'au Palio de Sienne qui se court sans lance mais n'en est pas moins une véritable bataille à cheval. Le phénomène des joutes est donc diversifié car composé de multiples formes de pratiques et « international ».

Au XVe siècle, se développe dans plusieurs cours européennes une manière originale de combattre courtoisement dénommée pas d'armes. La spécificité de ce nouveau genre d'affrontement réside dans la dimension théâtrale et majestueuse des confrontations et dans leur organisation selon une réglementation et un protocole de défi précis. À la manière d'un simulacre de situation militaire, le pas d'armes est un exercice de joute consistant à défendre un « pas » ou passage contre quiconque relève le défi. Inspirés par les héros des romans arthuriens, les participants obéissent à la fiction de défendre et d'attaquer une place, un pont ou une croisée de chemins contre tout venant. Il suffit à un chevalier de toucher de sa lance les armes arborées par le gardien du pas pour que l'affrontement courtois soit provoqué. L'objectif du chevalier est de rompre des lances sur son adversaire ou d'échanger avec lui un nombre déterminé de coups d'épée ou de hache.

Loin des tournois semi-improvisés des XIIe et XIIIe siècles, les pas d'armes relèvent d'une organisation mûrement réfléchie et anticipée. Leur préparation s'effectue avec minutie. Certains sont prévus plus d'un an à l'avance et requièrent la participation d'une centaine de personnes pendant plusieurs jours car l'installation des lices, des tribunes et du décor nécessitent une attention et un travail important. Suppléant le bouche-à-oreille hasardeux des siècles précédents, un réseau organisé de hérauts d'armes colporte l'information en des lieux précis. De même que l'événement a été soigneusement préparé, le moment des affrontements est particulièrement structuré. Le déroulement des combats suit des règles préalablement édictées, mises par écrit en une succession de chapitres. Les chevaliers se doivent de connaître ce code de jeu car les hérauts endossent alors un rôle d'arbitres et se chargent de le faire respecter. Dans cette activité particulièrement encadrée, l'incertitude des combats liée au risque objectif encouru par les chevaliers demeure et engendre l'émotion des spectateurs. Même si les armes se font plus courtoises et si les règlements tentent de diminuer la dangerosité des affrontements, les blessures sont encore fréquentes et la mort parfois présente dans ce genre de rencontre.

La mise en scène grandiose des combats fait apparaître l'attachement de chaque chevalier à une dame. La musique et de nombreuses petites saynètes viennent parfaire les effets dramatiques des combats, marqués par une culture littéraire qui véhicule des images idéales de chevaliers, errant à la recherche de la prouesse militaire, pour un prince, par amour d'une dame ou de Dieu. Le gardien du pas porte un signe distinctif qui montre son allégeance (bracelet, couvre-chef, anneau...). Parfois, il revêt une cotte aux armes d'un héros romanesque tel Lancelot ou Gauvain[6]. Le spectacle est total, à mi-chemin entre art martial et pièce de théâtre. Du passage, que les champions feignent de garder, aux énigmes qui transparaissent de leurs devises, jusqu'aux jouteurs gardant faussement l'anonymat pendant la durée des combats, une large place est faite aux jeux de simulacre. En 1463, lorsque le bâtard de Brabant se présente pour jouter au Pas du Perron Fée, il joue indéniablement un rôle. Il est vêtu d'un costume à clochettes et muni d'un harnais relevé par une crête rouge à la manière d'un coq, attributs de la folie. Accompagné d'une suite en habits d'hommes sauvages, son apparition dans les lices relève d'une scène de théâtre. La spontanéité du jeu est reléguée au second plan derrière un univers fictif complexe. Chaque joute est l'occasion pour les acteurs (combattants et non combattants) de se donner en spectacle. Autour des jouteurs se distinguent de grandes catégories de personnages : nains et géants, sarrasins, reclus, ermites et rôles féminins se partagent les scènes avec d'autres figurants déguisés en animaux. Les spectateurs participent et jouent aussi, notamment en interprétant la mise en scène, les décors et les conduites de ceux qui se donnent à voir. En 1445, lors du Pas de Nancy, les spectateurs, autorisés à manifester leur soutien, crient le nom de leur champion à la fin de chaque course. Les rires et les quolibets fusent lorsqu'un malheureux adversaire de Jacques de Lalaing est démuni de son casque, que le champion bourguignon promène au bout de sa lance. Le chauvinisme existe déjà et les dames encouragent leurs champions. Ces derniers s'investissent généralement au nom de l'une d'entre elles mais surtout parce qu'ils sont rétribués par un puissant seigneur qu'ils représentent dans les lices. Ces questions d'argent n'excluent pas pour autant la dimension ludique, comme en témoignent les termes utilisés par Pero Rodríguez de Lena pour décrire le Passo Honroso : « para las armas jugar ».

