Le jeu des rois
Le jeu d'échecs nous est aujourd'hui familier. Mais son histoire remonte à plus de 1 500 ans. Jeu de guerre dans un continent indien déchiré par les luttes intestines, jeu de cour dans l'Occident médiéval, jeu "moralisé" mettant en scène la place des différents métiers à la fin du Moyen Âge, jeu "amoureux" suivant les méandres de l'amour courtois, jeu de compétition à l'aube des Temps modernes. L'évolution du jeu d'échecs, de ses pièces et de ses règles, témoigne des cultures qui l'ont adopté. La civilisation islamique fixe le jeu et en assure la diffusion, le Moyen Âge chrétien transforme les pièces et leur confère une dimension symbolique, la Renaissance modifie les règles et en accélère la marche ; avec les Temps modernes s'ouvre l'ère de la compétition. À toutes les époques, l'échiquier apparaît comme le théâtre du monde et nous éclaire sur ses valeurs sociales
Dès l'arrivée du jeu en Occident, de nombreuses légendes ont circulé, élevant le "roi des jeux" au rang de mythe : Achille, Ulysse, le roi Salomon, Alexandre le Grand, le roi Evilmodorach de Babylone, le roi Arthur. Dans l'imaginaire médiéval, les échecs s'imposent comme le "jeu des rois", avant d'être la distraction favorite de Philippe II d'Espagne, Charles V ou Napoléon-
Une de ces légendes voulait que les prestigieuses pièces d'échecs conservées au trésor de Saint-Denis aient été offertes par le calife de Bagdad, Haroun Al-Rachid, au demeurant grand amateur d'échecs, à Charlemagne pour son couronnement. Mais l'Empereur, qui régnait autour de 800, n'a pas connu ce jeu, introduit en Occident deux siècles plus tard. En réalité, ces pièces ont été taillées en Italie méridionale, vraisemblablement à Salerne, à la fin du XIe siècle. Les échecs "de Charlemagne" comptent parmi les plus beaux objets en ivoire du Moyen Âge. L'exploration de six pièces permet d'en observer les détails.
Origines légendaires du jeu d'échecs
Le "roi des jeux" serait-il le plus ancien jeu intellectuel du monde ?
Cette séduisante idée a donné lieu à bien des hypothèses, aussi nombreuses que fantaisistes, quant à l'origine du jeu, jamais établie de façon certaine. Ainsi en trouverait-on des prémices dans l'Inde védique, 2000 ans avant Jésus-Christ. Le Bouddha lui-même aurait prêché contre la pratique du jeu le dimanche, 500 ans avant J.-C. ! Aujourd'hui, il est admis que les échecs ont bien fait leur première apparition en Inde, mais autour du VIe siècle de notre ère.
Un sage nommé Sissa
D'après la légende, l'inventeur présumé des échecs indiens serait un brahmane nommé Sissa. Il aurait inventé le chaturanga pour distraire son prince de l'ennui, tout en lui démontrant la faiblesse du roi sans entourage. Souhaitant le remercier, le monarque propose au sage de choisir lui-même sa récompense. Sissa demande juste un peu de blé. Il invite le souverain à placer un grain de blé sur la première case d'un échiquier, puis deux sur la deuxième case, quatre grains sur la troisième, huit sur la quatrième, et ainsi de suite jusqu'à la soixante-quatrième case en doublant à chaque fois le nombre de grains. Cette demande semble bien modeste au souverain fort surpris et amusé par l'exercice. Mais le roi n'a jamais pu récompenser Sissa : tout compte fait, il aurait fallu lui offrir non pas un sac, mais 18 446 744 073 709 551 615 grains... soit la toute les moissons de la Terre pendant environ cinq mille ans !
Légendes médiévales
À partir du XIIIe siècle, la pratique du jeu d'échecs est devenue courante en Occident. Des joueurs éclairés ont voulu assurer au "roi des jeux" le prestige et la légitimité de la haute Antiquité. De nombreuses fables et légendes ont alors circulé. Sachant que le jeu provenait d'Orient, certains ont imaginé le roi Salomon jouant aux échecs pour éblouir la reine de Saba. D'autres, le philosophe Xerxès offrant au roi de Babylone Evilmodorach ce jeu de guerre pour apaiser sa folie meurtrière. De plus avisés, remarquant que la Bible ne fait pas mention des échecs, leur ont trouvé un "inventeur" dans le monde grec en associant deux illustres personnages qui faisaient déjà beaucoup rêver : Aristote aurait ainsi instruit le jeune Alexandre le Grand..
Le cruel Evilmodorach, roi de Babylone
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés. Traduction française de Jean Ferron. Vers 1480-1485. Parchemin, 56 ff. (23,7 x 15,5 cm). BNF, Manuscrits (fr. 2000 f° 4v°)-
D'après une légende dont Jacques de Cessoles se fait l'écho, le philosophe Xerxès aurait inventé les échecs afin de guérir Evilmodorach de sa folie meurtrière. Le roi de Babylone était devenu fou après avoir fait couper son père en trois cents morceaux qu'il donna en pâture aux vautours.
