La littérature islamique (3)

 

1) La période coranique et l'Islam

 La littérature arabe concerne tous les écrits (en prose ou en vers) rédigés en langue arabe. Cela ne comprend pas les œuvres écrites avec l'alphabet arabe utilisé pour transcrire une autre langue comme c'est le cas avec le persan ou l'ourdou. Le terme arabe utilisé pour désigner la littérature est adab , terme polysémique signifiant à la fois "inviter quelqu'un à un repas" mais aussi politesse, courtoisie, culture en général et bonne éducation. La littérature arabe a émergé au VIe siècle. Les témoignages antérieurs ne constituent que des fragments de langue écrite. C'est le Coran au VIIe siècle qui a eu l'influence la plus durable sur la culture arabe et sur sa littérature.

 

Le Coran a été la première œuvre majeure et la plus influente de la littérature arabe. Il constitue le socle sur lequel allait être bâtie l'une des civilisations les plus brillantes du monde. Le Coran a eu une influence considérable sur la langue arabe. La langue utilisée dans le Coran a donné naissance à ce que l'on appelle aujourd'hui "l'arabe classique" socle fondamental incontournable qui détermine de nos jours l'évolution de la langue. En effet, la langue arabe, langue de la révélation a acquis " automatiquement " le caractère sacré du texte qu'elle véhicule. En tant que langue sacrée elle est censée être -tout comme le logo divin- a-temporelle, immuable, inaltérable... L'arabe moderne pourtant marque une évolution évidente par rapport à la langue liturgique. Pourtant, officiellement, dans l'ensemble des pays arabes, il n'en est pas question et ce sujet reste tabou (voir nos articles à ce sujet.

 Non seulement le Coran est la première œuvre de longueur significative écrite en arabe, mais il présente également une structure bien plus complexe que les travaux littéraires précédents avec son organisation en 114 sourates (chapitres) qui contiennent 6536 ayats (versets). Il présente de nombreuses figures littéraires : injonctions, narrations, homélies, paraboles ainsi que des instructions et même des commentaires sur le Coran lui-même et la manière dont il sera reçu et compris. Paradoxalement, il est également autant admiré pour ses multiples métaphores complexes que pour la clarté de son texte, une caractéristique qu'il mentionne lui-même dans la sourate 16:103.

Bien qu'il contienne des éléments à la fois de prose et de poésie (ce genre littéraire s'appelle saj' ou prose rythmique et rimée), le Coran est considéré comme une œuvre unique et singulière qui n'entre pas dans ces classifications littéraires. Le texte est perçu comme une révélation divine et il est considéré comme éternel et incréé. Cette approche particulière a conduit à l'apparition de la doctrine du i'jâz ou "inimitabilité du Coran", qui affirme que personne ne peut copier son style littéraire ni même ne doit essayer. En proscrivant les écrits d'inspiration coranique, cette doctrine du i'jaz a peut-être un peu limité l'impact du Coran sur la littérature arabe. Le Coran lui-même critique les poètes dans sa 26ème sourate, appelée "Ash-Shu'ara" ou "Les Poètes":

 "Et quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent." 16:224

Ceci a probablement exercé une pression sur les poètes pré-islamiques du VIe siècle, dont la popularité parmi le peuple les mettait en concurrence avec le Coran. En effet, on constate par la suite une baisse significative de l'activité poétique et du nombre de poètes dignes de ce nom jusqu'au VIIIe siècle. Une exception notable est cependant à relever, il s'agit d'Hassan ibn Thabit seul autorisé à composer des poèmes à la gloire de Muhammad et fut connu comme le " poète prophète ".

 

2) Littérature arabe à l'époque de la jâhiliyya 


Les Arabes appellent cette période " Jâhiliyya " -Ignorance- du fait que l'on y ignorait l'existence d'un dieu unique ainsi que la religion monothéiste qui allait s'imposer définitivement par la suite. En effet, les tribus arabes de l'époque étaient polythéistes et adoraient notamment un Dieu quelles appelaient déjà Allâh, représenté sous forme de statues. Les arabes adoraient même des déesses dont notamment les célèbre al-Lât, al-'Uzza et Manât, citées et fustigées par le Coran.

A cette époque, la culture en Arabie était essentiellement orale. L'écrit, avec un support graphique très rudimentaire ne pouvait servir de véhicule à une culture déjà fortement enracinée, avec ses codes, ses exigences. La production " littéraire " se limitait en fait essentiellement à la poésie, déclamée oralement partout où se manifestait la vie : marché, champs de batailles, soirées conviviales, joutes oratoires entre poètes rivaux...

Cette pratique de la poésie, originale, omniprésente, devait certainement représenter une sorte de " ciment " social, un espace d'expression qui dépassait de loin le simple plaisir de faire des rimes et de trouver de jolis mots ou expressions. Un peu à la manière des médias d'aujourd'hui ! On pouvait y exprimer aussi bien ses états d'âme personnels, que régler des comptes avec des ennemis, faire allégeance à tel ou tel puissant du moment ou déclarer son amour -publiquement- à la bien-aimée.