Des pas d'armes se tiennent un peu partout en Europe, comme à Valladolid en 1428, à proximité de Dijon en 1443, à Nancy en 1445, à Tarascon en 1449, à Barcelone en 1454, à Bruges en 1468, à Ayre en Picardie en 1492 ou à Paris en 1514. Les chevaliers affluent de France, d'Angleterre, de la Péninsule ibérique, des villes italiennes ou de l'Empire germanique. Le caractère cosmopolite de ces rencontres est très étonnant même s'il correspond parfaitement à la composition des troupes guerrières à cette période, constituée sur les bases d'une sorte d' « internationale chevaleresque ». Par ailleurs, ces fêtes se tiennent sur les axes les plus empruntés : voies commerciales, chemins de pèlerinage et points stratégiques aux carrefours des grandes cours européennes. Richement dotés et bien structurés, les pas d'armes permettent aux princes de montrer leur puissance et de fédérer les guerriers autour d'eux. Au XVe siècle, les joutes, dans leur dimension physique, sont largement dépassées. À côté du jeu, de la pratique physique divertissante et du spectacle, une intense activité politique, économique et sociale se développe.

Le nombre élevé de chroniqueurs et de romanciers ayant choisi de décrire ces événements chevaleresques montre que ces formes de joutes sont bien plus qu'un simple exercice physique. Elles concentrent tous les regards, donnent chair aux héros, reflètent un idéal et favorisent la rencontre pacifique en des temps fortement marqués par la guerre.

 

Lorsque la performance physique, la beauté et la séduction, l'incertitude, la « médiatisation internationale », la connivence avec les attentes du public et la rentabilité sont évoqués, il est difficile de ne pas voir là un modèle abouti pour les grandes rencontres sportives actuelles, notamment les Jeux Olympiques. En tant que pratique physique de compétition et de spectacle, les jeux sportifs d'aujourd'hui se réapproprient le modèle des joutes.

Les analogies ne s'arrêtent pas à la seule structure du phénomène et à sa dimension spectaculaire. En tant que jeu, les joutes sont d'une richesse extraordinaire. La première de leur caractéristique est l'aspect compétitif dans un domaine qui renvoie à la performance physique. Le mode d'affrontement est réglementé et permet de désigner un vainqueur sur la base supposée de sa supériorité dans l'exercice. Ce principe fondamental est à la source d'une majorité des activités sportives d'aujourd'hui comme l'athlétisme, la natation compétitive ou encore le tennis... Néanmoins, lors des joutes, le passage dans les lices de certains chevaliers s'apparente parfois davantage à un exercice équestre public qu'à un combat. La confrontation entre le roi de France Charles VII et Pierre de Brezé, l'un de ses favoris, à Nancy en 1445, relève plus d'une parade que d'un affrontement. L'esprit compétitif n'est pas de mise. La joute devient alors un exercice physique réglementé mais qui n'est pas tourné vers la performance. Cette situation plus rare ouvre la voie à de nombreuses activités sportives modernes à visées esthétiques. Comme de nombreux sports, les joutes peuvent alors s'apparenter davantage à un spectacle qu'à une compétition.