Palamède, mythe de la société courtoise
Une dernière légende remonte à la mythologie : Palamède, héros de L'Iliade et grand rival d'Ulysse, aurait inventé les échecs pour divertir l'armée grecque alors que le siège de Troie s'éternisait. Célèbre pour son intelligence, le Palamède grec reste celui auquel de nombreuses inventions sont attribuées : l'alphabet, les nombres, la monnaie, les dés ou encore le jeu de dames... alors remplacé par celui des échecs.
Ulysse jouant aux échecs
Christine de Pizan, Épître d'Orthéa. XVe siècle. BNF, Manuscrits (fr. 606 f° 39)
Christine de Pizan se fait l'écho d'une légende selon laquelle l'ingénieux Ulysse aurait inventé le jeu d'échecs sous les murs de Troie pour divertir l'armée grecque. Parmi les héros de L'Iliade, Palamède et Achille disputent à Ulysse cette illustre paternité dans l'imaginaire médiéval
Palamède, c'est aussi le nom d'un chevalier de la Table ronde qui occupe une place importante dans la littérature courtoise du XIIIe siècle. Jouant sur l'homonymie avec le héros grec, la légende du roi Arthur fait de ce chevalier Palamède, fils du sultan de Babylone mais converti au christianisme, l'instructeur de ses compagnons d'armes avec ce jeu qu'il a rapporté d'Orient. Ce Palamède devient l'inventeur "idéal" du jeu d'échecs pour la société médiévale : il concilie fable avec de réelles origines orientales et pense le jeu comme un parcours initiatique qui s'inscrit dans la quête du Graal.
Le roi Arthur affronte Bédoïer aux échecs
Rusticien de Pise, Guiron le Courtois. Manuscrit copié et peint à Milan, vers 1370-1380. Parchemin (134 feuillets, 38 x 27,5 cm). Paris, BNF, Manuscrits (n.a.f. 5243 f° 3 v°)
Le roman de Guiron le Courtois est une compilation de plusieurs romans arthuriens en prose du Xllle siècle. Tous les épisodes du cycle de la Table ronde, de la légende du Graal, des aventures d'Arthur, Lancelot, Gauvain, Tristan et Perceval y sont présents. Les parties d'échecs n'y sont pas rares, qui, comme dans les chansons de geste, engagent le destin des rois et des héros. Parfois, ceux-ci jouent contre des échiquiers "magiques", sur lesquels les pièces se déplacent toutes seules. Parfois, ils s'affrontent entre eux, mais les parties ne dégénèrent pas comme dans la littérature épique ; au contraire, elles s'intègrent parfaitement à l'univers de la courtoisie. Un vrai chevalier, un grand roi se doivent d'être respectueux du jeu, des règles, de leurs adversaires et de prendre une éventuelle défaite avec philosophie. Pour la littérature, la cour d'Arthur n'est nullement celle de Charlemagne et le jeu d'échecs en est un signe patent. Parmi les compagnons de la Table ronde, le plus fort joueur passe pour être Bédoïer, le connétable du roi Arthur. Sur cette miniature, le roi et son connétable s'affrontent paisiblement autour d'un échiquier. Activité de cour et non plus activité de guerre : le jeu féodal est déjà très loin.
Chevalier au mérite d'avoir livré le "plus noble des jeux", Palamède est représenté avec des armoiries "échiquetées d'argent et de sable", c'est-à-dire en damier noir et blanc. En s'appropriant le jeu, la société médiévale crée son propre mythe : pour de nombreux joueurs, Palamède demeurera "l'inventeur des échecs" jusqu'au... XIXe siècle !
Naissance du jeu d'échecs en Orient
VIe–Xe siècles
Il est bien difficile de dater la naissance du jeu d'échecs. De la Chine à l'Égypte, il a existé dans tout l'Orient antique de nombreux "jeux de table" représentant un combat de pions à déplacer sur une sorte de damier. Où, quand et comment l'un de ces jeux s'est-il progressivement transformé pour donner aux échecs une date de naissance ?
C'est en Inde, à une époque assez récente, selon toute vraisemblance au VIe siècle de notre ère, que l'ancêtre des échecs est inventé : l'ancien jeu des "quatre rois" – le chaturanga. À la fin du VIe siècle, une ambassade indienne transmet le jeu en Perse.
Krishna joue aux échecs avec Radha Inde, XVIIIe siècle. National Museum, New Dehli. Cette table de jeu primitive présente un quadrillage divinatoire de soixante-quatre cases.