Malheureusement, de cette effervescence intellectuelle, il n'est resté guère de traces écrites datant de l'époque. C'est dans les dernières décennies de la fin du VIe siècle que commence à se développer une véritable tradition littéraire écrite. Les premiers écrits seront compilés deux siècles plus tard dans un grand recueil de poèmes : les Mu'allaqât . Cet ouvrage de synthèse ne donne qu'une vision partielle de ce que pouvait être la littérature de l'époque. Il est probable que seuls les poèmes ou les parties de poèmes jugés les meilleurs aient été conservés.

Les Mu'allaqât, sont donc un ensemble de poèmes pré-islamiques. Leur nombre varie en fonction des auteurs : de six à dix, sept étant le plus fréquent. Ce nom signifie " Les suspendues " car ces odes auraient été suspendues à la Ka'ba de La Mecque sous forme de parchemins dorés , un peu à la manière des fameux dazibaos de l'époque maoïste ou des affiches publicitaires d'aujourd'hui !

Ces œuvres ont été écrites durant une époque où byzantins et perses sassanides se disputaient l'influence sur la péninsule arabique, via leurs vassaux respectifs, les ghassanides et les lakhmides. Elles ont été réunies pour la première fois par Hammad Ar-Rawiya et contiennent les thèmes chers à la poésie arabe pré-islamique :

* description de l'environnement,

* l'éloge des protecteurs, des morts ou du poète lui-même,

* l'injure des clans ennemis,

* l'amour,

* le vin. 

Chaque texte contient, dans un ordre souvent peu logique, des métaphores, des comparaisons, des images, des références à la vie dans le désert. Les poètes de ce recueil sont originaires de différents endroits de la péninsule, mais l'ensemble est écrit dans la langue de la région de Hedjaz.



Source

Les Frères musulmans des origines à nos jours
Par Amr Elshobaki

 3) Période Omeyyade : la littérature arabe et la poésie 


Parallèlement à la circulation et la diffusion à large échelle de la vulgate coranique désormais fixée par écrit , la poésie continua à se développer sous le califat omeyyade dont la capitale s'était installée à Damas. Mais les contenus prirent un tour plus politique, religieux et mystique.

Cependant le thème dominant restait l'amour, qu'il soit abordé dans sa veine courtoise ou paillarde. 'Umar Ibn Abî Rabî'a (644-v.719) composa des poèmes érotiques et galants qui furent désapprouvés par les religieux. Les poètes les plus célèbres de l'époque furent le satiriste al-Farazdaq (640-728) et son rival Jarîr (mort en 728) dont les joutes politiques sont restées célèbres.

Auparavant confinée à sa péninsule originelle, l'arabe s'expatrie sur un empire immense (qui s'étend de l'Indus à l'Espagne). L'extension géographique de l'arabe permet de prolonger les habitudes antérieures, la vieille poésie péninsulaire dont les thèmes, à peine modifiés, dominent de façon quasi-exclusive la production profane.

Il y a trois grandes " régions de poésie " pendant le califat omeyyade :

- le Hijâz (Médine, malgré le déplacement du centre du pouvoir, reste une ville riche, vouée aux plaisirs de l'art (poésie, musique...). C'est la poésie d'amour qui domine. Elle est platonique avec Majnûn Layla (Qays, mort en 688) et Jamîl Buthayna (mort en 701) ; plus hédoniste avec `Umar B. Abî Rabî`a (mort en 711) et le poète calife Walîd II.

- Les villes nouvelles de Kûfa et Basra en Iraq, constituées à partir de camps militaires, où le système tribal domine, sont en rupture avec le pouvoir central. La production poétique est importante, de style laudatif. La poésie se met au service d'une cause politico-religieuse .

- A Damas la poésie, plus connue, est attachée aux califes, les glorifiant. On y vante le pouvoir central. Le vocabulaire du panégyrique (éloge, madh,reste le même : les califes (ou protecteurs et autres mécènes) sont célébrés pour un idéal hérité de la jâhiliyya et non pour des qualités réelles.


 Les six premiers califes omeyyades :

1. Mu'âwiyya 1er (41hégir)

2. Yazîd 1er (60 hégir)

3. Mu'âwiyya 2d (64 hégire)

4. Marwân 1er (64 hégire)

5 . 'Abd al-Malik (65 hégir)

6. Al-Walîd (76 hégir)

 

4) Rareté des oeuvres de fiction dans la littérature arabe médiévale 


L'aspect le plus frappant dans la littérature arabe médiévale est l'absence quasi totale d’œuvres de fiction. Le roman et la nouvelle ne sont rentrés comme genres littéraires dans les habitudes que très tardivement, avec la Nahda, empruntés directement à l'Occident.

Globalement, Kalila et Dimna , le genre appelé maqâmât (séances), qu'on verra plus loin et les Mille et une Nuits sont les seules oeuvres qu'on pourrait désigner de " fiction " au sens moderne du terme. Néanmoins, l'immense littérature médiévale est riche du point de vue des sujets abordés, souvent sans " censure " ni tabous.