Une seconde caractéristique est manifeste chez les champions : ils s'entraînent. Même si ce n'est pas ce moment de la vie des chevaliers ou des princes qui a le plus retenu l'attention des chroniqueurs, l'entraînement à la joute est une activité bien réelle qui est parfois quotidienne comme le montre le Livre des faits du maréchal Boucicaut ou bien les Mémoires d'Olivier de la Marche au sujet des ducs de Bourgogne. L'entraînement est une donnée importante des pratiques sportives actuelles. Parfois, il permet d'améliorer les performances dans une spécialité, parfois, il a pour objectif unique d'entretenir le corps. Dans tous les cas, l'entraînement n'est pas une donnée nouvelle qui caractériserait le sport moderne. On se prépare au jeu pour y exceller.

Le hasard est un autre élément qui entre en jeu dans les combats courtois. Les chevaliers l'appellent « fortune » et le considèrent comme une raison importante de leurs succès ou de leurs échecs. La chronique relatant les exploits de Jacques de Lalaing y fait fréquemment allusion et conditionne la réussite du chevalier bourguignon à la bonne fortune. De même, le décor et le nom du Passo de la Fuerte Ventura, tenu en 1428 à Valladolid, sont des références directes aux aléas auxquels sont soumis les combattants qui viennent garder et défier le pas. La mort d'Asbert de Claramunt au cours d'une joute du Passo Honroso est ainsi attribuée à la malchance. Si les joutes ne peuvent être considérées comme des jeux de hasard, celui-ci intervient et les chevaliers en sont parfaitement conscients, comme les pilotes de formule 1 ou les alpinistes d'aujourd'hui savent que leur engagement peut les mener à la mort.

Enfin, on ne peut exclure de l'activité du jouteur les aspects émotionnels liés à la relation physique créée avec l'environnement. L'exercice auquel sont soumis les combattants a quelque chose de vertigineux, surtout pour les novices. La vitesse de course des chevaux et les chocs provoquent des sensations fortes dont les chevaliers sont friands. Le traité du roi Duarte de Portugal sur l'art équestre fait apparaître clairement que la peur est présente et que les futurs chevaliers doivent se préparer progressivement à ce genre d'affrontement. La hauteur du cheval, la mauvaise qualité de la vision, limitée par les casques, et la vitesse de course, font des joutes des activités étourdissantes.

Sensations mal contrôlées, émotions fortes, peur des coups, les joutes permettent de jouer sur des dimensions qui font le succès des pratiques actuelles comme le ski, le parachutisme ou encore le V.T.T.

En plus de leur dimension corporelle, les joutes intègrent donc les quatre dimensions du jeu décrites par Roger Caillois à travers l'esprit compétitif, les jeux de simulacre, la force du hasard et les courses vertigineuses[23]. Incontestablement, le jeu des chevaliers n'a rien de primitif, tout aussi riche que les jeux sportifs actuels dont il endosse tour à tour ou simultanément les caractéristiques.

Les analogies sont encore plus flagrantes lorsqu'on se tourne vers les situations de combat. Si les techniques sont spécifiques à chaque pratique, les stratégies leur sont communes. On cherche à se protéger de l'adversaire tout en l'attaquant sur ses points les plus faibles. Les assauts des escrimeurs modernes, certaines situations de lutte, de boxe ou de judo reposent à l'évidence sur des logiques similaires à celles des anciens combats à la hache ou à l'épée.

Les pas d'armes reposent sur des structures humaines organisées (en particulier celles des officiers d'armes organisés en rois, hérauts et poursuivants d'armes qui sont en quelque sorte les maîtres du jeu). Des lieux spécifiques (les lices) sont montés pour les combats. Un calendrier des rencontres permet aux champions d'établir leur parcours (certaines joutes sont parfois prévues un an à l'avance). Le public est présent en nombre. Les combats sont arbitrés selon un code de jeu écrit qui n'empêche pas les tricheries. La performance physique est appréciée et souvent scrupuleusement consignée par écrit. Enfin, comme si le jeu corporel ne suffisait pas, un spectacle aux multiples facettes entoure les combats.

 

On pourrait s'arrêter là devant la somme considérable de caractéristiques communes déjà soulignées. Mais les similitudes entre jeux physiques médiévaux et pratiques sportives modernes dépassent les seuls modes d'organisation des rencontres et les manières de jouer. Les acteurs de ces jeux (médiévaux ou actuels) sont imprégnés d'une culture spécifique et se réfèrent à un système de valeurs partagées.