La première véritable diffusion internationale des échecs, notamment vers l'Occident, sera alors assurée par l'expansion de l'Islam. En conquérant la Perse en 642, les Arabes font connaissance avec le jeu. Ils s'y adonnent avec passion et étendent sa pratique au fur et à mesure de leurs conquêtes. Vers l'ouest, le jeu traverse le Maghreb et la Méditerranée pour parvenir dans l'Espagne musulmane et atteindre l'Occident chrétien à la fin du Xe siècle. Vers l'est, les caravanes ont déjà porté le jeu jusqu'en Chine et au Japon. Au nord, les routes commerciales conduisent le jeu vers les populations scandinaves et russes à la fin du XIe siècle. Depuis l'Inde jusqu'en Espagne, l'élite de la société musulmane joue aux échecs dans tout l'Empire islamique à la fin du Xe siècle. Toute une littérature technique, allégorique et symbolique leur est déjà consacrée.

Le sheykh Shams ud-Din Tabrizi joue aux échecs avec un jeune chrétien Madjalis ul-'Usshaq, Les Séances des amants.
Recueil d'anecdotes sur les plus célèbres mystiques de l'Islam rédigées en 1502-1504 par Kamâl ud-Din Gâzurgâhî.
Manuscrit sur papier contenant 81 peintures. Copie anonyme datée de 1581 réalisée en Iran (Shirâz) ou, peut-être, en Inde (259 feuillets). Paris, BNF, Manuscrits (suppl. persan 1150 f° 101 v°)
Au folio 101 verso, "le sheykh Shams ud-Din Tabrizi, mystique célèbre mort en 1247 qui eut pour disciple Djalâl ud-Din Rûmî, est représenté en train de jouer aux échecs dans la ville d'Alep avec un jeune chrétien au grand scandale de ses disciples". Outre la forme caractéristique donnée par le peintre aux bonnets que portent le chrétien et ses compagnons, il faut remarquer le soin qu'il a apporté à la représentation du jeu d'échecs et de ses pièces. Il est vrai que le jeu d'échecs a toujours été très en honneur dans le monde iranien et que plusieurs traités en persan sur les échecs sont connus.
Au cours d'un tel voyage de quatre siècles, le jeu s'est profondément modifié. Chaque société l'a réinvesti de ses propres codes, faisant évoluer pièces et règles selon ses traditions. S'ils ont une même origine, les jeux indiens, chinois et japonais n'ont plus rien de commun avec les échecs occidentaux.
Le jeu en Perse et dans le monde islamique
Plus que l'Inde, c'est la Perse qui a donné au jeu une structure suffisamment moderne pour que l'on puisse parler "d'échecs". D'ailleurs, le mot "échec" est lui-même d'origine persane : par différents intermédiaires arabes et latins, il remonte au terme persan shah qui désigne le roi.
Selon la légende, un ambassadeur indien aurait apporté le jeu des "quatre rois" à la cour de Khosrô Ier Anushirwan (531-579), shah de Perse, pour tester son intelligence. En fait, le jeu a vraisemblablement transité par les peuples nomades d'Asie centrale, avant d'arriver en Perse par le biais du commerce. Quoi qu'il en soit, dans les années 550, plusieurs écrits mentionnent l'existence du shatrandj, nouveau nom donné par les Perses au chaturanga.
Présentation au roi sassanide Chosroès du jeu d'échec importé récemment d'Inde Shâh-nâma, Le Livre des rois.
Epopée contant l'histoire de l'Iran des origines à l'Islam, par Abû al-Qâsim Firdawsî de Tûs (mort vers 1020).
Manuscrit sur papier orné de 54 peintures dans le style des écoles safavides de Qazvin et Shirâz, copié en 1604 par Muhammad Djân Kirmânî (s.l., 470 feuillets).
Paris, BNF, Manuscrits (suppl. persan 490 f° 378 v°)
"Deux envoyés du Roi de l'Inde présentent à Chosroès Anushirvân, souverain sassanide qui régna de 531 à 579 sur l'Iran, un jeu d'échecs qu'ils viennent de confectionner pour lui". C'est l'épisode légendaire expliquant l'introduction des échecs, jeu indien, en Iran. Le poète, Firdawsî, décrit alors ce jeu d'ébène "aux cent cases" où deux armées "de teck et d'ivoire" s'affrontent. Il consacre plusieurs distiques à l'évocation de la marche des différentes pièces ; dans chaque camp, un roi et son conseiller, entourés de deux éléphants, de deux dromadaires, de deux chevaux et de deux chars (le mot persan est rukh), ont devant eux une ligne de fantassins
La contribution des Arabes au développement des échecs est immense, notamment grâce à quelques souverains musulmans, véritables passionnés du jeu. Le calife Haroun al-Rachid est le mécène de plusieurs champions avec lesquels il aime se confronter. En 847, il organise une compétition rassemblant les meilleurs joueurs de l'Empire islamique, sans doute le premier tournoi de l'histoire des échecs. Les premiers livres techniques datent de cette époque.
Sage expliquant le jeu d'échecs
Firdawsî, Shâh-nâna Iran, Shîrâz, 1567. BNF, Manuscrits (suppl. persan 2113 f° 458)
Un sage explique le jeu d'échecs tout récemment introduit en Perse lors d'une présentation au souverain sassanide Chosroès.