Le Kitab-al-Fihrist , oeuvre d'un libraire Baghdâdî , Ibn al-Nadim est un catalogue de tous les livres disponibles à la vente à Bagdad et il donne une fascinante vision d'ensemble de l'état de la littérature de cette époque. Une des formes de littérature les plus fréquentes durant la période des Abbassides fut -comme on l'a vu- la compilation. Il s'agissait de collections de faits, d'idées, de poèmes et d'histoires instructives traitant d'un seul thème à la fois et recouvrant des sujets aussi divers que la maison et le jardin, les femmes, les resquilleurs, les aveugles, la jalousie, les animaux et l'avarice. Les trois dernières de ces compilations furent écrites par al-Jahiz, un maître incontesté du genre.

Ces collections furent très utiles aux nadim (compagnon d'un chef ou d'un noble) dont le rôle était souvent de régaler leur maître avec des histoires et des nouvelles utilisées pour distraire ou pour conseiller. Un autre type d'œuvre fut associé de près aux collections : il s'agit du manuel, dans lequel les écrivains comme ibn Qutaybah donnèrent des instructions sur des sujets comme l'étiquette, la manière de gouverner, d'être un bon bureaucrate et même d'écrire. Ibn Qutaybah écrivit également l'une des toutes premières histoires du peuple arabe en puisant à la fois dans les histoires bibliques et dans les contes populaires, mais aussi et surtout en se référant aux événements historiques.

Le thème de la sexualité fut fréquemment exploré dans la littérature arabe. Le ghazal ou poème d'amour a une longue histoire, étant parfois tendre et pur, et à d'autres moments beaucoup plus explicite. Dans la tradition soufie, les poèmes d'amour connaîtront une large portée mystique et religieuse. Des guides sexuels furent également rédigés, comme " Le jardin parfumé ", le Tawq al-hamamah (" Collier de la colombe ") de ibn Hazm et le Nuzhat al-albab fi-ma la yujad fi kitab (" Jubilation des cœurs concernant ce qui ne sera jamais trouvé dans un livre ") de Ahmad al-Tifachi. D'autres ouvrages s'opposeront à de telles œuvres, comme le Rawdat al-muhibbin wa-nuzhat al-mushtaqin (" La prairie des amoureux et la distraction des amoureux éperdus ") de ibn Qayyim al-Jawziyyah, qui donne des conseils sur la manière de séparer l'amour et la luxure et ainsi d'éviter le péché.


Le déclin de la littérature

L'expansion des populations arabes aux VIIe et VIIIe siècles les firent entrer en contact avec une variété de peuples différents qui ont, peu à peu, influencé leur culture. L'ancienne civilisation perse fut, de toutes, celle qui eu l'impact le plus important sur la littérature arabe. La Perse aimait toujours à se considérer comme la quintessence de la culture islamique en dépit de la régression de son influence depuis plusieurs siècles. " Shu'ubiyya " est le nom de la querelle qui opposait la vie rude, rurale et désertique des Arabes à celle du monde perse, plus aisée et plus raffinée. Bien que cela ait provoqué des débats passionnés parmi les érudits et contribué à la diversification des styles littéraires, ce ne fut pas un conflit préjudiciable car il y avait plus important à faire à l'époque, comme par exemple de forger une identité culturelle islamique unique. L'écrivain persan Bashshar ibn Burd résuma sa propre position dans les quelques lignes de poésie suivante : 

Jamais il ne chanta les chants des chameaux derrière une bête galeuse,

Ni ne transperça la coloquinte amère, complètement affamé

Ni ne déterra un lézard du sol et le mangea...

L'héritage culturel des habitats arabes du désert a continué à montrer son influence même si de nombreux écrivains et érudits vivaient dans les grandes cités arabes. Lorsque Khalid ibn Ahmad a énuméré les parties de poésie, il nomma les strophes "bayt", ce qui signifie "tente", et les pieds "sabah", ce qui signifie "corde de tente". Même au cours du XXème siècle cette nostalgie pour la vie simple du désert apparaissait dans la littérature ou du moins les écrits postérieurs étaient consciencieusement remis au goût du jour. Une lente résurgence du persan et une délocalisation du gouvernement et des principaux centres d'apprentissage à Bagdad réduisirent la production de la littérature arabe. Les thèmes et les genres de la prose arabe furent majoritairement repris en persan par des auteurs comme Omar Khayyam, Attar et Rumi, qui furent tous manifestement influencés par les premières œuvres. Au début, la langue arabe conserva son importance dans les domaines politique et administratif, mais avec l'ascension de l'Empire ottoman son usage fut restreint à celui de la religion uniquement. C'est ainsi qu'à côté du persan, les nombreuses variantes des langues turques domineront la littérature des régions arabes jusqu'au XXe siècle, tout en intégrant quelques influences sporadiques de l'arabe.



Source :   Les Frères musulmans des origines à nos jours Par Amr Elshobaki

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