Retournons à nouveau à la période médiévale pour envisager le cadre culturel des joutes et le système de valeur des champions. Au crépuscule du Moyen Âge, le chevalier Bayard, figure idéale du champion, apparaît comme le fruit d'un lent processus d'évolution de la chevalerie commencé quelques siècles plus tôt. Georges Duby considère que la chevalerie s'est construite progressivement chez les membres de l'aristocratie militaire à partir du XIe siècle autour de valeurs telles que la prouesse (c'est-à-dire la capacité à montrer sa force physique ou d'accomplir un exploit militaire) et la loyauté (le groupe des combattants étant soudé par des obligations, des échanges de services). La chevalerie est également liée à l'idée de justice, qu'elle soit royale ou chrétienne comme le rappelle Philippe Contamine pour qui « l'épée du chevalier fut aussi un glaive de justice ». Cet aperçu des valeurs chevaleresques est encore à compléter par l'honneur et la courtoisie. Dans son groupe d'appartenance, l'honneur découle de la loyauté et du respect de la parole donnée. Il s'inscrit dans la lutte pour la respectabilité. Quand l'honneur est mis en cause, il mène au défi. Suivant la gravité de l'offense, des combats à outrance pouvant aller jusqu'à la mort sont parfois organisés. Mais souvent, il ne s'agit que d'un jeu et la question peut se régler courtoisement par un combat amical. La courtoisie (apparue plus tardivement vers le XIIe siècle) s'exprime par un double jeu : la séduction des dames mais aussi des membres les plus importants de la cour, au sein de laquelle, la compétition sociale est forte. Pour essayer de gagner la confiance, d'engendrer la sympathie ou l'amour, les chevaliers adoptent des conduites ajustées à la société de cour. Le jeu courtois est un jeu d'apparence qui repose sur un code social implicite motivant les chevaliers à jouter-

Entre guerrier et courtisan, le champion médiéval, c'est-à-dire celui qui excelle dans les combats amicaux, est profondément imprégné par ces valeurs. La construction progressive de l'idéal chevaleresque européen s'appuie certes sur la pénétration des préceptes religieux chez les guerriers. Mais il faut surtout souligner l'influence grandissante des milieux de cour sur les jouteurs, imprégnés par la littérature, notamment celle des légendes du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Le contexte courtois inspire aux adversaires une forme de défi original qui rappelle immanquablement la littérature romanesque de l'époque.

Cette culture commune des chevaliers est donc fondée sur un art militaire partagé, des préceptes religieux similaires, et renforcée par le souffle courtois qui balaye toute l'Europe à partir du XIIe siècle. Le champion est au carrefour de la littérature, du savoir-vivre en société et de la culture physique. Dans l'exercice des joutes, les valeurs chères à l'idéal chevaleresque guerrier et courtois se traduisent par des conduites spécifiques.

En particulier, une valeur essentielle dans l'univers des champions médiévaux se développe : la conduite honnête en jeu, recouvrant à la fois le respect de l'adversaire, des règles, des décisions de l'arbitre, du public, l'esprit du jeu ainsi que la loyauté, la maîtrise de soi et la dignité dans la victoire comme dans la défaite. L'étude des traités de chevalerie montre que dès le XIIIe siècle, les caractéristiques de ce qu'on désignera plus tard comme le fair-play sont connues des champions. Dans le Libro de la orden de Caballeria, le Majorquin Ramon Lull propose une réforme morale de la chevalerie. Écrit vers 1275, ce traité, sur les valeurs morales et religieuses liées à l'exercice des armes, interdit d'attaquer un ennemi désarmé et vante le courage, la discipline, la générosité, le respect des bonnes manières, des dames et des engagements pris. Précisant que les chevaliers doivent éviter la trahison comme l'orgueil, l'ouvrage de Ramon Lull se présente comme le parfait manuel de ce nous appelons aujourd'hui fair-play. Un champion adopte donc plusieurs types de règles lorsqu'il s'engage dans les lices : celles du combat, explicites, le plus souvent écrites et lues ; et celles qui découlent du code courtois et du fair-play, implicites, que les chevaliers assimilent plus ou moins consciemment.