Après les conquêtes de l'Espagne et du Portugal, les échecs connaissent une expansion considérable. Dans cette nouvelle province appelée al-Andalus, les Maures installent des universités dispensant l'enseignement de la culture musulmane, échecs compris. Une modification de l'échiquier, jusqu'alors simplement quadrillé, intervient vers l'an 1000 : les cases sont partagées en trente-deux blanches et autant de noires. Cette nouveauté introduit la notion de fous de cases blanches ou de cases noires. C'est ainsi que le shatrandj se répand en Occident.
Premiers traités échiquéens
Les Arabes ont énormément contribué au développement et à l'approfondissement des échecs. Ce sont eux qui, les premiers, ont constitué une véritable "littérature échiquéenne" rassemblant des recueils de parties et des problèmes d'échecs destinés à l'apprentissage du jeu ou à son perfectionnement. AI-Adli rédige son Livre des échecs en 842, sous le calife Haroun al-Rachid, grand mécène du jeu. De cette même époque datent des fins de parties analysées et desquelles étaient tirés des enseignements applicables à la pratique. Ces traités, notamment ceux d'al-Suli, étudient des parties réellement jouées dont le dénouement est particulièrement beau ou surprenant. C'est la naissance du problème d'échecs.
Partie d'échecs arabe 'Ibn 'Arabshâh (1389-1450), 'Ajâ'ib al-maqdûr fî qissat Timûr (Merveilles de la destinée dans l'histoire de Tamerlan).
Copie du manuscrit achevée le 24 septembre 1451. BNF, Manuscrits (arabe 1901 f° 128v°
Meilleur joueur de cette époque, al-Suli cite à l'appui d'un problème une anecdote amusante, que François Le Lionnais relate dans son Dictionnaire des échecs :
Un jeune seigneur eut la folie de jouer aux échecs, contre un monceau d'or, sa belle et favorite esclave Dilaram. Réduit à une position désespérée et menacé d'un mat en un coup, sa vue se trouble, sa tête s'égare, il maudit sa cupidité qui l'expose à perdre une femme qu'il adore. Incapable de se délivrer du danger qui le menace, il croit n'avoir plus qu'à se résigner à son malheureux sort. Mais la belle Dilaram suivait la partie. Derrière son voile, elle l'avait étudiée avec soin, et ne désirant pas devenir la propriété de l'étranger, elle s'écrie : "Oh ! mon seigneur, que la joie rentre dans votre âme, sacrifiez vos deux rocs [tours] plutôt que moi, avancez hardiment votre éléphant [fou], poussez votre pion et votre cavalier donnera le mat !" Un peu incrédule, son maître suivit quand même son conseil, gagna l'or et garda Dilaram.
La littérature échiquéenne s'est rapidement répandue dans tout l'Empire islamique et jusqu'en Occident, dans l'Espagne musulmane où les échecs sont enseignés. Ainsi des étudiants européens ont-ils appris la pratique du shatrandj. À partir de 1200, apparaissent les premiers écrits occidentaux : Le Livre des jeux d'Alphonse X, roi de Castille et passionné du jeu, et surtout Le Livre des échecs moralisés (vers 1315) de Jacques de Cessoles. Mais contrairement aux musulmans, les Européens ne s'intéressent peu aux problèmes d'échecs. Ils ne cherchent pas la beauté des combinaisons mais des méthodes efficaces, notamment dans les ouvertures, pour gagner la partie. Les musulmans, dont la civilisation est alors plus avancée dans les domaines intellectuels, considèrent le jeu de manière plus scientifique que les nobles européens, bons vivants et peu enclins à un travail de recherche.
Le jeu en Chine
Aux VIe-VIIe siècles, pèlerins bouddhistes et marchands essaiment le jeu indien le long de la route de la Soie jusqu'en Chine. Bien accueilli, le jeu est investi par les propres traditions de l'empire du Milieu et devient le xiang qi, "jeu des figurines d'ivoire". Transformé en "général", le roi reste confiné dans quatre cases, dites "forteresse impériale". Deux nouvelles pièces sont introduites : les "canons". La table de jeu devient rectangle, scindée en deux par un espace médian symbolisant le fleuve Jaune sacré. Placées aux intersections, les pièces ne se déplacent plus suivant les cases mais le long des lignes. Les règles sont modifiées pour accélérer le jeu, jugé trop lent en ouverture.
Deux femmes jouent au shôgi
Utagawa Toyoharu, Les Quatre Accomplissements. Recueil d'estampes japonaises, 1760-1850.