La rencontre de l'art militaire avec les valeurs courtoises médiévales a donné naissance au respect de l'adversaire qui se traduit dans les situations de jeu par le fair-play, concept indéniablement antérieur à la morale qui dirige le sport de la bourgeoisie anglaise du XVIIIe siècle. Le franc-jeu médiéval se retrouve aujourd'hui. Le déroulement d'une rencontre de rugby ne peut se comprendre sans aborder cette dimension. Le règlement écrit de l'activité ne peut à lui seul expliquer les comportements et attitudes des joueurs. Des valeurs partagées (même si elles sont de temps à autre bafouées) guident les conduites en jeu. Si elles ne sont pas exactement identiques au Moyen Âge et aujourd'hui, c'est qu'elles sont intimement liées à la société qui les porte, comme l'affirme Pierre Parlebas qui écrit : « Le jeu corporel n'apparaît pas comme une pure frivolité passe-partout. Il participe de l'identité culturelle de chaque communauté, qui met ainsi en scène des scénarios ludiques originaux intimement liés à ses modes de vie propres, à ses croyances et à ses passions [...] Les jeux sportifs sont le miroir de leur société, et les reflets qu'ils envoient sont tout autant bigarrés et diversifiés que le sont leurs sociétés d'émergence ».

Au Moyen Âge, l'idéologie chevaleresque exerce une fascination sur tout le corps social. Quels que soient les véritables mérites des champions, chaque description de joute est l'occasion d'exalter un idéal éthique à travers une conception de la chevalerie faite d'esthétisme, d'héroïsme et de respect. Utilisant d'habiles mécanismes, les écrivains participent à la construction d'un tableau idéalisé de la chevalerie. Aujourd'hui, un même élan entraîne les médias - tout particulièrement la télévision - à ériger en héros les grands champions sportifs.

Pratiques physiques compétitives, performance spectaculaire, idéal guidant le jeu et les conduites grâce à des médias omniprésents, les pratiques sportives actuelles ont d'étonnants points communs avec les jeux corporels médiévaux.

S'agissant du chevalier, Pierre de Coubertin écrivait que « la passion sportive s'empare de lui, le soulève et, à travers lui et par lui, va se répandre sur toute l'Europe occidentale d'Allemagne, en Espagne, d'Italie en Angleterre, la France servant de carrefour central au mouvement ». Poursuivant son raisonnement, il précisait que le Moyen Âge représente des « siècles de puissante activité sportive » laquelle décline à la Renaissance. En voulant utiliser le sport comme un moyen de faire intégrer à la jeunesse des valeurs chevaleresques tombées en désuétude, Coubertin avait l'ambition de produire de nouvelles élites, françaises comme internationales, viriles et morales, patriotiques et pacifistes, indépendantes de tout pouvoir, et socialement ouvertes à tous ceux qui adhèrent au fair-play. Ce n'est donc pas Pierre de Coubertin qui a mis à l'écart les jeux médiévaux dans l'histoire du sport. Probablement faut-il chercher du côté des combats idéologiques de la fin du XIXe siècle pour comprendre qu'on a ignoré les racines médiévales des jeux sportifs d'aujourd'hui.

 

Pour conclure sur cette mise en perspective entre jeux physiques médiévaux et jeux sportifs actuels, entre champions à la lance et athlètes en basket, plusieurs points sont à souligner.

En premier lieu, il faut remarquer la grande similitude dans les modèles d'organisation des événements au cours desquels se tiennent les joutes ou les compétitions sportives actuelles. Les pas d'armes préfigurent les grandes rencontres du monde moderne.

En second lieu, la richesse des jeux corporels médiévaux n'a guère à rougir de la comparaison avec les sports actuels. Il faut préciser que les joutes évoquées ici sont une petite partie des joutes réellement disputées, elles-mêmes sous-partie des jeux corporels auxquels il faudrait ajouter la lutte, la danse, la soule, le jeu de paume, la chasse...

Il faut ensuite relever que les valeurs du sport - pour autant qu'on puisse les définir dans leurs incessantes fluctuations - s'inspirent du modèle des champions médiévaux. La naissance ex nihilo du sport en Angleterre au XVIIIe siècle est une hypothèse aussi peu satisfaisante que cette tendance à chercher exclusivement ses racines dans l'Antiquité et ses fameux Jeux Olympiques.

Pierre Parlebas, qui a choisi d'étudier la question du point de vue des modélisations mathématiques des jeux et des sports, apporte un dernier éclairage intéressant. Pour lui, « La mise au jour des modèles, qui sont les véritables matrices d'engendrement des actes de jeu [...] permet de formuler l'hypothèse que les jeux sportifs choisis par une société entretiennent et exaltent les compétences, les savoir-agir et les vertus valorisés par cette société. Les jeux traditionnels classiques répondraient ainsi aux normes et aux valeurs des sociétés anciennes, et les sports à celles des sociétés modernes à haute technologie ». Si la société européenne contemporaine est bel et bien puissamment imprégnée du Moyen Âge, comme l'affirme Jacques le Goff, pourquoi ne pas en dire autant des pratiques physiques?

Une des forces d'attraction des joutes, en dignes prédécesseurs des pratiques sportives contemporaines, repose sur leur capacité à avoir théâtralisé une activité corporelle ludique et compétitive, à partir des valeurs fondamentales qui façonnent la société médiévale.

Sébastien Nadot

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JOUTES ET TOURNOIS
(D'après un article paru en 1834)

On fixe communément l'origine des tournois au XIe siècle, et l'on cite quelques gentilshommes qui en auraient été les inventeurs : l'un d'entre eux serait Geoffroi de Preuilly, mort en 1066. Sans doute les tournois ont dû atteindre, sous l'influence de l'institution de la chevalerie, à un degré de splendeur qui a pu paraître leur donner une origine nouvelle : cependant, il fut reconnaître que, presque de tout temps, chez toutes les nations belliqueuses, l'élite des guerriers s'est exercée, par des combats simulés, au métier des armes, et en France même on trouve des traces de jeux de ce genre avant les Xe et IXe siècles.

Aussi longtemps que la chevalerie eut vraiment une mission politique et religieuse à remplir, les tournois furent de sérieuses écoles de prouesse, où les champions cherchaient avant tout à devenir de forts et adroits hommes de guerre, sans beaucoup se soucier de riches armures, de beaux équipements, ou même d'applaudissements de dames ; mais plus tard, quand les rudes combats des puissances féodales eurent cessé, lorsque les croisades et les progrès du luxe eurent contribué à adoucir l'âpreté des moeurs de la noblesse d'Europe, les joutes prirent insensiblement un caractère de magnificence et de galanterie, et se transformèrent en fêtes solennelles soumises à des règlements particuliers, et accompagnées de cérémonies publiques qui ont varié suivant les pays et suivant les époques. Une des plus belles descriptions de tournois est celle du roman d'Ivanhoë, par Walter Scott.

D'après des documents authentiques, voici quelles étaient les principales circonstances de ces fêtes en France aux XIIe et XIIIe siècles.

Les tournois solennels étaient souvent annoncés plusieurs mois d'avance ; la veille était de plus annoncée un jour d'avance par les proclamations des officiers d'armes. « Seigneurs chevaliers, demain aurez la veille du tournois où prouesse sera vendue et achetée au fer et à l'acier. » Tandis qu'on préparait le lieu destiné au tournois, on suspendait le long des cloîtres des monastères les écus armoiriés de ceux qui prétendaient entrer dans les lices ; on les y laissait plusieurs jours exposés aux regards. Un héraut ou poursuivant d'armes nommait les chevaliers auxquels ils appartenaient. La veille du tournoi était solennisée par des espèces de joutes appelées tantôt essais ou éprouves (épreuves), tantôt les vèpres du tournoi, et quelquefois escremies ou escrimes : les écuyers s'y exerçaient les uns contre les autres avec des armes plus légères et plus faciles à rompre que celles des chevaliers.