BNF, Estampes et Photographie (Rés. De-10-Boîte)
À la fin du Xe siècle, les parties s'achèvent rapidement, autour du vingtième coup. Au fil du temps, le xiang qi est devenu le jeu favori des classes populaires, l'élite lui préférant le wei qi, ancêtre du jeu de go. Les échecs japonais Après une escale en Corée, le jeu chinois s'implante au Japon au début du XIe siècle. Il est alors vidé de sa substance guerrière originelle et prend une dimension onirique : c'est le shôgi. Au duel stratégique, les échecs japonais préfèrent un affrontement de deux forces cosmiques. Totalement atypique, le shôgi se joue avec quarante jetons plats, taillés en pointes, identiques pour les deux camps et distingués par des idéogrammes. Les pièces perdent leurs connotations guerrières pour une désignation plus poétique : un "général d'or" ou "d'argent" commande des "chars parfumés" ou "célestes" ; des licornes et des phénix sont introduits.
À l'époque des Tokugawa (1607-1867), le shôgi devient une institution nationale. Trois familles sont chargées d'enseigner les règles du jeu dans un shôgi-dokoro, "maison des échecs", et reçoivent une rente régulière. Le grand champion est choisi parmi leurs membres et obtient le titre de meijin. Cette tradition s'est perpétuée de père en fils pendant deux cent cinquante ans. Aujourd'hui, le shôgi est un jeu très populaire pour lequel sont régulièrement organisés des concours nationaux.
Histoire du jeu d'échecs en Occident
Xe–XXe siècles
C'est à la fin du Xe siècle que ce jeu de guerre, d'origine indienne, est transmis à l'Occident par les Arabes. En moins d'un siècle, les échecs se répandent dans toute la société médiévale. Ils connaissent un grand succès tant auprès de l'aristocratie européenne dont c'est rapidement la distraction favorite, que dans les classes populaires où l'on jouait avec des dés et pour de l'argent. Bien des éléments du jeu arabo-persan déroutent cependant les Occidentaux. Près de deux cents ans seront nécessaires pour transformer ce jeu de guerre en un jeu de cour en adéquation avec les valeurs de la société féodale. Ce sont surtout les pièces qui ont évolué, prenant une forte connotation symbolique : l'échiquier représente la ville nouvelle du Moyen Âge où prennent place les différentes catégories sociales de la société médiévale.
Cassiel et Phésona jouant aux échecs
Jean Wauquelin, Histoire d'Alexandre le Grand. XVe siècle.
BNF, Manuscrits (fr. 9342 f° 48v°)
Les règles changent à la Renaissance, se dotant d'une marche plus rapide, telle que nous la connaissons aujourd'hui. Des tournois commencent à être organisés, des champions vénérés, tels le Français Philidor qui, au XVIIIe siècle, initie une nouvelle stratégie confiant aux pions un rôle fondamental.
Le jeu moderne se met en place à partir du XIXe siècle. Des compétitions confrontent les meilleurs joueurs du monde, rassemblés dans une Fédération internationale des échecs créée en 1924. La guerre froide offre une nouvelle symbolique au jeu : les deux blocs s'affrontent à travers leurs champions dans des compétitions fortement médiatisées. Dans les années 1990, les ingénieurs d'IBM conçoivent le programme Deep blue capable d'analyser cinquante milliards de positions en trois minutes. Un défi homme-machine relevé par Garry Kasparov et finalement perdu en 1997.
Arrivée du jeu en Occident
Venu des pays d'Islam, le jeu d'échecs pénètre en Occident aux environs de l'an mille par deux voies. La voie méditerranéenne passe par l'Espagne et la Sicile vers la France et l'Italie : Palerme, Cordoue ou Tolède sont des zones de contact entre la brillante civilisation islamique et le monde chrétien. De fructueux échanges s'y développent avant que ne commencent les croisades et la Reconquista. Les croisés s'approprient le jeu, s'exerçant aux échecs devant le siège de Jérusalem ou refusant de combattre pour livrer bataille autour de l'échiquier ! Et c'est avec engouement qu'ils rapportent le jeu en France.
La voie septentrionale diffuse les échecs vers l'Angleterre et l'Allemagne depuis la Scandinavie. C'est en commerçant avec les Turcs sur les bords de la mer Noire que les Scandinaves ont rapporté chez eux le jeu arabo-persan.
Des pièces thésaurisées
Ainsi les premières pièces d'échecs apparues en Occident sont-elles musulmanes, c'est-à-dire stylisées, non figuratives. En effet, les docteurs de l'islam ont proscrit le culte des images dès 680, interdisant aux musulmans de représenter la figure humaine ou animale. Les échecs arabes forment donc des blocs géométriques, identifiables par leur forme et leur décor. Aux côtés de ces pièces stylisées, les Occidentaux fabriquent des pièces figurées, souvent de grandes dimensions et taillées dans une matière vivante et magique : l'ivoire. Comme celles dites "de Charlemagne", ces pièces figuratives ne servent pas à jouer réellement. Ce sont des objets d'apparat, offerts ou thésaurisés. Pour les seigneurs, tant laïques qu'ecclésiastiques, il est impératif d'en posséder dans son "trésor". Les pièces d'échecs prennent ainsi place aux côtés de reliques, métaux précieux, orfèvrerie, bijoux, armes, fourrures, peaux, étoffes et vêtements de luxe, livres, chartes, objets et curiosités de toutes sortes que constitue le "musée imaginaire" de tout détenteur du pouvoir à l'époque féodale.