C'était le prélude du grand combat, de la maître éprouve. Des hours ou échafauds partagés en loges et en gradins, décorés de riches tapis, de pavillons, de bannières, de banderoles et d'écussons, étaient dressés autour de la carrière, ainsi que des tentes ou pavillons pour recevoir les rois, les reines, les princes et princesses, les anciens chevaliers, les seigneurs, dames et demoiselles.

Sauval décrit, dans son histoire de Paris, les lices plantées pour les tournois au Palais, au Louvre, à l'hôtel Saint-Paul, à celui des Tournelles, et autres lieux dans Paris. Des juges nommés exprès, des maréchaux du camp, des conseillers ou assistants, avaient en divers lieux des places marquées pour maintenir dans le champ de bataille les lois de la chevalerie et des tournois. Des rois, hérauts et poursuivants d'armes, répandus en divers endroits, avaient les yeux fixés sur les combattants pour faire un rapport fidèle des coups qui seraient portés et reçus. Des ménestriers avec leurs instruments de musique, des valets ou sergents de service, se tenaient aussi dans le camp.

Les chevaliers, superbement équipés, suivis de leurs écuyers, tous à cheval, entraient avec une contenance grave, au son des fanfares. Le signal donné, les rideaux des hours s'ouvraient devant les spectateurs. On commençait par la course de la lance, appelée proprement joute, et qui se faisait seul à seul. C'était une image du combat individuel sur le champ de bataille. « Lors s'entreloignent eux deux, et viennent de si grande alleure comme les chevaux peuvent aller, et s'entrefierent les plus grands coups qu'ils peuvent, et Persides rompt sa lance et Hector le fiert, si qu'il le porte par terre emmy le champ. Sire, dict Hector, je ne sai comment vous le ferez à la meslèe ; mais en joute, sai-je bien que vous en avez le prix. »
« Pendant que nous sommes à cheval, dit un des hérauts de Flores de Grèce, et que lances ne vous peuvent manquer, esprouvons-nous encore quelques coups, estant comme il m'est avis le plaisir de la course trop plus beau que le combat à l'épée. »

Les lances étaient ou très petites ou très grandes, suivant les conventions ou les circonstances. Dans les joutes faites aux noces de M. d'Alençon (lettre de Louis XII), les lances étaient petites, à cause des jeunes princes qui tenaient le pas.


Dans les autres combats qui suivaient la joute, les deux lignes opposées des chevaliers se mêlaient pour en venir aux mains, comme deux corps d'armée, d'où vint le nom de mêlées : on combattait alors avec l'épée, la hache et la dague. Le nom de tournoi vient peut-être, dit La Curne de Sainte-Palaye, de ce que les champions se tournaient dans tous les sens, tandis que la course des lances se faisait en ligne droite.
Combat à la barrière



Outre ces sortes de combats, il y avait le pas d'armes, qui simulait des attaques et des défenses de défilés, de gués ou de ponts ; les combats à la barrière, qui apprenaient les difficultés à vaincre aux approches et aux barrières d'une place ; les castilles (ce mot, en langage vulgaire, signifie encore aujourd'hui une querelle, un différend), qui étaient des imitations de l'assaut des tours et remparts ; enfin les joutes dans les mines, qui représentaient les ruses usitées dans les sièges. Mais ces derniers exercices étaient plus rares, et exigeaient des emplacements et des préparatifs particuliers.

Les principaux règlements des tournois consistaient à ne porter des coups de lance qu'au visage et entre les quatre membres, c'est-à-dire au plastron ; à ne plus frapper un chevalier dès qu'il avait ôté la visière de son casque, ou qu'il s'était déheaumé ; à ne pas se réunir plusieurs contre un seul dans certains combats, tels que celui qui était proprement appelé joute ; à ne point blesser le cheval de son adversaire ; à ne point frapper de la pointe, mais du tranchant de l'épée ; à ne point combattre hors de son rang, etc. Malgré ces prohibitions introduites pour empêcher, autant que possible, l'effusion de sang, l'arène était presque toujours ensanglantée, et ne différait souvent en rien d'un champ de bataille. C'est ainsi qu'à Nuys, près de Cologne, en 1240, un tournoi coûta le vie à soixante chevaliers ou écuyers.