Du jeu de guerre au jeu courtois
Le jeu proprement dit devient rapidement la distraction favorite de l'aristocratie européenne : il n'existe pas de château en Europe où les fouilles archéologiques n'aient révélé la présence du jeu. La raison de son immense succès réside dans son adaptation aisée à la civilisation occidentale, tout aussi militarisée que l'Orient. Il a suffi de substituer aux pièces trop orientalisantes des équivalents européens : l'éléphant indien a laissé la place au fou, le quadrige à la tour, le shah – terme qui a donné naissance au mot "échecs" – au roi et le conseiller du roi (le vizir) à la reine qui, au Moyen Âge, jouissait d'une autonomie beaucoup plus réduite qu'aujourd'hui.
Si les échecs sont présents dans toutes les classes de la société, ils s'affirment néanmoins comme un jeu de cour, un jeu courtois. Les parties d'échecs sont fréquentes dans les romans de chevalerie. Les aventures de Palamède, le chevalier échiqueté de la Table ronde, font le délice des gentes dames et des barons.
Le chevalier Cifar observe le camp ennemi jouer aux échecs
Roman du chevalier Cifar. Castille, XIVe siècle. Miniature de Juan de Carrion.
BNF, Manuscrits (Esp. 36 fol. 19)
Livre d'aventures et traité d'éducation à l'usage des princes, Le Chevalier Cifar retrace les aventures d'un chevalier élu de Dieu puis celles de son fils parti faire fortune à l'étranger. Œuvre imprégnée d'un fort sentiment religieux, Le Chevalier Cifar fait référence aux légendes arthuriennes contenues dans le Livre du Graal.
Le passage de l'armée à la cour reflète les pratiques sociales du jeu. Innombrables sont jusqu'au XVIe siècle les documents écrits et figurés qui mettent en scène des rois, des princes, des seigneurs et de nobles dames jouant aux échecs. Il est même permis de se demander si la cour échiquéenne n'a pas parfois servi de modèle – non pas seulement de reflet – aux cours véritables. Ainsi, le personnage du "fou de cour" est inconnu des premières cours féodales mais présent dans de nombreuses cours royales et princières à la fin du Moyen Âge et au début des temps modernes. Son origine reste obscure. Est-il sorti tout droit du jeu d'échecs ? Parce qu'il avait un rôle – et un rôle important – sur l'échiquier, ne devait-il pas aussi en avoir un semblable dans chaque cour véritable ?
Un jeu de hasard et d'argent
Saint Louis avait horreur des échecs. À la tête de la septième croisade vers la Terre sainte, il n'hésite pas à jeter par-dessus bord l'échiquier avec lequel jouaient ses frères. En fait, c'est moins le jeu de guerre qu'il détestait, que le jeu de hasard, condamné par l'Église parce qu'il se jouait alors avec des dés pour déterminer quelle pièce avancer.
Malgré l'hostilité de l'Église, la diffusion du jeu dans les couches supérieures de la société est continue depuis le milieu du XIe siècle. Le plus ancien texte occidental qui fasse mention des échecs est catalan : c'est un acte du comte d'Urgel Ermengaud Ier, daté de 1008, par lequel le comte lègue à une église les pièces d'échecs qu'il possède. Si la pratique du jeu est condamnée, les trésors ecclésiastiques sont fiers de posséder et d'exhiber des pièces d'échecs, parfois même musulmanes. Pour l'Église, les échecs ne doivent pas être une activité ludique mais un univers symbolique.
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés.
Traduction française de Jean Ferron
. Vers 1480-1485. Parchemin, 56 ff. (23,7 x 15,5 cm). BNF, Manuscrits (fr. 2000 f° 4)
Avec ou sans dés
Deux manières de jouer aux échecs sont alors pratiquées : avec ou sans dés. Déjà utilisés dans le jeu indien, les dés ont été supprimés par les Perses. L'usage des dés n'a toutefois pas totalement disparu et les Arabes pouvaient parfois jouer leur partie au hasard. Transmis en Occident "avec ou sans dés", le jeu est immédiatement condamné par l'Église comme tous les jeux de hasard, intéressés ou non. Pour s'affranchir de cet opprobre, les aristocrates abandonnent rapidement les dés, privilégiant la réflexion et la stratégie. En 1061, le cardinal Damiani dénonce au pape Alexandre II l'évêque de Florence qu'il a surpris à jouer aux échecs. Pour sa défense, l'évêque fait valoir qu'il joue sans dés, et que seuls les jeux de dés et de hasard sont condamnés. En effet, la législation canonique est ancienne en la matière et ne prend pas en compte les échecs, jeu nouveau au XIe siècle. Il faudra attendre un siècle pour que l'interdiction soit levée et que les échecs soient admis, mais "sans dés, pour le seul amusement et sans espoir de gain". Dans les tavernes, le jeu des pièces est tiré aux dés et les parties soumises à des enjeux entraînant rixes voire meurtres qui nuirent longtemps au roi des jeux. C'est en renonçant progressivement à l'emploi des dés que le jeu d'échecs acquiert une certaine honorabilité.
Au bénéfice du hasard
Les dés donnent au jeu une saveur spéciale propice à "intéresser" la partie. Un mauvais tirage aux dés et le roi doit bouger. Si les cases autour de lui sont contrôlées par les pièces de l'adversaire, il suffit d'un bon tirage au coup suivant pour que le roi tombe immédiatement. On peut imaginer l'angoisse des joueurs regardant les dés tournoyer. De bons joueurs voient leur belle position s'effondrer sur un coup de dé malheureux. Inversement, de piètres joueurs gagnent partie et argent au seul bénéfice d'un hasard favorable.
Les enjeux, constitués souvent de fortes sommes d'argent, ont longtemps pesé sur la stratégie des échecs. Les combinaisons efficaces, notamment dans les ouvertures, sont privilégiées pour gagner rapidement la partie, plutôt que la beauté du coup. Ainsi le niveau du jeu stagne-t-il relativement durant trois siècles. Avec la Renaissance, toute une littérature échiquéenne fera connaître les problèmes d'échecs aux Occidentaux.
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés. Manuscrit interpolé composé des traductions françaises de Jean Ferron et de Jean de Vignay. Vélin. XVe siècle.
BNF, Manuscrits (fr. 2471 f° 70)
Un univers symbolique
Lorsque les Occidentaux reçoivent le jeu d'échecs de l'Islam, bien des éléments les déroutent : le but même du jeu qui vise à empêcher un roi de se déplacer pour le proclamer "mat" (c'est-à-dire mort), la nature et la marche de certaines pièces, l'opposition des couleurs (pièces rouges contre pièces noires ou vertes), la structure de l'échiquier (soixante-quatre cases, nombre peu symbolique pour la culture occidentale qui aurait sans doute préféré trente-six, qurante-neuf ou soixante-douze cases). C'est un jeu oriental, né aux Indes, transformé en Perse, remodelé par la civilisation arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l'art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens de l'an mille. Pour l'assimiler, ceux-ci doivent donc adapter le jeu à leurs propres codes : renoncer au hasard, transformer les pièces et leur conférer une dimension symbolique. Il faut plus de deux siècles, entre les XIe et XIIIe siècles, pour qu'une lente acculturation transforme le jeu guerrier en un jeu courtois, bien en adéquation avec les valeurs de la société médiévale.
L'échiquier, miroir du monde
À partir de 1200, le jeu d'échecs se répand dans les villes et les campagnes, gagnant toutes les couches de la société. Dès lors, les ecclésiastiques entreprennent une moralisation des mœurs à travers le jeu d'échecs. Placé sous l'autorité du pape Innocent III, le traité Innocente Moralité est diffusé dans toute l'Europe et relayé par des sermons dans les églises. Il déclare que "le monde ressemble à l'échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché. Les figurines sont les hommes de ce monde, qui ont une essence commune, occupant les charges et les emplois, et disposant des titres qui leur sont dévolus dans cette vie, réunis par une même destinée malgré leurs conditions respectives différentes".
Les échecs moralisés
Au début du XIVe siècle, le dominicain Jacques de Cessoles compose un livre sur "les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d'échecs", plus connu sous le titre Les Échecs moralisés. Selon lui "l'échiquier représente la ville de Babylone. Il dispose de soixante-quatre cases pour chaque quartier de cette cité, construite selon un plan quadrillé". Les pions symbolisent les métiers et fonctions administratives qui régissent la ville, devenue prééminente économiquement. Le plateau d'échiquier lui-même ressemblait à une "villeneuve", avec son carroyage, ses murs d'enceintes (la bordure du plateau) et ses quatre tours d'angle... Le jeu d'échecs sert alors de base à l'instruction civique des jeunes aristocrates, qui prennent ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale.
Les échecs amoureux
Le jeu d'échecs connaît une autre utilisation didactique, inspirée du Roman de la Rose : ce sont Les Échecs amoureux, traité de mythologie où les divinités antiques offrent l'occasion de commentaires moraux. L'auteur, Évrart de Conty, un médecin lettré de la cour de Charles V, y pratique "l'exégèse symbolique". Chaque case du plateau porte le nom d'une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d'une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d'un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s'oppose à un jeune homme : le jeu d'échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d'autrui.
Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d'échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L'idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l'ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VlIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu'à l'époque moderne, une vogue considérable.Les échecs moralisés
Partie d'échecs "courtoise" Les Échecs amoureux. Manuscrit copié et peint pour Louise de Savoie, vers 1500-1505.