Les instruments des ménestrels, les cris des hérauts, célébraient chaque brillant coup de lance ou d'épée. Le vainqueur était nommé à plusieurs reprises (d'où l'on prétend, à tort ou à raison, que s'est formé en France le mot renommée) ; mais souvent on ne saluait les hauts faits d'armes que par ces mots : « Honneur aux fils des preux. »

Un champion choisi par les dames, et armé d'une longue pique ou d'une lance surmontée d'une coiffe ou d'un voile, abaissait sur les heaumes des chevaliers en danger pour avoir violé par inadvertance les lois du combat, ce signe de clémence et de sauvegarde. La dernière joute se nommait la lance des dames ; c'était celle où l'on cherchait à faire preuve de plus de valeur et d'adresse. Le prix du tournoi était décerné d'après le jugement des chevaliers préposés aux joutes, ou à l'unanimité des voix, ou bien encore, mais plus rarement, par un tribunal composé de dames et de demoiselles. Le vainqueur, après avoir remporté le prix, était conduit dans le palais, et désarmé par les dames, qui le revêtaient d'habits précieux ; il occupait ensuite au festin la place la plus honorable.

La magnificence que l'on déployait quelquefois dans ces fêtes est presque incroyable. A Beaucaire, en 1174, il y eut un grand tournoi de dix mille chevaliers pour célébrer la réconciliation de Rémond, duc de Narbonne, avec le roi d'Aragon. Bertran Raiembaux, ou Raibaux, fit labourer avec douze paires de bœufs le champ du tournoi, et derrière ces bœufs se tenaient des hommes qui semèrent, par son ordre, trente mille pièces d'or ou d'argent. Guillaume Gros de Martello, qui était venu jouter avec une suite de quatre cents chevaliers, n'employa d'autre feu pour cuire tous les mets de sa table pendant la durée des fêtes, que le feu des bougies et des torches. Ranmons de Venous, ou Raimon le Venoul, avait amené pour son usage trente chevaux de belle races, qu'il fit tous brûler avant son départ, en présence de la foule des assistants ; il y eut mille autres prodigalités aussi extravagantes.

Les causes de la décadence des tournois furent à peu près les mêmes que celles de la décadence de la chevalerie. Le changement de système dans la guerre et dans les armes, la valeur personnelle remplacée par la puissance des masses, l'affaiblissement de la féodalité soumise à l'unité impériale ou royale, y contribuèrent certainement plus que les défenses fréquentes des papes, des conciles et des rois.

Sous Charles VII, vers 1443, l'auteur du Journal de Paris reproche à la noblesse son oubli des tournois : « Plus ne leur en challoit, dit-il, que de jouer au dez, ou chasser au bois, ou danser ; ne se faisoient mais (plus) comme on souloit faire, ne joustes, ne tournois, ne nuls faits d'armes, pour paour des lézions (blessures) : bref tous les seigneurs de France estoient tous devenus comme femmes, car ils n'estoient hardis que sur les povres laboureurs, et sur povres marchands qui étoient sans nulles armes. »

Ce fut surtout après la mort de Henri II, blessé dans un tournoi de la rue Saint-Antoine, par le comte Gabriel de Montgomery, que ces fêtes devinrent plus rares. Cependant on cite encore des combats à la barrière, où Charles IX et son frère firent armes l'un contre l'autre en champ clos, et l'on se rappelle que beaucoup de gentilshommes catholiques, surpris dans leurs préparatifs pour la Saint-Barthélemy par des huguenots alarmés, répondaient qu'ils s'apprêtaient à un tournoi que le roi allait proposer. Sous les règnes suivants, il y eut encore, à de rares intervalles, quelques joutes dont parle Bassompierre ; mais bientôt l'ardeur chevaleresque dégénéra en une fureur aveugle pour les duels.








Commentaires (1)

1. Le chevalier blanc 23/09/2010

Sur les joutes, il existe maintenant un ouvrage de référence :
Rompez les lances ! Tournois et chevaliers au Moyen Age, écrit par Sébastien Nadot (éditions autrement paris, 2010).

C'est disponible à la fnac et c'est vraiment passionnant.

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