Parchemin (416 feuillets, 51,5 X 34,5 cm). BNF, Manuscrits (fr. 143 f° 1)
Le texte des Échecs amoureux présente dans les manuscrits des XIVe-XVIe siècles plusieurs versions. Il s'agit ici de la version en prose la plus longue, appuyée sur un remaniement du XVe siècle du poème allégorique composé vers 1370-1380. Ce dernier, qui comportait déjà près de trente mille vers et qui par de nombreux aspects se situait dans l'héritage direct du Roman de la Rose, constituait une vaste encyclopédie morale, sociale et scientifique.
En Italie au début du XIVe siècle, le dominicain Jacques de Cessoles prêche communément sur "les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d'échecs". Cédant aux demandes des clercs et des "gentils gens" qui le pressent de compiler par écrit ses sermons, le prédicateur compose en latin le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum. C'est un traité de morale appliqué aux états du monde qui trouve dans le jeu d'échecs sa trame et son fil conducteur. L'ouvrage, connu en français sous le titre Le Jeu des échecs moralisés, est divisé en vingt-quatre chapitres regroupés en quatre parties : histoire du jeu d'échecs, description des pièces nobles, description des pièces secondaires, généralités sur les règles et l'échiquier. En fait, le livre ne considère le jeu d'échecs que comme un prétexte à moraliser l'ordre du monde et de la société.
L'organisation sociale de la cité
Cessoles confère à chaque pièce et à son mouvement sur l'échiquier une valeur symbolique représentative des nouveaux rapports sociaux qui s'établissent à la fin du Moyen Âge. C'est autour de la ville, devenue prééminente économiquement, que s'organise désormais la société. Pour l'auteur, "l'échiquier représente la ville de Babylone. Il dispose de soixante-quatre cases pour chaque quartier de cette cité, construite selon un plan quadrillé". Les pions symbolisent les métiers et fonctions administratives qui régissent la cité. Le plateau d'échiquier lui-même ressemble à une "villeneuve", avec son carroyage, ses murs d'enceintes (la bordure du plateau) et ses quatre tours d'angle...
À travers le jeu d'échecs, Cessoles développe une conception idéalisée de l'organisation sociale de la cité. D'une part, il attribue un pouvoir et des devoirs à chaque pièce "noble" : le couple royal (autorité suprême), les "alphins" (justice), les "chevaliers" (défense), les "rocs" (ordre public). Il ne s'agit plus de faire la guerre mais d'administrer la cité. D'autre part, la masse jusqu'alors indifférenciée des pions est présentée selon des catégories sociales précises : le paysan, le forgeron et charpentier, le tailleur et notaire, le changeur, le médecin, l'aubergiste, le garde de la cité, le ribaud. Les pions ne représentent plus la "piétaille" livrée en pâture sur l'échiquier que décrivent les romans de chevalerie, mais des "acteurs sociaux", distingués par leur fonction et auxquels sont assignées des missions et des règles de comportement. S'inscrivant dans la littérature "exemplaire" – les recueils d'exempla ayant fourni de nombreux développements à l'auteur –, l'ouvrage propose à tous un exemple à suivre, en "subjectivant" chaque pièce, dont la place et le comportement sur l'échiquier doivent s'appliquer à la cité.
Un traité d'éducation
Destiné à l'origine aux prédicateurs, l'ouvrage connaît un immense succès. Le jeu d'échecs est alors d'un usage courant et figure dans l'éducation des jeunes aristocrates des deux sexes. Tout en précisant les règles du jeu, le texte de Jacques de Cessoles sert de base à l'instruction civique des nobles féodaux, mais aussi des clercs cultivés, des grands bourgeois et des étudiants qui prennent ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale. En établissant un parallèle entre figures du jeu et états du monde, mouvement des pièces et rapports sociaux, l'ouvrage offre à ses lecteurs passionnés une représentation du monde où s'exprime l'utopie médiévale d'un pouvoir idéalisé.
Un véritable "best-seller"
Le succès du livre ne se dément pas durant plus de deux siècles. C'est un véritable "best-seller" en cette fin du Moyen Âge. Deux cent vingt manuscrits du texte latin ont été conservés et plus du double des différentes traductions et adaptations en langue vernaculaire. Dès la première moitié du XIVe siècle, l'ouvrage connaît trois traducteurs français : Jean de Vignay, un anonyme lorrain et Jean Ferron. Imprimés dès le XVe siècle, les Échecs moralisés touchent un public de plus en plus vaste. Seize éditions sont imprimées avant 1500, quatre en latin et douze en allemand, anglais, italien et néerlandais.
Extraits
> Pourquoi le jeu fut trouvé
> De la forme et de la façon de l'échiquier
> De la forme du roi, de ses mœurs et de son état
> Comment le roi se meut de son premier siège
> De la forme de la reine, de ses mœurs et de son état
> Du mouvement de la reine
> De l'état et de la forme des chevaliers
> Comment les chevaliers doivent se déplacer
Source : BNF
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